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LA RICHESSE, C'EST LE TRAVAIL

La Fontaine Ta dit :

Travaillez, prenez de la peine, C'est xG fonds qui manque le moins.

Je tiens La Fontaine pour un des hommes qui ont eu, au plus haut degré, le sens économiques et je suis tout prêt à répeter avec lui que le travail est un trésor.

C'est un trésor par lui-même au point de vue moral ; car s'il exige un effort qui coûte à notre nature, il nous paye, lorsqu'il n'est point excessif, par le sentiment du devoir accompli et la satisfaction du résultat obtenu. — C'est bien à lui que Ton peut appliquer cette honnête phrase des anciennes grammaires grecques en l'honneur de la science : « la racine en est amère, mais les fruits en sont doux. »

Le plus affreux des supplices est celui de l'oisiveté. L'homme ou la femme qui ne fait rien devient bien vite insupportable aux autres et à soi-même. On parle de travaux forcés ! si durs qu'ils puissent être, ils ne le seront jamais autant que l'oisiveté forcée.

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Voyez, disait Laboulaye, après avoir montré Fabeilie, heureuse parce qu'elle travaille ; voyez ces beaux messieurs et ces belles dames qui passent dans leur carrosse ! Comme ils ont Fair de s'ennuyer ! Comme la vie leur paraît lourde ! Comme ils sont et se sentent insupportables à eux-mêmes et aux autres! Ils ne travaillent pas... Le bonheur, en tant qu'il nous est permis, c'est le travail.

Et le travail n'est pas seulement le meilleur remède contre l'ennui, la plus puissante diversion au chagrin ; c'est aussi le calmant par excellence. « Le remède de l'agitation, a écrit Bersot, c'est l'action. »

Au point de vue matériel, le travail est un trésor également ; car c'est à lui que nous devons tous les biens d'ici-bas. Depuis le premier animal surpris dans son sommeil ou saisi à la course, jusqu'aux plus beaux produits de nos étables et de nos bassescours ; depuis le fruit ou la racine sauvage péniblement arrachés au sol ou à Tarhrejusqu'aux plus magnifiques récoltes de nos champs ou de nos vergers ; depuis la pierre grossière ou l'épine qui ont servi de marteau ou daiguille à nos ancêtres, jusqu'aux instruments les plus perfectionnés de la mécanique moderne, il n'est rien, absolument rien, qui n'ait exigé un effort et qui ne soit le prix et la récompense de cet effort. Rien sans peine, c'est la loi éternelle, formulée, dès lorigine, dans l'arrêt prononcé à notre premier père : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »

Oui, nous mangeons et nous mangerons toujours notre pain à la sueur de notre front.

Oui, ce n'est pas seulement le pain, c'est le vêtement, c'est l'abri, c'est loutil, c'est la science et

toutes les forces qu'en se développant elle met à notre disposition, qu'il nous faut, jour après jour, conquérir et conserver par le travail. La richesse naît de lui; et, par conséquent, plus on travaille, toutes choses égales d'ailleurs, et plus on est riche. En ce sens, on n'a pas tort de dire que la première richesse d'une nation, c'est son travail.

Il faut s'entendre pourtant; et c'est pour cela que j'ai dit : toutes choses égales d'ailleurs. Car le travail ne vaut pas seulement par sa quantité, il vaut aussi, il vaut surtout par sa qualité. Il nous est commandé de manger notre pain à la sueur de notre front; il ne nous est pas interdit, il nous est même évidemment enjoint de diminuer, si nous le pouvons, la quantité de sueur en augmentant la quantité de pain. Obtenir plus en donnant moins; diminuer Feffort pour augmenter la satisfaction; accroître le rendement de la vie humaine en accroissant le rendement de la terre, des animaux, des outils et du reste, c'est évidemment accroître la richesse. Ce que l'on appelle le progrès n'est pas autre chose. La richesse des hommes, c'est l'abondance des choses utiles aux hommes; et cette abondance est en raison, non de la dépense brute de forces humaines, mais du produit net de cette dépense.

Et c'est pour cela, que, par un instinct naturel auquel aucun homme, lorsqu'il est libre, ne se soustrait, nous sommes incessamment occupés à rechercher ce que nous appelons le bon marché, c'est-à-dire à nous procurer contre le moindre nombre possible de pièces de monnaie, contre la moindre quantité possible d'objets, contre la moindre somme possible d'efforts représentant des fractions de notre existence, les

services ou les produits dont nous avons besoin. Si Pierre peut nous livrer son vin^ou son blé à meilleur marché que Paul, c'est à Pierre que nous achetons. S'il nous coûte moins cher de faire faire nos habits par un tailleur, notre coiffure par un chapeUer, notre chaussure par un cordonnier, et nos meuDles par un ébéniste que de les faire nous-mêmes, nous n'hésitons pas à nous adresser à ces travailleurs spéciaux , et nous estimons avoir fait une bonne affaire en renonçant à nous fournir nous-mêmes de tout re dont nous avons besoin.

La société tout entière est fondée sur ce principe. KUe ne subsiste et n'est supérieure à l'isolement que par la fécondité plus grande que donnent à l'activité de chacun la division du travail et l'échange.

C'est un autre poète, Florian, qui, dans une de ses plus jolies fables, l'Aveugle et le Paralytique^ nous en a donné la formule :

à nous deux,

Nous possédons le bien à chacun nécessaire :

J'ai des jambes, et vous des yeux.

Moi, je vais vous porter • vous, vous serez mon guide.

Ainsi, sans que jamais notre amitié décide

Qui, de nous deux, remplit le plus utile emploi,

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

Mais, ce qui est vrai d'homme à homme, de voisin à voisin, de village à village et de proAÎace à province, comment ne serait-il pas vrai de nation à nation et de continent à continent ?

Si les habitants du département du Nord trouvent leur compte à acheter leur vin en Bourgogne, en Médoc, en Beaujolais, en Languedoc, ou même en Algérie ; et si, de leur côté, les habitants de ces rc-

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gions trouvent leur compte à faire venir leors étoffes ou leur houille du Nord ou d'ailleurs, plutôt que de les fabriquer eux-mêmes, pourquoi eux et les autres ne trouveraient-ils pas aussi leur compte à laire venir d'Angleterre, de Suède, de Russie, de Grèce. d'Italie ou d'Amérique les produits que ces pays leur peuvent fournir à plus bas prix, et à leur vendre, en retour, ceux pour lesquels ils ont une supériorité ? Donnant, donnant, ou plutôt gagnant, gagnant ; car, dans tout commerce prospère et honnête, le bénéfice doit être réciproque. Si, comme je le dis ailleurs, je vous donne ce qui me coûte, à moi, deux journées de travail, mais vous en coûterait trois, à vous, vous économisez une journée. Et si, de votre côté, vous me donnez comme équivalent ce qui me coûterait à moi trois journées et ne vous en coûte à vous que deux, moi aussi, j'économise une journée.

On a dit, autrefois, que ce que un gagne, l'autre le perd. J'ai montré que cela peut être vrai, dans certains cas exceptioniiéls; cela n'est point vrai comme règle générale.

La règle générale de l'échange, lorsqu'il est intelligent et volontaire, la loi de l'échange libre, c'est que le profit de 1 un est celui de l'autre, — Et c'est pour cela qu'il s'accompUt, tant qu'il est libre, encore une fois, car, si je donne volontairement ceci pour avoir cela ; et si, volontairement, vous faites l'inverse, c'est, évidemment, que l'un comme l'autre nous croyons y trouver notre profit. — La preuve qu'il en est ainsi, preuve sans réplique, c'est que dans tous les pays du monae, pour empêcher les hommes d'aller chercher au loin ou d'en faire venir ce qui, au près, leur coûterait plus cher, il a fallu le

leur interdire par des prohibitions ou le leur rendre difficile et onéreux par des droits de douane qui ont pour effet de faire disparaître cet avantage du bon marché. Encore n'y réussit-on jamais qu'imparfaitement. — Et tel est le penchant naturel qui nous pousse tous à aller chercher l'abondance et le bas prix là où ils se trouvent, que lu douane suscite infailliblement la contrebande. Ceux-là mêmes qui réclament des droits sur les produits dont ils craignent la concurrence comme vendeurs, sont les plus ardents à protester contre les droits qui grèvent les produits dont ils sont acheteurs. — Dilemme bien embarrassant, cependant ; car chacun, à son tour, est acheteur et vendeur. Et quand on essaye de tirer la couverture à soi d'un côté, on excite les autres à la tirer du leur ; à ce jeu-là on risque de la déchirer. Je sais bien que l'on parle de l'intérêt public et de la nécessité de défendre et de protéger le travail national. Mais, l'intérêt public, c'est l'ensemble des intérêts particuliers ; etle travail national, c'est la somme des travaux individuels des membres de la nation.

Ce qui trompe — (car c'est de très bonne foi, il serait injuste de le méconnaître, que beaucoup de personnes croient à l'utilité de cette prétendue protection) — c'est que l'on confond le travail lui-même avec son résultat. C'est que, partant de ce fait que le travail produit la richesse, on le considère, quel qu'il puisse être, comme étant de la richesse, sans se préoccuper de ce qu'il rend ou de ce qu'il ne rend pomt. C'est que, ne voyant pa« que le travail est le prix auquel nous achetons nos satisfactions, on en vient à maintenir, de propos délibéré, nos satisfactions à haut

prix, c'est-à-dire à nous appauvrir d'autant, sous prétexte de nous conserver notre richesse. Et non seulement on nous réduit ainsi à n'obtenir, en échange de ce travail auquel on nous condamne, qu'une moindre somme de satisfaction, mais on contrarie le développement de ce travail lui-même. L'on nous empêche, en dirigeant artificiellement notre activité dans des voies qui ne devraient point être les siennes, de la diriger dans les voies où nous serions supérieurs et où nous trouverions à la fois, et un meilleur emploi de nos facultés ou des ressources de notre sol et de notre climat, et un débouché plus avantageux et plus large pour notre production. Au lieu de développer le travail, on le restreint, on le contrarie. Et par conséquent, même à le prendre en lui-même pour la richesse, on va contre son but. — Mais ceci mérite qu'on s'y arrête. Et il ne sera pas inutile de compléter ces observations dans un chapitre plus spécialement consacré au travail national.

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