‹ VerlaineChapitre 5 sur 12 · ERRABUNDI » — ROMANCES SANS PAROLES — LE DRAME DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

ERRABUNDI » — ROMANCES SANS PAROLES — LE DRAME DE BRUXELLES

Il a emporté de l’argent, ce qui lui reste d’une petite fortune personnelle et que sans compter il dépense, tantôt en gloutonneries de condamné à mort :

Entre autres blâmables excès,

Je crois que nous bûmes de tout... (1)

tantôt en gamineries d’école buissonnière : balançoire, chevaux de bois. D’ailleurs, il se ferait scrupule de ne pas noter avec une curieuse attention — suivant les conseils de Rimbaud qui recommande de voir, d’écouter, de comprendre si l’on peut, tout ce qui en nous, autour de nous, parle, bourdonne, chante, remue — les sensations que procure à l’organisme, en ces joyeux enfantillages, l’énervement d’un estomac surmené :

(t) Parallèlement.

C’est ravissant comme ça vous soûle D’aller ainsi dans ce cirque bête !

Bien dans le ventre et mal dans la tête,

Du mal en masse et du bien en foule (1)...

Et qui avait étudié plus minutieusement, qui avait rythmé avec un art plus parfait les étourdissements subis en « escarpolette » par l’homme ayant dîné... trop bien?

Et mon âme et mon cœur en délires Ne sont plus qu’une espèce d’œil double Où tremblotte à travers un jour trouble L’ariette, hélas ! de toutes lyres !

O mourir de cette mort seulette ! (2).

Des langueurs suivent, de vagues remords — hier domine et opprime, en dépit de Stirner ; — ces remords sont physiologiques avant tout, c’est évident, et aussi, déjà, moraux plus ou moins, avec du scepticisme ironique d’abord :

Des messieurs bien mis.

Sans nul doute amis Des Royers-Collards,

Vont vers le château.

J’estimerais beau D’être ces vieillards... (3).

(1) Romances sans paroles.

(2) Id.

(3) id.

puis serrant le cœur puor de bon, dès que le soleil retire ses chants et ses caresses :

C’est bien la pire peine De ne savoir pourquoi,

Sans amour et sans haine,

Mon cœur a tant de peine ! (1).

Bien bizarre, en effet! Quelle raison de souffrir? Est-ce que l’ataraxie suprême ne règne pas à présent dans son âme? Est-ce qu’il n’a pas volontairement rejeté le désir, l’amour, oublié pour à jamais l’idolâtrie de naguère?

Est-ce que le regret, la rancune, le soupçon peuvent, si légèrement que ce soit, l’effleurer encore?.. Tout à coup, le voici par terre, vaincu, criant en lourds sanglots sa défaite, et la bouche à même cette source froide, ruisselante, des douleurs où il boit à longs traits :

O triste, triste était mon âme,

A cause, à cause d’une femme ! (2)..

Rimbaud est là, qui regarde ce désespoir, le juge naturel, mais secondaire, trop prévu, trop

(lj Romances sans paroles.

(2) Elle avait pourtant fait une tentative de réconciliation. A Bruxelles, Verlaine reçut la visite de sa femme et de sa bellemère. L’initiative était louable, la conversation ne fut pas aussi entièrement cordiale que l'exigeait la susceptibilité d’un homme exaspéré par la conscience de ses torts... et il resta en Belgique.

logique pour n'être point banal, agaçant aussi, quelque peu, parses manifestations désordonnées, lesquelles sont un surcroît d’irritation pour l’étrange angoisse où lui-même se trouve :

« Pitoyable frère ! Que d’atroces veillées je lui dus !... » (1).

Bientôt, c’est comme sur le petit navire. « Au bout de cinq à six semaines, » c’est-à-dire vers la fin du mois d’août (2), les ressources pécuniaires menacent de venir totalement « à manquer ».

Verlaine se redresse : « Nous gagnerons notre vie » ! — Parbleu ! — dit Rimbaud, et il accepte de passer en Angleterre.

La perspective de choses nouvelles calme et enchante Verlaine. On part. Sa curiosité se dorlote au déroulement d’autres images :

Les wagons filent en silence Parmi ces sites apaisés.

Dormez, les vaches ! Reposez,

Doux taureaux de la plaine immense... (3).

Ils retrouvent à Londres le charmant artiste Félix Régamey (t), puis quelques réfugiés de

(1) Illuminations.

| (3) Romances sans paroles .

j (4) Des visites qu'ils firent en son atelier de Longham Street Régamey profita pour « croquer » le Rimbaud publié dans son album Verlaine dessinateur. Le visionnaire des Illuminations

la Commune : Vermersch, Matussévitch, Andrieu.

Très sérieusement nos deux aventuriers cherchent du travail : correspondance commerciale, traductions, leçons de français. Ce dernier moyen serait évidemmentle plus sûr... Andrieu en vit très bien, il a des clients qui paient cher; mais deuxi conditions sont ^indispensables : d’abord parler et comprendre un peu l’anglais, ensuite pouvoir attendre. Ce qu’ils trouvent surtout, ce sont des leçons mutuelles, gratuites par conséquent. Et l’escarcelle de Verlaine est bien plate. 11 lui faut maintenant avoir recours à sa mère : celle-ci, malgré tout son dévouement, ne peut envoyer de subsides que quand elle a touché ses modestes rentes. Vers la fin de l’année, ils sont trop de deux pour la si petite^ bourse ; Rimbaud regagne la France.

Mais, des maux tombant sur Verlaine, l’isolement sera le plus lourd. Que va faire, sans l’ami, l’être aimant, si enragé du besoin de confidences?

est coiffé d’au chapeau que nous devons considérer comme historique, car c’est le seul « haut-de-forme » qu’il ail jamais porté. Ce^couvre-chef, reproduit avec une exactitude miraculeuse, avait été payé dix shillings par Rimbaud qui en était très fier, le conserva plus d’un an, le porta, orgueilleusement, à Charleville, l’aimait, puis-je dire, comme un vénérable compagnon dont il lissait la soie, bien attentivement, de sou coude, en des attitudes de piété naïve et touchante.

Que va devenir l’enfant gâté en ce milieu raisonnable et dur ? Tout y est tellement différent des vues et des accoutumances parisiennes ! Ces maisons noires, ces gens qui se couchent de bonne heure! Et ce régime! Viandes cuites autour, légumes à l’eau, pâtisseries sèches, bière amère, thé qui énerve, qui dévore, vins sucrés — fort coû- Jteux — whisky ; mille facilités pour se griser, pas une pour « se régaler gentiment, comme chez nous ».

11 était arrivé dans la belle saison ;

L’Angleterre, mère des arbres (1),

lui offrit ensuite, sous un ciel de perle grise, la splendeur de ses pourpres automnales ; mais voici l’hiver, le « peasoup fog », l’âcre odeur de cendre mouillée... et les courses pour chercher à vivre, en cette boue gluante, sous les pluies lourdes mêlées de suie !

Non, vraiment, c’est trop un martyre sans espérance !

Non, vraiment, cela finit trop mal, vraiment c’est triste :

O le feu du ciel sur cette ville de la Cible! (2)

Parmi ces détirements lamentables d’écœurements et de désespoir revient encore, comme il reviendra sans cesse, le souvenir de l’ancien bon-

(1) PnralULmont,.

(2) Inséré dans le

heur. La « muse » de la Bonne chansonlxù. réapparaît tout en larmes, et que tremblante sous Yinterdit qui l’accable, que frémissante, peureuse d’avoir tant souffert et d’être à présent maudite î

Pourtant j’aime Kale

Et ses yeux jolis 1...

Ah ! c’est trop tard ! N’y plus penser, étourdir les regrets, boire, noyer, tuer la mémoire !... Hélas! non...

Dansons la gigue 1 J’aimais surtout ses jolis yeux Plus clairs que l’étoile des deux,

J’aimais ses yeux malicieux... (1)

Puis il s’effondre ; le cœur, les membres, l’estomac « rien ne va plus » ; c’est la débâcle du corps après celle de l’âme. Ses bronches, qui furent toujours très irritables, s’enflamment. Une toux affreuse le secoue et le brise ; il est phtisique, il va mourir, il écrit à Rimbaud, à. Emile Blémont, à moi des lettres d’adieu.

Ces tristes nouvelles troublent profondément Rimbaud, impitoyable pour lui-même, très sensible aux douleurs d’autrui — malgré parfois des apparences contraires — et solide ami. Ensuite il raisonne, trouve la cause du mal, le remède

(1) Romances sans paroles.

probable : « Verlaine est l’enfant laissé dans une chambre sans lumière, qui a peur et sanglote. Si je pouvais le rejoindre, la causerie, les longues promenades guériraient vite le corps, parce qu’elles ranimeraient l’esprit... Or je n’ai pas le sou !... » Il écrit à Mme Verlaine. La bonne vieille maman, aussitôt, envoie la somme suffisante (1); elle-même, bravant les difficultés d’un voyage outre-mer, chez un peuple dont elle ne sait pas la langue, se dispose à partir. Le poète, soigné par son ami qui s’appliqua surtout à le distraire, se rétablit peu à peu. Sa mère le trouve presque guéri. Elle prend auprès de lui la place de Rimbaud.

Le mieux pour le convalescent ce serait l’air tout à fait pur. Une sœur de son père habite un village de Belgique, Jehonville, près de Bouillon, à trois lieues de Sedan. Elle lui offre une hospitalité qu’avec empressement il accepte. — La forêt des Ardennes !... Jehonville, Paliseul, endroitsdélicieux, connus autrefois, il se rappelle, quand son père l’y amena tout petit ; etBertrix, le berceau de sa famille, et le château de Godefroi demeuré presque entier sur son roc, avec ses tours, ses caveaux ténébreux qu’il contempla, enfant effrayé et ravi ; mais, avant tout, les truites savoureuses qu’on lui fit manger là-bas !...

(1) Cinquante francs, qu’elle m’adressa pour remettre à Rimbaud.

C’est donc très volontiers qu’il abandonne

... le brouillard jaune et sale des Sohos,

d’un pied leste et joyeux qu’il franchit la passerelle conduisant à bord de « La comtesse de Flandre », élégant steamer peint de jolies, tendres couleurs, quittant Douvres pour Ostende par un matin radieuxd’avril 1873:

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse.

Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,

Si bien que nous suivions son pas plus calme encor

Que le déroulement des vagues, ô délice ! (1)

Le séjour parmi les chênes, les bouleaux, les roches moussues, en un pays presque sauvage qui ressemble à quelque vallon — pourtant moins sévère — des Pyrénées, où la Semoys, torrent pacifique, aux murmures d’oiseau, fait courir sur les herbes, sur les gros cailloux, entre des rives d’émeraude, ses profondes eaux cristallines, cette fraîcheur, ce repos, la nourriture plantureuse et saine — surtout plus conforme à ses goûts, à ses habitudes que celle d’Angleterre — lui ont rendu' la vigueur, non le calme ; son cœur est trop agité! encore, la solitude complète n’est, pas supportable.1 Afin de fuir l’importunité des voix intérieures, trop1

(1) Romances sans paroles,

hardies dans le silence des bois, un peu de ville est nécessaire: de temps en temps, il va jusqu’à Bouillon, dîne à l’auberge, lit des journaux ; Rimbaud et moi y venions de Charleville, nous lui apportions des livres, quelques bonnes heures de conversation et de gaîté.

C’est pendant son séjour à Jehonville qu’il groupa, en vue d’un volume (1), les poésies récemment vécues. La question du titre lui causait quelque embarras, l’ensemble de l’œuvre étant plutôt disparate, ou, si l’on veut, disloqué, autant que son existence même depuis bientôt un an. Si, en effet, l’on met de côté cette fantaisie — nous dirions aujourd’hui: cinématographique — :

C'est le chien de Jean de Nivelle,

Qui mord, sous l’œil même du guet,

Le chat de la mère Michel...

Et puis la pièce — intentionnellement — musicale :

C’est l’extase langoureuse,

C’est la fatigue amoureuse,

C’est tous les frissons des bois...

s deux poèmes écrits avant « le filer exil, le

(1) Il eut 1 intention d’abord de le faire imprimer à Charleville, et il en aurait chargé Léon Deverrière, un ami de Rimbaud, qui dirigeait le Nord-Est, journal républicain des Ardennes. Ce projet n’eut pas de suite; la plaquette fut éditée à Sens, l’année suivante, par les soins d’Edmond Lepelletier

triste exil », tout le reste est passionnément personnel et clairement signiûcatif dans le personnalisme, ainsi que sera désormais et jusqu’à la fin Verlaine décidément échappé, en un galop plein de ruades, pour une direction tout opposée à celle que voulait imposer le Parnasse. Le poète continue de raconter sa propre histoire commencée dans Les poèmes saturniens, reprise' dans La bonne chanson. Les impressions cueillies au cours du premier voyage, il projeta d’en faire une série à part, sous le titre : a De Charleroi à Londres », et qui serait publiée par son fidèle camarade Emile Blémont. Quant aux pièces douloureuses, il voulait y ajouter quelque invectives et il en aurait fait « La mauvaise chanson », pour opposer àl’autre, àla « bonne», un « pendant» sinistre et vengeur — s’il n’en eût été détourné par Rimbaud qui trouvait cela par trop puéril.

Et comment ce dernier avait-il, en somme, caractérisé ses effroyables hallucinations, au cas où, par extraordinaire, il se trouverait un public pour lire les notes qui les décrivent? « Images en cou leur (1), disait-il, voilà, c’est bien simple: on n’a pas besoin de comprendre j’aime autant, pour ma part, que l’en ne comprenne pas, car ce n’était nullement drôle ; mais si l’on tient beaucoup,

(l) Traduction du mot anglais « illuminations #,

à regarder là-dedans, la chose est assez bariolée pour qu’elle s’amuse. »

Eh bien ! Verlaine fera de même. Ses escapades, ses fautes, ses joies, ses douleurs ne regardent personne. Léchant est-il de triomphe ou de deuil? Peu importe. Que le lecteur n’y cherche pas un sens, n’y découvre pas un drame. Celajneveut rien dire.' C’est de lamusique, des romances :

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant Rôde, discret, épeuré quasiment,

Par le boudoir longtemps parfumé d’Elle (1).

et si de vagues paroles sont écrites sous les notes, les sentiments qu’elles formulent n’offrent aucun intérêt...

Cependant, il s’ennuie. Les environs de Jehonville, parcourus et reparcourus dix fois, n’ont plus de charmes. La voiture de Sedan n’amène à Bouillon que pour des visites trop rares les deux amis de Charleville. Du reste, il ne peut rester ainsi « en l’air » !... Comme il croit toujours que la France lui est fermée, il réorganisera sa vie ailleurs. Pas tout seul, par exemple! Oh! non!... Seul?... A cette pensée l’angoisse le tord, l’écartelle. Quant à Rimbaud, son état est bien pire.

(!) Romanças sans paroles.

Meurtri d'avoir « étreint des nuées », il n’a plus que le désir du néant, espère à peine il ne sait quoi d’inattendu qui produirait peut-être une dernière révolution mentale, indiquerait une voie insoupçonnée, rendrait possible de ne pas mourir... Un dimanche de mai (1) qu’ils se trouvent réunis, les deux poètes prennent brusquement la résolution de retourner à Londres.

Cette fois, ils finissent par entendre et parler couramment la langue anglaise. Verlaine se familiarise avec la cuisine. Malheureusement, il ne peut trouver la paix. Dès que sa pensée touche par hasard à quelque souvenir des deux années précédentes, elle s’allume en brutal incendie. Enervé par une vie étrange, par des excès de boisson, par ces passages répétés de la gaîté folle à des tristesses noires, par ce sentiment, revenant chaque jour, d’une insécurité que ne peut souffrir un homme trop longtemps accoutumé au confortable des familles bourgeoises, enfin par un amour qui persiste et s’accroît de regrets, son caractère est devenu d’une excitabilité morbide. En Rimbaud sévit une crise d’âme atroce, qui diminue la force morale, rend l’humeur taquine et fantasque. Mutuellementilss’exaspèrent. L’absurdité héroïque de leur situation commune produit en eux une

exaltation délirante où les grincements de dents se mêlent aux éclats de rire. Des querelles ont lieu, parfois des rixes. Nos enragés ne se sontils pas avisés d’acheter des couteaux aigus dont ils s’arment pour des duels à la manière de l’étudiant allemand ! Ce n’est pas bien grave : on enveloppe de serviettes les lames tranchantes saisies à pleine main, les pointes seules dépassent, on vise au visage ou à la gorge; mais leur égale inaptitude à la cruauté les empêche de vouloir frapper « à fond » ; les coups tailladent la manche du bras qui pare, et si un peu de sang coule, vite ils courent se raccommoder devant des pints of bilter ale ou des gills of brandy. Un matin, Verlaine, revenant de « faire le marché se présente porteur d’un poisson qu’il tient et regarde avec un air de maladresse piteuse. L’objet, sans doute, à cause des chaleurs de juillet, ne sentait pas très bon ; il s'ensuit que Rimbaud ricane et qualifie de mots peu flatteurs l’improvisée « bobonne 9. Cela tombe mal, car Verlaine, qui vient de subir déjà dans la rue les « sneers » de « naughty boys » et d* « impertinent maids », est en train justement, de penser que la gêne est une chose affreuse, qu’il en a assez, assez, assez!... Furieux, il jette au nez du railleur son emplette, quitte la maison, et le premier bateau trouvé sur la Tamise, en partance pour la Belgique, il s’y embarque. La cloche du

départ a sonne, les aubes ont battu le flot couleur de plomb... il se met à songer que, décidément, ce qu’il vient de faire là n’est pas bien, son compagnon restant à Londres sans un penny. .. D’Ostende il lui télégraphie son adresse à Bruxelles, donne rendez-vous, envoie de l’argent.

Cependant, Mæ0 Verlaine, aussitôt son retour d’Angleterre, avait mis dans sa tête que lesfrasques du « galopin » n’étaient pas irréparables. — Folies de jeunesse, bourrasques... et puis ?... Mon Dieu 1 Après la pluie le beau temps ! — concluait l’excellente femme. Donc elle s’est mise en campagne, a trouvé des amis influents qui peuvent rassurer l’ancien « communard », même lui procurer un emploi lucratif, a obtenu le concours de MmeMauté de Fleurville, apaisé l’épouse irritée.

D’abord, tout marche à merveille. Il a cédé, il va revenir. Rimbaud, qui avait rejoint son ami, lui déclare qu’il désirait depuis longtemps, pour son propre compte, cette solution, la jugeait seule bonne, juste et intelligente, que lui, d’ailleurs, est maintenant un autre individu, qu’il doit disparaître... pour quelle existence nouvelle ?... c’est son affaire.

Mais sur la pliante, rebondissante sensibilité du poète, coup sur coup, ces scènes ont frappé trop fort, trop vite. Les cris, les paroles précipitées delà

mère !... Et les significations tranchantes de Rimbaud par là-dessus!... Allons! c’est dit... Mais il a besoin de se remettre un peu, vraiment. Ils sortent, ils prennent « un verre », deux verres. Dans la gorge serrée par l’émotion, dans l’estomac crispé l’alcool jette brusquement ses feux.

Tout ce qu’elle rencontre l’ivresse le grandit: joie ou douleur. Verlaine éprouve à présent de la honte.

— Quoi ! cette amitié superbe pour laquelle fut bravé le monde, pour laquelle furent jetés par dessus bord le présent et l’avenir, il en accepterait le désistement volontaire, lui homme, à cause de deux femmes !... Oh !... lâcheté !... Pourtant !... — Certes, il souffre... Alors il boit encore.

— Tu ne partiras pas. C’est moi qui repartirai, avec toi, pour Londres!

— C’est absurde.

— C’est beau !

Voyant venir l’instant critique, Rimbaud déploie la puissance souveraine de son verbe, fait donner toute la force irrésistible de son incomparable raison. Verlaine s’est calmé pour une minute. Us reviennent à (l’hôtel. Escalier monté, jeu hâtif des poumons, battements de cœur. La crise de nouveau éclate. 11 s’emporte, pleure, supplie... Rimbaud reste impassible et dur. Alors, démence. Il a contre lui tout et tous, la nécessité, la mère, la femme,

l’ami. A cette violence qui lui est faite il voit, dans un éblouissement de fureur, possible d’opposer des violences plus violentes, et que si la raison bafoue ses prières, quelque chose est plus rationnel que la raison, c’est la déraison I Que rien ne soit plus, que tout s’écroule et s’efface, qu’une immensité d’horreur engloutisse à la fois ses admirations, ses remords, ses tendresses ; à la grandeur du culte qu’il eut pour Rimbaud que se proportionne, au prix d’une éternelle flétrissure, l’abomination du plus épouvantable sacrilège! 11 saisit une arme, il tire sur le dieu

LA PRISON. — SYMBOLISTE « POUR UNE FOIS. » — - DES MAGISTRATS BIEN SÉRIEUX.

Rimbaud a haussé les épaules, simplement. Il prend une serviette, en entoure son poignet où est entrée la petite balle, tend l’autre main pour l’adieu définitif. A la vue des taches rouges dans les plis du linge, l’égaré, tout en larmes, s’élance bras ouverts... — Oh! pardon... je t’ai fait mal!...

Ce n’est rien...

— Prends mon pistolet... Tue-moi!...

Rimbaud trouve la force de rire...

Dégrisé, un instant, par ce terrible ictus moral, Verlaine s’est résigné au départ de l’ami. Ils sortent, il l’accompagnera jusqu’à la gare prochaine. Mais, en route, il boit encore. Une seconde fois, la folie affreuse lui plonge en plein cerveau ses doigts de fer : — Je ne peux pas, décidément !... Non !... Je ne few.2; pas !...

Ils sont sur un boulevard, au grand soleil, à

quelques pas de plusieurs agents. Des passants se retournent et s’arrêtent au bruit de la querelle. Tout à coup, le poète a sorti de sa poche, en un geste de menace, le fatal revolver. Les agents accourent, saisissent, conduisent devant un commissaire de police ces deux hommes dont l’un, tout à son exaltation, se proclame meurtrier, et l’autre, qui ne manifeste qu’un ennui hautain, ne peut cependant nier son bras sanglant brisé par un coup de feu.

On garde le premier en prison, cela va de soi; le second est admis à l’hôpital.

En somme, l’affaire était insignifiante. Supposons-la venue, en temps ordinaire, devant un tribunal parisien, jugée par nos magistrats, libéraux qu’ils sont et sceptiques, et pressés de passer à d’autres « balivernes » : — Allons!... ni plaignant ni « partie civile»... on ne réclame aucun « franc » de dommages-intérêts... scandale sur la voie publique : un mois, confiscation de l’arme... huissier, appelez une autre affaire !... — Mais n’oublions pas que ce petit drame a lieu presque au lendemain de la guerre et de la Commune (1), dans un moment où chacun, en France et tout autour de la France, ne parle que de ces grandes calamités qui sont des invitations impérieuses au redressement des es-

(1) juillet 1873.

pritset des mœurs. A Bruxelles, comme chez nous, , il ne manque pas de braves gens pour expliquer les malheurs de la nation française parles abominations qu’elle a commises ou laissé commettre. M. Victor Hugo lui-même n’a-t-il pas récemment abusé de l’hospitalité belge — et la population in- ; dignée le lui a fait sentir, — n’a-t-il pas outragé la morale en offrant son logis de la Place des Barricades aux complices d’une insurrection criminelle ? La Belgique est obligée de se garantir contre ces « étrangers » suspects, gênants, dangereux! D’autre part, les renseignements demandés à Paris sur l’auteur de l’attentat le présentent sous un jour peu favorable : — homme en fuite... occupait un emploi administratif qu’il n’a su conserver. .. rôle mal défini au cours des derniers événements politiques... existence dissipée, bizarre... ménage quitté sans motif... — Quant à la « victime », son attitude est bien agaçante. A l’hôpital Saint-Jean, interrogé, entre deux accès de tétanos, par un juge d’instruction qu’inspiraient des sentiments de curiosité fort naturelle, ce jeune homme, dont le costume et l’aspect physique, plutôt populaires, contrastent singulièrement avec un langage d’aristocratique élégance, n’a répondu aux questions les plus simples que par des impertinences dédaigneuses : qu’il ne porte pas plainte, que poursuite et interrogatoire sont également futiles et enfan-

tins, sinon abusifs, que la blessure en question, dont il souffre cruellement, en effet, c’est son affaire, ne regarde que lui-même... et les médecins... et qu’on le laisse tranquille !...

Des gens pareils, c’est irritant. On en tient un, il paiera pour deux (1).

Si Verlaine aimait parfois a être l’enfant docile, soumis aux reproches, voire aux pénitences, il a de quoi satisfaire amplement ces goûts anormaux, car le voilà « petit garçon » dans la plus rude acception du terme. De poigne en poigne, de «cabriolet» en «panier à salade », il est mené, manié, poussé, bousculé, de 1’ « Amigo », violon pour ivrognes, aux cellules des Petits Carmes , prison vraie pour criminels. Ce n’est plus seulement la pénurie avertisseuse ou le mal d’estomac punisseur, à présent, c’est la loi lourde qui malaxe impitoyablement l’âme éperdue. C’est le bénédicité de l’impérieux gardien qui tonne, alors que les délicatesses du gourmand se pâment devant les pâtées répugnantes, c’est la compagnie de bandits immondes auxquels sa captivité l’assimile, et dont il faut suivre les pas, imiter les gestes, c’est le pelage des pommes de terre avec eux, sur ordre,

(1) Du reste, le juge est revenu à la charge et un greffier a pu dresser, tant bien que mal, de l'interrogatoire de Rimbaud un procès-verbal au moins présentable et qui va figurer au procès (document publié dans l’ouvrage d’Edmond Lepelletier).

c’est le « torrent d’humiliations » , puis l’immobilité sépulcrale entre quatre murs qui l’enserrent, devant une fenêtre à barreaux qui laisse voir — torture ! — « se balancer la cime aux feuilles voluptueusement frémissantes de quelque haut peuplier d’un square... » introduit du dehors « des rumeurs lointaines, adoucies de fête... » (1).

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur là Vient de la ville !

Comme le malheureux perdu au milieu d’un désert de neige sent l’engourdissement progressif, douceur mortelle, prendre son cœur brisé de fatigue et d’angoisse, il veut croire que sa pensée va mourir, anéantie, figée dans la stupeur :

Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie... (2)

Mais le gamin, en lui toujours vivace, réagit. Dès enfermé dans l’étroite cellule, tous les Monte- Ghristos, les Silvio-Pellicos, les Pellissons de l’enfance écolière lui reviennent en mémoire. De bon cœur il joue son rôle de captif, correspond avec

(1) Mes prisons.

(2) Inséré dans Sagesse.

les voisins en frappant contre le mur, dérobe au geôlier quelques gouttes d’encre, dissimule, sous le carrelage, ce trésor, puis, à l’aide d’un morceau de bois, sur du papier ayant servi à envelopper de la nourriture, il décrit d’abord ses premières impressions de détenu :

La cour se fleurit de souci.

Comme le front De tous ceux-ci Qui vont en rond(l)

Dame souris trotte.

Noire dans le gris du soir, Dame souris trotte,

Grise dans le noir (2).

Le grand clair de lune !

On ronfle ferme à côté.

Le grand clair de lune,

En réalité 1

Un nuage passe,

Il fait noir comme en un four.

Un nuage passe.

Tiens! le petit jour (3).

(1) Inséré dans Parallèlement.

(2) Inséré dans Parallèlement.

(3) Ibid.

Car il ne dort pas. Des ruisseaux ardents courent dans ses vertèbres. La machine à penser tourne, active, trépidante, sans arrêt, sans pitié. Alors il faut qu’il écrive, encore, encore, ses colères, ses désirs, ses regrets, et toute l'affolante « moralité » des choses. Que d'abord soit banni, chassé comme diabolique, le souvenir des joies même d'un amour légitime. La tragédie commencée dans cet hôtel où vint le retrouver l’épouse, finie dans cette prison où il expie, n’est-ce pas le salut, n’est-ce pas

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