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IL FAUT PROTEGER LE TRAVAIL NATIONAL

Assurément, il faut protéger le travail national. Je ne serais point économiste, si je m'avisais d'y contredire. Je dirais bien plutôt que c'est le premier devoir et le plus pressant intérêt de tout gouvernement digne de ce nom. Le travail national ! Mais c'est la source vive de la richesse et de la puissance nationales. Tout ce qui y porte atteinte, porte atteinte à la We même de la nation; tout ce qui le développe, la fortifie.

Mais qu'est-ce qye ce travail national, qu'il est si important de ne point contrarier? Et en quoi peut consister la protection dont il a besoin ?

Il semble, en vérité, que la question n'en soit pas une. Qu'est-ce qu'une nation ? C'est un ensemble d'individus réunis en société. Qu est-ce que le travail de celte nation ou son travail national? C'est l'ensemble des travaux individuels auxquels se livrent, chacun pour leur compte, ces individus.

Que faut-il. d autre part, puur que la somme de ces travaux nationc'.ux soit profitable à la masse de fvi L\ti') i? :J«ii chacun selon ses aptitudes, selon ses

goûts, selon les ressources du sol et les influences du climat, se livre sans entraves aux occupations qui peuvent lui procurer le plus de satisfaction et de profit. Tout diffère, les choses comme les hommes. Ici, la terre est propre à la culture du blé ; là, elle convient à celle de la vigne; ailleurs, l'élève du bétail s'impose. Dans telle région, le mineur trouve la houille ; dans telle autre, parfois dans la même, le fer, le cuivre, le plomb s'offrent en abondance. Les cours d'eau fournissent, dans les hauteurs, la force motrice à bon marché ; dans les plaines, ils deviennent, selon l'expression de Pascal, « des chemins qui marchent, » et facilitent les transports. Autant d'indications aue fournit elle-même la nature et auxquelles les hommes, si rien ne vient contrarier leur choix, ne manqueront pas d'obéir. Guidés par l'intérêt, attirés par la facilité de la tâche ou repoussés par sa difficulté, ils éviteront d'eux-mêmes les travaux qui ne leur promettraient pas une rémunération suffisante et se porteront vers ceux qui récompenseront plus largement leurs efforts.

Tantôt, d'ailleurs, dans cette poursuite du bienêtre ou du profit, ils ne se préoccuperont que de leurs propres satisfactions, en travaillant directement pour eux-mêmes. Tantôt, puisqu'il faut demander à d'autres la plupart des objets ou des services qui nous sont nécessaires, ils s'adonneront aux travaux qui les mettront à même d'offrir, en échange de ce dont ils auront besoin, ce dont ils croiront pouvoir se défaire le plus avantageusement. Les proches voisins d'abord, puis les compatriotes plus éloignés, habitants du Nord ou du Midi, gens de la plaine ou de la moniagne, ouis les hommes d'au delà des frontières ou des mers.

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peu à peu reliés par les voies de communication et par les navires, deviendront, les uns pour les autres, acheteurs et vendeurs, producteurs et consommateurs. Et, chacun tirant ainsi meilleur parti de ses ressources et profitant de celles des autres, comme ceux-ci prolitercMit des siennes, le travail de chacun deviendra tout à la fois et plus actif et plus productif.

Le travail national se développera d'autant plus qu'il sera plus libre, et plus libre aussi l'emploi qui pourra être fait de son produit.

C'est dire que le gouvernement, pour favoriser le développement du travail national, pour lui donner la protection dont il a besoin, n'aura, en réalité, autre chose à faire que de le préserver de l'insécurité qui pourrait en troubler l'exercice, des fausses directions qui pourraient le détourner de son but, ou de la violence qui pourrait le priver de sa légitime récompense. Il assurera à chacun, par une exacte police, la plénitude de sa liberté individuelle ; il veillera à ce que personne, dans le choix ou dans l'exercice de sa profession, ne soit entravé ou contraint par qui que ce soit. Il fera, dans l'intérêt de tous et aux frais de tous, disparaître les obstacles qui s'opposent à la circulation des hommes et des choses, multipliera les moyens de communication, améliorera les routes, régularisera les cours d'eau et fera régner partout l'ordre et la justice.

Et, peu à peu, débordant de toutes parts sur le monde, envoyant au loin les fruits de son activité et recevant, en retour, les fruits de l'activité du monde entier, le travail national procurera à chaque nation, aux moindres frais possible, la plus grande somme

possible de satisfactions et de jouissances. En garantissant la liberté des professions, la liberté de Tindustrie, la liberté de l'achat et de la vente, la liberté des échanges, sans acception de personnes, sans faveurs comme sans défaveurs, en réalisant pour tous, en un mot, l'égalité devant la loi, le gouvernement aura rempli tout son devoir ; il aura donné, au travail national la seule protection qu'il soit à même de lui donner, la seule qui ne soit point une duperie et un mensonge.

Ce n'est pas ainsi, malheureusement, que l'entendent ceux qui se disent, par excellence^ les défenseurs du travail national, et qui professant ce qu'ils appellent la doctrine de la protection.

Le tz'avail national, pour les partisans du régime protecteur, ce n'est pas le travail auquel, spontanément et sous l'impulsion de leur intérêt personnel, tendent à se livrer les nationaux. Ce n'est pas le travail conforme au génie de la nation, commandé par sa situation géographique ou climatérique, ayant en lui-même ses éléments de vie et de développement, rendant plus qu'il ne coûte et permettant à ceux qui l'exercent de se procurer, sans être tributaires de personne, sans rien demander à l'arbitraire ni au privilège, la plus grande somme possible de satisfactions. Ce n'est pas le travail vers lequel se portent naturellement les capitaux et l'intelligence, qui utilise le mieux le sol, les machines, les relations commerciales, et fait à la nation, sur le marché général et dans l'eiasemble de l'atelier humain, la place la plus honorable et la plus large.

Nonl^Le travuil national, pour ces ennemis de ce qui est naturel et simple, pour ces doctrinaires de

l'effort et de la privation, c'est le travail auquel, sans 1 intervention de la loi, les nationaux ne sonsreraient Doint à se livrer ou ne pourraient continuer à se livrer. C'est le travail qui, si des mesures spéciales ne lui assuraient une existence artificielle, n'aurait point pris naissance ou n'aurait pu se maintenir C'est le travail qui, au lieu de fournir le marché national, abondamment et à bon compte, le fourmt imparfaitement et chèrement; celui qui coûte, au lieu de rapporter ; celui qui donne plus de mal et enti-auie plus de frais ; celui dont la nation, laissée a elle-même, se détournerait. C'est le travail antinational pour l'appeler par son nom.

Anti-national, puisque pour l'entretenir, pour permettre à ceux qui s'y livrent de continuer à sy livrer, pour permettre à ceux qu'il ruinerait d'y faire fortune, ou à ceux que la rivalité des industries similaires contraindrait à perfectionner leurs procédés de conserver leurs vieilles méthodes et leurs vieilles machines, il a fallu interdire aux nationaux de préférer à ces fournisseurs onéreux les fournisseurs du dehors; opposer aux échanges des barrières qui s'élèvent à mesure que deviennent plus pressants les besoins qui les appellent, et prélever, en fin de compte, sur le reste des producteurs et consommateurs, c'est-à-dire sur le vrai travail national, une dîme qui n'est pas autre chose qu^un impôt, au profit d'une catégorie de privilégiés.

Mesures anti-patriotiques, il faut bien le dire, puisque, pour l'avantage problématique, et, en tout cas. injustifié de quelques-uns, elles aboutissent à diminuer à la fois l'activité et la richesse nationale, contrarient l'expansion naturelle du commerce na-

tional, troublent les relations avec les autres nations, et, en provoquant des conflits économiques, suscitent des difficultés politiques et provoquent des représailles et des animosités.

Mesures anti-sociales même, puisque, en faisant iiitervenir la loi dans la détermination des prix et des profits, en consacrant, dans l'intérêt de quelques-uns, le droit à la richesse ; en garantissant au propriétaire le taux de sa rente, à Findustriel, ses bénéfices en affichant, tout au moins, la prétention de les leur garantir, elles font de la puissance publique, la dispensatrice du bien et du mal, l'arbitre de la fortune des citoyens, et autorisent, du même coup, toutes les prétentions, toutes les illusions et toutes les cupidités. Comment, quand le législateur promet aux uns de maintenu- à leur blé un prix rémunérateur, aux autres de leur assurer la vente de leur vin ou de leur sucre, à d'autres de tirer de leurs navires un rendement suffisant, comment en vérité s'étonner que ceux qui n'ont d'autres ressources que l'emploi de leurs heures et le travail de leurs mains, demandent au gouvernement de les garantir contre le chômage et de leur assurer, quoi qu'il arrive, du travail à leur convenance et de» salaires à leur gré? S'il doit proté.2rer le travail national des uns, comment pourrait-il reîuser de protéger le travail non moins national des autres? Et dès lors, comment la loi, aulieud'être le bouclier commun qui couvre toutes les libertés, ne deviendrait- elle pas l'arme faussée et meurtrière avec laquelle on attaque toutes les libertés?

Travail national! Et pourquoi, en vérité, celui-ci serait-il plus national que celui-là? Travail national! Travail régional alors, et travail communal! et tra-

vail individuel, c'est-à-dire, sous prétexte de protection, lutte de ceux-ci contre ceux-là. du Midi contre le Nord, de TEst contre TOuest, des ports contre les villes de l'intérieur, et de telle culture ou de telle fabrication contre telle autre. Guerre civile des régions et des produits : on Ta dit avec raison, je Tai dit moi-même et je le répète.

Voyez plutôt : des Français, producteurs de vin, trouvent bon pour n'avoir point à compter avec les vins de l'Italie ou de TEspagne, de faire repousser, par des droits de douane, ces vins à la frontière. Les consommateurs, qui n ont rien à y voir, à ce qu'il paraît, payeront plus cher, à moins qu'ils ne se privent. C'est leur affaire. D'autres Français, industriels, montent en France des distilleries de mais. Ils emploient, en partie du moins, du mais étranger ; mais ce maïs, ils l'ont rendu français en le payant avec de l'argent français ; ils fournissent du travail à des ouvriers français ; des pulpes pour l'engraissement du bétail français ; et c'est à des Français qu'ils vendent leur alcool, fabriqué en France. Leur industrie est aussi nationale qu'une autre, ce semble ? Oui, mais il y a ailleurs d'autres Français qui fabriquent de l'alcool de betterave ou de pomme de terre. La concurrence leur déplaît ; le marché national, à ce qu'il paraît, leur appartient ; on met, pour le leur conserver, sous prétexte de protéger le travail national, des droits sur le mais, et les distilleries de maïs sont fermées : la protection du travail national a tué un travail national. Ce n'est qu'un exemple. J'en pourrais citer cinquante. Mais il est significatif et il met dans tout son jour le vice du système. L'É*;at n'a point d'argent à lui. Ce qu'il donne aux

uns, il faut qu'il le prenne aux autres. Qui dit subvention accordée à ceux-ci, dit privation infligée à ceux-là. Toute faveur faite à un industriel suppose une charge imposée à d'autres. Toute excitation artifîcieUe donnée à une branche de travail, se paye par une atteinte à une autre branche de travail. Protéger le travail nanonal. autrement que par la liberté et la sécurité impartialement assurées à tous, c'est frapper le travail national.

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