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LES MACHINES PRODUISENT DE LA FORCE

Parlons encore un peu des machines, car tout n'est pas dit sur leur compte et il importe de bien comprendre leur rôle. Il est admirable. C'est une chose merveilleuse que la puissance de ces auxiliaires du travail, et bien faite, en vérité, pour exalter Forgaeil des hommes et pour leur inspirer des espérances et des ambitions indéfinies.

Il faudrait s'entendre, pourtant, et savoir quelle est réellement, dans ces travaux prodigieux que nous rendent possibles nos serviteurs de fer et de bois, la nature de leur action et la source de la force qu'ils mettent en œuvre.

Voici un bloc de pierre que dix hommes n'ébranleraient point, qu'à plus forte raison ils ne pourraient, si on était parvenu à le placer sur leurs épaules, supporter sans en être immédiatement écrasés. Avec quelques cordages, quelques poulies et une roue dont je tourne la manivelle, j'élève, à moi tout seul, ce bloc de pierre jusqu'au sommet d'un édifice.

Voici un marteau pilon de 50.000, 30.000, 50.000

kilog. que je no pourrais pas davantage soulever. Kn mettant à propos le doigt sur une soupape, en ouvrant ou en fermant un robinet, en introduisant au-dessous de lui de la vapeur, je le fais à ma volonté monter et descendre, frapper fort ou doucement, broyer les corps les plus durs, forger ou marteler les métaux ou caresser doucement la surface d'un verre de montre ou le bouchon d'une bouteille.

Comment ne pas se dire, en présence de tels résultats, en face de ces efforts si disproportionnés avec la petite force qui peut sortir d'un bras humain, que les machines produisent de la force; qu'elles multiplient, qu'elles centuplent, non pas une fois, mais des milliers de fois l'impulsion, l'énergie qui leur est transmise par l'action qui les met en mouvement.

C'est une erreur, cependant, et une erreur qu'un peu de réflexion devrait prévenir. Les machines ne produisent point de force ; et comment en pourraientelles produire? Est-ce qu'il en peut sortir de ce bois, de ce fer, de ces cordages inertes par nature et incapables de se donner du mouvement à eux-mêmes, à plus forte raison d'en transmettre à autre chose? Xon Les machines ne produisent pas la force qu'elles développent. Elles la reçoivent, elles la transmettent, elles la transforment; de circulaire, comme la rotation d'une manivelle, elles la rendent rectiligne; de perpendiculaire, au moyen de roues de renvoi, horizontale, ou réciproquement. Elles la divisent ou la concentrent, l'appliquent ici au lieu de l'appliquer là, la transportent avec plus ou moins de déperdition à distance, mais elles ne la créent point. Elles ne peuvent même, comme tout appareil de transmission, soumis à d'inévitables frottements, en utiliser, en fin de

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compte, qu'une proportion plus ou nioins considérable.

Mon bras est faible, c'est vrai, et il ne pourrait déplacerquela dix-millième partie de ce bloc de pierre quïl soulève. Il n'en déplace, en effet, et c'est là le secret de cette puissance qui nous étonne, que la dix-millième partie. Je ne pourrais porter cet arbre qui mesure trois ou quatre stères ; avec la scie, avec la hache, avec les coins et la masse, je le débite en un nombre plus ou moins considérable de morceaux, dont aucun n'est trop lourd pour moi, et n'ayant pu le porter en bloc, je le porte en détail. Il me faut, pour cela, dépenser, en réahté, beaucoup plus de force qu'il n'en aurait fallu, si j'avais pu faire masse de mes efforts successifs^ pour le porter d'un coup. Mais j'ai dépensé cette force petit à petit, comme les cinq sous de la bourse du Juif-Errant, et, avec le temps, j'ai fait ce qui, sans le secours du temps, eût été impossible. De même, pour l'effort d'élever ce poids énorme. Par une habile disposition de l'appareil élévateur, j'ai divisé le mouvement en une infinité de déplacements imperceptibles dont aucun n'excède ce qui peut sortir de puissance de mon bras. J'ai, de plus, grâce à ce doigt de fer qui permet à la roue de tourner dans un sens et lui interdit de revenir dans l'autre, évité de joindre à la peine de faire avancer le poids, celle de le soutenir, et par suite diminué, dans une proportion énorme, la difficulté delà tâche. Mais c'est bien de mon bras, de lui seul, que vient le mouvement imprimé à la machine, et, par conséquent, l'action de celle-ci.

Que d'autres sources de mouvement soient utilisées, grâce au perfectionnement de la mécanique, et

que, dans le nombre, il en soil qui ne pourraient pas être utilisées sans elle, cela est évident. Nous recueillons dans nos appareils le poids de l'eau qui tombe sur la roue, la force des vents qui enfle la voile ou fait tourner le moulin, le courant électrique qui se transforme en action dynamique, etc. Mais quelle qu'en soit la nature, ces forces, en traversant les appareils qui les utilisent, ne s'y multiplient point ; elle s'y emploient, c'est-à-dire, elles s'y annulent en faisant leur office et en se traduisant en effets utiles qui les représentent.

Et cela revient à dire tout simplement que Ton ne fait rien de rien ; mais que l'on peut faire, avec quelque chose, autre chose. Cela revient à dire qu'il n'y a point de mouvement perpétuel ni de transformation magique, et que rien, dans le monde physique pas plus que dans le monde moral, ne s'obtient sans peine et sans dépense.

Je dis: dans le monde moral pas plus que dans le monde physique ; et c'est pour en venir là, faut-il le confesser, que j'ai pris ce long détour. 11 y a eu autrefois des gens que l'on appelait des alchimistes qui prétendaient trouver le moyen de faire de lor. Quand, au bout de leur opération, on en trouvait dans le creuset, c'est qu'ils l'y avaient mis. Il y a eu ou il y a encore, mais de moins en moins nombreux, des hommes ingénieux parfois, mais insuffisamment éclairés, qui poursuivent le mouvement perpétuel. Le grand Georges Stephenson lui-même, avant de s'être instruit, a rêvé cette chimère. Quand il a connu les lois de la mécanique, il s'est borné, et il a bien fait, à tirer, des sources de mouvement dont il pouvait disposer, le meilleur emploi possible. 11 y a, de même, des alchi-

inistes sociaux, des inventeurs de mécanismes sociaux qui s'imaginent, très sincèrement parfois, qu'il existe des formules pour assurer aux hommes, une fois pour toutes, et sans qu'il leur en coûte rien à Favenir, le bonheur et la richesse. Ils ont leur formule, ©u ils croient qu'il y a des gens qui en ont une. Et, au lieu de demander aux hommes plus de sagesse, plus de travail, plus d'économie, plus de justice et plus de bienveillance mutuelle, ils demandent à la loi ou à un révélateur social qu'ils arment, à cet effet, de tous les pouvoirs, de refondre la société et de lui donner, par autorité ou par grâce, la béatitude terrestre.

C'est le mouvement perpétuel. C'est l'effet sans cause. C'est la récompense sans mérite et le fruit sans la Semence. Dans la société, comme dans les machines, comme dans le creuset du chimiste ou de l'alchimiste, on ne trouvera jamais que ce qu'on y aura mis. Pour changer la société, il faut changer les hommes ; pour améliorer leur condition, il faut les améliorer eux-mêmes. En mécanique sociale, comme en mécanique physique, il n'y a point de miracles, il n'y a que des forces bien ou mal employées.

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