LA GRACE
Un cachot, une femme à genoux, en prière.
Une tète de mort est gisante par terre
Et parle d’un ton aigre et douloureux aussi.
Ët l’âme du poète, « la comtesse », désespérément lutte contre les paroles tentatrices :
0 Jésus ! Mais voici... Le Malin qui se voit Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête,
S’en vient-il pas loger dans cette pauvre tète Et me tenir de faux propos insidieux?
O Seigneur, tendez-moi vos secours précieux 1
Mais la séduction est bien cruellement forte. Mise par Satan dans ce cachot pour troubler lame jet la rendre à l’enfer, la tête de mort — de l’amour qui doit être mort — - devient tout à coup vivante !
VüHLAINE
Et Ja comtesse, à la façon des amoureuses, Tiens la tète terrible amplement, une main Derrière et l’autre sur le front, pâle, en chemin D’aller vers le baiser spectral...
Dieu, pourtant, regarde cette âme, il permet le mouvement distrait, insignifiant — oh ! un rien — qui la sauve :
Soudain elle recule, et d’un geste rêvant,
(O femmes, vous avez ces allures de faire !)
Elle laisse tomber la tête qui profère
Une plainte, et roulant, sonne creux et longtemps.
Mais épargnez-lui, Dieu de miséricorde, le renouvellement d’une telle épreuve ! Elle est à bout de forces, elle ne pourrait plus !...
La comtesse à l’instant tombe morte, et voici :
Son âme en blanc linceul, par l’espace éclairci D’une douce clarté d’or blond qui flue et vibre,
Monte au plafond ouvert désormais à l’air libre,
Et d’une ascension lente va vers les deux...
Hélas ! cette mort précieuse, ou plutôt cette réincarnation pour une existence nouvelle, heureuse et pure, c’est un bonheur qui ne s’offre qu’une seconde et qu’il faut saisir au passage.
«Profilez de cette heure ou c’en est fait de vuus ! »
Dit ensuite « le Sauveur » à une autre coupable, Et celle-là ne sut point profiter du miracle. Impé- .«ïitence Finale, ô terreur !
La petite marquise Osine... toute belle,
Parisienne en tout, spirituelle et bonne
Et mauvaise à ne rien redouter de personne,
Avec cet air mi-faux qui fait que l’on vous croit.
C’est encore un Verlaine pécheur qu’il dépeint, excessif de rigueur dans sa contrition. A cette perversité, comme à la sienne, le pardon, le salut furent plusieurs fois offerts.
Et le Seigneur parla :
« Ma fille le temps passe
Après et malgré d’autres fautes, la frivole créature a été àvertie de nouveau... en vain.
Un matin elle était dans son jardin charmant
Quand elle vit Jésus en vêlement de lin Qui marchait, écartant les branches de l’arbuste, Et la couvrait d’un long regard triste ! El le Juste Pleurait.
. : . . . Soudain un petit bruit
Se fit. On lui portait en secret une lettre, Une lettre de lui, qui lui marquait peut-être Un rendez-vous.
Elle ne sut la déchirer (1).
En sorte que la voici bien irrémédiablement perdue. Car Dieu punit les âmes qui n’ont voulu voir ni entendre.
Le Lui dont il est question, l’on sait qui c’est pour le pauvre prisonnier maintenant plein de repentir et d’épouvante. Irrésistible enchanteùr, fatal magicien ;des idées et des mots, tu as pris dans tes rets cruels son âme, sa pauvre âme... « Amoureuse du diable » I Ah ! oui, certes ! du diable qui l’a séduite, et puis, méprisant, étonné de ses pleurs, froidement abandonnée, rejetée là, comme une loque !
— Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée?
» — C’est différent, arrange ainsi ta destinée,
Moi je sors. » — « Avec moi !» — « Je ne puis ajourd’hui, »
Il a disparu sans autre trace de lui
Qu’une odeur de soufre et qu’un aigre éclat de rire...
Tu auras ton tour, « don Juan » ! Tu n’es pas si fort que Dieu, tu n’es pas si fort que le diable, tu seras Don Juan pipé, à la fin !
(1) Jadis et Nagèure.
Seule la mort pouvait être à sa taille ;
Il l’insulta, la défit. C’est alors Qu’il vint à Dieu, lui parla face à face,
Sans qu’un instant hésitât son audace.
Le défiant, Lui, son Fils et ses saints !...
Et Dieu voulant venger l’injure affreuse,
Prit sa foudre en sa droite furieuse.
Et maudissant don Juan, lui jeta bas Son cœur mortel, mais son âme non pas !...
Le grand damné, royal sous ses haillons,
Promène autour son œil plein de rayons,
Et crie : « A moi l’Enfer ! O vous qui fûtes Par moi guidés en vos sublimes chutes,
Disciples de don Juan reconnaissez Ici la voix qui vous a redressés.
Satan est mort, Dieu mourra dans la fête.
Aux armes pour la suprême conquête!...
Mais le voilà qui devient glace aussi,
Et dans son cœur horriblement transi Le sang s’arrête et son geste se fige.
Il est statue, il est glace. O prodige Vengeur du Commandeur assassiné 1 Tout bruit s’éteint et l’Enfer réfréné Rentre à jamais dans ses mornes cellules.
Puis Verlaine, content, raille son a fléau », par surcroît de vengeance :
Il est écrit de ne tenter... personne.
L’enfer ni ne se prend ni ne se donne.
Mais avant tout, ami, retiens ce point :
On est le diable, on ne le devient point (1).
Erreur théologique (2), d'ailleurs, et d'un homme encore un peu loin du catéchisme qu’il va bientôt, si ardemment, relire. Son animosité contre Rimbaud, que les circonstances ne justifient pas mais expliquent, vire soudain et se change en gravité attendrie ; Sagesse , déjà, nous est promise par la conception large et haute, les pénétrantes solennités de Grimen Amoris. L’on perçoit qu’une grande lumière a visité l’âme souffrante. Ce « démon » qu’il évoque n’est plus le redouté cynique de tout à l’heure, c’est un être superbe et touchant dans son infinie tristesse.
Or le plus beau d’entre tous ces mauvais anges Avait seize ans. Sous sa couronne de fleurs,
Les bras croisés sur les colliers et les franges,
Il rêve, l’œil plein de flammes et de pleurs...
Qu’est-ce qu’il dit de sa voix profonde et tendre Qui se marie au claquement clair du feu El que la lune est extatique d'entendre?
« Oh ! je serai celui-là qui créera Dieu !
(1) Jadis et Naguère.
(2) Puisque le diable a commencé par être un archange. Mais, dans un autre sens, Verlaine a été ce jour-là, et malgré lui, bon prophète. Rimbaud, en effet, avait rêvé autrefois, par opposition aux morales religieuses, d’avoir une mentalité « diabolique » : il n’a pas pu, il est même arrivé au résultat contraire.
Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,
De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
Humilions, misérables que nous sommes,
Tous nos élans dans le plus simple des vœux.
0 vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes5 O les gais saints 1 Pourquoi ce schisme têtu ?
Que n'avons-nous fait, en habiles artistes,
De nos travaux la seule et même vertu !
Assez et trop de ces luttes trop égales !
11 va falloir qu’enfin se rejoignent les Sept Péchés aux trois Vertus théologales !...
Mais, destructeur des morales traditionnelles, qui voulais, dans le creuset de ta philosophie étrange, allier ce que l’on nomme « Bien » à ce que l’on appelle « Mal », pour en voir jaillir, triomphante, l’unique bonté certaine, tu te trompes et ton abnégation sublime Dieu la refuse. Voici la faute vulgaire, brutale, incontestable, qu’a commise le complice et la victime de tes erreurs, le crime évident, le châtiment qui lui apporte le salut.
Quand retentit un affreux coup de tonnerre, Et c’est la fin de l’allégresse et du chant.
On n’avait pas agréé le sacrifice :
Quelqu’un de fort et de juste assurément Sans peine avait su démêler la malice Et l’artifice en un orgueil qui se ment.
Et du palais au cent tours aucun vestige,
Rien ne resta dans ce désastre inouï,..
Et c’est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles.
Une campagne évangélique s’étend...
Et tout cela, comme un cœur et comme une âme,
Et comme un^verbe, et d’un amour virginal Adore, s’ouvre en une extase et réclame Le Dieu clément qui nous gardera du mal.
En un candide égoïsme auquel, de par son malheur, il s’attribue tous les droits, c’est lui, pense-t-il, lui, le châtié, lui seul qui pourra devenir un ange, l’autre sera démon, démon intéressant, mais démon... Voilà... bien fait! méchant... vilain!... qui es cause que je t’ai fait du mal et que Ton m’a puni !...
Pas brouillé, du reste, avec le « grand damné ». Celui-ci, revenu guéri, au bout d’un mois, dans les Ardennes, reçoit de Bruxelles des lettres et des vers : « Je suis un berceau... », « La cour se fleurit de souci... » et « Dame souris trotte... » qui plaît particulièrement à Rimbaud comme un bijou de rythme savant et joli. Dernières sensations d’art, et déjà, ainsi que son compagnon d’aventures, il a « les yeux sur d’autres choses ». Tandis qu’aux Petits-Carmes il est mis en scène dans les symbolismes que l’on vient de lire, — et qui lui demeurèrent toujours inconnus, — il écrit de son
côté — suggestive coïncidence ! — « Lne Saison en enfer ». Mais ce n’est pas dans le royaume de Satan imaginé par Verlaine, c’est en lui-même
— « Je me crois en enfer, donc j’y suis » — • qu’a lieu la gigantesque lutte. C’est Rimbaud prenant aux flancs et à la gorge Rimbaud — « ...soulever le couvercle du cercueil, s’asseoir, s’étouffer... »
— bataille suprême qui « n’est pas un effet de légende », où pour de bon il a tordu le cou à l’Orgueil, tiré de son trou, piétiné, déchiré en lambeaux la sirène Gloire, s’est emparé, s’est revêtu, vainqueur, de l’humilité définitive, pour vivre cette autre vie enfin découverte, « le lieu et la formule » : travail dans le renoncement et l’obscurité, « vérité dans une âme et un corps ». Verlaine, nous le verrons plus loin, refusera longtemps de comprendre que cet avatar n’était que l’arrivée au but, à force de courage, d’une prodigieuse raison.
Cependant Rimbaud s’étonne et s’afflige de la captivité où l’extravagant sérieux de la magistrature belge s’obstine à maintenir son ami, et « la triste histoire » éprouve alors non moins une autre créature, celle-là bien innocente. C’est la mère, témoin de l'incident si rapide qu’elle fut impuissante à le prévenir, et qui n’a pu que suivre de loin, en pleurant, son enfant enchaîné. Elle s’est ressaisie, brave, active, légère comme une
abeille, a multiplié les démarches, obtenu pour le coupable des conditions de captivité moins dures (i). Que ne peut-elle s’asseoir à ses côtés pour le soutenir de sa gaîté vaillante, le jour où on l’a conduit devant des juges. Elle lui dirait d’au moins se défendre en Taisant valoir que le fait, en somme, fut bien peu grave, et qu’il n’est pas, véritablement, de ces « malfaiteurs » contre qui la société doit s’armer de rigueurs prévoyantes. Mais quoi 1... Ne devait-il pas lui-même, vingt ans plus tard, crier, dans l’exaltation de sa conscience ultra délicate : « J’avais mérité l’échafaud » I (2) C’est sous cette impression qu’il répond, doulou-
(1) Dès incarcéré à 1 ’Amigo, et dans un premier mouvement — désavoué ensuite, revenu plus tard — de tendresse repentante à l’égard de sa femme, il avait écrit à Victor Hugo, pour le prier d’intervenir auprès de celle-ci. L’auteur des Contemplations, paternellement sympathique à l’enfant terrible en qui vivait littérairement tant de lui-même, fut un des rares — avec Piémont et Lepelletier — qui ne l’abandonnèrent pas dans son malheur. Il lui répondit parle billet suivant :
« Mon pauvre poète, je verrai votre charmante femme et lui parlerai en votre faveur au nom de votre doux petit garçon. Courage, et revenez au vrai ! »
Verlaine n’avait pas oublié cet acte de bonté gracieuse quand *,] lui adressa, en 1881, le livre de Sagesse. L’envoi était accompagné de quelques strophes où il affirmait le catholicisme intégral séparant désormais Ses deux esprits, mais tout imprégnées aussi d’une reconnaissante émotion :
. l’hommage que vous doit
L'enthousiasme ancien : le voici, plein, sincère,
Car vous me fûtes doux en des jours de misère.
(2) Mes prisons.
reux, ingénu, à l’interrogatoire, ne discute aucun reproche, reconnaît — intimement flatté, peutêtre — qu’il est un dangereux scélérat'. Et les juges, qui soumettent par trop à son niveau sentimental, le condamnent en poètes. Le maximum ! Deux ans de prison pour un coup de pistolet entre pochards !... Tout de même, le pauvre garçon, il avait entretenu, parmi ses poignants remords, le secret espoir d’une peine moins rude. 11 signe, en sanglotant, une demande de pourvoi, comparaît devant un nouveau tribunal où il n’est pas plus habile. Ses traits irréguliers, sa pâleur olivâtre, ses yeux très doux mais qui ont l'air sombre et farouche à cause de longs cils très noirs, lui composent une figure si inquiétante que la Cour d’appel, malgré la relative indulgence, cette fois, du Procureur, confirme la première sentence.