‹ Vérités et paradoxesChapitre 8 sur 47 · CELA NE ME REGARDE PAS : C'EST L'AFFAIRE DES BOULANGERS · texte numérisé non relu

CELA NE ME REGARDE PAS : C'EST L'AFFAIRE DES BOULANGERS

Il y a longtemps, bien longtemps — (c'était en 1862, à Bordeaux, où je faisais un cours d'économie politique dont on n'a pas tout à fait perdu le souvenir) — un de mes amis, mort depuis, M. Martinelli, agronome distingué, poète aimable et grand admirateur de Bastiat, dont il a analysé et essayé de compléter les Harmonies en y ajoutant le tableau des perturbations, rencontre un jour un de ses voisins qui lui demande où il va. — Au cours de M. Passy, répond-il. Vous devriez y venir avec moi. Tout ce qu'il y a d'éclairé à Bordeaux y va. — Vraiment, dit l'autre. Et de quoi va-t-il parler aujourd'hui, votre économiste? — De la liberté de la boulangerie. — La liberté de la boulangerie, riposte l'autre ; qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?... c'est l'affaire des boulangers. — ■ Pardon, faisait observer Martinelli, en racontant cette conversation dans un article charmant que je ue reproduis pas, parce que je ne sais pas trop ce qu'il est devenu, et aussi parce qu'il était trop élogieux pour moi, pardon, mon cher Monsieur, c'est

votre affaire et la mienne au moins autant que .celle des boulangers. Si ce sont eux qui font le pain, et s'il ne leur est pas indifférent d'être plus ou moins 'libres ou d'être plus ou moins taxés dans l'exercice de leur industrie, c'est nous qui le mangeons et qui le payons; et il ne nous est pas indifférent que les boulangers fassent de bon pain ou de mauvais, et le vendent à bas prix ou à prix élevé.

Or, comme il n'y a pas d'industrie dans laquelle on puisse indéfiniment travailler à perte; comme il n'y a pas d'industrie dans laquelle on ne fasse entrer dans le compte des frais de revient toutes les dépenses, toutes les pertes de temps, toutes les gênes et tous les risques qui y sont attachés, c'est sur nous que retombent toutes les charges additionnelles dont est grevée la fabrication du pain. Franklin Fa dit depuis longtemps : « Le marchand met l'impôt dans sa iacture. » Il n'y met pas que l'impôt, il y met les interdictions, les limitations, les prescriptions et tout le reste.

Martinelli avait raison. Mais ce qu'il disait des boulangers, nous pouvons et nous devrions le dire de tout. Nous sommes solidaires; et le mot du poète latin : « Rien de ce qui est humain ne m'est étranger », est d'une autre vérité et d'une ^utre portée qu'on ne le croit, en général.

Nous laissons autour de nous, faute de daigner abaisser nos regards jusque-là, des cloaques impurs empester quelques demeures malsaines où grouîlle une population chétive. Nous aurons beau, dans notre demeure, observer toutes les lois de la propreté et de l'hygiène ; avec le parfum des fleurs qui orneront'iios parterres, l'air vicié pénétrera par les fenêtres et par

les portes; et la maladie, semée là-bas, viendra éclater ici.

Nous aimerons la tranquillité et la paix, nous soniijerons à travailler honnêtement et à jouir sans trouble du fruit de notre travail; mais, autour de nous, sans que nous daignionsnous en préoccuper, la dissipation, le vice, la débauche, étendront leurs ravages ; les idées fausses et les passions mauvaises enfiévreront les esprits et pénétreront les cœurs; et un beau jour, le désordre de la rue, l'émeute, la révolution gronderont autour de nous; notre industrie sera, compromise, notre fortune réduite, notre demeure peut-être envahie et notre existence menacée.

On votera, dans les endroits où l'on vote ces choses, des lois qui auront pour effet d'interdire ou de grever de droits l'entrée des aliments, celle des outils ou des étoffes; et nous laisserons faire, en disant que cela ne nous regarde pas, que c'est laflaire des agriculteurs, des manufacturiers ou des maîtres de forges. Et nous payerons notre pain plus cher, nous serons plus mal nourris, plus mal vêtus, plus mal outillés, plus pauvres, et finalement, un beau jour, plus mécontents. Tant pis pour nous: nous l'aurons voulu; nous n'aurons que ce que nous aurons mérité.

Non, ce n'est pas l'affaire des boulangers, des filateurs, des maîtres de forges ou des cultivateurs. Non, ce n'e>î pas l'affaire des députés qui font les lois et des gouvernements qui les appliquent. C'est notre nffaii-e à tous, contribuables et consommateurs. C'est nous qui payons; c'est à nous de veiller au grain et a a bourse.

vin

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