‹ Vérités et paradoxesChapitre 6 sur 47 · AUJOURD'HUI EST LE PERE DE DEMAIN · texte numérisé non relu

AUJOURD'HUI EST LE PERE DE DEMAIN

Oh, cette fois, je ne chercherai pas querelle à la sagesse populaire! Elle a raison, cent fois raison, quand elle nous dit, en bon français, qu'aujourd'hui est le père de demain, ou en non moins bon anglais, que l'enfant est le père de l'homme.

Chaque graine produit son fruit selon sa nature; chaque instant, bien ou mal employé, prépare pour l'avenir des conséquenses heureuses ou malheureuses; et comme le dit encore un autre proverbe, comme on fait son lit, on se couche.

A tout cela, encore une fois, rien à dire ; et l'on ne saurait assez le répéter.

Mais il y a, à mon avis, quelque chose à y ajouter, qui semble, au premier abord, en être la contradiction, et qui n'en est, au fond, que la confirmation. C'est que, si aujourd'hui est le père de demain, demain, de son côté, est le père d'aujourd'hui. C'est que si l'on récolte selon que l'on a semé, on sème selon ce qu'on a l'espoir de récolter. La sécurité de l'avenir est la première condition du bon emploi du présent.

Considérez le laboureur! Il commence par du travail et de la dépense. Il prépare la terre, il la fume, il Tensemence. Pourquoi prend-il cette peine et fait-il ces frais? Parce qu'il compte sur la moisson. Parce que, le jour où cette moisson sera mûre, c'est lui et non un autre qui la recueillera.

Enlevez-lui cette confiance; faites-lui craindre que, d'ici à l'époque de la moisson, son droit soit mis en question par la législation ou violé par la force; il se croisera les bras et mangera son blé, sauf à n'en pas avoir dans six mois, plutôt que de le livrer à la terre avec ses sueurs, pour que rien ne lui en revienne.

Considérez ce père de famille qui, en possession du nécessaire, assuré d'avoir de quoi vivre le restant de ses jours, continue à travailler, comme si son pain de demain en dépendait; qui, industriel, négociant, armateur, ne cesse de développer ses affaires et de répandre, par son activité, le travail et l'aisance autour de lui. Pourquoi ce labeur opiniâtre? Pourquoi cette application incessante à accroître une fortune qui, dans quelques années, dans quelques semaines peut-être, lui échappera? Parce que, derrière lui, il y a une famille à laquelle il transmettra ce qu'il aura amassé et dont le bien-être sera le résultat et la récompense de son labeur.

Otez-lui cette perspective; refusez-lui cette consolation de laisser, quand il disparaîtra, quelque chose de lui à ceux à qui il a donné la vie ; et sa main s'arrêtera, sa tête cessera de chercher de nouvelles sources d'occupation et de profits; et avec lui se trouveront paralysés tous ceux que, de proche en proche, son initiative mettait en mouvement. Lui

VERITKS ET PARADOXES

encore, c'csl lespoir du lendemain, d'un lendemain qu'il ne verra pas, mais dont il jouit par anticipation, qui l'anime et le soutient. Pour lui aussi, demain est le père d'aujourd'hui.

Et, cependant, il y a des gens qui crient contre l'héritage, et qui s'imaginent que la société gagnerait à empêcher le père, le parent, l'ami, de laisser à ses enfants, à ses proches, à ceux auxquels il veut du bien, le produit de son travail et de son économie. 11 y a des gens que n'arrêtent ni l'iniquité du procédé ni le danger des conséquences.

Mais, malheureux, vous ne voyez donc pas quel coup, en brisant le ressort principal de l'activilé individuelle, vous allez porter à la richesse générale? Vous ne comprenez pas qu'en interdisant à la génération actuelle de transmettre à la génération suivante les ressources accumulées par elle, vous condamnez l'humanité à un perpétuel recommencement, et vous étouffez dans sa source l'idée même du progrès?

A quoi bon songer à l'avenir, si l'avenir m'est fermé? Pourquoi étendre au delà de mes propres besoins et de mes besoins immédiats ma sollicitude et ma prévoyance, si je ne puis rien pour la satisfaction des besoins d'autrui? A quoi servira à l'octogénaire de planter, et comment, dès lors, espérer qu'il plantera, si, de ces arbres dont il ne verra pas les fruits, personne après lui ne peut être appelé à profiter? Les jeunes étourdis qui le blâment ont raison, en ce cas ! Il radote! Le long avenir et les vastes pensées ne sont point faits pour lui ; qu'il vive au jour le jour, en attendant l'heure prochaine où la mort viendra glacer sa main, et que derrière lui

nul n'ait à le remercier d'avoir préparé l'ombre de ces rameaux et la douceur de ces fruits î

Combien plus haute, plus généreuse et plus pratique en même temps, est la philosophie de ce bon vieillard! Et combien n'a-t-il pas raison, lorsque, dans l'admirable langage que lui prête le fabuliste, il montre à la fois la fragilité de la vie individuelle et la puissance du lien qui unit les générations, le néant des égoïstes espérances personnelles et la solidité des œuvres im.personnelles :

Tout établissement Vient tard et dure peu. La main des Parqaes blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils pa^ leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui nous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.

Eh quoi, défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir dautrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui.

Quelle poésie! Mais quel bon sens dans ce langage du vieillard !

Oui, le plaisir qu'éprouveront après lui ses descendants à s'asseoir à l'ombre de ses arbres, le profit qu'ils recueilleront de leurs fruits, c'est pour lui qui ne les verra point, à cette heure même où il plante et sème, la récompense, le salaire de son travail ! De quel droit le priver de ce salaire?

Oui, grâce à cette satisfaction qui lui est laissée, grâce à cette espérance dont ils se paye, d'autres jouiront, lorsque le moment sera venu, de sa solli-

litiid^ et de ses efforts. Ils trouveront, parce que Von aura pu penser à eux, la terre ensemencée, la maison bâtie, le verger en rapport, le navire construit, l'usine ."u marche, le travail partout demandé, et la tâche des arrivants préparée et facilitée par le labeur de leurs prédécesseurs.

L'héritage! Mais c'çst par lui quil y a une humanité. Sans lui, il n'y aurait que des individus. L'héritage ! Mais c'est grâce à lui que, rattachés les uns aux autres comme les anneaux d'une chaîne sans fin, recevant, donnant tour à tour, nous remontons dans le passé par la gratitude, nous nous étendons dans l'avenir par la prévoyance C'est la roue du progrès. Brisez-la : tout s'arrête, tout retombe dans la primitive misère et dans la primitive incertitude de la vie au jour le jour. Plus d'épargne, pins davan-^plus de passé, parce qu'il n'y a plus d'avenir! I y aura peut-être encore des hommes; il n'y aura plus de société!

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