‹ Vérités et paradoxesChapitre 38 sur 47 · LES GENS QUI NE TRAVAILLENT PAS · texte numérisé non relu

LES GENS QUI NE TRAVAILLENT PAS

Le travail est la loi de ce monde. Loi morale : car c'est par le travail que nous méritons de vivre et que nous affirmons notre dignité d'êtres libres. Loi matérielle : car, sans le travail, la vie nous serait bien vite impossible ; la nature, la bonne nature, ne nous lournit nos moyens d'existence qu'autant que nous savons les lui arracher par l'énergie ou par l'intelligence de nos efforts.

C'est donc avec raison que l'on glorifie le travail et que l'on condamne l'oisiveté. C'est avec raison [ue l'on souhaite de voir disparaître du milieu des sociétés dans lesquelles elles font tache, les existenues, inutiles, onéreuses ou corruptrices qui consomment sans produire et déshonorent trop souvent la w chesse.

Mais les moyens proposés pour en arriver la ne sont pas toujours bien judicieux. Et l'on ne se fait pas toujours non plus une idée bien exacte de ce que c'est que le travail, et de ce que c'est que l'oisiveté.

C'est bientôt dit de comparer la société à une ruche dans laquelle les abeilles font le miel, tandis que les

VÉRITKS ET PARADOXES 211

frelons et les bourdons le mangent. C'est bientôt lait de demander l'extermination de ces bourdons et de ces frelons, et d'opposer au labeur visible de l'ouvrier qui pousse l'outil, le prétendu loisir du capitaliste ou du bourgeois, qui narrose de sa sueur ni la terre ni le métier.

Mais, peut-être, serait-ce le cas de se demander si tous ceux que l'on range dans la catégorie des frelons et des bourdons sont réellement étrangers à la tâche des abeilles, et si, en les faisait disparaître, on ne rendrait pas impossible ou stérile le travail de cellesci? L'Évangile n'a pas tort, lorsqu'il dit qu'il faut prendre garde, en arrachant l'ivraie, d'arracher aussi le bon grain. L'avertissement est à propos, même alors que l'ivraie ne peut être confondue avec le bon grain ; à plus forte raison lorsque l'on est exposé à prendre l'un pour l'autre. Et c'est ici le cas. Bien des travaux, bien des professions que, sur de fausses apparences, on traite d'inutiles, sont loin de l'être ; et bien des existences, trop légèrement qualifiées d'oisives, sont, en réalité, des plus laborieuses.

« Il y a des oisifs, sans nui doute, a dit Rossi ; mais il y eu a moins qu'on ne le croit. »

[Haut bien l'avouer: de l'erreur, dans la mesure où elle règne, les économistes ne sont peut-être pas tout a fait innocents. Personne n'a combattu plus qu'eux, et avec plus de raison, ce sophisme qui prétfii.l opposer sans cesse a la classe capitaliste qui ne produirait Hen, la classe ouvrière qui produirait tout. Mais c'est dans leur école que le sophisme a pris naissance. Et c'est bien ici l'une des preuves du danger des expressions inexactes.

Adam Smith, l'un des pères de la science, a eu, en

même temps que Turgot, le grand mérite de remettre le travail en honneur, et de montrer qu'il est la source de toute richesse et de toute propriété. Mais, en le faisant, il ne semblait considérer comme richesse que ce qui se présente sous une forme matérielle, et comme travail que ce qui laisse après soi un résultat .angible et durable. Il va même jusqu'à parler — par opposition aux professions productives de richesses, en prenant la richesse dans ce sens étroit — de proessions improductives ; celles que Ton appelle généralement libérales, sont, par lui, comprises dans cette classe. D'improductives on a bientôt fait « stériles », « parasites », et par conséquent ^ malfaisantes ».

Adam Smith, évidemment, ne l'entendait point dinsi. Improductives directement, à son avis, les professions auxquelles il donnait ce nom n'étaient point, dans sa pensée, indifférentes à la production à laquelle elles pouvaient contribuer indirectement. « Ii y a, disait-il notamment, des gens, que Ton appelle des philosophes, qui ne font rien, mais qui regardent faire les autres, et qui, en les regardant faire, trouvent moyen de leur donner des indications et des conseils, grâce auxquels ils pourrontmieux faire. » Il est impossible d'établir plus agréablement et d'une façon plus incontestable la participation de ces spéculatifs à la production. Aider quelqu'un à faire un travail nécessaire, en lui indiquant la manière de s'y prendre ou en mettant avec lui la main à l'œuvre, c'est toujours l'aider, c'est toujours contribuer pour une part plus ou moins grande à la réalisation de ce travail.

(( Le valet que, par vanité, un grand seigneur entretient à ne rien faire, peut être un oisif consommant sans produire », dit encore Rossi.

VÉRITKS ET PARADOXES 213

Le serviteur utile tjui, en déchargeant le savant, riijgenieur, l'astronome, le directeur d'usine, des suins matériels qui auraient absorbé son temps, lui permet d'employer ce temps à des recherches utiles ou à une surveillance nécessaire, remplit une fonction qui a elle-même son utilité, puisque sans elle cette recherche et cette surveillance se trouveraient entravées.

A plus forte raison, ce savant lui-même, cet ingénieur, ce physicien, ce chimiste, cet électricien qui, dans son cabinet, trouve le moyen de fournir au travail de l'atelier des procédés, des instruments, des rè2,les.

A plus forte raison, cet homme d'initiative, ce capitaliste, cet industriel, ce commerçant, qui, en appliquant ses capitaux à une œuvre utile, en créant une usine, en faisant circuler les matières premières et les produits, fournissent au travail leur aliment.

L'n Jacquard iuvente le métier qui a immortalisé son nom ; un Stephenson dote le monde de la locomotive et des chemins de fer; un Morse lui donne la télégraphie électrique ; d'autres étudient les lois des vents et des courants marins, analysent des substances jusqu'alors inutiles et leur trouvent des emplois. Ils mettent le travail dans la main des travailleurs, le produit du travail a la disposition du consommateur ; ne sont-ils pas, par excellenee, des producteurs, puisque sans eux rien de ce qui s'est fait n'aurait pu se faire ?

De même cet administrateur qui maintient Tordre, condition première de tout labeur utile ; ce magistrat qui assure la justice, consécration et garantie de ce labeur ; ce médecin ou ce chirurgien qui rendent ou

conservent, avec la santé, la possibilité du travail; ce professeur qui cultive l'iatelligence ; ce moraliste qui combat les mauvais sentiments et développe les bons. Tous ces hommes, appliqués à nous placer dans les conditions les plus favorables au travail ou à écarter les dangers qui menacent le travail, ne sont-ils pas, au premier chef, des travailleurs, des travailleurs utiles, des producteurs de richesses et de bien-être?

Concluons.

Toutes ces distinctions entre le travail de la main et le travail de lïntelligence sont vaines et dangereuses. Pendant longtemps, pendant trop longtemps, la langue a paru les consacrer. La vanité ou l'orgueil ont prétendu donner à un certain nombre de professions appelées libérales le pas sur d'autres dont les œuvres étaient qualifiées de serviles. L'esprit, méconnaissant le besoin qu'il a de la main, déversait sur elle le dédain. La main, à son tour, s'est révoltée contre l'esprit. Et parce qu'il ne peut se passer d'elle, oubliant qu'elle, non plus ne peut se passer de lui, elle lui a jeté Tanathéme. Ni l'un ni l'autre n'est juste, et ni l'un ni l'autre n'est sage. Tout travail, sous quelque forme qu'il se produise, s'il est honnête et s'il est utile, est digne de respect. Le pied n'est point l'œil; et l'œil n'est point le pied, disait déjà saint Paul. Et ni l'un ni l'autre n'est le corps. Mais le pied a besoin de l'œil, l'œil a besoin du pied; et le corps est l'ensemble des membres agissant de concert et dans leur harmonie pour leur bien réciproque. C'est l'image de la société, que l'on n'appelle pas sans raison le corps social.

Page 1