IL N'Y A PAS GRAND MAL: TOUT ÉTAIT ASSURÉ
Qui de nous, à l'annonce de quelque grave sinistre: naufrage, incendie, explosion de machine, n'a entendu faire cette réflexion optimiste : « Il n'y a pas grand mal, tout était assuré. »
Et, de fait, lorsque, ce qui n'arrive pas toujours, Fassurance couvre intégralement le risque ; lorsque, pour une perte de deux cent mille francs, par exemple, sous quelque forme qu'elle se produise, l'assuré reçoit, sans diliiculté et sans délai, une somme de deux cent mille francs, il semble, et quelquefois 11 est vrai qu'il n'a subi aucun dommage.
Il semble ! mais, bien souvent à tort, car il y a des choses dont la valeur vénale est la moindre valeur. Ma maison brûle, et vous me donnez de quoi la faire reconstruire, aussi belle, aussi commode, plus même, qu'elle ne l'était. Je n'y rentrerai pas demain; j'aurai à passer, ailleurs, sous un toit provisoire, six mois, un an, deux peut-être. Et, quand j'y rentrerai, ce ne sera plus la même ; celle dont les pierres, les murs les meubles, parlaient à ma mémoire et à mon cœur L'ancienne était vivante, la nouvelle sera morte
Mon usine ou mon magasin ont été détruits; vous
me rendez de quoi reprendre ma fabrication ou mon commerce. C'est très bien. Mais, en attendant, je ne fais point d'affaires, mes relations sont interrompues, ma clientèle prend d'autres habitudes. Tout cela, ce sont des préjudices qui, pour l'assuré lui-même, dans nombre de cas, ne peuvent être qu'imparfaitement couverts par l'assurance.
Je suppose qu'il en soit autrement toutefois ; et que, grâce à une prévision exacte et à un calcul complet des risques, le sinisti'é se trouve réellement, lui, exempt de tous dommages. C'est très bien pour lui; ce n'est pas aussi bien pour l'ensemble de la société. Une maison détruite, des marchandises brûlées, un navire englouti par les flots : c'est autant de perdu, d'irréparablement perdu, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise. L'actif social, qui se compose de l'ensemble de tous les biens existants, s'en trouve nécessairement réduit d'autant. Dune façon absolue, il y a perte sèche dans le cas de l'assurance, tout aussi bien que lorsqu'il n'y a point assurance.
Mais alors, direz-vous, si l'assurance ne supprime pas la perte; si même elle ne la diminue pas; si une récolte saccagée par la grêle est aussi bien détruite quand le cultivateur en reçoit le montant que lorsqu'il est ruiné par l'orage; si l'argent englouti dans un naufrage est aussi irrévocablement perdu lorsqu'une compagnie d'assurances en restitue l'équivalent, que lorsque son possesseur reste sans le sou, à quoi sert l'assurance et pourquoi la tant recom-
A quoi sert l'assurance? Mais tout simplement à éviter à l'assuré, au prix de sacrifices légers, répartis sur un grand espace de temps et sur un grand nombre
de cas, d'être accablé sous un (i)up écrasant. A atténuer en le divisant, puisqu'il est impossible de le supprimer, le mal qui résulte des accidents de diverses natures. A rendre supportable, en le partageant entre des centaines ou des milliers d'épaules, le fardeau qu'aucune épaule humaine ne pourrait à elle seule supporter.
L'assurance? mais c'est tout simplement une des formes de la solidarité, de l'association, de l'assistance mutuelle. Nous la voyons dans nos sociétés actuelles s'exercer d'une façon régulière et permanente, sous la forme de compagnies tantôt mutuelles, tantôt à primes fixes; qui, moyennant un prélèvement proportionnel, garantissent les associés des conséquences des sinistres qui les peuvent atteindre. C'est la forme savante, perfectionnée, qui nous cache, mais qui ne supprime pas la forme primitive, la contribution volontaire au soulagement des maux du voisin.
Un paysan voit sa chaumière brûler; un autre tombe malade au moment de faire sa moisson. Quel malheur! disent les voisins; c'est la pitié qui parle. Que deviendrais-je s'il m'en arrivait autant? ajoutentt-ils; c'est l'intérêt qui se fait entendre à son tour. Et alors, par intérêt et par sympathie, ils font la moisson de l'un, ils rebâtissent la maison de l'autre, à charge de revanche.
Plus tard, pour ne rien laisser au hasard, ils s'engagent un certain nombre, les uns vis-à-vis des autres, à se rendre mutuellement, le cas échant, ces services, ou, ce qui revient au même, à se fournir, par cotisations proportionnelles, l'équivalent. Puis le procédé se perfectionne, le mécanisme se diversifie ;
on prévoit non seulement l'incendie et le naufrage, mais la perte des animaux, mais la grêle, mais les accidents, mais la maladie, mais la mort elle-même. On ne supprime, encore une fois, par là ni la grêle, ni la maladie, ni la mort. Mais, par des prélèvements opérés par et sur tous les assurés pendant les années prospères, les années de santé et les périodes d'activité, on forme un fonds suffisant pour compenser ce qui, dans ces éventualités douloureuses, est susceptible de compensation. On divise, si l'on peut ainsi parler, le sinistre en fractions infinitésimales; et, i( grâce à ce fonctionnement, on le rend tolérable, comme on rend inoffensif ou à peu près, en le faisant avaler à petites doses, un poison, qui, à haute dose, causerait la mort.
Le hasard est le grand ennemi de l'homme. Il y a toujours, suivant l'expression vulgaire, une tuile qui peut vous tomber sur la tête. Et il semble que, dans bien des cas, il ne dépende pas de nous de l'empêcher de tomber. Si nous la laissons tomber en une fois, en bloc, elle nous fendra le crâne. Si, au contraire, par un artifice de prévoyance, en allant au-devant de sa chute et en y faisant aller avec nous tous ceux qui, comme nous, peuvent avoir à la redouter, nous la réduisons pour ainsi dire en poussière : si nous en répartissons la chute dans le temps et dans l'espace sur une multitude de têtes, ce n'est plus qu'un accident sans gravité dont nous avons fait, par avance, la part et qui nous laisse debout. Un coup de brosse, et il n'y paraîtra plus. Voilà, dans toute sa simplicité, le mécanisme de l'assurance.
Le bienfait en est considérable. A une situation incertaine, qui peut être l'absence de toute perle.
mais qui peut être réorasementella ruine, il substitue une situation certaine, qui sera, quoi qu'il arrive, un sacrifice, par conséquent une perte; mais qui, quoi qu'il arrive aussi, limite ce sacrifice et cette perte à un chifTre prévu, et permet, si l'on peut ainsi parler, d'escompter par avance l'inconnu et de calculer le hasara.
Avantage immense et qui ne saurait être trop payé, puisque c'est la sécurité. Mais avantage qui se paye et qui, par conséquent, coûte. Quand ma maison est détruite, quand mon navire fait naufrage, ce n'est pas moi qui les paye aujourd'hui, ce sont tous mes co-assurés. Mais, comme de mon côté je paye lorsque c'est leur tour, en réalité chacun paye pour lui-même ou peut avoir été appelé à payer pour luimême, lorsqu'un nombre d'années suffisantes se sera écoulé. Admirons donc, et gloritions sans crainte de dépasser la mesure cette forme merveilleuse de la prévoyance et de la solidarité qui s'appelle l'assurance. Mais, en lui demandant ce qu'elle peut donner ne lui attî'ibuons pas des vertus qu'elle ne saurait avoir, et ne nous laissons jamais aller à l'illusion de croire qu'un mal peut n'être pas un mal et qu'une destruction peut n'être pas une perte.
Sn deux mots, quand un sinistre arrive, il est bon d'être assuré. Mais, assuré ou non, il vaut toujours mieux que le sinistre n'arrive point; et, moins il y aura de chances qu'il arrive, et moins il y aura à payer pour y parer quand il arrivera. La prime, pour ptre sérieuse, se proportionne forcément aux risques. On peut la diminuer en diminuant le risque; on ne la supprimera jamais. L'assurance, c'est la part du feu, c'est la part de l'imprévu. .