RIMBAUD. — « LA FUITE EN EGYPTE
Deux ou trois ans auparavant, les professeurs d’un petit collège de province ont découvert parmi leurs élèves un prodigieux « cerveau ». Ils ont joyeusement, fièrement, partouslesmoyensnourri, développé cette intelligence, l’ont vue bientôt, avec terreur, parvenir à une puissance inattendue. La mère, sans prévoir, était complice de l’intensive culture; elle n’avait pour son fils que des ambitions d’ordre positif, ne voulait que le mettre en état de monter haut dans la hiérarchie sociale. Eux, peut-être, ne voyaient pas plus loin que l’entier accomplissement des professionnels devoirs (1).
Soudain, il leur échappe. Cette machine intellectuelle, forgée par de patients idéalistes, est deve-
(1) MM. Desdouests, Lhérilier, Duprez; mais surtout le poète, le savant infatigable Georges Izambard, professeur de rhétorique à 21 ans, et qui fut — j’ai dit en un livre spécialement consacré à Rimbaud — « frère autant que maître ».
nue effrayante et personne désormais n’osera y porter la main. Devenu maître du « verbe », ayant tout lu, tout étudié, tout absorbé des poètes, des historiens, des philosophes, il sent vivre dans son âme ce qui était l’art, la science, la pensée des siècles morts bouillonnant avec la passion la plus douloureuse, les désirsles plus audacieux du temps où il respire. Il amis Virgile, Lucain, Juvénal dans Racine, dans Hugo, dans Lamartine, dans Musset, dansLeconte de Lisle, puis tous à la fois dans luimême, est devenu de la sorte un poète qui dépasse chaque poète en force et en beauté.
Mystique attendri d’abord, négateur furieux ensuite, cherchant, éperdu, quelque religion démesurée, si absolue, si vaste et si tendre qu’elle convienne à l’immensité de son absolutisme et de sa tendresse, il a passé en revue les idées, les cultes, les institutions, les systèmes, les a jugés, condamnés, rejetés tour à tour. Son amour pour l’homme est égal à ses répugnances ; il rêve d’une autre humanité, d’un autre univers. En attendant, il veut anéantir en sa propre personne les faiblesses ou les vices qui lui causent tant d’horreur. Cet esprit mille fois supérieur commence à entrevoir comme bien suprême la totale humilité; mais la lutte pour y parvenir est terriblement cruelle : c’est pourquoi il poursuit, faute de mieux, la volupté d’être méprisé par autrui. Cuhivant en soi,
pour les bien, connaître et les écraser, chaque sensualité que le vulgaire affectionne, il se découvre chaste et c’est une première victoire qu’il dissimule sous des allures et un parler cyniques. Sa conscience farouche, qui s’isole, a besoin, plus qu’aucune autre, de communiquer avec l’universalité des consciences, avec la nature entière. Afin de moins souffrir de cette contradiction étrange, s’il ne peut subir certains compagnonnages, il s’unira au soleil, à l’air, à l’espace. 11 a fui la maison maternelle, a vécu, vagabond, par les [routes libres... Mais la faim !... « Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient-elles droit dans le monde réel? » (1). Pour vivre en poète, en apôtre, il veut le rassemblement tumultueux des grandes foules, Paris semble à son espoir cette broussaille touffue d’opinions et d’actions humaines.
Trois fois il y est entré. Il a connu la prison qui punit les cris de révolte ; il a disputé aux chiens errants les débris de nourriture déposés au matin devant le seuil des altières demeures ; il a été mendiant, soldat de la Commune... ramené encore, toujours, par la misère, au logis familial.
A Paris, pourtant, sont les artistes, les écrivains qu’il aime. N’en est-il pas un qui l’entendrait, qui
(I) Une saison en Enfer.
voudrait l’introduire dans le monde littéraire où il vivraitde son talent?A travers leurs écrits il tâche de deviner leurs âmes. Il trouve dans l’auteur des Poèmes Saturniens on ne sait quoi d’aventureux, de violemment fantaisiste et original qui dénonce au moins quelque nature parente. Avec une longue lettre, où il s’est raconté, il envoie des vers : Les effarés , Les premières communions , Les poètes ae sept ans , Mes petites amoureuses. Verlaine a lu, cela suffit. Peu importe au lettré d’une sensibilité exquise que ce pauvre provincial soit ignoré de tous, que dans aucun journal, aucune revue, aucun salon, le nom de Rimbaud n'ait été prononcé. Ingénument, pleinement il admire; il montre ces versàd'Hervilly, Burty, Cros, Valade... Ils partagent son enthousiasme. Lui n’apasattendu? au reste, pour répondre. « Oui! crie-t-il au jeune inconnu, oui! comptez sur moi, comptez sur nous tous... venez !... »
Rimbaud vient, il apporte Bateau ivre, cette œuvre sans rivale dans le passé comme sans égale depuis lors. C’est, dans son intention, unhommage de bienvenue, en réalité un désespérant défi à tous les chanteurs. Que sera donc cet enfant qui, pour commencer, renvoie, l’on pourrait dire, à l’école les « maîtres », et dont le génie efface, du premier coup, l’art le plus raffiné du Parnasse?
Déjà lui-même n’a plus d’ambitions ni d’espé-
rance. Il a cessé d’être écolier, on le traite en homme ; des lettrés l’ont accueilli, présenté à Victor Hugo, à Théophile Gautier, à Stéphane Mallarmé, à Théodore de Banville ; ce qu’il désirait s’est réalisé si entièrement et si vite qu’il éprouve le vide comme d’une déception énorme.
Et la déconvenue n’est pas moindre pour les curiosités qui l’attendent. Rue Nicolet, où provisoirement il loge, sa venue dissipa quelque temps la mauvaise humeur, suspendit les querelles : on allait voirie petit prodige!... Hélas! ce n’est pas Mozart ni Pascal enfants popularisés parla gravure. On a devant soi un grand paysan, dégingandé, aux grosses mains rouges, à la moue narquoise, qui ne dit pas deux mots, passe des heures, couché tout de son long dans la cour de l’hôtel, rêvant sans doute qu’il est un crocodile dormant au bord du Gange.
— Ah! tout de même!... des littérateurs, des artistes, des poètes, la maison en reçoit presque chaque jour, mais des... comme ça !...
Verlaine, malgré son intempérance, malgré les tapages furibonds que trop souvent elle entraîne, semble par comparaison, aux yeux de son beaupère, un ange de distinction et de douceur. M. Mauté fait au gamin des observations amicales. Celui-ci grogne, en réponse, des choses peu polies, se fait mettre à la porte, s’en va, insoucieux,
gouailleur, gîter où il peut, où il trouve ; Banville, quelques jours, l’abrite, puis une chambre lui est louée rue Campagne-première.
J’ai à fpeine besoin d’ajouter que Verlaine ne s'effare aucunement des façons ultra-romantiques de ce bizarre personnage. La rue Nicolet n’en veut plus : il le retrouve ailleurs, au café de Cluny (1), par exemple :
Au Cluny suivez nos traces,
Mais jamais sur les terrasses...
La terrasse est bonne pour les rendez-vous des clients de passage: on y est mal pour bavarder, et si Rimbaud trouve un interlocuteur à sa convenance, quand il paraît s’éveiller d’un songe, après s’être frotté les yeux des deux poings, en ce geste, qui lui était familier, d’enfant au berceau, quel merveilleux, suggestif, ensorcelant causeur!
Que différent de la majorité des camarades intéressés exclusivement par certaines — très limitées — préoccupations artistiques, et, en dehors de leur « petite affaire », superficiels, insignifiants, parfaitement « bourgeois », ce qu’ils dissimulent — mal — sous des allures cassantes ou ennuyées ! Rimbaud n’a pas besoin de recourir à cette pose masquant l’ignorance, l’incompréhension,
(1) Coin du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint- Germain.
l’égoïsme et la plate vulgarité du cœur; il est sans cupidité, sans envie, sans calcul : « Parez-vous dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l’amoui par la fenêtre » (1). Sa curiosité attentive est ur gouffre qui aspire la totalité des êtres, des choses, des formules : « A tout prix, et avec tous les airs, même dans des voyages métaphysiques » (2). Se? dix-sept ans fleurissent de vigueur et de mutinerie enfantines, son esprit est d’un vieillard qui aurait fini, en un siècle d’études, par trouver le solution de chaque problème et touché le fond dt tout.
Parfois, sa rêverie l’exalte à définir un nouveau « Messie » :
« 11 est l’affection et le présent, puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la ru meur de l’été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice des stations. 11 est l’affection et l’ave^ nir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans lf ciel de tempête et les drapeaux d’extase... » (5).
En d’autres moments, s’il se dépite et murmure, c'est à propos de lui-même, ne voyant pas assez clair dans son vœu surhumain :
(1) Illuminations.
(2) Illuminations.
(3) Illuminations.
«Tu en es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi... » (1).
Mais que son nouvel ami demande le réconfort de sa magique parole, de son raisonnement d’acier, il l’introduit sans peur aux logiques terribles. Ne sont-ils pas l’un et l’autre des révoltés, des frères en la Commune? Verlaine, que sa vive sensibilité et son imagination sans règle ont de tout temps rendu craintif et amoureux de l’excès, l’entend avec ravissement démontrer que le plus grand dommage, c’est de n’avoir pu brûler le musée du Louvre et la Bibliothèque nationale, que détruire des boutiques, des bureaux, fusiller des soutanes était bon tout au plus comme défi aux morales courantes ; que l’action révolutionnaire vraiment efficace et définitive, c’eût été de mettre l’humanité devant la suppression irréparable dé ce qui faisait son plus cher et son plus néfaste orgueil. A notre forcené imaginatif, idolâtre des audaces et des étrangetés, les théories de cette sorte causent un plaisir d’autant plus aigu qu’il s’y mêle un frisson d’épouvante. Encore mieux, s’il y a là des gens de lettres ou des artistes, pour qui c’est vraiment trop fort, et dont chacun fait sa grimace : indignation ou dégoûC
(i) Illuminations.
Quand ce n’est pas au Cluny ou au Tabourey que Verlaine goûte ces délicieux scandales, c’est au « club » organisé par lui et quelques amis au premier étage de l’Hôtel des Etrangers (1). Rimbaud y a trouvé une autre amitié non moins compréhensive. Cabaner, musicien d’un talent singulier et délicat, se vante de ne pouvoir vivre que dans le paysage artificiel des grandes villes, de haïr la campagne ainsi que d’autres abhorrent les araignées ou les perce-oreilles. Depuis vingt ans qu’il vint de son midi, pas une seule fois il n’a franchi les portes de l’enceinte, et il est fier d’ignorer profondément ce qui existe au delà. Get homme d’une maigreur diaphane, figure émaciée que semblent occuper tout entière une barbe fluide avec deux grands yeux noblement rêveurs — Verlaine l’avait baptisé « Jésus-Christ après trois ans d’absinthe » — ne veut pas supposer davantage qu’il y aitici-bas quelque chose en dehors de l’Art. Pourtant, le siège de Paris l’intéressa une seconde, et par concession polie aux gens aimables, après tout, qu’il fréquente, il a laissé voir qu’il entendait parfois, vaguement, lointaines, crier autour de lui les pitoyables passions du vulgaire, C’était un jour d’émotions et d’événements assez graves pour
(1) Au coin des rues Racine et de l’Ecole de Médecine, sur le boulevard Saint-Michel.
que l’on dût parler surtout batailles, bombardement, rationnement, armée de secours...
— Mais voyons !... dit doucement Cabaner, sortant de sa distraction éternelle, est-ce que ce sont toujours les Prussiens qui nous assiègent !...
Et comme chacun s'emportait en exclamations de stupeur.
— Mon Dieu !... depuis le temps que cela dure, je croyais que c’étaient d’autres peuples...
Verlaine, dès belle lurette, avait renié sa foi de patriote, et, quand on annonça l’entrée prochaine des Allemands, déclaré, — ne se souvenant plus que de ses luttes pour Wagner — : « Enfin !... nous allons donc entendre de bonne musique!... » C’est par conséquent de tout son cœur, en toute joie, qu’il forme avec Cabaner et avec Rimbaud le trio des premiers anarchistes intellectuels.
Ce dernier l’aide à faire un beau grand feu de ce qui pourrait lui rester d’idées convenues en sociologie, en politique, en littérature. Verlaine éprouve bien encore de menus scrupules et quelque hésitation dernière, lui qui a subi tant d’autres influences et qui fut élevé « bourgeoisement », en somme, par de braves gens paisibles et conservateurs. Puis la mentale ivresse, triomphante, l’envahit. Cette aventure survenue tout à coup, ainsi qu’en un conte de fées, cette liaison avec l’être unique, l’insupposable génie, c’était une diversion
tellement douce, tellement savoureuse, au milieu des inquiétudes triviales et des soucis dévorants de l’heure présente !
11 faut, du reste, avoir connu Rimbaud pour comprendre, si l’on ne peut l’exprimer en termes suffisants, la fascination qu’il exerce. Il est l’intellectualité suprême, toutes les puissances, toutes les séductions à un degré inouï. La langue qu’il parle — je dis son langage familier — c’est la « prose de diamant » des Illuminations et d’une Saison en enfer , mais sortie de l’hallucination décrite, mais claire comme une aurore d’été, forte et vivifiante comme l’air pur. Il possède la faculté d’observation qui voit, classe et distingue, celle d’intuition qui devine, le courage qui nie la souffrance et ignore la plainte. 11 n’a pas une infirmité d’intelligence, pas un illogisme, pas un préjugé. L’extraordinaire macération morale qu’il voulut subir l’affranchit de toute faiblesse, le libère de toute manie. On ne trouverait pas dans son cœur une grossièreté ni une tare.
De lui émane un charme à la fois moral et physique. Non que ses traits soient beaux comme on le conçoit d’ordinaire, ou d’une irrégularité qui surprenne et attire ; ils ont une simplicité rude et saine : lèvres charnues dont la commissure, en temps de sourire, forme un pli d’effusive candeur, nez fin rele'.e À U Robespierre, front en large et
haute coupole qui se perd sous des cheveux châtains abondants et soyeux, joues roses d’un dessin ferme de bon fruit mûri à l’air vif des coteaux... mais ses yeux, d’un bleu profond et limpide, moins pareil à celui du lac endormi au sein des montagnes qu’à l’azur frissonnant du matin où trille l’invisible alouette, ses yeux adorables, effrayants à la fois d’innocence et d’impitoyable raison !...
Ce qui fait que l’on a besoin d’être auprès de Rimbaud, de le voir, de l’entendre, c’est la conviction, la sensation d’un impolluation victorieusement en lui définitive. On se croit l’intime d’un roi, d’un héros, d’un enchanteur et d’un saint. On se sent pénétré comme d’irradiations lumineuses, protégé, relevé par une invincible force; on éprouve de la sécurité, de la fierté, un mystérieux et indicible bonheur.
Puisce géant renouvelle, quand il lui plaît, le miracle de saint Pierre ; son imagination démesurée, violente, peut devenir à son gré délicate, souple, ingénument joyeuse; elle descendra de la fulgurante vision dans l’amusette enfantine, se délectera d’Hervé ou d’Offenbach, se complaira aux dessins de Grévin, de Léonce Petit, aux bonshommes de la Lanterne de Boquillon, aux images d’Epinal.
Quelle merveilleuse rencontre, si Verlaine réclame de la gaîté, chose qui lui est par-dessus
tout nécessaire ! Ce grand enfant la provoque et l’allume, la veut conquérante et à panache ; Rimbaud, qu’elle a rappelé de ses paradis farouches, la subit plutôt d’abord, quand sa bonté l’y fait consentir, mais bientôt, se piquant au jeu, il devient formidable, improvise des scènes de surnaturelle, inénarrable cocasserie. Entre les deux puissants esprits c’est un assaut de verve frénétique, d’ironie étincelante, un chassé-croisé déconcertant du double élément de joie nommé par Baudelaire : comique significatif et comique absolu. Et cela dure des heures ; à l’instar des scènes d’ivresse philosophique et sentimentale de certaines réunions saint-simoniennes, cela ne peut pas finir ; cela se poursuit dans d’autres cafés, dans les rues, quand on a fermé partout; puis, comme ils ne veulent pas du sommeil, jusque chez Rimbaud, rue Campagne-première : « nuits d’Hercule », nuits de fantaisie délirante, nuits d’éblouissements que notre poète a chantées dans un sonnet célèbre (1), et d’ailleurs mal compris des commentateurs.
Verlaine, désormais, n’est plus sur terre. Il refuse de penser qu’il a une femme, un enfant, un foyer. Gagner sa vie, chercher une place?... Non, zut !... Il mangera son capital avec le revenu... — Mais après!... — Après?... rezutl...
1) Le Poète et la Muse. Jadis et Naguère.
En ces conditions, quand il rentre chez lui, c’est l’enfer. Les indignations s’aggravent de ce qu’il abandonne son intérieur pour la compagnie d’une espèce de sauvage. Dans les disputes conjugales qui sont de chaque jour etdont s’accroît la fureur, il répond aux reproches en exaltant avec rage les mérites du <r monstre », et l’épouse, qui pardonnerait les injures, même les sévices de celui qu'elle aime encore, se sent blessée de façon trop cruelle par le soupçon d’une préférence d’esprit en faveur de l’odieux étranger : de toutes les trahisons la pire, la plus insupportable, celle qui outrage à la fois son amour et sa dignité de femme.
Cette erreur exaspère Verlaine :
Vous n’avez rien compris à ma simplicité,
Rien, ô ma pauvre enfant ! (1)
mais ce ne sont pas ses puériles bravades, naturellement, qui la dissipent. Rimbaud apprend ce que l’on dit à Montmartre; il a son sourire habituel de résignation amère ; de suite il prend le parti qui convient : s’éloigner de Paris où il est une cause de mal, revenir à Charleville, redescendre au tombeau.
Lui parti, Verlaine a moins d’occasions de s’intoxiquer dans les cafés; son caractère, pour un
(1) Romances sans paroles.
temps, redevient plus calme. Quelqu’un, aussi, dans ce ménage en discorde, est le bon ange qui parle de patience, de concessions mutuelles, d’indulgence et de pardon. C’est Mme Mauté de Fleurville. Notre malheureux poète, qui n’oublia aucun acte de bonté, aucun service rendu, devait consacrer, 23 ans plus tard, quand tout était bien fini, bien irrémédiable à jamais, de beaux vers attendris au souvenir de l’excellente femme :
Vous fûtes douce et bonne en nos tristes tempêtes, L’esprit et la raison parmi nos fureurs bêtes,
Et si l’on vous eût crue au temps qu’il le fallait,
On se fût épargné tant de chagrin plus laid Encor que douloureux...
. . . Dormez, ô vous, sous votre pierre grise.
Qui fîtes le devoir et ne cédâtes pas.
Dormez par ce novembre où ne peuvent mes pas Malades vous aller porter quelque couronne :
Mais voici ma pensée, ô vous douce, ô vous bonne ! (1)
Et jusqu’à ses derniers jours, il demeura fidèle à cette chère mémoire. Je me souviens d’avoir abusé parfois de ce qu’il était dans une humeur « à la bosse », pour plaisanter le gendre plus que « saturnien », et vraiment anormal, auteur d’un poème en l’honneur de sa belle-mère : il devenait alors très sérieux et se fâchait presque, jurant, sa*
(1) Varia (1®P novembre 1894),
crant, maudissant tout le féminin à l’exception de cette vieille dame : « la seule femme avec qui je ne me sois pas disputé, tonnerre de Dieu !... »
Mais reprenons cette époque fatale d’après la Commune. Ce que ne peuvent l’amabilité et le bon sens de Mmo Mauté, c’est dissiper en Verlaine d’affolantes incertitudes, c’est lui rendre la situation perdue, le gagne-pain, l’occupation régulière qui le placeraient de nouveau dans le machinal entraînement de la vie raisonnable. Et l’ennui le reprend, et dans sa fougue d’enfant nerveux, volontaire, il regrette la présence de Rimbaud qu’il appelle à grands cris.
Celui-ci en est alors au to be or not to be de Hamlet, l’effroyable crise qu’il va raconter dans Une saison en enfer. Pourquoi ne pas le dire? Il a eu des illusions comme un homme quelconque. Admirable artiste, mais ne voyant dans l’art qu’un moyen d’imposer aux foules l’idée de révolution pour la fraternité et l’amour, il était venu à Paris l’esprit et le cœur formés par les penseurs du xvme siècle, surtout par cé Jean-Jacques qu’il aimait d’une tendresse filiale, et triste : comme déjà meurtrie du pressentiment que sa vie serait aussi malheureuse pour des causes pareilles. S’il a voulu connaître des « gens de lettres », c’est qu’il les considérait comme les plus altruistes des intfelligents. Or, du premier regard, il a vu sa mé-
prise. L’art est un dieu dont on se dit prêtre afin d’en tirer sa pâture. — L’Art n’est pas pour « l’humanité », lui a-t-on répondu, c’est pour des dilettantes, pour des privilégiés élégants, pour ceux qui nous entretiennent. — Et chez la plupart des esthètes, l’insinuation que leur talent pourrait être mis au service du bonheur universel a provoqué, à l’instant même, des ricanements, des haussements d’épaules, comme devant une ridicule, assommante, insupportable niaiserie.
Déçu, irrité, il n’a plus trouvé dans la littérature que des vertiges d’écœurante soûlerie intellectuelle dont il devait à tout prix sortir. Mais a-t-il été formé pour autre chose? Quoi en dehors?... Se forger une âme nouvelle, s’écorcher vif? Il a commencé l’opération atroce. Que sera-t-il ensuite? 11 ne sait. « Rouler aux blessures, par l’air lassant et la mer ; aux supplices, par le silence des eaux et de l’air meurtriers, aux tortures qui rient, dans leur silence... » (i).
Cependant, « l’horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l’heure de la pure douleur » (2). Ce répit offert, il l’accepte et il revient... « Danse, danse, danse... » (3). Les fêtes de débauche spirituelle ont recommencé qui étourdissent Verlaine,
(1) Illuminations.
(2) Une saison en enfer.
(3) Une saison en enfer.
au scandale croissant d’un monde babillard et bafouillant sous le coup de trique de soixante-dix. Le mot d’ordre est alors la « régénération de la France». Vous l’entendez partout, depuis le collège où de graves idiots, appartenant pourtant à la catégorie des responsables, en accablent les pauvres potaches bien innocents des inepties qui ont amené le désastre, jusqu’au café « littéraire » où de jolis farceurs gesticulent, braillent — sortant parfois du lupanar — sur les « turpitudes de l’Empire » et la nécessité de « relever l’esprit national ».
On devine l’effet que produisent, en de tels milieux, les sarcasmes de Rimbaud associés à la froide mystification de Cabaner, pour le délice de Verlaine qui renchérit de son côté, ravi de voir s’allonger les mines et jaunir l’hypocrisie. Les charges de Rimbaud, frais émoulu de l’éducation gréco-latine, s’inspirent trop souvent de Martial ou d’Aristophane ; les horreurs qu’il débite et s’attribue (1) en vue d’effarer ce public fils de Tartuffe, trouvent certains auditeurs qui ont une vengeance toute prête : c’est d’y croire.
Une légende formidable se forme autour des deux poètes. Des scènes inexpiables ont eu lieu dans le ménage de Verlaine ; puis, ailleurs, un simple incident qui lui fait perdre la tête. Même
(1) Telle l’histoire, impubliable, du lait de Cabaner.
en juillet 1872, plus d’un an après cette répression de la Commune qui aurait dû suffire aux plus enragés réactionnaires, des journalistes manifestaient leur surprise de voir passer, vivants et libres, sur le boulevard M. Untel et M. Untel, dont la place devait être, en bonne justice, à Cayenne pour le moins. Le nom de Verlaine a été écrit dans un de ces articles... — Allons! ça y est!... On va le déporter, maintenant !... Du reste, chez lui, cette vie affreuse !... Eh bien ! soit !... il enverra tout au diable : famille, préoccupations d’avenir... et Paris par-dessus le marché!
Comme de pur instinct d’abord, il va vers l’endroit où il s’est réfugié toujours, le bon pays d’Artois aimé pour les petits bonheurs qu’a connus son enfance, puis sa jeunesse. 11 emmène avec lui Rimbaud à qui peu importe : — Ici ou là !...
Rien de rien ne m’illusionne,
C’est rire aux parents qu’au soleil ;
Mais moi je ne veux rire à rien,
Et libre soit cette infortune (1).
(1) Vers appartenant à la période de crise ( Illuminations — Patience). L’auteur du Bateau ivre chantait encore par reste d’habitude, et en rythmes vagues où apparaît manifestement l’intention de railler dans lui-même un ancien poète. Aux sectateurs de ce genre libre qu’il a presque légitimé — • sans le vouloir — par de petits chefs-d’œuvre, je puis fournir l’information que Rimbaud raffolait des Gendarmes d’Odry, et que ce dernier demeurait à ses yeux le très amusant, le véritable inventeur du système.
Il rit pourtant à quelque chose, une fois attablé dans la salle du buffet d’Arras, il rit aux « bonnes têtes » des provinciaux qui prennent du bouillon ou mangent des galantines, gens de maturité par trop positiviste pour son humeur, « vieillards si respectables qu’ils demandent à être bouillis », contre lesquels s’impose, en tout cas, l’opportunité d’une « forte blague ». Et se faisant donner la réplique par Verlaine, qui ne demande pas mieux, il parle gravement, intercalant çà et là quelques mots d’argot, d’un assassinat ayant pour objet, bien entendu, le vol, dont tous deux seraient les complices. Or ces plaisanteries baudelairiennes, dangereuses, ils l’ont éprouvé, parmi des Parisiens, le deviennent plus encore chez les septentrionaux dont la logique simple prend les choses froidement, nettement, comme on les dit. Nos fumistes s'en aperçoivent à l’instant même. Avant d’avoir terminé leur charmant entretien, ils sont appréhendés par des gendarmes et conduits devant le procureur de la République. Rimbaud, qui intérieurement pouffe, réussit l’incroyable tour de force de pleurer à chaudes larmes : il attendrit les agents; le magistrat, ému, trouve ce jeune homme « convenable et respectueux de la justice» (1). Verlaine produit des références auprès
(1) Voir, dans Mes prisons de Verlaine, Une.., manquée.
de la bourgeoisie, locale et proteste, assez haut d’ailleurs, contre « l’arrestation arbitraire !... » Si bien qu’ayant été admonestés, comme de raison, sur l’incongruité de leurs propos « dans un endroit public », ils sont expulsés de la ville d’où ils repartent pour Paris, non sans avoir pris le café, la goutte, échangé des poignées de mains fraternelles avec les bons gendarmes, qui ont ordre d’accompagner et surveiller étroitement ces individus bizarres tant qu’ils n’auront pas débarrassé de leur présence l’honnête territoire d’Arras.
Dès le soir de leur arrivée, Rimbaud et Verlaine, commentant les événements du jour ainsi que les ennuis précédents, tombent d’accord pour déclarer que la France est décidément un pays inhabitable, et prenant par une autre gare que celle du Nord où l’on aurait donné leur signalement peut-être, ils roulent, furtifs mais joyeux, vers la Belgique.
Dans l’ombre noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond Pleure, on veut croire. (1)
(1) Romances sans paroles.
Quelque temps, c’est « la vie inimitable ». Ivresse de plein air, de nouveauté, d’inconnu, « conquestes du roy » (1). Insouciance et oubli de tout. Hier, demain : chaînes à briser, avait dit Stirner; plus d’un jour, en effet, Verlaine peut croire qu’il vit la philosophie de cet Allemand chimérique...
(1) Romances sans parole*.