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PAS DE CHANCE

Pas de chance ! C'est le cri que jettent tous les jours, d'un bout à Vautre du globe, tous ceux à qui il arrive quelque mésaventure ou quelque infortune.

Pas de chance ! voyez, dit l'un, je venais de m'embaucher pour un travail bien payé ; en m'y rendant je fais un faux pas ; je me casse la jambe : me voilà sur la paille pour trois mois.

Pas de chance ! dit un autre, mes affaires marchaient bien, je comptais sur un joli bénéfice au bout de Tannée, j'allais développer mes relations : me voilà pris dans une failhte qui me met en perte et me fait reculer de trois ou quatre ans.

Pas de chance! dit un troisième; j'avais un engagement superbe comme chanteur : j'attrape une fluxion de poitrine, et du diable si je sais quand je pourrai remonter sur les planches.

Et ainsi de suite, à l'infini.

Pas de chance! pas de chance! toujours pas de chance !

Mais, pardon, mes chers amis! Ce qui vous arrive estassurément très fâcheux ; mais est-ce bien, comme

VOUS le prétendez, à la mauvaise fortune, à elle seule, que vous devez vous en prendre ?

Vous, numéro un, vous avez fait une chute malencontreuse en allant à votre travail. C'est fort triste ; mais vous oubliez de dire que, dans votre satisfaction d'avoir trouvé de l'ouvrage à votre convenance, vous aviez bu quelques coups de trop, et que c'est sur le pas de la porte du marchand de vin que vous avez malheureusement glissé.

Vous, numéro deux, qu'une faillite va réduire aux expédients, qu'elle ruinera peut-être, vous négligez de dire que ce débiteur insolvable, avec lequel vous vous êtes engagé, vous avait été depuis longtemps signalé comme peu sûr, et que c'est au mépris de tous les avertissements et par l'appât des hauts prix auxquels il achetait ses renouvellements, que vous vous êtes imprudemment avancé. Vous avez risqué, vous flattant de gagner ; vous avez perdu, tant pis pour vous î

Vous, numéro trois, que la maladie arrête si mal à propos, vous seriez encore en parfaite santé si, par bravade ou par étourderie, vous n'aviez pas été, comme à plaisir, au-devant du refroidissement qui vous a été fatal.

Votts, enfin, dont la maison vient de brûler, dont le navire a sombré, vous pouviez, et l'on n'avait pas manqué de vous le conseiller, vous mettre en garde par une assurance contre les conséquences de ces sinistres. Vous pouviez, sinon annuler les mauvaises chances et conjurer le hasard, du moins en prévenir les mauvais effets et en amortir les coups. Vous ne l'avez point fait ; vous avez accepté d'avance ce qui vous arrive ; de quui vous plaignez-vous?

On pourrait passer ainsi en revue tous les accidents auxquels la vie humaine est sujette; et l'on trouverait qu'il en est bien peu dont nous ayons véritablement le droit de nous plaindre.

Pas de chance ! La plupart du temps, si nous étions ustes envers nous-mêmes, c'est pas de prévoyance, pas d'économie, pas de tempérance, pas d'ordre, pas de sagesse que nous devrions dire.

LES fMACHIN>ES SUPPRIMENT LE TRAVAIL

Vous prétendez que non, Messieurs les Économistes. Vous êtes même capable de soutenir que ce son^ les machines qui fournissent du travail à l'humanité. Mais vous aurez beau dire et beau faire, l'évidence est là. Voici un appareil avec lequel un homme va faire, à lui tout seul, ce que, sans cet appareil, dix hommes arrivaient à peine à' faire. Il est clair que neuf d'entre eux vont se trouver sans emploi ei, par conséquent, sans salaire. La machine leur a enlevé leur travail.

Vous avez raison, Monsieur l'Ennemi des machines, ou plutôt, vous pouvez avoir raison, parfois, dans teï ou tel cas particulier. Mais vous avez tort, si, du particulier, vous concluez au général. Oh! je sais bien que rien ne semble plus logique que de conclure du particulier au général. Il s'en faut pourtant que ce soit toujours vrai. Il est certain que lorsqu'un homme voit doubler la quantité de monnaie en sa possession, sa fortune est doublée. Si pourtant tous les hommes, dans une nation, voyaient doubler la monnaie qu'il>possèdent; si, en dautres termes, il y en avait dans la

nation une quantité double demain de ce qu'elle était hier, la nation ne se trouverait pas deux fois plus riche. Le rapport entre les hommes, d'une part, ne serait point changé, et les objets que la monnaie est destinée à procurer, d'autre part, ne seraient pas plus abondants. Le blé, le vin, le fer, les vêtements, les maisons, les animaux, n'auraient point augmenté d'une seule unité, mais l'argent, par rapport à eux, étant devenu plus abondant, sa valeur relative aurait baissé, et il en faudrait donner, pour se les procurer, une quantité double : la richesse générale serait restée la même.

Quelque chose d'analogue se produit, non pas toujours, mais dans un certain nombre de cas, lorsqu'une machine nouvelle fait son apparition; disons, en termes plus généraux: lorsqu'un procédé nouveau vient simplifier et perfectionner le travail. Dans un atelier donné, dans une profession déterminée, dans une région spéciale, le progrès peut amener une diminution passagère de travail. Il peut, suivant lexpression vulgaire, mettre à pied, en les rendant inutiles, quelques-uns de ceux dont les bras étaient précédemment occupés. Il ne peut pas diminuer, dans l'ensemble de l'atelier social, la demande générale de travail ; il est, au contraire, une cause d'augmentation de travail.

Souvent, bien souvent, c'est dans l'industrie même où la modification s'accomplit, qu'elle agit dans un sens favorable au travail. Avant la découverte de l'imprimerie, combien d'hommes étaient employés à conserver ou à reproduire, sur le papier ou le parchemin, l'empreinte de la pensée humaine? Et combien, par suite, pouvaient se procurer la satisfaction

de lire ce que ces quelques copistes avaient transcrit? Tout le monde, aujourd'hui, peut se donner cette satisfaction. Tout le monde, grâce au livre, au journal, à la gravure, à la photographie, peut connaître ce qui est, ce qui se dit, ce qui se pense et ce qui se passe sur tous les points de notre globe et jusque dans les profondeurs infinies de l'espace. Mais, pour que cela fût possible, il a fallu multipher, dans des proportions presque incalculables, les diverses formes du grand appareil de reproduction de la pensée. Il y a aujourd'hui, non pas seulement beaucoup plus d'ouvriers imprimeurs, mais beaucoup plus d'ateliers d'imprimerie, beaucoup plus de papetiers, beaucoup plus de fondeurs en caractères et de constructeurs de machines qu'il n'y avait de copistes au xv*^ siècle.

Quelques milliers de fileurs et tisseurs (une quinzaine de mille peut-être) étaient employés dans l'industrie du coton, en Angleterre, avant Tinvention des procédés mécaniques de filature et de tissage. Hargreaves, Arkwright et les autres ont introduit la mécanique dans cette industrie. Une broche fait aujourd'hui la besogne d'un grand nombre de mains, et un seul ouvrier, avec son rattacheur, dirige des centaines de broches. Et, tandis que les étoffes de coton, produites par quantités innombrables, vont à des prix chaque jour plus bas vêtir ceux qui autrefois en restaient privés, ce sont des centaines de mille fileurs et tisseurs qu'occupe cette industrie, leur donnant, sans les contenter encore, des salaires plusieurs fois plus élevés. L'on n'estime pas à moins de deux à trois millions, en comptant les armateurs, les mécaniciens, les ingénieurs et les architectes, la

population, qui, dans la Grande-Bretagne, vit du coton.

Mêmes faits ou analogues pour Tindustrip de la laine, dans laquelle le prix de revient a pu s abaisser au dixième, au vingtième, selon les opérations, tandis que le salaire augmentait de trois, quatre et cinq cent pour cent et que l'appel des bras ne cessait de s'accroître.

Mêmes faits encore pour les chemins de fer, qui devaient supprimer tout emploi des chevaux, des voitures et de leurs conducteurs, et qui, en en modifiant l'emploi, il est vrai, en entretiennent aujourd'hui plusieurs fois davantage; qui, d'ailleurs, pour leurs propres services, construction ou exploitation, exigent un personnel autrement important que celui des anciennes diligences.

La raison de cet accroissement de la demande des bras, dans l'industrie perfectionnée, est facile à comprendre. Elle réside dans l'abaissement même du prix de revient, qui est la conséquence de ce perfectionnement. Les prix sont des hauteurs, a-t-on dit justement, et toutes les mains, c'est-à-dire toutes les bourses, ne peuvent pas atteindre toutes les hauteurs. A un certain chiffre, un nombre déterminé seulement de consommateurs sont à même de se permettre l'achat d'un produit. Les autres, quelque envie qu'ils en puissent avoir, sont comme le renard de la fable. Si ce chiffre s'abaisse, aussitôt les demandes affluent. C'est le raisin qui est descendu à la portée du renard, et le renard n'a garde de continuer à le trouver trop vert. Or, cette augmentation de la demande, dans bien des cas, exige, pour être satisfaite, même par des procédés plus expédilifs, un plus grand nombre de bras; de là l'augmentation sur place.

Assurément, répondrez-vous, et personne ne le conteste, mais il n'en est pas toujours ainsi. D'abord, il faut parfois du temps pour que l'accroissement de la demande se proportionne à la facilité de produire, et dans l'intervalle une partie du personnel se trouve inoccupée. Ensuite, il peut arriver que, même en atteignant ses limites extrêmes, jamais la demande ne puisse arriver à exiger l'emploi d'un personnel égal à l'ancien.

Cela est exact, et nul économiste sérieux ne prétendrait le contester. Que Ton arrive, a dit Bastiat, à fabriquer les chapeaux si facilement et à si bas prix qu'un seul ouvrier en puisse livrer deux ou trois cents fois plus qu'aujourd'hui. Il est probable que nous achèterons beaucoup plus de chapeaux, et que la production pour suivre la consommation se développera considérablement. Mais il est certain que nous ne nous paierons pas tous les matins une coiffure neuve, et que, par conséquent, cette production augmentée n'ira pas jusqu'à exiger un nombre plus considérable de bras ; qu'elle en laissera même de côté une proportion plus ou moins grande. Et, dés lors, le perfectionnement, vous avez raison, aura pour conséquence localement et momentanément une réduction du personnel employé. D'où, il faut avoir la loyauté de le reconnaître, parfois des diminutions de travail et des souffrances momentanées et partielles.

Momentanées et partielles ? Oui ! Générales et durables? Non ; car, ainsi que le remarque encore Bastiat, si, par suite de l'abaissement du prix des chapeaux, on cesse, tout en étant aussi bien et mieux coiffé, de consacrer à sa coiffure la même somme, la

difTcTence épargnée restera disponible pour d'autres dépenses qui ne subventionneront plus, il est vrai, le môme travail, et n'iront plus peut-être aux mêmes mains, mais qui subventionneront du travail. De telle sorte que, dans Tensemble, la somme consacrée au salaire ne sera point diminuée, mais le total des satisfactions obtenues sera augmenté.

L'observation est judicieuse, et Targumental^ion irréfutable. Elle n'est pas suffisante et, à mon tour, je me permets de corriger ou plutôt de compléter Bastiat. Non, il a raison de le dire, les suppressions de travail résultant du perfectionnement de l'outillage ne sont jamais des diminutions absolues de travail. Non, le fonds général des salaires, la demande générale de travail ne peuvent en être diminués. Il peut y avoir déplacement, et, par suite, je le répète, malaise passager sur un point ; il ne peut pas y avoir diminution.

Mais, il faut aller plus loin : il faut reconnaître que ces réductions, quels qu'en puissent être les inconvénients passagers, sont la condition même du progrès du travail et de la production. L'industrie n'est point stationnaire et ce n'est pas seulement en améliorant, dans les branches existantes, ses procédés et ses instruments qu'elle progresse. C'est en ajoutant à ses formes anciennes de nouvelles formes, à ses branches primitives de nouvelles ramifications; qui, parfois, deviennent plus importantes que la soucho même sur laquelle elles ont pris naissance. La proportion des fileurs et des tisseurs s'est accrue ; or, foù serait venue cette armée nouvelle de lindustrie du vêtement, s'il n'y avait eu, ailleurs, des corps de troupes rendus disponibles ? L'imprimerie, les chemins

de fer, la mécanique, réiectricité, la photographie ont appelé à elles et appellent tous les jours de nouvelles recrues. Où les ont-elles prises ? Où les auraient-elles trouvées, si les industries qui retenaient ces recrues n'avaient pu s'en passer ? Diminution ici, augmentation là. Mise en liberté par les industries anciennes d'une partie de leur personnel pour permettre l'éclosion et l'extension des industries nouvelles. Telle est la marche nécessaire du progrès. Telle est la loi qui, peu à peu, en dégageant l'humanité de la servitude de ses premiers besoins, lui permet de s'élever vers des besoins nouveaux et de découvrir de nouveaux horizons.

Le philosophe Aristote, après avoir proclamé la nécessité de l'esclavage, après avoir dit que la nature formait, pour accompUr la rude besogne du ménage social, une classe d'hommes particulière, faite pour obéir, ajoutait, comme par une sorte de divination : « Si î marteau et la navette pouvaient marcher seuls, l'esclavage ne serait plus nécessaire. »

Plus tard, un poète grec, traduisant la même pensée sous une forme charmante, disait en s'adressant aux esclaves, jusqu'alors chargées delà rude besogne de moudre le grain : « Jeunes filles, dormez. Ne craignez plus le chant matinal du coq, qui vous appelait à votre grossière besogne. Les naïades, faisant tourner la roue qu'elles arrosent de leurs perles, sen sont chargées à votre place. Dormez, jeunes filles, vous pouvez laisser couler le tempS; comme l'eau dont le murmure caresse votre sommeil. »

C'est le soulagement, — le poète grec l'avait admirablement compris. — c est la rédemption, ~ notre siècle en a, plus qu aucun autre, donné la preuve, —

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que les machines, à la seule condition de n'être pas, par la faute de l'homme, détournées de leur but et transfoi-mées en instruments de meurtre et de ruine, appi)rtent à Thomme. Au travail direct des muscles, insuffisants et impuissants pour des tâches grandissantes, il substitue graduellement le travail des forces inépuisa!)les de la nature. D'esclave que l'homme primitif était de ces forces, il l'en rend peu à peu le contre-maître et le directeur. Il met à sa disposition t(^ute une armée, toute une ménagerie puissante et docile de grandes bétes de fer et de bois, dont l'infatigable énergie ne demande, pour se plier à ses ordres, qu'un signe de sa main, qu'une pression de son doigt, organe de la transmission de sa pensée. C'est une ascension qui, d'étape en étape, l'élève plus haut, le grandit, le fortifie, et qui, étendant plus loin son domaine sur le monde, étend en même temps le règne de l'égalité, en faisant disparaître, devant les conqut'tes réalisées sur la matière, devant les barrières abaissées pour tous, devaiit les secrets révélés à tous, les différences, au début infranchissables, de force, d'adresse ou d'intelligence. A travers les âges, le grand poète contemporain, dans sa Légende des siècles, répond au poète grec, en nous montrant cette élévation graduelle, cette marche en avant des aînés, contre laquelle se déchaîne en vain la jalousie stupide de ceux à qui ils ouvrent la voie. Et, dans un élan d'enthousiasme, il salue la machine émancipatrice qui apporte au monde la lumière et le bienêtre :

L'houime est d'abord monté sur la bête de somme,

Puis sur le chariot que portent des essieux;

Puis sur la frêle barque au mât ambitieux;

Puis, quand il a fallu franchir le vent,Jla lame,

Le noir ouragan, l'homme est monté sur la flamme.

A présent, l'immortel aspire à l'éternel ;

Il uiontait sur la mer; il monte sur le ciel.

Et, en se substituant au travail des mains dans ce qu'il avait de plus rude et de plus répugnant, la machine, Toutil, la science, le procédé chimique ou physique, le vent, la vapeur, l'électricité, car c'est tout un, ne suppriment point le travail; ils le transforment, et ils lui procurent des applications nouvelles, non seulement plus fécondes, mais plus nombreuses. Est-ce que chaque instrument ne suppose pas, pour être exécuté, l'emploi de bras qui n'eussent point été employés sans lui? Est-ce que, pour agir et faire son œuvre, il n'exige pas l'intervention d'autres bras qui le guident? Est-ce que ce n'est pas là où l'industrie est le plus avancée, le mieux pourvue d'engins mécaniques de toutes sortes, que l'activité laborieuse est la plus grande, et que la variété des industries est le plus développée? Le sauvage, avec son arc et son filet, n'a guère qu'une occupation à sa portée : la poursuite de la proie par la chasse ou la pêche, et, quand la matière de cette industrie rudimentaire lui fait défaut, c'est le chômage absolu pour lui, c'est la faim. Au contraire, c'est par milliers que se comptent les occupations qui se disputent notre temps, et les ressources qu'elles mettent à notre disposition.

En dépit de tous ces progrès, la misère, la maladie, le chômage, ne sont point vaincus. Peut-être u'avoDS-nous pas, autant que nous le croyons,

le droit de nous en plaindre. Ce n'est pas, en tout cas, en tournant le dos au but, en désavouant le labeur de nos pères, en désarmant nos mains, et en repoussant les secours de la science, pour rentrer dans l'animalité dont ils commencent à nous faire sortir, que nous viendrons à bout de nous débarrasser de ce qui nous reste du dénuement primitif et de la primitive impuissance

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