PATRIE
« Ma mère, qui avait donné son assentiment à mon projet, tout en élevant quelques réserves sur l'impromptu d’une résolution si importante, était heureuse, au fond, de me voir, comme elle disait, devenir enfin sérieux (1). »
Pour tout dire, c’est l’histoire du vieux général trop sûr de lui-méme, qui a eu le tort de croire qu’il pouvait attendre et choisir son heure, et voit ses plans détruits par des événements d’une rapidité imprévue. Bien avant le psychologique drame de Fampoux, la pauvre maman faisait, elle aussi, un beau rêve. Depuis longtemps elle pensait — nulle expérience ne redressera cette erreur si féminine — que le mariage est le tombeau de la folie... des hommes. En sorte que dans son cœur était déjà choisie — admirablement d’ailleurs — une
(1) Confessions.
autre fiancée. Les deux jeunes gens, il est vrai, ne songeaient nullement l’un à l’autre, mais, pour l’impulsivité gaiement autoritaire de Mme Verlaine, ce détail n’avait pas d’importance. Elle se résigna, naturellement, sans défiance à l’égard de l’inattendue. Cependant, la secrète prédilection resta, et dans la suite, que de regrets exprimés, cette fois, sans mesure !
Quelques années plus tard, quand les choses eurentsi mal tourné, après la séparation judiciaire, le beau-père disait, non sans amertume : « Mm6 Verlaine ne tarit pas en éloges sur Mlle X...; elle a eu la naïveté de me faire entendre que si son fils avait épousé cette personne, il n’aurait pas fait de sottises, il aurait évité ses malheurs... Àh ! combien je voudrais, moi aussi, qu’il eût épousé MUe X... ! Car cela était beaucoup mieux, en effet, oui, beaucoup mieux... pour ma fille !... »
Egoïsme touchant bien paternel, presque légitime ! Or il est certain qu’en cette affaire MUe X... fut la seule qui n’eut rien à regretter du tout. Verlaine n’était pas, comme on dit, « mariable ». Ce qui n’empêche pas qu’il lui fallait se marier, puisque c’est une volonté de Nature que l’on se marie, que les poètes sont faits pour le délire et la douleur, et que... tant pis pour les jeunes filles qui veulent épouser un poète !
Mais le prédestiné qui nous occupe n’est-il pas.
lui-même, infiniment pitoyable ? Autant, du moins, que cette fille de Priam qui embrassait, tenace en un dernier espoir, le cher, le divin, le fatal Palladium ! Son âme à lui ne vient-elle pas aussi de trouver l’abri d’un instant dans Uionsaccagée,en proie à mille ennemis atroces, qui violent, qui brûlent, qui égorgent ! Oh ! ce temple épargné au milieu des rugissantes horreurs, comme elle voudrait s’y cacher, s’y enfermer, tremblante, puis souriante en ses larmes, puis rassurée, heureuse pour toujours ! Avec quelle obstination tendre elle embrasse, ravie, l’image tutélaire,
. le charme insigne
D’un frais sourire triomphant Eclos dans des candeurs de cygne Et des rougeurs de femme enfant (1) !
Comme elle redit, mille et mille fois, le nom aux syllabes éclatantes, puis adoucies, molles, graves :
La note d’or que fait entendre Un cor dans le lointain des bois,
Mariée à la fierté tendre
Des nobles dames d’autrefois (2) !
Et cet apaisement qui vient de se produire en l’âme du douloureux poète, cette vision de joie
(1) La bonne chanson ,
(2) Ibid.
enfin bonne et pure, comme il craint de les perdre! Comme il s’y attache avec une ferveur craintive, comme il déploie toutes les forces de sa volonté, de sa pensée, pour se faire lui-même recueilli, attentif, cautieusement délicat ! Déjà l’on dirait qu’il marche côte-à-côte avec celle qu’il adore, assujettissant aux pas menus de la jeune fille sa marche nerveuse, qu’il se penche, attendri, vers elle, murmurant en respectueuse cadence les paroles de bonheur :
Le soleil du matin doucement chauffe et dore Les seigles et les blés tout humides encore,
Et l’azur a gardé sa fraîcheur de la nuit... (1)
Une félicité l’inonde, limpide, large, si claire, si douce!... Les agitations coutumières semblent mortes. Son esprit est charmé des moindres choses. Qu’il est facile de vivre! Qu’il est aisé d’être bien !
L’on sort sans autre but que de sortir ; on suit,
Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,
En chemin de gazon... (2)
Les nuits n’apportent plus d’angoisse et n’ont plus d’effrayants murmures:
(1) La bonne chanson.
(2) Ibid.
La kine blanche Luit dans les bois ;
De chaque branche Part une voix Sous la ramée...
O bien-aimée (1) !
Quand il quitte les champs devenus, à ses yeux, aimables en tous leurs décors, quand il revient vers la grande ville où de mornes devoirs professionnels l’attendent, le fracas, la puanteur du train qui l’emporte ne blessent plus ses nerfs affermis :
Que me fait tout cela, puisque j’ai dans les yeux La blanche vision qui fait mon cœur joyeux ?...
Et puis commence, vaillamment supportée, « l’épreuve du prince Galaor ». Aussitôt après avoir agréé la demande à elle transmise par son demi-frère (2), MIIe Mauté de Fleurville est partie avec sa famille pour une villégiature de quelques mois. Verlaine, de retour à Paris, n’a pu la voir, mais tous deux s’écrivent chaque jour. L’écriture de l’aimée, n’est-ce pas un peu, pour lui, un peu beaucoup d’elle-même, puisque ce vibrant, cet ultra-réceptif, s’il ne voit pas la main charmante,
(1) La bonne chanson.
(2) La mère de Charles de Sivry avait épousé, en secondes noces, M. Mauté de Fleurville. De ce mariage elle eut deux filles dont l’aînée fut la femme de Verlaine.
en perçoit le geste, en sent l’effluve et pour ainsi dire le contact ? Et cela suffit pour le garder sage. Ses collègues, au bureau, remarquant son zèle, commencent à craindre qu’il ne se soit mis à vouloir de l’avancement tout comme un autre. Sa mère, avec étonnement, le voit rentrer de bonne heure, passer auprès d’elle ses soirées ; il l’accompagne dans les réunions bourgeoises où elle fréquente, se tient, très digne, prévenant, affable, autour des tasses de thé, des assiettes de petits fours, de la table de jeu à deux sous la partie, et s’il s’amuse peu, n’en laisse rien voir.
Pourtant, l’attente se prolonge, tout à l’heure au delà de ses forces. Il l’avoue, avec une soupirante candeur, et en un rythme combien expressif!
Quinze longs jours encore et plus de six semaines Déjà ! Certes, parmi les angoisses humaines,
La plus dolente angoisse est celle d’être loin !
Ecoutez-!e récriminer avec cette animation si touchante en sa volubilité gentiment puérile:
On s’écrit, on se dit comme on s’aime; on a soin D’évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste De l’être en qui l’on mit son bonheur, et l’on reste Des heures à causer tout seul avec l'absent.
Mais tout ce que l’on pense et tout ce que l’on sent
Et tout ce dont on parle avec l’absent persiste A demeurer blafard et fidèlement triste.
O l'absence ! le moins clément de tous les maux !
Ah ! l’on n’est point parfait, malgré les résolutions les meilleures, et ce jour-là, il est vraiment malheureux :
Puis voici, pénétrant et froid comme le fer.
Plus rapide que les oiseaux et que les balles Et que le vent du sud en mer et ses rafales,
Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison.
Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon Décoché parle doute impur et lamentable.
Ce doute — affreux ! — il l’explique ensuite, la colère de l’impatient tournant en lamentation langoureuse :
Qui sait ? Pendant qu’ici pour moi lents et moroses Coulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri, Peut-être que sa lèvre innocente a souri?
Peut-être qu’elle est très joyeuse et qu’elle oublie i
— ■ ■ Horreur !...
Et je relis sa lettre avec mélancolie !
Mais quand il apprend le prochain retour, le voici qui chante, d’abord comme laissant mourir peu à peu ses sanglots en lents distiques d’une
religieuse tendresse, — d’une simplicité prodigieuse, — qui doucement palpitent encore dans une souffrance mal éteinte :
Ils sont passés les jours d’alarmes Où j’étais triste jusqu’aux larmes.
Ne suppute plus les instants:
Mon âme, encore un peu de temps...
Et ensuite, pleinement à sa joie jeune, allègre, enthousiaste :
Va, chanson, à tire d’aile,
Au-devant d’elle et dis-lui Bien que dans mon cœur fidèle Un rayon joyeux a lui...
« Le bienheureux jour tant attendu... ce jour de liesse arriva enfin (1).
« L’entrevue ne devait avoir lieu que le soir après dîner. Qu’il me parut long, bien que bon, ce divin, cetinfernaljour-là !... Aussi, quandapprocha l’heure exquise, quel soin, pour passer le temps d’une manière du moins conforme à mon train de pensée, apportai-je, ou n’apportai-je pas, moi d’ordinaire expéditif en ces matières, à ma toilette ! Que de fois dut ma pauvre mère, toute souriante, peut-être, et, quand j’y pense, sans doute inquiète
(1) Confessions.
VERLATNE
troublée un peu de mon expansion, faire et refaire le nœud de ma cravate alors La Vallière (depuis?) brosser et rebrosser redingote et pardessus, lisser et relisser le haut-de-forme, etc. Et de quel pas, léger et sérieux (j’avais volontairement oublié mon monocle carré... en verre de carreau, cet attribut me semblant, pour la première fois, inutile... et même un tantinet ridicule), de quelle allure comme ailée, gravement, n’enfilai-je pas le sans fin boulevard de Clichy et celui non moins interminable Rochechouart, n’escaladai -je pas l’escarpement, puis ne dégringolai-je pas la pente de la rue Ramey pour finalement gravir le doux Calvaire dénommé en langue vulgaire rue Nicolet !
« On m’introduisit au salon où Mm< M... descendit bientôt, m’encourageant d’une poignée de main vraiment cordiale, et bientôt suivie de son mari avec qui un salut quasiment cérémonieux fut échangé. De vagues propos s’engagèrent... Avaiton fait un bon voyage? Où en étaient les céréales là-bas ? et ainsi de suite, — quand entra la demoi* selle vue la première fois,
En robe grise et verte avec des ruches
« Par un phénomène qui s’explique, je ne me souviens plus de son costume de ce soir-là. J’étais tout à la face et à la figure en général d’elle qui me parut la même, charmante, mignonne... Elle
s’assit, après que je lui eus doucement serré ou plutôt pressé les fins doigts de la main droite, dans le cercle que nous formions aux environs d’une grande table-guéridon chargée d’albums et d’un vase de la Chine aux fleurs aui sentaient des meilleurs... »
Le loup se forge une lencité Qui le fait pleurer de tendresse (1).
Mais quelques conditions que l’on lui impose, maintenant, sa vie a été trop dure : le pauvre loup ne songe pas à se reprendre, il ne craint plus d’être attaché, au contraire. Tout, en effet, pour notre « saturnien », paraît bien, paraît bon, paraît excellent dans ce milieu bourgeois. Ils sont la vertu, l’équilibre, la sécurité, ils ont la raison, ils ont le goût, la distinction, la vraie, la seule. Tout ce qu’ils disent, tout ce qu’ils font est parfait. Les fleurs chosies par eux — par elle ! — exhalent d’adorables parfums, les photographies de leurs albums sont plus intéressantes que n’importe quoi. Tenez, celle-ci, par exemple :
Pour ce portrait son goût infaillible a choisi
La pose la plus simple et la meilleure aussi .
Debout, le regard droit, en cheveux . (2)
(1) La Fontaine.
(2) La bonne chanson.
Allez, emballements fous, vie factice et malsaine d’autrefois, disparaissez pour ne plus jamais revenir.
Arrière donc les poings crispés et la colère A propos des méchants et des sots rencontrés ;
Arrière la rancune abominable ! Arrière
L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés (1)!
Qu’il sera exquis, le bonheur intime; qu’il sera doux, le nid profond, silencieux, le nid de pénombre et de soie !
Le foyer, la lueur étroite de la lampe,
La rêverie avec le doigt contre la tempe Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés.
L’heure du thé fumant et des livres fermés,
La douGeur de sentir la fin de la soirée,
La fatigue charmante et l’attente adorée (2).
Parfois, petit enfant que sa joie énerve, il s’amuse, pour essayer, pour voir, à se faire peur : fantaisie perverse qui émoustille encore l’ancien Verlaine :
Et je tremble, pardonnez-moi $
D’aussi franchement vous le dire,
A penser qu’un mol, un sourire De vous est désormais ma loi,
(1) La bonne chanson.
(2) Idem.
Et qu’il vous suffirait d’un geste,
D’une parole ou d’un clin d’œil Pour mettre tout mon ^tre en deuil De son illusion céleste.
Pourtant, ne jouons plus ainsi, caron pourrait se faire mal :
Mais plutôt je ne veux vous voir,
L’avenir dût-il m’être sombre Et fécond en peines sans nombre,!
Qu’à travers un immense espoir... (1)
Du reste un solide réseau d’habitudes raisonnables à présent l’enveloppe :
« De ce moment et tous les soirs (2), à très peu « d’exceptions près, durant les trois bons quarts « d’une année, la même promenade, par quelque « temps qu’il fît, m’amenait à ce Montmartre de « fiançailles et me ramenait vers ces Batignolles « depuis si longtemps parentales... L’intimité « s’établissait entre nos familles. J’allais tous les « dimanches dîner chez les M... où ma mère était « souvent invitée. »
Comme il arrive ordinairement chez les gens « sérieux », la conversation, à la fin des repas, tournait aux « idées générales », et on parlait des affaires publiques. Chacun était de l’opposition,
(1) La bonne chanson.
(2) Confessions.
bien entendu. Qui est-ce qui n’était pas de l'opposition, dans la bourgeoisie parisienne, au commencement de 1870 et à l’époque du Plébiscite? N’est-ce pas alors que l’épouvantable crime de Troppmann fut imputé, par toutes les personnes tranquilles, à des nécessités de la politique impériale ? Les invités — souvent nombreux — de la rue Nicolet en racontaient bien d’autres... « Les mœurs de la cour!... » — Et nos deux tourtereaux échangeaient des regards tendrement indignés, opposant leur honnête bonheur à tant d’abominations. Et Verlaine pouvait s’offrir un peu de colère, non déplacée, vraiment, et dans le ton, n’est-ce pas?
Nous sommes en des temps infâmes
En face de ce que l’on ose,
Il nous siérait, sur toute chose,
De nous dresser, couple ravi,
Dansl’estase austère du juste,
Et proclamant d’on geste auguste Notre amour fier comme un défi (1)1
L’extrême jeunesse de la fiancée, le prudent système de sa famille qui tient à vérifier par des expériences probantes cette transformation d’un gaillard devenu, en apparence, fort docile, mais
(1) La bonne chanson.
dont on connaissait la jeunesse orageuse, expliquent le long intervalle qui s’écoule entre la demande et l’heureux moment où fut arrêtée la date du mariage. Verlaine avait commencé « officiellement » sa cour en automne ; l’hiver s’est passé, le printemps va finir... on convient du milieu de juin. Ah ! cette fois, c’est donc sûr : il est sauvé ! Sa vie est refaite. Voici la paix, la tranquillité, le bonheur. De ses mains qui tremblent d’émotion et de joie, il les touche, il va les tenir. Et pour de bon, et pour toujours se calmera le cœur aux agitations suppliciantes I
Hélas! pas encore... Des incidents surgissent, de nouveaux retards, d’effroyables inquiétudes. MUo Mauté vient d’être atteinte d’une maladie qui peut être mortelle. Pendant plus de dix jours, il subit les pires angoisses. Elle est guérie, il exulte, court à la mairie, à l’église... Tout est prêt, quand la future belle-mère, à son tour, tombe malade, de la petite vérole, aussi, contractée par elle en soignant sa fille. 11 faut encore attendre, il faut redouter d’autres malheurs !...
Songez à cette sensibilité d’une âme de poète si délicate et si fougueuse, en qui la moindre crainte augmente rapidement jusqu’à l’épouvante, jusqu’au désespoir.
Le cauchemar se dissipe, Mme Mauté est sauve, le mariage fixé, cette fois, au mois d’août. Pour
remettre Verlaine de ces transes, Charles de Sivry l’emmène au grand air, chez la marquise de Manoury, auprès d’Argentan : « plaisant séjour au milieu d’une campagne de» plus agréables comme eaux et comme bois... partie de voiture, repas improvisés (i)... » Diversion salutaire de quelques jours. Il n’est tranquille, cependant, qu’à moitié. Comme fils de veuve, il a été dispensé de la conscription ; mais la guerre vient d’être déclarée à la Prusse ; on incorpore des dispensés de toutes sortes, on en grossit les rangs de la Garde mobile. D’un moment à l’autre, son tour peut venir. 11 n’hésiterait pas à courir au devoir, mais son mariage, mais son amour!... Cet événement, encore, vient mal à propos, certes !...
Napoléon III est stupide, Bismarck est un misérable... Que le diable les emporte tous deux, avec leurs conseillers, leurs Chambres, leurs journaux, avec tout ce qui n’est pas Mathilde Mauté, tout ce qui n’est pas la famille de Mathilde, et tout ce qui n’est pas sa famille à lui, ses amis qui seront ses témoins, le maire et le curé qui procéderont à une cérémonie si souvent retardée, si impatiemment, si longtemps attendue!... La politique, les motifs de cette querelle internationale, idiote, qui vient se jeter à la traverse de son bonheur, il n’y
(1) Confessions.
indiffère aucunement; il en parle, il en entend parler, il en a les oreilles rebattues, le cœur en tumulte. Mais ces gens ne pouvaient se disputer, se cogner plus tôt, ou attendre!... Qu’il puisse se marier, à la fin !...
Or, quelles nouvelles, dès le retour à Paris, tombent sur son âme anxieuse ! Coup sur coup, les armées impériales ont subi trois défaites. 11 rentre dans une ville où l’agitation morale est au comble. On parle de mesures désespérées, de levée en masse. Fébrile, crispé, il prend largement sa part de cette hyperesthésie nationale. Attendrissement sur la patrie, colère contre l’ennemi qu’il sent venir là-bas, vainqueur et insolent, déception déchirante de ses espoirs tant de fois contrariés, menacés maintenant d’être totalement détruits dans l’immense cataclysme : c’est en lui un tourbillon de mille sentiments contradictoires, une plus terrible, plus cruelle bataille que celles de la frontière.
Et cela ne suffit pas encore. L’avant-veille, la veille de son mariage, il subit toute une série d’émotions formidables. Tandis qu’il est occupé dans son bureau de l’Hôtel de ville, un de ses amis, Lambert de Roissy, entre brusquement, lui annonce de suite qu’il va se tuer, lui montre le revolver garni de ses cartouches, lui remet une lettre à ne lire qu’après sa mort, puis s’enfuit.
Verlaine court, essaie de le rejoindre. En vain. Le malheureux a disparu. Le poursuivre jusque chez lui? Mais où demeure-t-il?... Le lendemain, télégramme, avec, cette fois, une adresse. Et Verlaine, venu en toute hâte, est mis en présence d’un cadavre. Il lui faut, pour assister une mère folle de désespoir, faire toutes les lamentables démarches, obtenir du prêtre, malgré ce scandale du suicide, un service religieux, suivre, à peu près seul, son pauvre ami que l’on porte au cimetière.
Est-il étonnant, quand tout est fini, qu’il soit dans un état de nervosité intense ? Et comme il revient d’accompagner un mort, il arrive au milieu d’un peuple qui se croit à l’agonie. La foule aux discordantes rumeurs se presse sur les boulevards. A la terrasse d’un café, des camarades, hommes de lettres et hommes politiques, le reconnaissent, l’appellent. Son agitation change de nature, mais augmente encore. Voici qu’un régiment passe, que l’on acclame. On chante la Marseillaise. Tout à coup, de l’émotion, de l’angoisse communes un cri a jailli, un cri nouveau, Verlaine le lance un des premiers, de toutes ses forces : « Vive la République !... » Empoigné par des agents de police, il se débat, est délivré par ses amis, s’échappe, revient sur le boulevard, entre dans un autre café, demande un journal, lit ceci : * Tous les hommes non mariés des classes 1844,
1845... qui ne font pas partie du contingent, sont appelés sous les drapeaux. »
Non mariés!... Il oublie que ses bans sont publiés, qu’il n’est plus, dès lors, considéré comme célibataire. Il perd la tête... — Son mariage n’aura pas lieu !
C’est dans de telles dispositions d’esprit que, le soir même, il arrive rue Nicolet, où il étourdit de ses exclamations douloureuses la pauvre demoiselle qui pleure avec lui comme une Madeleine, afin d’avoir la paix, tout en conservant pourtant du sang-froid et de la jugeotte suffisamment pour se dire que, dans vingt-quatre heures, la mairie et la sacristie auront raison de tout ce grabuge.
Le lendemain, en effet, malgré le décret fantomatique, chacun est exact : les témoins, dont le beau-frère de Victor Hugo, Paul Foucher, Léon Valade, les invités, parmi lesquels Camille Pelletan. Le marié, tout frémissant encore, est inquiet, mais très doux. Le maire ne fait aucune objection, il ne parle pas du ministre de la Guerre, il procède « d’une voix bredouillante à l’énonciation des articles du Code appropriés à la circonstance » (1), l’on signe de part et d’autre, on se rend à Notre- Dame de Clignancourt, on reçoit, distraits, pressés de s’en aller, une bénédiction qui « importe
(1) Confessions.
peu »... alors. Et c’est définitif. C’est la fin des anxiétés, c’est le bonheur... et « ses et cœtera ». Mais pour Verlaine, après tout ce que nous venons de voir, dans quel état nerveux et cardiaque, je livre cette question aux songeries des neurologistes !...
Il eût au moins fallu que la vie, autour de lui, reprît ensuite l’activité banale et tranquille des temps ordinaires. Quelque temps auparavant, il pouvait dire :
N’est-ce pas? nous irons gais et lents dans la voie Modeste que nous montre en souriant l’espoir.
Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie.
Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir,
Nos deux cœurs, exhalant leur tendresse paisible,
Seront deux rossignols qui chantent dans le soir (1).
Mais, dès la fin de ce mois d’août fatidique, il ne s’agira plus seulement
. . des sots et des méchants
Qui ne manqueront pas d’envier notre joie ;
Verlaine va se trouver, qu’il le veuille ou non, plongé dans un nuage de foudre dont il recevra toutes les décharges. S’isoler au sein d’une félicité dédaigneuse, ainsi qu'il se l’est promis en sa pré-
(1) La bonne chanson.
somplion d’amoureux chanteur, est-ce que c’est possible à un homme que tourmente le suffocant besoin de respirer l’ambiance, un homme qui veut parler de tout à tout le munde, et qui veut voir, qui veut entendre, qui veut savoir ce qui se passe, qui veut lire les affiches, les journaux, s’approcher de tout groupe où l’on pérore?
A son bureau, chez lui, chez ses amis, dans la rue, il n’est question que d’événements tragiques. Chaque jour apporte une émotion nouvelle, des questions angoissantes.
— Emeute à la Villette !... les <t blouses blanches » ! — Qui est-ce? — Des Prussiens déguisés... armés de poignards. — En province on a brûlé vif un homme qui criait : « A bas l’Empire ! » — Est-ce que nous redevenons des sauvages?... — Attendez !... vous en verrez bien d’autres. — Que fait le Corps législatif? Où est ce malheureux empereur? Où est l’armée? — Elle recule, bat en retraite sur Paris... elle approche... c’est sous les murs de la capitale que doit se livrer la bataille suprême. Ce sera le tombeau des hordes prussiennes ; elles accourent, enivrées de leurs premiers succès, vers le piège qui leur est tendu; Mac-Mahon va en finir d’un seul coup ; sa tactique est infaillible, son armée, concentrée, formidable... Pas un Allemand ne repassera le Rhin . . . — Q ue dites vous? le gros de nos forces est acculé contre les
forts de Metz !... — Allons donc ! Bazaine vient de remporter deux victoires éclatantes... C’est horrible et superbe : toute une division prussienne fauchée par nos mitrailleuses, les cadavres tellement serrés qu’ils restaient debout!... — Et ces régiments, poussés par nos cuirassiers dans des carrières où ils sont en bouillie !... — Encore une victoire : vingt mille Prussiens pris dans un coup de filet. — A quel endroit ? — Dans les Ardennes. . . le mouvement tournant... Ah ! ils ont voulu tâter de l’armée française!... — L’armée française? eh bien ! c’est elle qui vient de capituler, tout entière, avec Napoléon III, à Sedan. — C’est faux !... — C’est vrai !... — Coup de bourse !... — Non, canard lâché par les alarmistes... — Vous voulez dire les orléanistes?... — Non, mensonge payé par Bismarck... nous sommes entourés d’Allemands... Paris est plein d’espions... ce matin, on en a fusillé quinze à l’Ecole militaire. — Dehors, tous les étrangers !... — Ils rentreront... — Fusillons-les tous en bloc!... — Circu'ez, messieurs!... — La rousse ?... Que fait- elle ici encore?... A la frontière !... — Canailles !. .
Mais le désastre est maintenant trop certain. L’Empire s’effondre. La République est proclamée à l'Hôtel de Ville. Autour de Verlaine, ses camarades, les amis de la famille Mauté sont, ainsi que lui-même, des républicains de l’avant-veille. La
jeune épouse, avec une naïveté charmante, résume îe sentiment général : « Maintenant que nous l’avons (1), tout est sauvé, n’est-ce pas, dis ? Ce sera comme en... combien donc ?... — Oui, chère, ce sera comme en quatre-vingt-douze ». — La bien-aimée, patriote à la manière des femmes, songe probablement au dévouement des autres plutôt qu’à celui de Paul... Paul mourant pour la patrie n’entre pas dans ses prévisions héroïques. Mais Paul ne ressent, n’agit pas à demi. Son bonheur lui semble coupable. Il se rappelle qu’un instant il n’a voulu que la réalisation de ses désirs d’amant, qu’il a presque fermé les yeux sur le danger couru par la patrie, à ce moment-là confondue avec un régime détesté. Aujourd’hui, c’est la révolution qu’il faut sauver, c’est la liberté qui est en péril, ainsi que la patrie devenue vraie, devenue sainte. Car la patrie semble renferméé dans Paris républicain, dans son Paris dépensée, d'art, de passion. L’ennemi entoure de canons et de menaces la ville sacrée. Il défendra Paris d’abord.
Ses fonctions à l’Hôte! de Ville lui permettraient d’éviter, suivant l’exemple de presque tous ses collègues, le service de la garde nationale. Tout au moins pourrait-il se contenter d’un enrôlement platonique dans les rangs sédentaires... Non ! pas dans les « pantouflards » ! Monter la garde aux
(1) La république.
bastions, loin de l’ennemi, contribuer à « l'ordre dans la rue » , surveiller le défilé des bonnes femmes à la porte d’une boulangerie, cela satisfait bien des consciences : pas la sienne. Il est moins encore séduit par le rôle du barde 4m pousse les guerriers au combat en excitant leur fureur, et d'avance couronne leur trépas d’une gloire immortelle. Ce genre de littérature, comme on sait, ne fit pas défaut en 1870 et en 1871. Victor Hugo rentrait en France précédé d’un fort bel appel aux armes et Leconte de Lisle perdit son impassibilité au point d’écrire des choses telles que ceci :
Tous les loups d’outre-Rhin ont mêlé leurs espèces, Vandales, Germains et Teutons,
Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses Sous la lanière et le bâton.
Enfonce cette tourbe horrible où tu te rues !
Verlaine n’a pas le cœur à chanter. Notons que ce poète, qui mit si volontiers en strophes les moindres incidents de sa vie sentimentale, ne publie pas alors un seul vers à propos de la patrie. Sa logique est plus impulsive. Le patriotisme, pense-t-il, ce n’est pas des paroles, c’est « de la poudre et des balles », c’est des gens que l’on tue ou qui vous tuent. Et simplement, notre homme prend un fusil pour aller se battre.
BROUILLE DANS LE MÉNAGE — « MOURIR POUR LA PATRIE !... » — LA COMMUNE — IL PERD SON EMPLOI
Et puis, c’est bien plus amusant dans les « bataillons de marche ». On sort de la ville, pas très loin d’abord : jusqu’à Issy, Vanves, Montrouge; mais enfin l’on est presque dans la campagne, en « ce délicieux mois de septembre aux matinées aigrelettes et clairettes... la marche au pas, l’exercice... quelles piquantes nouveautés !... » Il y a, de plus, l’idée que l’cn s’approche un peu des « Pruscos » mystérieux, devinés au loin, derrière ces collines que l’on voit, couvertes de bois sombres.
Mais le « toutest sauvé, puisque nous avons la République »,le « quatre-vingt... comment donc?.. » de la gentille, enfantine, pauvre petite femme restée au logis en attendant son « héros », va lui apparaître dans le réalisme inélégant de toutes
ses conséquences. Des « soldats », qu’ils soient de la République ou d’un autre régime, cela boit la goutte, une foule de gouttes, pour s’animer, pour se « soutenir ». Gela devient rude, cela dit des gros mots — le surmenage militaire engendrant la coprolalie — et quand ils rentrent, boueux, lourds, fatigués, après ces longues heures passées au malodorant corps-de-garde, à entendre des grossièretés de toute sorte, et des jurements et des discussions, des déclamations enragées à propos d*histoires affolantes, et de ce qu’il faut faire, et de ce qu’il me faut pas faire pour sauver la patrie, ils sont énervés, excités, enfin... pas commodes. Le mieux serait de les laisser tranquilles, de ne point prendre garde qu’ils ont la voix rauque, le geste violent, et qu’ils sentent l’alcool. C'est ce qu’aurait compris une de ces communes, épaisses créatures que l’on voit vivre, sceptiquement philosophes, aux côtés de maints pochards.
Malheureusement, tandis que Verlaine possède un tempérament très émotif, sa compagne est affligée d’une sensibilité extrême, aggravée d'une forte disposition à la méfiance. Elle appartient à ce genre de natures en qui l’idée, l’idée seule, tombe rapide, immédiate, sur les nerfs à nu et fait soudain crier, vibrer, bondir tout l’être sensitif. Joignez à cela des sentiments de dignité absolutiste
impérieux et délicats. — Oh ! l’abominable, la répugnante chose qu'un ivrogne !... Voilà ce que je craignais, ce que je n’ai pas cessé de craindre...
« Ma femme (1) éclata en sanglots dès m’avoir vu. » Rien n’est désagréable à un homme pris de boisson comme de constater que l’on s'en aperçoit. Et de quelle évidente manière !... Pour une torpille telle que Verlaine, « c’était en trop (2) ». Il se sent coupable et honteux, si douloureusement qu’il ne peut décidément vouloir l’être à ce point-là. Contre l’excès de la honte, l’effort de la révolte est proportionnel : c’est la fureur. Il crie à son tour et trépigne. « Oh ! la première querelle dans un jeune ménage, quelle affaire 1... (3) »
Il est naturel que, dès le lendemain, l’épouse, sous le coup de sa première indignation contre cette brutalité d’un homme qui s’est fâché quoique étant dans son tort, regrette tout à coup la maison paternelle, qu’elle y coure, comme une enfant qu’elle est encore, du reste ; non moins naturel que l’époux aille la rechercher tout de suite, inquiet, avec des restes de colère; que la gaîté, sans doute, pourtant, de bonne foi, avec laquelle sa jeune femme l’accueille, prenne à ses yeux un air de triomphe, qu’il ne puisse accepter ce rôle de
(1) Confessions.
(2) et (3) Confessions ,
vaincu, et le plus pètit incident, quand ils seront de retour, va ramener « une scène ». Si au moins, en rentrant dans la salle à manger avec des tiraillements d’estomac, il pouvait, cet homme « porté sur sa bouche », oublier la vilaine histoire en faisant un repas « convenable » ! mais c’est l’époque où les vivres font défaut à la ville assiégée. Et pour toute sensualité réparatrice, quoi ?... des conserves de champignons... de la viande de cheval... déplorablement rissolée... Pauvre gourmand !... Ah! c’est par trop de vexations en un jour!... Exclamations brusques de mauvaise humeur, répliques sur le même ton, nouvelle révolte, nouveaux cris, la dispute recommence, et pour finir, hélas 1 — car il est devenu littéralement fou — par un geste malheureux.
Les femmes, étant nées maternelles, ont des trésors d’indulgence. Paul regrette, il pleure, il est pardonné. De la part de l’épouse, qui l’aime de tout cœur, la réconciliation est entièrement sincère. Mais en lui un écroulement s’est produit, sous l’orage. Malgré ses efforts, en dépit des tendresses échangées, ce n'est plus comme avant. Il a cessé d’être sans reproche. Il souffre de remords, de dépit, d’humiliatior. lancinante : ce n’était pas vrai, il n’était pas devenu fort et pur, de l’irréparable a eu lieu !
Lorsque nous avons subi une calamité bien définitive, par notre faute, par manque de clairvoyance ou de vertu, que nous gémissons, accablés sous le désastre, nous éprouvons à la fin une exaspération telle que la douleur serait au-dessus de nos forces, et nous n’y échappons qu’en rejetant sur quelqu’un la responsabilité de la faute. Nous sortons ainsi d’un état devenu intolérable. Nous n’aurons plus à nous dire : « 11 fallait... je pouvais... Ah! recommencer autrement!... C’est maintenant impossible!... » Car nous ne serons pas désormais, à nos propres yeux, des insensés, mais des victimes. L’homme devient alors, dans l’insurrection de son désespoir, aussi passionné que des millions d’hommes ensemble, aussi injuste qu’un peuple. On a perdu les Indes : c’est Lally- Tollendal ; on a perdu Metz : c’sst Bazaine; Verlaine a perdu son bonheur : c'est M. Mauté qui est coupable.
Ce beau-père, brave homme, a le tort, excusable après tout, de veiller d’un peu trop près à ce que sa fille ne soit pas malheureuse. Par surcroît, il veut étendre à son gendre une si légitime sollicitude. Il est, par-dessus le marché, un brin autoritaire. De sorte que ce gendre et lui en sont venus bientôt à se regarder en chiens de faïence.
La docilité de Verlaine était un terrain sur lequel on ne pouvait, sans le plus grand danger,
courir à l’étourdie. J’ai expliqué comment il s’avisait souvent de vouloir donner raison et obéir au premier venu. Mais malheur à qui faisait abus d’une disposition si rare! Quand l’homme très doux et très aimable avait cédé beaucoup, beaucoup, trop longtemps, y trouvant du plaisir, il s’énervait soudain et toutes ses concessions accumulées produisaient, en somme, un explosif terrible. Or il est fatal que de ces gens-là on abuse — avec les meilleures intentions du monde. — Ils vous disent : « Je suis fou, faible, enfantin... » Forcément l’on pense qu’ils tiennent à ce qu’on les dirige, qu’au besoin on les morigène. Tout à coup ils trouvent que c’est assez, ils le déclarent sur un ton très vif. On s’étonne, l’on insiste... et la bombe éclate.
C’est ce qui est arrivé. Il y eut des «zut !... » des « fichez-moi la paix !... » et, à table, des froissements de vaisselle (1). M. Mauté ne pouvait se dispenser d’objecter qu’il trouvait ce langage et ces procédés d’une courtoisie médiocre, moins facile encore était à Verlaine de ne pas soutenir, avec la dernière énergie, son droit à se démener comme un diable dans l’eau bénite. Il a d’ailleurs la rage des réconciliations. Il se raccommode avec M. Mauté une fois, dix fois, mais toujours un peu
(1) Voir, dans les Mémoires d’un veuf, « Bons bourgeois ».
moins, outré qu’il est surtout de ce que le beaupère se venge en lui donnant chaque fois des conseils de plus en plus raisonnables.
Cette rancune croissante pourrait cependant ne pas nuire à la paix conjugale si. M. Mauté était à cent lieues. Mais il est tout près. Considérant les hauteurs de Montmartre comme un point de mire tentateur offertaux coups del’artillerie prussienne, il a loué un appartement sur le boulevard Saint- Germain. Notre poète s'est logé rue du Cardinal Lemoine. Les rapports sont journaliers, et, inévitablement, les causes de discorde.
Pour oublier ses tourments Verlaine s’est remis à boire, en sorte que chez lui d’autres querelles se sont produites, accompagnées de violences qu’il ne peut plus retenir, dont le souvenir, dont les remords l’exaspèrent chaque jour davantage.
Dans une de ces noires périodes, il apprend que l’on prépare contre l’ennemi une sortie « à outrance ». Toutes les forces des assiégés seront en ligne : armée régulière, garde mobile, bataillons de marche. « Allons !... Voici le rachat... et si c’était la délivrance d’une vie cruelle, tant mieux !...» Il est malheureux, il veut bien mourir, et aussi la secousse morale pour un instant le tournant altruiste il s’attendrit sur un être différent, vague, immense, qui souffrirait comme luimême ; « Pauvre patrie!... »
Donc il combat à Champigny, c’est-à-dire qu’il voit, très lointains, des murs de jardins ou de cimetière d’où sortent des flocons de fumée, et parfois, parmi les garde-nationaux qui l’entourent quelqu’un qui crie « dans des convulsions : une balle qui avait atteint son but entre mille et mille (1). » De ces balles qui bourdonnent, pas une, de ces obus, dont passent les gémissements de chanterelles, pas un éclat pour le désespéré.
J’ai voulu mourir à la guerre,
La mort n’a pas voulu de moi (2).
L’ardeur et les illusions tombent au retour dans la ville déçue. Fatigue, blessures, morts inutiles : personne n’a vu les Prussiens, et chacun rentre comme de Waterloo, n’ayant pour tout soulagement que de se dire trahi. Par qui? Comment? Ils n’en savent rien. Ce n’est pas un succès, ce n’est pas une défaite, c’est un « four ».
Verlaine entend toutes ces boutades aigries, toutes ces réflexions décourageantes ; il s’en imbibe comme d’un mauvais brouillard, et, pas mort mais horriblement « refroidi » tout de même, finit bientôt par en prendre à son aise avec les devoirs
(1) Pierre Duchâtelet.
(2) Sagesse.
du patriote : — Ce n’est pas sérieux, c’est bête... ça n’existe pas ! Il aime mieux son bureau, encore... Si bien qu'une absence prolongée aux exercices de bataillon lui attire, malgré la patience longanime de ses chefs, un jour de prison. 11 se rebiffe : c’est deux jours. — Assommants, ces gens-là !... Il obéit pourtant, fait ses deux jours en nombreuse et joviale compagnie (1), boit pas mal, mange du rat et attrape une bronchite qui le fait dispenser tout à fait de la garde nationale. — Oh ! la la,... non,... soupé !...
Paul Verlaine (Félix Régamey pingebat)
Muet, inallenlif aux choses de la rue,
Digère, cependant qu’au lointain l’on se bat,
Sa ration de lard et son quart de morue (2;.
Ou alors, s’il faut des batailles, que ce soit contre les organisateurs d’une défense dérisoire, contre les sinistres farceurs du nouveau gouvernement pire que l’ancien, contre la bourgeoisie à laquelle appartient son beau-père, contre les avocats, contre la « logomachie », contre toutl Et il se reconnaît dans la Commune. 11 en est, il s’en met, corps et âme. Suivant, du reste, l’exemple de plusieurs camarades : Lepelletier, devenu insurgé par exaltation de patriotisme,
(1) Voir : Mes prisons.
(2) 'Epigrammes.
Raoul Rigault, pour punir les traîtres, Andrieu, Xavier de Ricard, pour défendre la République que menacent les réacteurs. Verlaine veut surtout du tapage, et un « chambardement » tout ce qu’il y a de plus « général ». Que va-t-il démolir pour sa part? Le régime économique? Affaire grave qui ne le concerne pas, à laquelle il ne comprend goutte... et question qui l’ennuie. La gendarmerie, la magistrature? Oh ! de grand cœur, puisque ces institutions sont l’incarnation et la garantie de Y « ordre ». Mais il ne reste plus de magistrats ni de gendarmes. Il entend frapper sur lui-même, sur les abus qu’il connaît le mieux, qu’il commet tous les jours et qui le ravagent. Il s’en prend à la vie intellectuelle, au ronron étourdissant des mots qui supplicie la cervelle humaine. Ce raisonneur ne veut plus que l’on raisonne, ce bavard ne veut plus que l’on parle, ce lettré ne veut plus que l’on écrive. A bas la presse! On lui en a déféré la surveillance. Attends !...
Armé d’un crayon bleu qui souligne, féroce, il épluche les journaux, les signale, en d’âpres rapports, au gouvernement révolutionnaire, les fait supprimer avec délices (1).
Bien entendu, ces fonctions d’inquisiteur, où il
(1) Débats, Constitution, Paris-Journal, Soir, Cloche, Liberté, Bien public, Opinion nationale, Indépendance française, Avenir national, Echo de Paris, Patrie . Revue des Deux-Mondes..,
goûte des voluptés promptement affadies, lui laissent de copieux loisirs. Chef de service, il est à son bureau quand cela lui plaît; bientôt il n’y vient plus du tout: dans l’administration nouvelle plutôt... en l’air, un pareil détail n’a aucune importance.
En tout cas, ce régime singulier de la Commune où l’on est romantique, romain, opéra bouffe, où l’on répond aux obus du Mont-Valérien par des coups de pioche qui abattent — en vertu d’un solennel décret — la maison de M. Thiers que Rochefort dénomme « le Marius bonnetier de la place Saint-Georges », où l’on chante aux Tuileries La Canaille , et, sous la mitraille des Versaillais, « Le sire de Fich’-ton-kan », tout ce tohubohu pittoresque, joyeux, tragique, distrait et divertit son agitation éternelle. Au dehors, plus de neige, plus de boue glacée, le gaz s’est rallumé dans les rues, les journées sont tièdes et embaumées de frondaisons printanières ; la ceinture d’acier bouclée par les Prussiens autour de la ville s’étant rompue, il mange enfin du pain blanc. Tandis que la guerre civile tonne aux remparts, il juge normal d’être charmant avec sa femme, de nécessité absolue cette antithèse qu’une idyllique tranquillité règne dans son ménage.
Cependant la Commune est à ses derniers jours. La France l’abandonne et la condamne. Le gou-
vernement régulier dispose de forces incessamment accrues par les prisonniers revenant d’Allemagne. Vainement des députés républicains essaient de prévenir le carnage suprême en obtenant un accommodement entre Paris — prêt à consentir — et l’Assemblée de Versailles. Sûre de vaincre, la majorité ne permet aucune concession au ministère son esclave. Plutôt que de lâcher Blanqui, elle consent à la mort du curé de la Madeleine et de l’Archevêque. Tant pis ! Qu’il y ait du sang, beaucoup de sang répandu. Qu’une * leçon sévère » mette fin, une bonne fois, aux prétentions de « la vile multitude ». Et M. Thiers veut entrer par la brèche. Et Ton entre, et l’on tue, pendant huit jours, comme à Carthage.
Pour ouvrir un passage à l’armée de l’ordre, les canons trouent, broient les murs, allument partout l’incendie que les fédérés, dans le délire de la désespérance, propagent à leur tour. Verlaine, de son balcon, voit monter des tourbillons de fumée noire piquetée d’un million de sinistres étoiles : les Tuileries brûlent, puis le Grenier d’abondance, puis THolel de Ville, devant lui, crépite et flambe. Mais ailleurs, derrière la ligne sans fin de bâtisses qui ferment l’horizon, pourquoi ces nuages rouges qui s’étendent?... Que se passe-t-il en ces autres quartiers, là-bas ? Que devient sa mère?... Dès que celte pensée le tenaille, il ne peut tenir en place,
il part, marchant comme il peut, c’est-à-dire quand il trouve des rues non barricadées, dans la direction du nord. Au Château-d’Eau un officier de fédérés, l’ajustant avec son revolver, le menace de lui casser la tête s’il avance. Même accueil sur tous les points. Sa carte de circulation timbrée de la Commune lui est inutile. Tout secteur de la défense est une forteresse qui soutient une lutte acharnée, mais individuelle, et ne reconnaît aucune autorité centrale.
Force est à Verlaine de revenir. Dans sa rue où chacun s’enferme, où règne dans le plein jour inondé de soleil un silence de nuit, la présence de l’homme ne se révèle que par des chuchotements de terreur, parfois de brefs appels, des bruits d’armes que l’on jette, des pas précipités d’hommes qui cherchent un refuge. En voici deux qui frappent à sa porte : deux amis, Edmond Lepelletier, Jules Richard. Promptement il les accueille, détruit leurs uniformes qu’il remplace par d’autres vêtements : ils sont sauvés. Et puis on sonne encore. Qui est-ce? — Oh 1 maman, toi, maman, pour moi!... tu es venue de si loin... à travers quels dangers !...
Elle est partie la veille au soir, des Batignolles, n’écoutant que son amour et ses craintes; elle a passé la nuit, puis une partie de la journée dans les rues pleines de massacre, à chaque pas arrêtée
obligée de se dissimuler, de se glisser, d’attendre... se heurtant à des sentinelles qui la repoussent, à des patrouilles soupçonneuses qui l’interrogent; ici faisant un long détour pour éviter ces écroulements de ruines embrasées, là franchissant des décombres de barricades couvertes de morts, ailleurs surprise par une charge de soldats qui passent autour d'elle comme un torrent et lui crient, avec des blasphèmes, leur étonnement furieux ; plus loin, empêchée par des attelages d’artillerie qui interminablement défilent, interdisent le passage sur une longueur infinie, ou par un lent cortège de prisonniers que l’on mène, silencieux dans leur résignation farouche, aux mitrailleuses de la sommaire justice ; enfin, au moment d’atteindre au but, forcée de rester là encore, devant ce rassemblement, au coin de la rue de Poissy, tant que l’on n’a pas fini de briser des membres, de faire sauter des cervelles, pour réduire en un tas bien immobile cette troupe d’hommes, de femmes, d’enfants amenés de quel endroit, coupables de quel crime? personne ne saurait le dire parmi la foule hurlante et féroce, qui regarde et qui applaudit.
— Pourtant, voici Paul vivant, grâce à Dieu! Mais que l’humanité est horrible ! Ah ! que l’on ne songe plus à ces scènes affreuses ! Qu'ils soient doux et bons, ceux qui restent! Qu’est-ce que nos petites misères, nos puériles disputes de
famille, à côté de ce déchaînement de folies atroces, de cet enfer qui rugit et flamboie tout près, là-bas, partout?... —
Aux plus terribles émotions notre faiblesse humaine impose des limites. Dehors, les cris de haine et d’agonie se sont tus. L’on cesse de regarder les palais dont les murs descendent lentement dans la fumée. Peu à peu l’on se calme. On ne pense plus qu’à soi, puisque la nature nous y force. Et Verlaine, parmi les effusions émues et tremblantes qui suivent, apprend qu’un enfant lui va naître.
C’est un autre motif d’apaisement et d’élan vers un avenir sage ; mais son cœur, son pauvre cœur tant secoué par les angoisses, par les spectacles, par les récits !...
D’ailleurs, ne faut-il pas qu’il se cache ? Les soldats ont fini de tuer dans les rues, mais ils fusillent encore, paraît-il, au fond des casernes et sur les routes qui vont à Versailles, là où il est plus commode de creuser de vastes fosses, pour .enfouir, de suite et sans danger pour la santé publique, beaucoup de cadavres. Le parti vainqueur n’est pas rassasié de vengeances ; les journaux ont reparu, demandant des exécutions encore, le Journal officiel de Versailles a dit : « Pas de prisonniers ! » Des dames comme il faut, d’angéliques vieilles demoiselles déclarent paisiblement :
s Les enfants des communeux devraient être tués comme leurs pères, afin qu’il né reste plus rien de cette espèce d’hommes». Les excitations sanguinaires de la presse, la froide cruauté des femmes, c’est peu de chose en comparaison de la férocité si facile des lettres anonymes. Après que 20.000 captifs ont été immolés, il arrive à la Préfecture de police, en quelques jours, 173.000 dénonciations dont la plupart provoquent des arrestations immédiates, et le malheureux qu’ont désigné la rancune ou l'envie ne reverra pas les siens de longtemps... s’il les revoit jamais. Ceux qui ne sont pas fusillés à l’instant même sont entassés dans les prisons qui en regorgent. La terreur est si forte que le plus sûr, pour tout individu ayant fait partie de la garde nationale ou de l’administration communaliste, c’est de quitter Paris au plus vite, bienheureux s’il n’est pas saisi en route, car la poursuite s’étend au loin dans la campagne, les gares sont surveillées, tous les trains fouillés par des gendarmes,.
Verlaine — c’est une chance — n’a pas d’ennemis ni de jaloux dans son voisinage. Pour l’instant, personne ne l’a signalé aux recherches. Dès que l’on peut sortir de la ville, que les wagons ne sont plus visités, il s’échappe, il parvient, avec sa mère et sa femme, à Fampoux, tranquille village où personne ne sait qu’il a été de la Commune.
Du reste, — fait curieux et qui eût modifié profondément sa destinée s’il l’eût connu, — on ne s’en inquiète pas davantage à la Préfecture de la Seine. Dans la plupart des ministères dont s’était emparé le gouvernement insurgé, nombre de gens ont continué de travailler, comme à l’ordinaire, sous les ordres d’Urbain, de Trinquet ou de Jourde. N’ayant pas reçu d’ordres contraires au moment où la panique du 18 mars fit s’enfuir à Versailles les états-majors administratifs, ils ne sont pas jugés coupables, mais plutôt considérés comme ayant servi l’intérêt public en prévenant des désordres pires. A la Préfecture, ainsi qu’ailleurs, on a trop à faire de reconstituer le personnel et on accueille avec empressement tout employé qui se présente. Verlaine, dont les rapports sur la presse ont disparu dans les cendres de l’Hôtel-de-Ville, n’aurait qu’à faire comme ses collègues : venir, donner des poignées de mains, demander un encrier, des imprimés à remplir, des registres pour les cataloguer, des cartons pour les y classer « va comme j’te pousse », reprendre, enfin, la besogne accoutumée d’avant ces « arias ».
11 hésite, il s’attarde à Fampoux chez le cousin Dehée, à Lécluse chez le cousin Dujardin, s’abandonne aux douceurs de la nourriture copieuse et fraîche, — vivement appréciée par tous ceux qui
avaient subi le jeûne obsidional, — se laisse aller aux charmes des flâneries indolentes, récrée, sur les verdures profondes, parmi les prés que le soleil de juin couvre d’immensités fleuries, ses yeux,i encore hantés par l’horreur des flammes qui dansaient hier sur la ville maudite. Le temps s’écoule. L’inquiétude, l’impatience alternent avec des partis pris de fatalisme insouciant.
Or, en ce pavillon des Tuileries échappé à l’incendie où s’est installé la Préfecture de la Seine, les bureaux se réorganisent. Que sont devenus un tel, un tel?... Ce rédacteur à l’Ordonnancement?... Mystère !...
— Voyons ! grognent les supérieurs, il n’est pas en congé: il devrait être ici, à son poste... Que signifie?... Toujours le même, du reste... l’inexactitude, le sans-gêne en personne... C’est insupportable !...
Et puis les histoires vont leur train. Quelques gens de service étaient restés à l’Hôtel de ville après son envahissement par les « communards» ; ils en racontent de toutes les couleurs. L’un d’eux a vu fouiller le bureau du chef par un grand mon sieur barbu, galonné des pieds à la tête, affublé d'une ceinture rouge immense que garnissaient de nombreux revolvers...
— Barbu, vous dites?... l’air d’un bandit?...
— Oh ! pour sûr!..
Le chef de bureau, qui n’aime pas beaucoup cet employé fantasque, parfois insubordonné, auteur de maint couplet impertinent, conclut alors, pensif:
— L’air d’un brigand... ce doit être M. Verlaine.
Celui-ci.au moins, devrait revenir, c’est certain, car son affaire va se gâter pour tout de bon. Il reste indécis, aujourd’hui récrimine contre une administration qui n’a pas fait son devoir, qui a perdu la tête, livré de malheureux employés à euxmêmes, sans instructions, sans un ordre quelconque; le lendemain il oublie tout, présent et avenir, ne pense qu’à rire et à s’amuser ; puis il se tourmente de nouveau, il veut savoir ce qui se passe « là-bas », ce que l’on dit de lui, s’il est accusé, poursuivi ; écrit à ses amis des lettres pressantes ; les réponses tardent, sont pleines de vague, ou bien de conseils trop sages pour son humeur au moment où elles le trouvent. 11 remet au lendemain la résolution à prendre, s’occupe de toute autre chose, va voir un cousin ou un oncle, bavarde, plaisante, se régale, se fatigue, dort... se réveille inquiet, se recampe avec des œufs crus et des « bistouilles », visite les granges, les étables, admire les bœufs, les moutons, la volaille. Des jours, des semaines passent encore. Enfin, il se décide à partir. Trop tard! L’administration a
perdu patience. Verlaine n’est pas absolument révoqué, mais, en termes administratifs. « rayé des états ».
A la rigueur, sa remise en activité ne serait pas impossible. Seulement, il faudrait des interventions en haut lieu, et ses relations ne peuvent agir auprès du gouvernement d’alors. Pendant le siège il a été des familiers de Victor Hugo, lequel, à propos de la Bonne Chanson, parue en plein tumulte de guerre, avait eu ce mot joli : « C’est une fleur dans un obus ». Mais l’auteur des Châtiments est proscrit par 1’ « Ordre moral » dont il a dénoncé l’effroyable barbarie. Les vainqueurs de la « Semaine sanglante » ne dissimulent que très peu leur intention d’en finir avec la république : ce n’est pas le moment de se faire recommander par des républicains. Même, des démarches en faveur de Verlaine présenteraient plus d’un danger. Elles pourraient, par exemple, nécessiter une enquête qui révélerait sa participation aux actes révolutionnaires. Le plus prudent, pensent les deux familles, c’est de ne pas faire penser à soi maintenant, c’est d’attendre ; il y a quelques ressources personnelles ; qu’il cherche une situation provisoire...
Un ami l’emploie comme courtier d’assurances. Tout le monde comprendra que les « polices » récoltées par le poète n’enrichissent pas laCompa-
gnie et lai moins encore. 11 écrit par-ci par-là un article de journal. Hélas ! le moyen de vivre en faisant de la littérature, à cette époque où chacun ne pensait qu’à manger !
Il est logé rue Nicolet, chez ses beaux-parents : cette situation dépendante l’humilie et l’agace. Tour à tour il se décourage, il s’irrite en face des difficultés, des responsabilités, des périls, s’affole devant l’avenir. Chef de famille, avec une femme à nourrir, à entretenir, un enfant à élever, que va-t-il faire? Que peut-il faire?... La vérité pesante, écrasante, c’est qu’il a perdu sa place, la seule place qui lui convînt, la seule fonction rémunérée qu’il pûtremplir. A son imagination surexcitée l’emploi qu’il occupait autrefois se présente accompagné de mille avantages que ses regrets amplifient : liberté relative, travail facile, paiement régulier et sûr; il s'afflige d’apprécier tout cela seulement quand il ne l’a plus. Sans compter que son avancement, il le reconnaît, fut, en somme, rapide, qu’il disposait, dans cette administration, de « protections » efficaces, étant fils d’officier supérieur. 11 songe que c’était grâce à l’Empire par lui méprisé et combattu.
— Mais puisque ces gens-là se sont arrangés pour lui faire perdre tout, en fin de compte !... Et les républicains, ces farceurs, ces incapables, ces « froussards », qui ont amené la Commune par le
dégoût universel !... Encore des misérables dont il est victime. Lui qui peut être arrêté d’un moment à l’autre, qu’est-ce qu’il a fait de mal? Sans doute, il a servi les insurgés. Ses chefs avaientabandonné leur poste, il n’a pas abandonné le sien !... Qui et quoi pouvait-il servir, au milieu de cette débâcle des autorités régulières? Il est allé à son bureau, comme c’était son habitude... et son devoir. On lui a donné de la besogne, il l’a faite. Elle était de nature spéciale, c’est vrai, il y trouvait du plaisir, certes ! il y mettait plus d’ardeur qu’à vérifier les factures de Guglielmini et de Belloir, soit! Il a été un peu vif, peut-être, à l’égard des journaux, mais leur style était si mauvais!... En ce moment, il essaie de gagner un peu d’argent en y faisant insérer des choses honnêtement écrites ; eh bien! on ne le paie pas, ou à peine !... Les journaux ne profitent qu’aux blagueurs, aux mouchards, aux écrivains sans talent. Il ne regrette pas du tout, en définitive, d’avoir tapé sur les journalistes !... puis toutes ces réflexions sont assommantes, sont à rendre fou. Il va, bien vite, passer à d’autres sujets 1...
Voici des amis, revus, joyeux de le revoir. Interjections, ébahissements, questions. — Chose?... Machin?... — Parfaitement! Revenus à Paris d’hier. Venez avez moi, voulez- vous ? ils sont à cette heure dans tel café. — S’il le veut? « Ah ! qu’oui!... »
VEULAINE
Et il s’attable, il cause, il écoute, il rit... les consommations se renouvellent... il étouffe dans l’étourdissement de la minute présente l’anxiété à propos des lendemains.
Rentrées tardives à la maison. Quand on n’est pas chez soi, c’est plus grave. Mines pincées. Beaupère de plus en plus autoritaire et conseilleur. Absences fréquentes, prolongées. Retours accueillis par des observations, des indignations qui excitent sa fureur, trop souvent les pires violences. L’épouse maltraitée mille fois s’emporte et mille fois pardonne. « Pourtant, il est si bon, disait la pauvre femme, quand il n’a pas bu!...» Mais dans l’état d’esprit oùil se trouve, il atrop besoin de « compenser » et de réagir, et les abus alcooliques, les terribles dépressions, l’ennui intense qui s’ensuivent l’ont rejeté de nouveau à cette misère morale dont l’avaient sauvé, pendant un an, son amour et ses fiançailles.
A ce moment, survient Rimbaud.
Ylï