QUI CASSE LES VERRES LES PAYE
Oh! cette fois, voilà un proverbe contre lequel je ne m'insurge pas, que je déclare, au contraire, plein de sens et de vérité, et que je voudrais voir mieux connu et mieux compris.
Oui, qui casse les verres les paye, même quand il ne s'en doute pas, même quand il croit le contraire et s'imagine profiter de la casse.
Voici, par exemple, un jour d'effervescence ou d'émeute, des gens qui renversent des voitures, brisent des vitres, abattent des kiosques et se livrent à quelques-uns de ces dégâts stupides auxquels, malheureusement, la foule se laisse si facilement entraîner. Ceux qui sont arrêtés et condamnés payent assurément; mais ils se figurent qu'ils payent seuls et pour les autres. Ceux qui échappent à toute répression sont bien convaincus qu'ils en sont sortis sans qu'il leur en coûtât rien.
Qui sait même s'il n'y en a pas dans le nombre : vitriers, menuisiers, plombiers ou autres, qui se vantent d'avoir fait l'affaire de leurs camarades ou la leur et d'avoir procuré du travail à leur corporation. Eh! oui, sans doute, comme nous l'avons déjà
remarqué, il fciudra réparer ce qui aura été endommagé ou détruit; à supposer que ce soit réparable toutefois, et que dans leur sotte brutalité les casseurs de vitres n'aient pas détruit quelque chef-d'œuvre impossible à remplacer, brûlé quelques livres ou quelques manuscrits précieux, lacéré quelques toiles inimitables.
Oui on réparera ou on remplacera ce qui sera réparable ou remplaçable. Mais, d'une part, la dépense nécessaire pour remettre les choses en l'état sera une dépense en pure perte et elle ne pourra être, comme elle l'aurait été, appliquée à une augmentation de richesse et de bien-être. Et, d'autre part, pour subvenir aux frais de cette dépense inutile, qui, plus ou moins complètement, retombera sur la commune ou sur l'État, il faudra faire appel à l'impôt, charger les contribuables; et, en ladite qualité de contribuables, les casseurs de vitres en supporteront quelque chose. Ils supporteront également, et d'une façon permanente, leur quote-part, relativement petite, c'est possible, mais réelle de toutes les charges de police et de magistrature qu'entraînent le désordre de la rue et la crainte de son renouvellement. Ils souffriront du ralentissement des affaires, de l'inquiétude publique et de ses conséquences : ils auront, suivant l'expression vulgaire, craché en l'air pour que cela leur retombe sur le nez.
Donc, le proverbe a raison : Qui casse les verres les 'paye.
Mais le proverbe est insuffisant et incomplet. Et ce ne sont pas seulement ceux qui cassent les verres qui les payent, et ceux qui crachent en l'air à qui il en retombe quelque chose sur le nez. Et voilà pourquoi
je voudrais qu'on s'appliquât davantage à faire l'éducation de ceux qui cassent les verres et à les empêcher d'en casser.
Le fait-on? Comprend-on assez l'intérêt que l'on a, dans quelque situation que l'on se trouve, au maintien de l'ordre, au respect de la propriété et, par conséquent, à la réfutation de toutes ces idées fausses, de tous ces sophismes malfaisants, et de tout ces sentiments de haine ou d'envie qui font le malheur de ceux qui les professent, mais qui font aussi le malheur de ceux qui les laissent subsister.
Des ouvriers, nourris de doctrines funestes, se figurent, quand ils sont appelés chez vous, être plus ou moins dans leur droit, et en tous cas servir leurs intérêts et ceux du travail, en s'arrangeant plus ou moins adroitement pour procurer derrière eux de l'ouvrage à d'autres. Ils font une sottise à leur point de vue, en même temps qu'une action malhonnête. Mais vous en souffrez, vous portez la peine de leur irrnorance, vous payez pour les verres qu'ils ont cassés.
U autres, mettant leurs théories en action sur une plus large échelle, attaquent la société elle-même, font la guerre au capital, nient la propriété, de la propagande par l'idée passent à la propagande par le fait, et font sauter vos maisons et vous avec. Vous pajez plus cruellement les verres que vous n'avez point cassés.
Et, naturellement, vous jetez les hauts cris, s'il vous reste encore la voix pour crier ; et vous n'avez pas assez de malédictions pour ces actes de sauvageries stupides.
Vous n'avez pas cassé les verres, c'est vrai. Mais
avez-vous bien fait tout, ce qu'il fallait pour empêcher de les casser ou pour ôter aux gens Tenvie de les cassera? l^orsque la police a voulu arrêter un voleur ou un assassin, au lieu de lui prêter mainforte, ou de supposer tout au moins, jusqu'à preuve contraire, que le voleur ou l'assassin n'était pas une victime, n'avez-vous pas, comme d'instinct, pris parti contre la police? Lorsque d'honnêtes gens, au courant de toutes ces questions que l'on appelle questions sociales, vous ont dit qu'il était de votre intérêt comme de votre devoir d'étudier ces questions; lorsque, préoccupés des dangers de l'ignorance et de Terreur, ils ont essayé, par la plume, par la parole, de combattre cette ignorance et cette erreur; lorsqu'à vous-mêmes, au nom de votre intérêt encore une fois et de votre devoir, ils se sonteft'orcés de montrer que vous semiez, comme à plaisir, autour de vous la graine des idées fausses d'où la logique tirerait les idées dangereuses et leurs fruits funestes : n'avezvous pas haussé les épaules et n'avez-vous pas ri au nez de ces idéologues, en leur répondant que l'on ne discute pas avec les orateurs de clubs et de réunions publiques, et que les baïonnettes et les balles sont les vrais arguments à employer pour la défense de la société menacée? Vous n'avez pas cassé les vitres, vous n'avez pas élevé de barricades, vous n'avez pas démoli ou incendié les maisons; mais vous avez laissé faire tout cela, vous avez préparé, excité peut-être à le faire, ceux qui l'ont fait.
Un jour, — c'était en 1871, — après cette terrible et cruelle explosion de guerre civile qui a laissé derrière elle, malgré la répression, en partie à cause de la répression, tani de ressentiments et tant de
causes de troubles, — quelqu'un, racontant certains épisodes de ces jours lugubres, citant avec un mépris indigné la résignation stupide, l'apathie incompréhensible d'une partie de la bourgeoisie parisienne : c on a vu, disait-il, des gens assez bêtes ou assez lâches pour laisser, sans rien dire, enduire leurs maisons de pétrole et préparer sous leurs yeux l'incendie de leurs meubles et de leurs valeurs. »
« On voit tous les jours, et depuis longtemps, pis que cela, répondis-je. On voit des gens qui se croient l'élite de la société, qui prétendent la gouverneret qui se donnent le titre de classes éclairées et dirigeantes, laisser enduire du pétrole moral, des idées les plus fausses et les plus subversives, le cerveau de leurs semblables. On les voit même trouver impertineuls ceux qui les avertissent du danger qui se prépare. »
« Un prédicateur célèbre, pour avoir dit nup ce sont parfois ceux qui reçoivent les balles qui ont ciiargéle fusil, s'est vu très mal noté dans un certain monde. »
« Ils enflamment ou laissent enflammer les têtes, et ils se croient innocents quand les tètes enflammées mettent le feu aux maisons. C'est logique, pourtant ; et il n'y a qu'fcn moyen d'arrêter le mal: c'est d'en tarir la source. »