LES DÉSHÉRITÉS
On parle, tous les jours, de ce que la société nous doit; on ne parle guère de ce que nous devons à la société. Il ne serait pas mal d'y penser, cependant, et, peut-être, sans nous amener à trouver que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, cela nous CQnduirait-il à modérer quelque peu nos récriminations et nos plaintes.
(( Tout homme naît débiteur, » a dit le chancelier Bacon. Tout homme, en effet, en entrant dans ce monde pour lequel il n'a encore rien fait, se trouve en face du résultat des travaux des mille et mille générations qui Tout précédé. Elles n'ont pas toutes pensé à lui sans doute; c'est pour lui, cependant, puisqu'il en profite, qu'elles ont travaillé. C'est pour lui que la terre a été mise en culture, que l'industrie a été développée, que les routes, les canaux, les chemins de, fer, les navires à vapeur ont diminué l'espace et économisé le temps ; c'est pour lui que la chimie, la physique, l'électricité, la chirurgie et la médecine ont révélé leurs secrets et que s'est forme peu à peu, comme par une sorte de rayonnement ou
VÉRITI^S ET PARADOXES 29
d'alliivion, ce que l'on appelle, d'un mot aussi vrai qu'expressif, le patrimoine ou i'iiérilage commun.
Ce patrimoine commun, un des plus célèbres publicistes de ce sifcle, l'un des esprits les plus hardis et les plus démocraliques qui se soient occupés des questions sociales, M. Stuart Mill, a essayé, un jour, d'en esquioser l'inventaire. L'héritage des déshérités, dit-il, mais il est partout, et il est immense. L'héritage des déshérités, mais c'est tout l'ensemble des conquêtes du travail et de la science ; ce sont les procédés matériels et ce sont les connaissances; ce sont les découvertes réalisées et ce sont les institutions améliorées ; ce sont toutes ces choses auxquelles nous sommes tellement habitués, que nous en jouissons comme si elles avaient toujours été à la disposition de l'humanité, sans y songer. Il n'en est aucune^ cependant, qui n'ait été conquise au prix d'une longue série d'efforts : nous en recueillons les fruits comme ceux de l'arbre planté par nos devanciers, sans autre peine que celle de tendre la main pour abaisser la branche qui les porte.
« Tout est le fruit du travail, » a écrit, t son tour, Laboulaye. On a travaillé avant nous. Et, s'il nous faut travailler à notre tour, nous travaillons, du moins, avec des ressources que nos prédécesseurs n'avaient pas et qu'ils nous ont léguées. Nous travaillons avec les forces accumulées de toutes les générations.
« Regardez autour de vous, dit sous une autre forme M. de Lavergne, vous n'êtes entouré que de richesses acquises.
«L'air que vous respirez a été assaini par le dessèchement de quelques marais ; l'eau que vous buvez
a été transportée par des canaux ou purifiée par des procédés de filtrage; le sol qui vous supporte a été rendu solide ; le froment qui forme votre pain est une conquête de l'homme ; la viande, qui complète votre nourriture, en est une autre ; vous êtes vêtus et logés par des procédés artificiels qui ont coûté d'innombrables séries d'efforts; le chemin, où vous marchez, a été tracé, aplani, pavé par d'autres que vous ; vous jouissez de quelques-uns de ces biens gratuitement d'autres ne vous sont accordés qu'à titre onéreux ; mais aucun d'eux n'est un bien naturel, pas même ceux dont l'usage est gratuit. Pour trouver des richesses naturelles proprement dites, il faut aller dans les régions où l'homme n'a pas encore pénétré, et vous savez comment on y vit. y>
Nous vivons du passé, nous enrichissons le présent, et nous préparons l'avenir. Mais c'est parce que le passé nous a laissé quelque chose, que nous en pouvons vivre, et c'est à la condition de ne point dissiper ce qui nous a été ainsi légué que nous pouvons, à notre tour, laisser quelque chose derrière nous.
Pourtant, dit-on. si au lieu de rester la possession exclusive d'une famille, la fortune acquise par le travail de l'homme qui disparait faisait retour à la société, si, chacun, en entrant dans la vie, recevait sa petite part des grosses fortunes laissées par ceux qui ont réussi, les choses n'en iraient-elles pas mieux, et ne serait-ce pas à la fois et plus avantageux et plus équitable?
Ce serait à la fois et une iniquité et une ruine. Et c'est pour le coup que l'humanité, toute l'humanité, se verrait réellement déshéritée et condamnée à un irrémédiable et éternel dénuement.
Un homme, pendant vingt, trente, cinquante années, a travaillé et épargné pour laisser, après lui, à ses entants une situation meilleure que celle qu'il avait eue au début de sa vie. Vous lui enlevez cette consolation et cette récompense ; vous le frustrez, au moment où il disparaît, de la partie la plus précieuse du salaire de toute sa vie. Un octogénaire plante pour laisser à ses arrière-neveux de l'ombrage et des fruits ; vous lui dites que de ces fruits et de cet ombrage see arriére-neveux n auront rien. Et l'octogénaire vous répond que ce ne sont pas seulement ses arrière-neveux que vous dépouillez, que c'est luimême et que c'est vous-même aussi.
Cette perspective d'être utile à ceux qu'il laisse derrière lui, c'était la rémunération et le mobile de son travail. C'était, comme le lui fait dire La Fontaine, le fruit qu'il goûtait par avance. Il n'y peut plus prétendre ? Dès lors, à quoi bon planter"? Et chacun vivant aiiisi, au jour le jour, chacun, de par la loi qui lui interdit le long espoir et les vastes pensées, devant renoncer à prendre soin d'un avenir qui n'est pas fait pour lui, les existences passent, les unes après les autres, sans laisser de reliquat utile, et sans mettre aux mains des générations nouvelles de nouveUes armes et de nouvelles ressources. C'est l'égoïsme érigé en système. C'est la vie au jour ie jour. C'est l'éternel recommencement de la toile de Pénélope.
Laissez, au contraire, comme la justice le commande, s'accumuler dans la main du laborieux et de l'économe ce que, par la suppression de l'héritage, vous reverseriez incessam.ment dans la main percée du paresseux et de l'imprévoyant; laissez, parla réunion des gouttes d'eau, qui se seraient dissipées sans profit
pour personne, se former des ruisseaux, des réservoii's. et le souci prévoyant du père préparer à ses enfants des moyens d'action qu'il leur aurait fallu de longues années pour se procurer; laissez les arbres ijrandir, les usines s'élever, xes exploitations agricoles s'améliorer et s'enrichir : et vous exciterez chez le plus grand nombre de ceux qui travaillent une émulation dont, de leur vivant même, vous serez appelé à profiter. Car nul homme, on Ta fait justement observer, ne peut travailler honnêtement, ni utilement pour lui-même, sans travailler en même temps pour Ibs autres. Si de mon champ ou de mon usine, par un redoublement d'activité ou d'intelligence, je tire un double produit, j'en profite sans doute; mais mes contemporains en profitent aussi; car, si je m'enrichis en versant sur le marché plus de blé, plus de laine, de vêtements ou d'outiis, c'est apparemment que je mets à la disposition de mes semblables, qui me les payent, une plus grande quantité de cis objets, que je satisfais plus largement leurs besoins, et que je travaille à la fois, tout en ne songeant peutêtre qu'à mon bénéfice, dans le sens de l'abondance et dans le sens du bon marché.
A plus forte raison, si, après moi, partant de plus loin, profitant de ce que j'ai fe,it et utilisant les résultats de mon expérience, de mon activité, de mon crédit, mon fils ou mon successeur continue à marcher dans la même voie et fait, à son tour, avancer la science, la culture, le commerce ou l'industrie.
On parle tous les jours de progrès; mais qu'est-ce que le progrès, si ce n'est pas cette portion du résultat du travail humain qui, une fois acquise» n'a plus besoin d'être payce de nouveau et demeure, comme
l'air ou le soleil, f^ la disposition de tous? N'est-ce pas, en d'autres termes, l'héritage universel, conséquence et i>lorification de .l'héritai^e individuel? Yeut-on, dit M. Modeste dans son bel Essai sur le paupérisme, un moyen de toucher du doigt cette hérédité universelle? Que Ton suppose, par quelque accident heureusement impossible, Tune de nos industries, celle du verre, par exemple, subitement et complètement perdue? Combien de temps, de dépenses et d'expériences ne faudrait-il pas pour en retrouver et en reconstituer les procédés? Combien, aux époques moins avancées où ces procédés ont été découverts, n en avait-il pas fallu? 11 en est de même de toutes les autres industries; les plus simples ont exigé des efforts incalculables d'énergie, d'initiative et d'e patience. Chacune d'elles représente, non seulement des sommes énormes, mais des existences sans nombre mises, pour ainsi dire, bout à bout. Et à chaque pas aussi, pour chacune d'elles, il a fallu que ces existences fussent payées de leurs peines, et que le profit dépassât les frais; sans quoi, tout se
serait arrêté.
Et cependant, ajoute M. Modeste, à quel prix vous procurez-vous les produits de ces industries qui ont tant coûté? Un verre coûte quinze ou vingt centimes, moins d'une heure du plus humble travail. Un mètre d'étoffe de coton ou de laine filé, tissé et teint^ par une série de travaux qui confondent l'imagination, pour lesquels il a fallu cultiver le sol, élever les animaux, tracer des routes, construire des navires, étudier l'astronomie et la mécanique, se vend couramment trois francs, deux francs, un franc et moins encore • une journée, une demi-journée, un quart de
journée de salaire. C'est que si les inventeurs, les industriels, les capitalistes avaient des fils auxquels ils ont transmis, autant qu'ils l'ont pu, le reliquat de leur existence, ils avaient des frères, des cousins^ des parents dont vous êtes les descendants ; et que les capitaux, les machines, la science, se souvenant mieux que vous et sans vous de ces parentés inconnues, vous ont compris d'eux-mêmes dans Fhéritage. En sorte, conclut l'auteur, que ces institutions qu'on accuse si souvent d'être anti-démocratiques et antifraternelles, sont, au contraire, à la condition de n'être faussées ni par la fraude ni par la violence, celles qui travaillent le plus efficacement dans le sens de l'amélioration générale et nous rappellent le plus hautement notre qualité de frères.
C'est cet admirable héritage, c'est ce reliquat utile des générations et des siècles que, sous prétexte de restituer aux déshérités leur part détenue par d'autres, on leur ferait perdre sans compensation. Une fois de plus, et ce ne serait pas la première, on leur aurait fait lâcher la proie pour l'ombre.
VIÏ