DEUX ET DEUX FONT QUATRE
Oui, en arithmétique, deux et deux font quatre, comme, en géométrie, la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. Mais dans îa ne la li^ne droite est souvent le chemin le plus long, pariois le chemin par lequel on n'arrive pas; et deux ei deux font tantôt plus et tantôt moins que quatre.
Un voyageur, se rendant à une ville qu'il ne connaiss,ait point, rencontre un habitant du pays, auquel il demande quelle est la route la plus courte.
(( Cela dépend, répond celui-ci. Il y en a deux. L'une, plus courte, mais plus longue; l'autre, plus longue, mais plus courte : la directe, semée de fossés et de fondrières; l'indirecte, qui fait des détours pour les éviter. »
Est-ce que ce n'est pas tous les jours ainsi? Est-ce que nous avons des ailes pour aller, comme les hirondelles et les pigeons, à vol d'oiseau? Est-ce que, si devant nous se dresse un mur ou se rencontre une rivière, nous ne faisons pas un détour pour gagner le pont ou pour atteindre l'extrémité de l'obstacle? Est-ce que, dans la vie, c'est toujours en allant droit au but que l'on réussit? Et lorsqu'il s'agit de réformer
un abus, de modifier une opinion, de triompher d'une résistance, ou de dissiper une prévention, n'est-on pas obligé, la plupart du temps, de s'armer de patience et de n'avancer que pas à pas? Courir et tomber, dit un proverbe populaire, ce n'est l'oinl une avance; encore moins aller se fendre la tête contre un obstacle infranchissable, au lieu d'essayer de le tourner.
De même, quoi qu'il en semble, augmenter ses prétentions n'est pas toujours le moyen d'augmenter ses recettes. Le marchand qui baisse ses prix pour vendre davantage et se rattraper sur la quantité, le sait bien; encore qu'il ne doive pas les baisser jusqu'à ne plus rien gagner du tout. Le financier ou le ministre qui augmente les impôts pour augmenter ses recettes, et qui rencontre une moins-value au lieu d'une plus-value, devrait le savoir et ne le sait pas. Les exemples, cependant, ne manquent pas. Mais à quoi servent les exemples, et de quelle valeur est l'expérience pour ces prétendus hommes pratiques qui professent le mépris de ce qu'ils appellent des théories?
En 1804, le gouvernement anglais, à court d'argent, accroît de 20 p. 100 le droit sur le sucre. La recette tombe immédiatement de 2.778.000 livres sterling à 2.537.000; perte sèche pour le Trésor : 241.000 livres sterling; perte pour le public : tout le sucre dont il est privé, et, accessoirement, diminution de ses autres dépenses; d'où une autre perte indirecte pour le Trésor.
En 1871, M. Thiers, pour faire face aux implacables exigences de la situation, cherche partout de nouvelles sources de revenus. Il croit en trouver une dans le relèvement de la taxe des lettres, qu'il reporte
de 0 fr. 15 à 0 fr. 25. Les avertissements ne lui manquent point. De toutes parts on lui dit qu'il réduira la correspondance, et qu'il ne gagnera rien à grever le public. Mais il est entêté, — c'a été quelquefois sa grande force, quelquefois aussi sa faiblesse ; — il passe outre. La recette des postes n'augmente pas; deux et deux n'ont fait que deux. Mais la correspondance diminue dans la proportion des deux cinquièmes, et, par suite, les affaires et les autres matières imposables.
En 1891, le Parlement, sous l'inspiration de doctrines que j'apprécie 'ailleurs, vote un relèvement considérable des tarifs de douanes. On s'en promet une augmentation équivalente de recettes, et même on escompte cette recette dans les prévisions du budget. C'est une diminution énorme qui se produit ; et la raison en est bien simple. D'une part, élever les prix, c'est contrarier les achats. Et, d'autre part, — tout le monde le sait, mais on agit comme si on ne le savait pas, — au-dessus de 15 à 20 p. 100 de droits, la contrebande se charge de faire passer les produits en fraude ; et c'est encore autant de perdu pour le Trésor. Il est vrai que cela entretient le travail national des contrebandiers, et que cela procure aux douaniers et aux gendarmes l'occasion de tirer des coups de fusil et d'en recevoir, et à l'Etat la satisfaction de loger gratis, pendant un certain temps, de bons Français auxquels il a enseigné le mépris de la loi et qu'il nourrit à ses frais pour avoir profité de ses leçons.
Les faits inverses ne sont pas plus rares. Au commencement du siècle, le droit sur le café, en Angleterre, était de 1 fr. 90 ; l'impôt rendait le chiffre
minime de 0 fr. 13 par tête. En 18il, on réduit le droit des deux tiers : la consommation devient vingt fois plus forte ; et l'État perçoit 1 fr. 10 par tête. En 184 i, nouvelle réduction : nouvel accroissement de consommation et de recettes.
Mêmes faits pour le sucre, lorsqu'après l'avoir augmenté, on le réduit.
En 1775, Turgot réduit de moitié les droits sur la marée. La consommation double, et le produit reste le même : deux moins un font deux. Le même Turgot, en sa même qualité de contrôleur des finances, recommande la plus grande modération dans les rapports avec les contribuables; et, dans tous les cas douteux, il se prononce contre le fisc. Il obtient immédiatement une augmentation considérable. De 10 millions la recette monte à 60; le reste, auparavant, allait à la fraude.
Le service des postes, dont je viens de parler, et celui des télégraphes sont, à ce point de vue, particulièrement curieux à étudier. On sait comment Rowland Hill, directeur des postes en Angleterre, fut amené à proposer la grande réforme qui porte son nom, et à faire abaisser la taxe des lettres au chiffre alors tout à fait invraisemblable de 1 penny (un peu plus de dix centimes). On sait aussi le prodigieux accroissement de correspondances qui en résulta, et les heureux effets qu'en ressentirent à la fois les relations de famille, le commerce, l'industrie, les libertés publiques et la richesse nationale.
C'est à la suite de ce mouvement, imité de proche en proche par la force des choses, que la taxe a été réduite en France à 0 fr. 25 d'abord, puis à 0 fr. 15; que, dans plus d'un pays, elle a été abaissée à 0 fr. 10
et à 0 fr. 05 pour la circonscription postale ; et qu'enfin une Union qui comprendra bientôt le moinlr entier, a permis d'envoyer, au delà des océans, des lettres fermées pour 0 fr. 55 et des cartes postales pour 0 fr. 10.
Lorsque la première réforme fut accomplie en France, en 1849, le chiffre des lettres, relevé pour 1848, était de 122 millions, dont 8 p. 100 seulement affranchies. Dès cette première anaée, il atteignait 150 millions, et les affranchissements montaient à 15 p. 100. Dix ans après, en 1859, ils étaient de 90 p. 100 sur 260 millions; et, en 1878, sur 400 millions de lettres, 98 1/2 p. 100 étaient affranchies. Kn 1891, derniers chiffres officiels, les lettres affranchies étaient de 756.813.559, celles non affranchies ne s'élevaient qu a 3.975.008, soit 5 1/4 p. 1.000. Il y avait, en outre, 45.320.392 cartes postales.
Les télégrammes n'étaient qu'au nombre de 2 millions en 1864, avant l'abaissement de la taxe ; ils atteignaient 11 millions en 1878. Ils se sont élevés, en 1891, à 40.650.857.
A ce propos, un fait curieux. Le télégramme de dix mots coûtait 2 francs en Belgique. JMusieurs fuis on s'était plaint de ce tarif trop élevé; mais l'administration répondait qu'elle faisait à peine ses frais, et que la moindre réduction la mettrait en déficit. Un jour, un des hommes les plus distingués de la Belgique, M. A. Couvreur, vient trouver le directeur et lui déclare qu'au nom d'aune compagnie puissante, dont il lui fait connaître la composition et les ressources, il soumissionne le service à 1 franc. Apr^^s quelque hésitation, le directeur se décide à proposer au gouvernement l'adoption de ce chiffre. Six mois après,
le produit était tel que, pour l'augmenter de nouveau, on réduisait de moitié la taxe et l'on adoptait le chiffre de 0 fr. 50 centimes.
Voilà des faits qui parlent clair ; et il serait aisé de k^s multiplier. Il me serait aussi aisé d'en tirer la morale ; j'aime mieux la faire tirer par deux grands ministres.
Aux environs de 1840, les finances anglaises étaient dans un état peu satisfaisant. Les dépenses dépassaient régulièrement les recettes; et les journaux satiriques, comme le Punch, représentaient le chancelier de rÉchiquier, sir Robert Peel, une immense ligne à la main, et cherchant à pêcher un budget en équilibre qui ne se laissait pas attraper. Robert Peel, pour le faire mordre à l'hameçon, prit un grand parti: celui de réduire ses exigences. — « Nous avons, ditil, dépassé l'extrême limite des augmentations de droit. Nous avons demandé davantage aux contribuables; nous avons obtenu moins. Il y a des impôts^ comme Fa dit Jean-Baptiste Say, qui suppriment la matière imposable ; il y en a même qui suppriment le contribuable. Nous n'avons qu'une ressource : c'est de demander moins, afin d'obtenir davantage. » Et, comme il le dit, il le fit : 700 articles furent ou supprimés ou réduits. Le budget de la Grande-Bretagne, après avoir repris son aplomb, vit les excédents remplacer les déficits.
Un autre grand ministre anglais, — très discuté comme tous ceux qui ont fait ou tenté de grandes choses, mais à qui l'on ne saurait refuser de s'être montré un maître en matière de finances, — M. Gladstone, était un jour, en 18G7, reçu dans un banquet que donnait, en son honneur, la Société
d'Economie politique de Paris. En réponse au discours qui lui fut adressé par le président M. Hippolyte Passy. et dans lequel, naturellement, il avait été lait allusion à la façon dont il avait dirigé les affaires de son pays : « Tout Tart d'un bon ministre des finances, dit-il, consiste à savoir dégrever, mais dégrever à propos et dans la juste mesure. » il faut dégrever, non pour réduire le rendement des «mpôts, mais pour l'augmenter, en donnant aux contribuables plus de facilité à consommer et, par suite, à travailler et à produire. Ce premier résultat obtenu, il faut dégrever encore, si l'on peut en espérer la continuation; et encore après, tant que l'intérêt du contribuable peut se concilier avec l'intérêt du fisc. Beaucoup de petites receltes voilent mieux souvent qu'une grosse.
Inutile de conclure. Mais, si après tout cela on venait encore nous soutenir que deux et deux font toujours quatre, et que la ligne droite est toujours le plus court chemin d'un point à un autre, avouez, chers lecteurs, que ce serait, à désespérer du bon sens de l'humanité-