MATIÈRES PREMIÈRES ET PRODUITS FABRIQUÉS
Peu de mots ont donne lieu à autant de débats que ces mots de matières premières et de produits fabriqués. C'est chose universellement admise, même pour les partisans les plus déclarés de la protection douanière, qu'il faut exempter de droits ou ne frapper que très légèrement les matières premières. Ce que la douane, d'après eux, doit protéger, ce qu'elle doit défendre contre la concurrence des similaires étrangers, ce sont les produits fabriqués, autrement dit le travail national qui s'y est incorporé. Les matières premières, éléments de ce travail, doivent au contraire, dans son intérêt, pouvoir s'offrir librement et à bas prix; c'est la première condition de son développement et de sa prospérité.
Parfaitement. Et ce n'est pas nous qui y contredirons. Mais que faut-il entendre par matières premières, et sur quelle base pourrait-on établir, avec quelque certitude, la délimitation entre les matières premières et les produits fabriqués?
Je vais faire dresser les cheveux sur la tête aux trois quarts de mes lecteurs; j'en suis certain. Mais
qu'ils se rassiiront, l<3ur ébouriflemeiit ne sera point de longue durée. EL s'ils veulent bien me suivre avec un peu d'attention et sans parti pris, j'ose croire qu'ils auront, dans quelques minutes, le pouls aussi calme qu'auparavant. Je dis, et j'entends qu'ils le répètent tout à l'heure avec moi, que cette distinction est vaine, et qu'il n'y a point dans le commerce de matières premières; qu'il n'y a que des produits fabriqués, à différents degrés ; naissants, ébauchés ou finis. Ce qui revient à dire, s'ils aiment mieux cette manière de parler, que tout est à la fois, ou tour à tour, selon l'aspect sous lequel on l'envisage, matières premières et produits fabriqués.
Qu'est-ce qui fait la valeur d'un produit? C'est la connaissance qu'ont les hommes de son utilité, le désir que, par suite, pour une destination ou pour une autre, ils éprouvent de se le procurer, la somme de travail et d'efforts qu'il a été ou qu'il serait nécessaire de faire pour l'obtenir.
Là où l'homme n'est point intervenu, là où les choses sont à l'état primitif, vierges dans toute la force du terme, ignorantes de la main de l'homme et ignorées de lui, elles n'ont, quelles qu'elles puissent être, aucune valeur. C'est le cas de la houille, enfouie dans les entrailles de la terre et non signalée encore par le géologue ou l'ingénieur, des arbres magnifiques perdus dans les forêts impénétrables des bords de l'Amazone, de l'or, lui-même, dans son quartz ou dans son sable, avant l'arrivée du mineur. Combien de siècles les placers de la Californie et de l'Australie ont-ils dormi dans leur solitude, avant de s'éveiller pour éveiller ensuite des civilisations nouvelles, sous la pioche et la pelle des chercheurs d'or?
Voilà la matière première dans toute sa pureté, attendant les façons que doit lui faire subir le travail.
Le travail arrive, travail matériel, travail moral même; travail d'exploitation, travail de découverte qui rend l'exploitation possible et la prépare. Et, aussitôt, la chose entre dans le commerce et prend valeur. Aussitôt, elle cesse d'être matière première pour commencer à devenir produit. Le gisement reconnu est produit pour l'explorateur qui l'a découvert; le bois, pour le bûcheron ou le marchand qui a trouvé moyen de l'abattre et de le rendre transportable; la houille, pour le concessionnaire qui l'a mise au jour par le forage d'un puits, et pour l'ouvrier qui l'a extraite au prix d'un certain nombre d'heures de labeur. De même le blé pour le cultivateur, le vin pour le vigneron, la laine pour l'éleveur de moutons.
Oui, et personne n'y pourrait contredire. Mais ce n'est là que le premier pas qui ne se fait pas sans qu'on y pense, n'en déplaise à la chanson; qui n'est pas non plus le seul qui coûte, n'en déplaise au proverbe; mais qui, une fois fait, conduit nécessairement à d'autres. De ces arbres le charpentier, le menuisier, l'ébéniste, le tourneur, pour qui ils seront leurs matières premières, feront des poutres, des planches, des meubles qui seront leurs produits. Cette houille, vendue comme produit sur le carreau de la mine, sera achetée comme matière première par l'usinier, le maître de forges, la compagnie de chemins de fer ou le bateau à vapeur. Le blé sera la matière première du meunier, dont la farine, produit pour lui, entrera comme matière première chez le boulanger ou le
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pâtissier. Produit pour l'éleveur, la laine sera matière première pour le fllateur, et, sous forme de fil. deviendra produit. Ce fil, pour le tisseur, sera matière première à son tour, puis rétoffe, produit du tissage, passera comme matière première aux mains du tailleur et de la couturière : et ainsi de tout.
Si l)ien que l'on peut dire, avec la plus rigoureuse exactitude, que, la production n'étant qu'une série de transformations et de manipulations appliquées successivement aux mêmes objets, chaque objet, depuis son entrée dans le monde par la première atteinte de la main de l'homme, jusqu'à sa sortie par la consommation «tlernière qui le fait disparaître, est toujours, tout à la fois, matière première et produit. Comme cet antique dieu Janus, qui avait deux faces, Tune tournée vers le passé et l'autre vers l'avenir, il a, lui aussi, selon que Ton considère son passé ou son avenir, deux caractères, deux aspects, deux n )ms. 11 est produit pour le travail d'hier, il est matière première pour le travail de demain. Dès lors, que deviennent toutes ces distinctions d'écoles et de partis ? Comment justifier cette prétention de favoriser le travail national en le frappant ici et en le ménageant là? A quelque point que vous 1 atteigniez, à quelque étape que vous cherchiez à l'arrêter ou à ralentir sa marche, ce n'est pas seulement l'œuvre du passé, que vous appelez produit, c'est la semence de l'avenir, que vous appelez matière première, que vous frappez.
Filateur, vous me grevez en frappant le coton ou la laine; tisseur, vous ne me frappez pas moins en frappant le fil ; tailleur et consommateur, vous me grevez en frappant l'un ou l'autre et eu frappant
TétolTe. Travailleur, pour tout dire, de quelque profession que ce soit et sur quelque produit que s'exerce mon industrie, c'est mon travail que vous gênez, que vous renchérissez, que vous alourdissez dans la grande lutte de l'universelle concurrence.
Et voilà comment, quoi que l'on fasse, ce que l'on appelle protéger le travail national aboutit fatalement à contrarier le travail national. 11 n'y a d'autre protection efficace pour le travail que la liberté. En dehors d'elle, tout est illusion, mensonge, injustice, arbitraire, inégalité, et finalement déyieption.