LE RÉGIME CELLULAIRE — LA CONVERSION
J’ai naguère habité le meilleur des châteaux,
Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux.
Quatre tours s’élevaient sur le front d’aulanc d’ailes,
Et j’ai longtemps, longtemps habité l’une d’elles.
Le mur étant de brique extérieurement Luisait rouge au soleil d*5 ce site dormant.
Mais un lait de chaux, clair comme une aube qui pleure, Tendait légèrement la voûte intérieure.
O diane des yeux qui vont parler au cœur,
O réveil pour les sens éperdus de langueur,
Gloire des fronts d’aïeuls, orgueil jeune des branches, Innocence et fierté des choses, couleurs blanches !
Ï1 écrivait cela deux ans plus tard, alors que, libéré, mais forcé de gagner son pain de chaque jour, il devait lutter avec le rêve, et moins protégé contre lui-même, n’avait plus ces murs de brique et de fer pour le défendre des tentations de la vie*
Maintenant que voici le monde de retour,
Ah I vraiment j’ai regret aux deux ans dans la tour 1...
La « vindicte » belge, il est vrai, si étonnamment sévère pour l’enfant étourdi, s’est ensuite montré intelligente et presque miséricordieuse ; elle a jugé suffisante l’humiliation des promiscuités subies dans les prisons de Bruxelles, et c’est le régime cellulaire qu’elle accorde, elle veut bien que le délicat reste seul avec sa pensée.
Le voici à Mons. « A ma descente du train, je fus conduit vers cette presque aimable prison où l’on me reçut en toute simplicité, il faut bien le dire(l); après quoi on m’invita — péremptoirement — à prendre un bain, et des vêtements bien bizarres me furent apportés consistant en une casquette de cuir de la forme qu’on pourrait dire Louis XI, une veste, un gilet et un pantalon d’une étoffe dont le nom m’échappe, verdâtre, dure, pareille assez à du reps très épais, très grossier et en somme très laid, un gros tour de cou en laine, des chaussettes, des sabots... On compléta mon costume par l’apport d’une cagoule en toile bleue destinée à cacher le visage des prisonniers dans leur passage par les corridors pour les promenades dans les préaux — et d’une large plaque de cuivre verni en noir, en forme un peu de cœur,
(1) Mes prisons.
avec mon numéro en relief étincelant comme de l’or le plus pur. Je devais accroche rcette enseigne, lors de chaque promenade, à un bouton de ma veste. Puis le barbier de l’établissement me rasa conformément au règlement : j’étais élégant et joli, je vous assure .
. . . . . La nourriture? eh ! parbleu ! toujours
de la soupe... à l’orge, et les dimanches la purée de pois. Pain de munition, eau à discrétion. »
Ce dernier détail était superflu ; nous apprenons avec plus d’intérêt comment fonctionnait « l’hygiène ».
« Les préaux forment une roue dont une rotonde centrale est le moyeu d’où rayonnent en V une dizaine de murs enserrant autant de petits jardinets, assez funèbres, qu’il y a de V en maçonnerie. Un gardien se tient dans la rotonde et donne du feu aux prisonniers, qui ont une heure pour fumer une pipe et se promener en loups dans chacun son préau. Après quoi, retour aux cellules en file indienne, cagoules en tête — et en voilà pour jusqu’au lendemain, à la même heure... » Mais les premières impressions de 1’ « emmuré » ne sont pas d’un « lait de chaux » si gentiment rose qu’il s’est complu à dire quand il eut la clef des champs. C’est d’abord l’écrasement de la solitude et l’impatiente angoisse de songer qu’il va y agonir si longtemps, si longtemps, grand Dieu !...
cet impulsif qui ne pouvait attendre un quart d’heure sans souffrir et sans crier !
Quels rêves épouvantés,
Vous grands murs blancs!
Que de sanglots répétés,
Fous ou dolents !
Ah ! dans ces piteux retraits,
Les Toujours sont les Jamais (1) !
Ce sont là des vers non chentés en face d’une verdoyante campagne anglaise, mais gémis et soufferts dans « la chambre bien close », le long
. des escaliers en vrille, tout acier
Et cuivre, luxes brefs .
et si
Cette blancheur bleuâtre et si douce à m’en croire,
Que relevait un peu la longue plinthe noire,
S’emplissait tout le jour de silence et d’air pur,
Pour que la nuit y vînt rêver de pur azur... (2)
lisez ceci, écrit à Mons, pour voir en quoi diffèrent le divin mirage des souvenirs et la poignance des réalités d’hier, de tout à l’heure :
L’aile où je suis donnant juste sur une gare,
J’entends de nuit (mes nuits sont blanches) la bagarre De machines qu’on chauffe et de trains ajustés.
(1) Inséré dans Parallèlement.
2) Amour.
Vous n’imaginez pas comme cela gazouille
Et comme l’on dirait des efforts d’oiselets ,
Vers des vols tout prochains à des deux violets Encore et que le point du jour éclaire à peine.
O ces wagons qui vont décaler dans la plaine (1) !
iiinld •■! y Hou ni !>. -T'iliîvi i i .rujm.il r. uy.
Cet air lj,bre? cet espace, qui appellent ! Ces voix cruellement ifligu.ës qui crientjhFf.dNous y allons, :f\QW I-.,,. p c’est réellement un,, supplipe, comme il
l’jnUtuJe :<c,d.e Tap talq cependant il finit par s’y faire, -habitué» aus^i ^ien» par les J, pu gs mois de ipréyentiw-n Payant uplus mal à .l^jtojpac, .. . upc tr,anqu;il)ité;fffiijie imprégnant peu à; pou ses sens dé^aleQql jséa* ; n’/^t-il pas do trop , hqpne foi pour piep ,1e singulier bien-être — absolument nouveau, certes, e.t imprévue du au régime « doux-amer » ? Ne sera-t-il pas trop bon, trop loyal pour ne pas lui ; garder une < reconnaissance qu’il voudra- pro¬
clamer, si heureux , qu’il fut toujours d’avoir des motifSipour aimer tout : êtres et choses ?,-j :
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Frais séjour où se vint apaiser la tempête 1 be mà /àisbn' allant à vau l’eau dans mon sanglai)!
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De - même qu’il s’efforçait autrefois — par fantaisies fugitives — d’être bon élève, bon mari, bon gendre, bpn fonctionnaire et bon .garde national,
pourquoi ne deviendrait-il pas le bon prisonnier,
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{2) .^.nipuv- i j j 4 > - - ■ ■ : !
sage, obéissant, bien dressé, le prisonnier modèle, édification de toute la hiérarchie pénitentiaire? 11
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se câline à cette idée bizarre, quand, ayant déposé
sa cagoule, et .uno pipe fumée dans le petit jardin cage à loups, il rentre en la cellule blanche sous
&èr reWôùW 4eà la < f>8 il yib Jiârbl ë ui f 'I! : a été méchant et on l’a mis ! (i ^fi^uést^Hi rAlldnsi^ftëi bîé^R . 1 il va faire Ysês’^^ftsll Mïi-1 mais tfè# dè^ôïrê,- ’dë : w-
‘ÿomfîl. dès itiutéÛrsrv à piocher . . sérieusement. .. %t mot â mot, à coups de dictionnaires où il 'plonge par-dessus les oreilles. G’èst d’abord Shakespeare d’un bout à l’autre, les trente-sept drames,
• les cent cinquante-quatre sonnets, les “poèmes : Lucrèù'e, V élites et ÂâôihS, le Pèlerin passionné. :1. Dure 'besogne, parfois 1 Quand c’est Richard lï^lady Macbeth P'PlHClègp Othell 0,!iG0Piolâü 1 qUl5 pfeHéiit, 'delu tout/ seul' ’i- du Corneille plus' étrange et plus fort — ; Obéfon, Titaniasô laissent Comprendre, aussi Puck, Toile d’araignée, Phalène, Fleuroifigoioj cl icq r. Jmv 98 uo ioo[98 axcTÎ
de-Pois, aussi Ariel et Galiban,,; mais Je fpu du roi Lear, mais la Mégère apprivoisée, mais les Comf tolérés de Windsbr, mais le joyeük Fâlstaff, ’^uel n lélrribî ë 1 &tt!glâià? 1 °if o'b‘b'i  Il tu âîgêë Hék 8 4'[ 8 g ré -
cieuses Pôles d'après JUlmsdif 'ét lO'uà' ciitorilëhtateurs ■ ! 6CI =: limbnehmb on ionpmoq
En sorte que, de temps en temps, il éprouve le besoin d’être un peu « cancre » et de narguer en
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cachette, avec de petites frousses délicieuses, lea « pions » galonnés circulant dans le corridor.
« J'inventai un jeu. Ça consistait à mâcher du papier en deux boulettes, à supposer deux adversaires, A et B, lancer ces projectiles alternativement vers un but qui était le judas de la cellule, et à marquer loyalement les coups. Double plaisir. D’abord de perdre ou de gagner. Ce que A détestait B, B le lui rendait si bien ! Puis de redouter le passage de l’adjudant ou d’un sergent, ou, alors, du directeur lui-même !... »
« 11 est vrai que c’est celui-ci que je redoutais le moins », ajoute le mauvais sujet, pour nous dire que ce directeur est un bienveillant, comprenant ses fonctions de guérisseur moral, et qui a pris en pitié 1’ « assassin ».
Un matin, pourtant, ce brave homme a pénétré subitement dans la cellule, non pour gronder l’élève en retenue, hélas!... c’est un triste message qu’il apporte, et des consolations paternelles.
Le futur n’est qu’un mot ; l’avenir, cela n’existe pas : ce qui existe c’est le présent, c’est le devenir. Savoir ce qui aura lieu demain, n’est voir, c’est savoir tout ce qui a lieu aujourd’hui. Verlaine a vu son malheur, son affliction, il s’est connu plein de repentir, de résolutions très bonnes, il s’est senti presque guéri du mal et déjà prétend que, comme disait Napoléon III, « tout peut se ré-
tablir ». Il n’a pas assez vu, l’étourdi personnel, que sa faute blessait cruellement d’autres âmes. L’épouse avait pardonné souvent, souvent, encore et encore; elle avait fait une démarche dernière, méritoire à ses yeux, et à n’importe quels yeux, évidemment très méritoire, et qui devait, au moins devant la presque majorité du monde, lui donner le droit de ne point pardonner une fois de plus. Et alors, loin du « château » blanc et rose où le poète ne voit que les conséquences dont il pâtit lui-même, et croit que l’expiation, peu à peu, les fait évanouir, d’autres conséquences vivent, là-bas, pesantes et irréductibles. Ce papier timbré que le bon directeur lui apporte, c’est la copie d’un jugement du Tribunal civil de la Seine prononçant la rupture de l’union si chère et si orageuse.
— Oh !... pourtant !... lui qui espérait, malgré tout... qui avait de si beaux projets... qui était devenu... si gentil !... On lui répond par ce coup de massue !... Il avait fait plus que la moitié de sa peine : voici qu’on le recondamne, cette fois à perpétuité : solitude, ennui, réprobation, désespoir... et leurs suites !...
Oh! non!... pitié!... au secours!... Qui appeler ?... Un prêtre !...
L’aumônier se présente, lui donne, sur sa demande, le Catéchisme de persévérance de Mgr Gaume.
Le désespéré, bien vite, y cherche des preuves de l’existence de Dieu, de l’immortalité de l’âme, n’y trouve d’abord que de vieilles raisons médiocres, empruntées à d’impuissantes philosophies. L’auteur est trop croyant pour savoir prouver, il ne donne pas ou expose mal les vraies preuves. L’aumônier est du même genre d’esprit : n’ayant jamais connu le doute, il sait peu le combattre. Mais il comprend aussitôt à queîsgenre de pécheur il a affaire. « Sautez les chapitres, dit-il, et passez au sacrement de l’Eucharistie. » Doux religieux, c’est cela même ! Ton élève n’est pas un inductif qui puisse chercher, comme en rampant, le fil raisonneur qui mènerait à la certitude; ce qu’il lui faut, c'est l’éclair soudain qui le frappe et l’enveloppe et le renverse dans l’extase. Or, cet éblouissement, l’amour et la poésie le font éclater sur Verlaine. Eucharistie! mot où se trouvent toutes ' bontés, toutes beautés reçues et goûtées sans mesure! Communion! Union, amitié, confidences... avec quel ami ? Avec Dieu !...
Ah ! V antithèse, qui de suite enivre cet enfant du Romantisme !
Seigneur, c’est trop ! Vraiment je n’ose. Aimer qui? Vous ?
Quoi ! moi, moi, pouvoir Vous aimer ? Etes-vous fous,
Père, Fils, Esprit? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche (1) i
(1) Sagesse,
Et du reste, la preuve cherchée, la voici. Est-il croyable que l'homme, tout égoïsme, que l’homme porté invinciblement, par son bête orgueil, à faire la différence des pouvoirs, à s’abaisser devant la force, à mépriser la faiblesse, aurait pu inventer, aurait pu supposer, même, cette concession affolante d’une incommensurable Puissance qui remuerait des milliards de soleils et voudrait s’unir, intime, fraternelle, avec une larve misérable se traînant, obscurément perdue, sur la croûte noire fd’un petit globe? Eh bien ! cette idée, qui ne peut être humaine, elle existe, formulée, mise en œuvre. Alors, Dieu est, Dieu étant amour!... Amour, oui, amour énormément fort, énormément subtil et pénétrant aux plus insupposables profondeurs de tout ! La théologie catholique est appuyée là-dessus : que ne l’a-t-il vu plus tôt ! Mais à présent, il le voit. Quel bonheur!...
Et soudain :
— Mais encore, ceci, l’image naïve pendue au mur, là, sous le crucifix, le « sacré cœur de Jésus» jqui rayonne et qui saigne : souffrance et clarté, lumière éblouissante qui jaillit des douleurs*!... Ge cœur blessé, mon cœur ! Mon cœur, ce cœur flamboyant !...
Joie d’être longuement à genoux, mains jointes, priant devant la miraculeuse effigie ! Volupté des >anglots où palpite sa chair si vraiment, si déli-
pieusement redevenue enfantine !... Adorable dureté du coup qui le frappe et l’épure!.,.
« O pureté! pureté!... par l’esprit on va à Dieu... » venait de rugir sourdement, dans une autre solitude, l’idéaliste absolu Rimbaud (t). Estce que, franchissant monts et plaines et perçant les murs, se parlaient encore, par de mystérieux effluves, ces deux sensibilités prodigieuses?
Mais la transmutation morale de Verlaine s’opère en plus simple humanité, c’est moins une explosion intellectuelle qu’une dilatation des forces cordiales. C’est le catholicisme intégral qui le prend, c’est Dieu Trinité, c’est le Créateur, c’est l’Esprit, c'est avant tout le Messie des prophètes, rédempteur par la Cène et par le Calvaire. C’est la pensée divine, maintenant comprise, qui mêle en nous faiblesse et vertu, lumière et fange, comme elle a joint à l’esprit la matière, parce qu’elle mettait dans l’homme une raison qui compare, et que la comparaison était nécessaire pour qu’il goûtât sûrement l’ineffable perception du Bien, pour qu’il fût ainsi enharmonie avec l’Auteur, avec le Maître enfin satisfait comme le serait un mortel devant le produit de son art... si ce bonheur complet n’était refusé à l’artiste, puisque l’artiste n’est pas Dieu.
(1) Retiré dans le village de Roche (Ardennes). Une Saison en Enfer est d’avril. — Août 1873.
Et l’aumônier, médecin attentif de cette âme convalescente, par degrés savamment calculés l’assainit et la revigore. Point de hâte imprudente, pas de guérison trop subite qui serait passagère. Que tous les éléments certains de vie peu à peu y reviennent et s’y assimilent. Les entretiens sont journaliers, les derniers doutes se dissipent. « J’ai tant d’objections!... » avait soupiré, dès la première visite, le pauvre pécheur — « Mon enfant, vous n’avez... rien du tout! » répondit le prêtre en gaie assurance. Puis, Verlaine désirant des livres en rapport avec ses dispositions nouvelles, la bibliothèque de la prison est assez riche pour lui procurer, dans ce sens, les plus hautes lectures : saint Augustin, sainte Thérèse, Joseph de Maistre, les Etudes philosophiques de Nicolas qui particulièrement font merveille. Mais le mariage avec l’Infini qu’il demande, pas encore. L’illumination a eu lieu en juin (1); c’est en août seulement le jour de l’Assomption, fête de la virginité triomphante, qu’il reçoit la communion tant désirée : cette fois en pleine et calme et radieuse conscience, ayant passé par tous aveux, par toutes contritions, et, suivant les paroles du confesseur, dès longtemps, par sa purification même, progressive, totale, uni à Jésus.
Les derniers mois de sa captivité s’écoulent paisibles — en conditions humaines,, ah ! sans doute, le converti restant gamin comme il fut toujours. — Son admirable mère a tout quitté : patrie, famille, relations, chers babillages avec tant de dames « si bonnes, si charmantes » ! elle est venue s’installer dans cette ville étrangère pour ne plus voir que son Paul. « Les jeudis et les dimanches, munie chaque fois d’une permission du procureur du roi, elle venait me voir... O que pénibles (et douces!) ces visites à travers deux grillages distants d’environ un mètre ! Nul moyen de s’embrasser que d’un signe de la main aux lèvres, de se parler qu’épiés derrière une porte tout contre, pourvue d’un judas d’où on vous observe à loisir. Elle tirait de sa poche un Figaro acheté à la gare, le dit Figaro arrangé, ou plutôt allongé, par torsion, en forme de très fin fleuret, et me le passait à travers les grillages. Quelles émotions, jugez ! et quelles précautions à déployer, puis à lire ce journal qui, s’il m’avait été surpris ès-mains... » (1). Ce pénitent, cet innocent... il aimait tant aussi lire des journaux !... Ah! vous auriez froncé les sourcils, de Maistre !... Vous auriez frémi, Nicolas, ...et voyant la bonne vieille se sauver furtive à travers les couloirs, vous auriez souri... sainte Thérèse!
(1) Mes prisons.
LIBERTE. — VERTIGE. — BATAILLE DE STUTTGART. — — LA VIE ANGLAISE. — TRAVAIL. — PROJETS. — ■ « SAGESSE ». — ET RIMBAUD TOUJOURS.
Pourtant il venait Jde se vanter que ça lui était bien égal, la politique-:
Et puis c’est un plaisir patriotique et sain De ne plus rien savoir de ce siècle assassin... (1)
Mais « l’on n’est pas de bois », et, au fond, ce qu’il aime c’est la tumultueuse volupté de vibrer avec alentour, avec toutes les ambiances, qu’elles soient proches ou lointaines... à condition d’y retrouver son ego. S’inquiéter, se gaudir, s’indigner, se mettre un peu en colère lui sont indispensables autant que le pain. Réapparaît ensuite, léger, irrésistible vainqueur, le besoin de gaîté. Sa pensée cherche alors des rythmes doux-, calmes et bonhommes. Rimbaud lui avait signalé jadis — les
'1) Souveiiirs de prison (inséré dans Invectives).
préférant pour sa part comme étant d’une originalité certaine et bien amusante — les dizains de François Goppée. Ce lui est donc toujours une joie, quand revient la bonne humeur, d’entrer en lice avec son camarade du Parnasse:
... En l’hiver de ce soixante-dix On s’amusait. J'étais républicain, Leconte De Lisle aussi, ce cher Lemerre étant archoule De droit, et l’on faisait chacun son acte en vers. Jours enfuis ! Quels Autrans soufflèrent à travers La montagne ?... (1).
.snÇt puis cet autre, charmant de philosophie jiaUleuse :
1 LÀ'l'yi suis à l’index et dan3 les dédicaces Mé vhiûrPaul V... pur et simple... (5\
9 menai r.i eb Jo e.
nojkftjÇpndîfflap^p. «son affaire faite » à Paris, c’est i$^léj,{ ij ’e^ ;pipqtie . ,11 avoue seulement que dé- -sormais^vêtu do/.jSQP moral tout flambant neuî... ÎAiWifeTffio^f^lWfiô^iBPSê^tour dehors...
inp iiilao ob âlébil 9frgagmq? ..ni .ecu. .
Mais, ô Belgique, assez de ce huis clos têtu 1 OlivPe’enftn; ^’é'esfêTtloà^ür ülie foîèÇ? sa^is -tu ! tetn9faori nsièhip tae'n oIsot qJ .iol orrnod g! <ô,
Qnüùi buvrékiQomimeil) estnb^h noté, cqmiije il a fait sa peine en cellule, les deuxans sont réduits
-rm geo enp oiéoq nu moq Qlqmis énlq ob noifl
(1) Inséré dans Invectives.
(2) 'ÆmMm 9UOTB 1
à dix-huit mois. Il sort (janvier 1875). Mais que va-
t-il faire?...
Voici Paris, l’isolement triste en le torrent banal de ses foules, et les tentations, de suite, qui tendent leurs pièges.
Or, de ses idées nouvelles sur la vie est né un obsédant scrupule. Les unions faites par Dieu l’homme ne doit pas les rompre, dit la loi religieuse, devenue sa loi unique. Peut-il sans péché accepter l’arrêt de la loi humaine? Il est, par volonté divine, époux et père : peut-il s’alléger des responsabilités qu’un sacrement lui impose, renier des engagements pris devant l’autel? Sa conscience est d’autant plus tourmentée que le jugement de séparation met à sa charge le paiement d’une pension annuelle (1200 ou 1500 fr,s), pour l’entretien de l’enfant né du mariage et de la femme séparée: — Ne serait-ce pas là ühë1>risit1uàiion
absurde, impie? L’homme në cfüittërâ-k-ïl pàfe, afin d’obéir au Décalogué, sort pèi*o, sa ïnè te, poiir s’attacher à celle quë liii adonhée Ried ^ét la féûdnie ne sera-t-elle pas la cpmpagne fidèle; celui qui pour elle et pour l’enfant travaille?... C’est, la loi logique, la bonne loi. Le reste n’est qu’égarements, plaisanterièvtn'âüVaîs rêve dont elle Pt lui doivent sortir .■'il’ en est temps 1... v ' i R
JiUI
Rien de plus simple pour un poète que ces rai-
, <'.'j uVi'.vi \ 1 1 r. r, : im,<i • fi;
son3 jolies. Une fois chez l’avoué émargé des iqté-
rêts de l'épouse, il déchante. Il apprend qu’entre lui et sa femme il n'y a plus « un sacrement », il y a tout bêtement « la force armée ». Ce nouveau « marron » sur le nez de notre émotif lui a paru assez dur pour qu’il l’ait rangé, plus tard, parmi ses plus sensationnels souvenirs dans la série intilée : Mémoires d’un veuf.
« L’avoué roux, en veston du lundi, tient audience comme un simple président...
... Elle s’assied, la victime, un monsieur quelconque qui a des griefs. Il retourne d’une femme, bien entendu, d’unefamille qui n’est pas la sienne à lui, mais que l’usage, en l’espèce, appelle belle.
Une heure s’écoule, deux heures. La victime, en désespoir de cause, bien qu’elle ait vu l’avoué roux promener son veston de son cabinet particulier au clerc et rétro, comprend que ça ne peut durer longtemps ainsi. Elle dicte au clerc un mot de conciliation (il s’agit de l’enfant cette fois), et s’éloigne par un superbe escalier d’hôtel patrimonial. Le lendemain une lettre fort polie — et si bellement écrite ! — le prie de vouloir bien ne pas troubler la paix. »
Après lui avoir fait entendre de quoi s’appuierait, au besoin, une telle prière. Ah ! il était venu là plein d’une belle outrecuidance: — Que pourrait,
je vous demande un peu, faire tout leur charabia, et leur papier timbré, devant l’énergie rouge d’un chrétien armé de la Sainte Ecriture?... Mais les cartons verts, la poussière, l’odeur... l’obligation d’attendre dans un coin son tour, qui du reste ne vient pas ; les palabres fadement brutaux d’un tas d’intérêts plus puissants et pourtant humiliés, comme le sien, sous l’écrasement sec des forces chicanières!.... Et il s’est trouvé bien petit, bien faible, il s’est senti perdu, no sachant que dire : il a mieux aimé s’en aller... et toute velléité de lutte avait disparu quand l’homme de loi, formidable en son aisance de légale machine, l’a d’une seule pesée, « polie » et d’autant plus lourde, enlisé dans la conviction de l’impossible.
Allons ! c’est fini. Disparaître, se cacher, grelottant, au fond d’un monastère !... Malgré l’arrêt du tribunal de Bruxelles qui lui interdit le territoire belge, il reprend le train, se présente à la Trappe de Ghimay.
Là encore il va faire antichambre, [et ses résolutions s’évanouiront, dissoutes par « l’esprit d’analyse ». On le soumet à une retraite préparatoire. Pendant huit jours il médite, s’interroge... à la fin il s’avoue qu’il n’a pas la vocation, qu’il n’a pas la force. Il rentre dans Paris, plein d’un trouble extrême, ayant dans son désespoir de oourds désirs vers de nouvelles folies.
Et le souvenir de Rimbaud surgit tout à coup: — Il n'y avait que lui encore!... Et aussi quelle joie, s’il pouvait convertir l’athée!... « Aimonsnous en Jésus ! » lui crie-t-il dans une lettre énergique et touchante.
Rimbaud est alors à Stuttgart, y apprenant l’allemand, Verlaine ignore son adresse. 11 m’a prié de faire parvenir la pieuse missive. Ma réponse tarde, pour une raison majeure : c’est que cette reprise de relations, ce retour vers un passé qu’il veut mort, agace, en le parti qu’il a pris d’un effacement définitif, l’auteur d ' Une Saison en enfer'. j’en ai reçu, à l’égard de celui qu’il dénomme comiquement « Loyola » (1), une page de ricanements... et je ne sais vraiment comment dire à notre pauvre ami quel genre de succès il obtient. Verlaine revient à la charge. Correspondance active, pressante, qui embarrasse beaucoup ma jeune diplomatie.
Pourtant il faut que j’y aille... son adresse, je t’en prie, son adresse !...
Facile à dire; mais j’aimerais autant, pour le plus grand bien de l’un et de l’autre, ne point amener cette conversation que je sais parfaitement inutile. En tout cas, je ne puis le faire sans l’assentiment de Rimbaud. Je compte presque sur
(1; Joyeuse ironie inspirée par le souvenir du Monsieur Homais de Flaubert.
un refus. Il m’écrit : « Ça m’est égal. Si tu veux, oui, donne mon adresse au « Loyola ».
. Trois jours après, Verlaine est à Stuttgart.
Et alors a lieu entre les deux idées un « colloque de Poissy » qui n’est pas — pour employer une expression familière à Verlaine — « dans un sac», attendu qu’il se déroule au sein de maintes brasseries où Rimbaud, sinistre, prend plaisir à griser outrageusement l’apôtre, et qu’il finit en pleine campagne — ils sont sortis de Stuttgart, ils ont été loin, loin devant eux, disputant toujours, les sarcasmes de celui-là heurtant les raisons, les prières, l’indignation de celui-ci — qu’il se termine, dis-je, tous arguments épuisés, par une bataille non plus à coups de paroles, mais à coups de poings, dans la nuit, sous la clarté lunaire, au bord même de la Necker dont les flots, qui roulent à deux pas, semblent offrir au fantasque roman de ces deux enragés un trop naturel épilogue. Solitude absolue, pas d’autre témoin du combat que la masse fantomatique, à l’horizon, des sapins de la Forêt Noire. Très heureusement, les deux adversaires n’ont ni revolvers ni couteaux, pas même un bâton ; seuls muscles et os sont en action pour les meurtrissures. Plus grand et plus robuste, Rimbaud sent bien pourtant ce qu’il y a de décidément dangereux dans le délire'de l’autre ; Verlaine, souple, nerveux, surexcité par l’alcool.
est fou de rage, d’humiliation, de désespoir, se croyant repris tout à fait, après dix-huit mois de vertu, et vaincu malgré tout par Satan. Il veut frapper, être frappé, lutter encore, toujours... Il tombe enfin, épuisé, reste évanoui sur la rive, tandis que Rimbaud, harassé lui aussi2 regagne, comme il peut, la ville.
Au point du jour, sur le sol déchiré par de furieux piétinements, des paysans trouvent un homme à demi-mort. Ils le transportent dans leur pauvre cabane, le soignent, le rendent à la vie. Quel est cet étranger dont ils ne comprennent pas le langage et qui ne sait pas un mot du leur? Victime, acteur dans quel mystérieux drame ? Peu leur importe. Ils l’ont secouru parce qu’il était juste et humain de le faire, simplement, sans arrière-pensée, sans chercher à savoir — bons samaritains allemands — dans leur charité placide. Quand il est sur pied, ils le gardent avec eux, presque malgré lui, jusqu’à sa guérison complète et bien certaine. Le meilleur lit de l’humble demeure, il faut qu’il y couche, encore plusieurs jours. Quand il s’en va, quand il offre de l’argent, ils s’étonnent, ils refusent nettement, avec d’enfantins sourires. Et il ne peut, quelle que soit son insistance, les payer qu’en pressions de mains fraternelles, en regards de douceur et de gratitude.
On supposera bien que la « Bataille de Stuttgart » ne pouvait rompre à jamais toute communication entre deux êtres comme Rimbaud et Verlaine. Plusieurs mois encore ils vont s’écrire, s’adresser mutuellement d’excellents conseils que l'un et l’autre mépriseront, réfuteront, repousseront (1) — bien entendu — jusqu’à ce qu’enfm Verlaine, perdant l’espoir de convertir le « monstre », fasse un violent effort et songe à tout autre chose.
(1) Extrait delà dernière lettre adressée par Verlaine à Rim baud, datée de décembre 1875 (Angleterre) :
« ... Moi, le même toujours. Religieux strictement, parce que c’est la seule chose intelligente et bonne. Tout le reste est duperie, méchanceté, sottise. L’Eglise a fait la civilisation moderne, la science, les littératures ; elle a fait la France, particulièrement, et la France meurt d’avoir rompu avec elle. Et l’Eglise aussi fait les hommes, elle les crée : je m’étonne que tu ne voies pas ça, c’est frappant. J’ai eu le temps, en 18 mois, d’y penser et d’y repenser, et je t’assure que j’y tiens comme à la seule planche...
... Résigné par l’excellente raison que je me sens, que je me vois puni, humilié justement, et que plus sévère est la leçon plus grande est la grâce et l’obligation d’y répondre. 11 est impossible que tu puisses t'imaginer que c’est de ma part pose ou prétexte. El quant à ce que tu m’écrivais... « modifications du même individu sensitif » — « rubbish », « potarada n, blagues et fatras dignes de... et autres sous-Vacqueries !
Donc le même toujours, la même affection pour toi. Je te ivoudrais tant éclairé, réfléchissant 1 Ce m’est un si grand ichagrin de te voir en des voies idiotes, toi si intelligent, si ! prêt (bien que ça puisse t’étonner) ! J’en appelle à ton dégoût llui-même de tout, à ta perpétuelle colère contre chaque chose • — juste au fond, cette colère, bien qu’inconsciente du pourquoi !... »
Il se rassérène peu à peu. — Ses premiers pas dans le monde retrouvé ont été fous, c'est vrai. Il a subi l’ivresse de l’écolier remuant, trop longtemps reclus, à qui l’on ouvre tout à coup la porte. Il s’est jeté dehors, ébloui, a couru, viré, bras étendus, comme un derviche tourneur, s’estheurté à des obstacles dont il avait oublié l’existence, a failli se briser. Mais il s’est remis... ça va mieux, même, on dirait, qu’auparavant... Peut-être il avait besoin de cette secousse dernière. Le voici calme... là!... c’est la vie, oui, elle est ainsi... il faut aller de ce côté... éviter cela... parbleu !... Le pain quotidien? soit ! l’Angleterre encore.
Et dès son retour d’Allemagne, il n’a fait que traverser la France, a revu la grande consolatrice, déjà évoquée dans la prison, quand il agitait.
Pauvre tête en feu,
• Pauvre cœur sans dieu,
le triste amas des remords et des amoureux souvenirs :
La mer ! puisse-t-elle Laver ta rancœur,
La mer au grand cœur !
Puis c’est Londres, mauve et noir, dont la sombre activité a l’air de lui redire son ancien vers des Vaincus :
Allons I debout ! allons ! allons ! debout ! debout 1
Et le serrement de cœur, les frémissements peureux de 1’ « idyllique engourdi » en cette cohue bien ordonnée d’allants et venants, leurs yeux sagaces tous dirigés vers un objet précis, tandis que lui, pauvre poète, pauvre enfant !...
Suis-je né trop tôt ou trop tard?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde. . (1)
Seul I... si durement seul !... plus horriblement qu’en aucun jour, seul, tout seul !... Puisque chacun autour de lui — c’est trop évident ! — est attendu par un être ou par une chose!... Va-t-il donc mourir d’angoisse? Déjà voici que sa pensée revoit d’une seule vision, comme aux jours suprêmes, les tragiques ou risibles tableaux d’une existence menée en folie :
Qu’en dis-tu, voyageur, des pays et des gares?...
Si le même dans celte extrême décadence !... (2).
Oui, et toujours Verlaine, car ce sentiment de l’humiliation acceptée, voulue, finit par l’irriter quand il se prolonge... et la révolte est possible encore, après tout !...
. Mais à ta place un être avec du sens,
Payant les violons, voudrait mener la danse,
Au risque d’alarmer quelque peu les passants !... (1).
(1) Sagesse.
(2) Ibid.
Mais l’imprégnation eucharistique a eu lieu désormais trop profonde pour que ne soit changé l’esprit au moins, sinon la chair. Viennent des faiblesses, des rechutes nombreuses, par la suite : nous les verrons, nous verrons aussi que le sens moral va rester indemne :
Sagesse humaine ! Ah ! j’ai les yeux sur d’autres choses...
Et il ne maudit plus « cette ville de la Bible ». Avec les fils aériens de son télégraphe courant par la brume, à travers les clochers de ses mille églises, Londres ne lui parle à présent que de ce qu’il aime : la foi, et de ce qu’il demande : le courage au devoir.
L’immensité de l’humanité.
Le temps passé vivace et bon père,
Une entreprise à jamais prospère :
Quelle puissante et calme cité !
Il faut bien dire aussi que, suivant une logique simpliste et impulsive à l’excès, il ne croit pouvoir demeurer catholique sans être également royaliste et autoritaire. Londres, par conséquent, le séduit, en second lieu, parce que ville d’aristocratie vénérée par le peuple (1). Son admiration n’émet qu’une restriction presque timide, soupirante : — • « Ces Angles seraient des Anges » s’ils
(1) Il est question ici de l’esprit anglais en 1875.
étaient catholiques romains ! — En somme, pourquoi ne le deviendraient-ils pas?... Et son imagination fervente voit déjà Vile des saints revenue à l’héritier de saint Pierre :
O civilisés que civilise L’Ordre obéi, le Respect sacré !
O dans ce champ si bien préparé Cette moisson de la seule Eglise !... (1).
Providentielle, une agénce de placement l’envoie enseigner le français, le grec, le latin, le dessin à la Grammar School (2) de master W. Andrews, au beau milieu des herbages du Lincoktshire. >
Littérale mise « au vert ». Campagne ravissante, vie familiale, mais réglée nel, par exemple, et régime âpre un peu, dans ses exclusions et ses inattendus, pour la gourmandise routinière d’un Français. De premier mouvement le Parisien s’effare devant ces break/asts (3) où le café au lait s’accompagne de merluche ou de lard frit ; le pain compact et gras le déconcerte ; les puddings bleuâtres, sinon lilas ou roses, dont le fond est de la graisse de bœuf, les légumes cuits à l’eau, la
(1) Sagesse.
(2) On appelle ainsi en Angleterre des écoles privées qui peuvent être « dotées » par l'Etal et où se donne renseignement secondaire classique.
(3) Premiers déjeuners.
viande non rôtie des luncheons (1) lui paraissent d’abord aliments lourds ou fades, surtout quand ce régal est arrosé uniquement de limonade ou même d’eau pure. Mais notre gourmand reconnaît ensuite que du lait sucré cela va très bien avec du poisson ou du lard, que les puddings multicolores n'ont de pesant, vraiment, que l’apparence, que la viande cuite avec le sang, dans des fours perfectionnés, c’est plus savoureux ; et le vin absent il l’oublie, quand il goûte aux sauces brunes qui lui mettent sur la langue les forts arômes et tout le feu des régions équatoriales. Puis les coquetteries, tout à coup, de cette cuisine sévère : les pâtisseries de ménage singulièrement exquises, parfumées de cumin, de gingembre ou de fenouil, et tant de compotes, de gelées, de sucreries, de douceurs inCwnues en France ! Et enfin ce thé si bon, si généreux à prodiguer l’activité nerveuse, quand il est préparé à l’anglaise !... Verlaine avoue bientôt que pour son estomac, pour sa santé, cette nourriture est excellente. Préventions et méfiance ont disparu. 11 se trouve bien, il se trouve heureux autant qu’il peut l’être.
Peu à peu, il est arrivé à parler couramment, à comprendre assez vite, et cet usage facile de l’anglais lui permet une cordialité plus franche
(1) Seconds déjeuners.
avec W. Andrews, « a jolly good fellow z> actif, joyeux, aux éclats de rire sonores. Les élèves sont de bons enfants, sans trop de manies, plutôt calmes, simplets, positifs, pour qui le frençhman est un homme leur apprenant des choses que les parents paient, dont il faut profiter si l’on peut. L’idée de F « embêter » ne leur viendra pas. Ce gentleman doux et gai sera préférablement un ami.
D’ailleurs, le rôle de professeur à la Grammar School n’a rien du « pionnat ». Sous le rapport pédagogique, autant qu’au point de vue alimentaire, Verlaine vit dans un monde différent du nôtre. La discipline enseignante, que surveille modérément le contrôle officiel, paraît s’inspirer du Dickens de Nicholas Nickleby corrigé par le Dickens des Temps difficiles. Certaines cupidités individuelles, certaines brutalités étaient à prévenir ; mais arrière le positivisme desséchant de Thomas Gradgrind, arrière les pédagogies continentales qui entendent façonner les cerveaux comme on fait des boulons ou des clous ! En Angleterre l’éducation n’a pas adopté la devise « faire des hommes », ce qui veut dire « forger des outils d’un emploi utile et commode » ; elle a conservé son ancien sens, elle veut dire simplement : culture de l’esprit, elle a pour objet l'enfant même, elle veut le mettre en état de vivre plus aisément,
plus agréablement aussi pour lui comme pour les autres, et voilà tout. Par conséquent, liberté. Il fallait empêcher, sans doute, que les élèves, au lieu d’aller en classe, fussent occupés à faire la lessive ou à bêcher le jardin du maître d’école; mais il serait non moins abusif de les tenir courbés sur du papier dix heures par jour, dans des salles puantes, de les entasser par trentaines entre quatre murs, sous prétexte de « récréation ». A Stickney, comme dans la plupart des pensions anglaises, les enfants jouent, dorment, se promènent à peu près sans surveillance. Le matin est pour le travail, l’après-midi pour les courses à travers la campagne.
Verlaine n’a donc pas grand’chose à faire. 11 ajoute à l’enseignement du français et des « hu- . manités » celui du dessin ; mais aucune méthode, aucun programme définis ne lui sont imposés, pas plus qu’à W. Andrews. Les facultés artistiques de ses élèves il les cultive, il les développe à sa guise. Il obtient même des résultats brillants. C’est surtout le professeur de dessin que Stickney apprécie. «Faites du portrait, dit-il aux « pupils », faites-en d’après nature si vous pouvez, et si vous préférez,... de mémoire ». Pour illustrer sa doctrine, il dessine à la craie, sur le blackboard, les traits de master Brown, de master Fineham, de master Prettyvellow et autres bons farmers du voi-
sinage. La classe, qui les reconnaît, s’escrime du fusain et du crayon pour reporter sur le bristol des figures si intéressantes. Les parents admirent ces chefs-d’œuvre. Quelques érudits de l’endroit comparent Verlaine à Hogarth. Un jour le vicar , en personne, visite la grammar school : de suite il tombe en arrêt devant le tableau noir où deux yeomen, l’un avec une pipe, gravement se contemplent. Hochant la tête, il se tourne vers le directeur :
— Ah 1 ces Français... Tous artistes, véritablement !...
— J’te crois !...
Murmure Verlaine en baissant les yeux avec modestie.
Les semaines, les mois s’écoulent ainsi, doucement laborieux, relativement tranquilles. Tous regrets, sans doute, n’ont pas disparu. Certains jours, l’heure du réveil traînasse parmi des souvenirs que suivent des mélancolies, des langueurs fouettées soudain par l’idée de l’obligation professionnelle qui n’attend pas, où il faut courir. Ce sont alors des défaillances :
Pourquoi triste, ô mon âme.
Triste jusqu’à la mort,
Quand l’effort te réclame?...
Le courage chrétien fait fuir les fantômes, dissipe les torpeurs écœurantes :
Mais chasse le sommeil Et ce rêve qui pleure...
Si l’aurore est brutale, parfois le crépuscule est bien perfide. Le diable rôde, sournois. Il jette encore sa griffe. L’ange gardien vient et le chasse. Et quel beau sonnet, l’une de ces batailles I
Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme !
O va prier contre l’orage, va prier ! , ;
Ce qui surtout amène le trouble et insinue les tentations, c’est l’infirmité qui lui reste : ce tiraille ment du « moi », cet « esprit d’analyse »... de luimême qui le harcèle, et tantôt le sauve tantôt le remet au bord de l’abîme :
Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées!
L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,
Douceur de cœur avec sévérité d’esprit,
Et celte vigilance, et le calme prescrit,
Et toutes ! — Mais encore lentes, bien éveillées,
Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la tiède nuit.
C’est à qui de vous va plus gauche, l’une suit L’autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune... (1),
(1) Sagesse.
Pourtant la réaction et prompte, et les dimanches, les bons dimanches de repos et de joie fraternelle en un pays où tout le monde a la foi, quand il a savouré, au morning service , la fraîche et tendre poésie des cantiques anglicans, puis apprécié non moins l’art de mistress Andrews à confectionner le fin seed cake ou le délicieux gooseberry fool , il s’en va, à l’aventure, par les présenclos qui se succèdent, franchit les échaliers (1), se plonge, ravi, toujours plus avant dans les frondaisons lumineuses :
L'échelonnement des haies Moutonne à l’infini, mer Calme dans le brouillard clair Qui sent bon les jeunes baies... (2).
Le soir, avec Andrews, on est à son tour des écoliers. Sous la lampe on travaille, coude à coude, en bons camarades. Ne leur est-il pas venu à tous deux des ambitions universitaires !... Le patron aide Verlaine à faire de l’allemand, Verlaine aide le patron à faire du grec (3). Mais de
(1) Voir, dans le dernier volume paru de ses Œuvres complètes (chez A. Messein) un dessin de lui qui le représente occupé à cette gymnastique. Le, croquis accompagnait une lettre qu’il m’envoya de Stickney.
(2) Sagesse.
(3) Je crois avoir dit qu’il était bon humaniste, quoi qu’ait pu nier sa modestie. Voici un extrait d’une lettre datée de Stickney, 1,r mai 1875 : <' ... Les jours ne se ressemblent pas.
temps en temps il reste en sa chambre à écrire : pour lui, l’égoïste !... Et ce sont des vers?... Mon Dieu! oui, des vers anciens, ou nouveaux, de ceux qui seront dans Jadis et naguère , Sagesse, Amour. ïl les recopie, sans intention de les publier, il refuse de songer désormais à la possibilité d’être un « homme de lettres » ; seulement il a beau faire et beau dire, il aime les vers (1), il en fera encore, de tout différents, c’est vrai : des cantiques (2).
Il a commencé, péniblement d’abord : c’est tellement difficile de ne point parler de soi! Pour-
Aujourd’hui je suis occupé par-dessus la tête. Je te quitte pour la quatrième satire (Liv. I) d’Horatius et le 10® livre de l’Iliade dont je dois préparer fragments pour explicate... en angliche, of course. C’est égal, que de pions, que de pions! Encore un ? Qui encore? ? Est-ce bête, cette fièvre d’enseigner ce qu’on ne sait pas ! ! J1 est vrai que c’est bien innocent... » Les « pions » dont il parle c’est lui, Rimbaud, un autre excellent poète, ami commun de nous trois — et qui ne veut pas être nommé — enfin l’auteur de cette biographie. Tous alors nous étions dans l’enseignement libre.
(1) De Slickney, en 1875, Verlaine écrit à Emile Blémont qu’il relit saint Thomas et sainte Thérèse ; il ajoute : « Voilà des livres ! Je vous dis, sans la moindre exagération, que je suis absolument incapable de muntéresser beaucoup à autre chose. Je dis beaucoup, parce que — ô maladie ! — j’ai encore un faible pour les vers. Il faut m’en envoyer, vous, Valade, les amis... »
(2) A la même époque il avait un projet qui n’a pas été réalisé : « ... Un volume en plan, titre indécis ; mais ce sera sur la Vierge. Une espèce d’épopée, de récit tout d’une haleine, quatre à cinq mille vers, au plus » (Lettres d’Angleterre publiées par Emile Blémont dans L'Artiste, en 1896).
tant nous sommes sûrs qu’il a exécuté en partie ce plan exclusivement dévot, puisque nous avons Liturgies intimes et, dans Bonheur, les pièces XXIII, XXVIII, XXIX, XXXI, XXXII, XXXIII, la plupart ébauchées ou projetées, au moins, chez les Anglais. L’idée de « concurrencer » leurs hymns était, en effet, toute naturelle à ce déterminé catholique. En attendant, il ne peut se résigner à détruire les vers précédemment faits, ni même à leur laisser courir le risque d’être perdus. L’ami français qui lui écrit toutes les semaines prend soin d’en réclamer chaque fois, et... voilà le bon prétexte !... Il les transcrit avec le plaisir ingénu de l’enfant penché sur une belle page d’écriture. Sa production poétique depuis bien des années (1) file ainsi parla poste, avec recommandation au destinataire de conserver cela... cependant... à tout hasard (2).
(1) Je me souviens d’avoir gardé ainsi jusqu’en 1881 ou 82, époque où il me la redemanda, sa pièce Les uns et les autres, calligraphiée sur papier rose.
(2) Extrait d’une lettre qu’il m’adressait de Stickney, le 29 avril 1875 : « ... Le cercle de mes relations s’élargit. J’enseigne maintenant notre belle langue aux quatre Mlles d’un médecin du voisinage. Ce n’est pas encore le Pérou. D’ailleurs je ne vise pas présentement aux sous. Et quand plus tard force me sera bien de m’en occuper, ce sera sans préjudice d’occupations moins crevantes et plus utiles. Dieu merci, je n’ai plus de « besoins ». Vivotter, dans quelque province, ou, si je peux, voyageotler à. petites journées par tout ce pays-ci, Ecosse, Irlande, peut-être, en effet, comme j’avais dessein,
Ce dernier serait bien gentil de le renseigner sur ce que devient « l’Autre ».
dans des Rome pour quelque tèmps, — c’est mes buts, sans autre (extérieurement parlant). Quant à des versses... hélas! oui, je crois bien que j’en ferai toujours... En attendant, je pense à ces « cantiques » qui t’alarment. Pourtant ça sera très bien, si je puis. Des espèces de psaumes de David, avec mon triste moi dedans et tout ce que j’y pourrai mettre d’orlhograplie et de prosodie. Très complet, • — depuis libéra me de sanguinibus jusqu’à usque quo ? — Ai-je besoin d’ajouter que rien d’artistique? O je hais jusqu’à cette ombre d’insincérité, maintenant, et aujourd’hui surtout. — Littérairement même, rien de chpquant, je pense, n’est-ce pas, dans ce dessein ? Ce sera toujours aussi intéressant que des apologies de petites vilenies ou que des paganismes à la Gueute comme on nous bassine avec depuis si longtemps.
— Mon poème sacré serait immense. Il roulerait sur la Vierge. Titre probable : LE ROSAIRE. Comprendrait depuis Adam et Eve jusqu’à-présent. Toutes les civilisations, toutes les légendes... Je liens à peu près le plan qui est tout Ihéologique et qui a encore besoin d’être digéré. J’aurai besoin d’immeDsément voyager. Chemin faisant, j’accrocherai probablement des occasions de livres en prose, histoire, critique, etc. Ce serait toute ma vie, naturellement.
Mon livre patriotique sera court et simple. J’espère pouvoir bientôt t’envoyer fragments. J'ose croire que ce sera neuf, très doux, très touchant, et, autant que possible, très français et pas a gaulois » . Très naïf, bien entendu, et je ferai tout, mon possible pour être absurdement sincère. — En un mot, de quoi faire saisir mon livre en Prusse... et en France. Tu verras et, je pense, approuveras. Tous ces plans, bien entendu subordonnés aux évènements de ma santé et de mes affaires morales. J’ai appris à ne plus tabler sur l’avenir. Mais il faut bien se caresser l’esprit II »
Ces projets de Verlaine ne seront pas abandonnés de ma» nière absolue, mais ne se réaliseront que très partiellement et avec bien des modifications. La lettre continue ainsi :
« Ma vie est follement calme et j’en suis si content 1 Nul
ifî
... Ah ! l’autre, comme il lui tient encore à la cervelle et au cœur !...
ennui aussi bien, et je crois t’avoir dit que rien de pionnard. J’ai besoin atrocement de calme. Je ne me sens pas encore assez reconquis sur mes idiotismes passés, et c’est avec une espèce de férocité que je lutte à terrasser ce vieux Moi de Bruxelles et de Londres, 72-73... de Bruxelles, Juillet 73,
aussi... et surtout .
. Et je t’avoue qu’avec les moyens humains seuls,
avec le bon sens de ce siècle, je n’y parviendrais pas. Pense donc combien ce Moi, s’il était resté athée, serait fort et dangereux maintenant avec son immense haine du monde qu'il a condamné, avec toutes les rancunes de tout genre qui ont fermenté dans cette cuve belge, avec le « je m’en fous pas mal » qu’il opposerait victorieusement à toutes les conséquences d’un coup de haine ou de mensonge! Mais j’ai cette chance d’avoir vu clair, et quelle récompense intellectuelle ! Quels yeux métaphysiques maintenant ! Comme je m’enfonce avec énergie dans tous problèmes... et que les joies du monde te’ qu’il apparaît me soulèvent de pitié vraiment!... C’est ce qu’iJ faut des grands événements, des grands malheurs (ô abus des mots !) pour enfin comprendre et seulement comprendre, je crois. Si je pouvais te parler de vive voix, j’essaierais peutêtre de te faire part de ces choses merveilleuses, mais, au moins par lettres (il faudrait des traités, des bibliothèques'1 c’est lâche impossible :
... « appressando se al suo desire « nostro intelleto se profonda tanto « che rétro la memoria no puo ire. »
Eu approchant, dit Dante, de son désir, notre esprit va si profondément que la mémoire ne peut revenir en arrière.
« Que te dirai-je d’ici? Campagne trop jolie. On pense à Florian. Mais les bergers ont des cols cassés et dés chaînes en aluminium. Un tas de batteuses à vapeur et d’inventions paresseuses, des fumivores, des fumiers perfectionnés, et le « prograis » dans toute sa fleur. — Je préfère les Ardennes, —
— Alors c'est fini, vraiment, il ne veut plus écrire, il méprise la littérature?... L’insolent!... Et son impiété, toujours la même?... Le misérable 1... Est-il assez infortuné, dans son entêtement de bûche !... Et ces courses errantes, sans but... Gomment cela finira-t-il... Qu’est-ce qu’il veut? Qu’est-ce qu’il cherche?... Il parle de « science », à présent... de « science » !.. N’est-ce pas le dernier degré de la folie et du ridicule !...
Rimbaud est qualifié tour à tour de « philomathe * et d’« homme aux semelles de vent.» ; puis c'est autre chose : il deviendra chef de bureau rosse, oh î rosse... pour sûr!... Un dessinée Verlaine le représente avec des lunettes et des manches de lustrine, « engueulant » ses subordonnés dans un langage atroce. Puis le poète devient grave, il s’exalte, il prend sa lyre, y
et voire le péquet au gin (Ceci appartient au vieux Moi. Fais pas attention).
— J’assiste aux services anglicans les dimanches, où j’entends de jolis cantiques... Mais quel triste culte, et sans raison d’être, celui-là... Mais au fond tu es de mon avis sur le protestantisse. La question... est d’ailleurs jugée, — et par les protestants eux-mêmes, j’entends les instruits. Ils sont les augures de cette hypocrisie insuffisante à masquer, même aux yeux des « lidèles », l’impuissance radicale de leur, pauvre reste de dogme... Mais laissons ces questions inopportunes épistolairèment... Si tu as nouvelles de Stuttegarce ou autres lieux, fais savoir, et si y écris, envoie une mienne très cordiale (au fond) poignée de main de ton
P, VaaiMNEv
attache des cordes neuves qu’il fait vibrer en tonnerre :
La malédiction de n’êlre jamais las
Suit tes pas sur le monde où l’horizon te tire.
L’enfant prodigue avec des gestes de satyre 1
Après quoi il réfléchit, regrette. Il a été trop violent, il s’humilie, songe qu’il n’est pas loin d’avoir, pour son compte, mérité des reproches tout pareils... Et l’invective va rester, mais il se l’adressera, dans Sagesse, à lui-même. Que Rimbaud s’abandonne à « l’élan funeste de son cœur », qu’il parcoure l’Europe et collectionne des langages, qu’il gravisse, gelé, la pente du Saint- Gothard, qu’il se traîne, rissolé, dans la poussière des routes lombardes, qu’il soit volé à Vienne, qu’il perde à Hambourg l’argent gagné en vendant aux Hollandais les soldats du roi de Prusse, que dans l’étroit guichet d’un cirque apparaisse un instant sa figure boudeuse et narquoise, qu’il soit à Copenhague, à Stockholm, à Port-Saïd, à Sumatra, ou simplement à Liverpool, ou, encore plus simplement, revenu, terré dans un petit village des Ardennes, Verlaine prend le parti de s’en éjouir. Et comme la gaîté est plus vive après les grandes colères, en avant le « coppée », le dizain des minutes joyeuses !... Je le tiens au cou-
rant de l’odyssée rimbaldienne et reçois en retour, à la suite de chaque péripétie, une perle.
Ainsi, après l’aventure de Vienne :
C’est pas injuss’ de s’ voir dans un’ pareil’ situate !...
Et pas la peau d’un pauv’ kereutzer sous la patle !...
J’arrive à Vienne avec les meyeur intentions,
— Sans compter que j’ compt’ sus? des brevets d’inventions — En débarquant je ni’ coll’ quéq’ Fanta comm’ de jusse,
Bon ! Via qu’un cocher d’ fiac’ m’ vol’ tout !.. C’est pas injusse?...
Au rétour de Sumatra (Rimbaud a parlé de faire du commerce) :
Nom de nom ! J’ai rien voilliagé d’puis mon dergnier Coppée ! Il est vrai qu’ j’en d’ viens chauv’ comme un pagnier Percé, qu’ j’ai là quéq’ chos’ dans 1’ gosier qui m’ ratisse Et que j’ sens comm’ les avant-goûts d’un rhumalisse Et que j’ m’embêt’ pluss’ euq’ jamais ; mais c’est négal :
J’ai promené ma gueule infecte au Sénégal
Et vu Cinq-Hélèn’ (zut à Badingue !) un’ rud’ noce !..
Mais tout ça c’est pas sérillieux : j’ rêve eud’ négoce,
A c’t’ heure, et, plein d’astuc’, j’ baluchonn’ des vieill’ plaq’s D’assuranc’, pour revend’, conl’ du rhum, aux Canaq’s.
Puis Rimbaud est cultivateur. Dégoûté des aventures, il se range et devient bucolique:
Je renonce à Satan, à ses pomp’, à ses œuffs !
Je vous gobe ô profonds mugissements des bœufTs.
J’ fonde un’ nouvelle école, et, sans colP, j’agricole.
Coll’ toi ça dans 1’ fusil, mond’ frivole et racole Z’en d’autres. Désormais j’dis m... à les Gatli,
A les Russ’, aies Vienne et aux scaferlati D’ contrebande, et j’ vas faire un très chouett’ mariache.
Je m’ cramponne à toi, Roche (1) et j’ défends qu’on m’arrache
(1) Nom d’un village de l’arrondissement de Vouziers ou
Eud’ toi... Viv’ le lard dans la soupe — et soiilions Sérilleux — et qu’ nout’ sueur aile abreuf nos sillions 1
L’un des « Coppée » porte en marge ceci : « L’accent parisiano-ardennais desideratur ». A la vérité, Verlaine imite plutôt le parler de l’Artois. Mais dans ce genre « muse à bibi », l’auteur de L'Ami de la nature bat évidemment son propre record. Pour expliquer le grasseyement faubourien, si drôlement exagéré, qu’il prête à sa victime, je dois dire que Rimbaud, venu à Paris avec un bel accent ardennais — il avait surtout une façon de dire « absinthe gômée » qui mettait Verlaine en des joies folles, — s’était de suite appliqué à perdre ce provincialisme, et qu’au bout d’un mois, pas plus, il prononçait exactement... comme à Belleville ; c’était du parisien, sans doute, mais qui fut d’abord un peu « luchebem », pour de» venir bientôt, d'ailleurs, tout à fait correct.
11 m’a paru plus intéressant de présenter en une seule série quelques-uns de ces monologues — le dernier complètement inédit, — bien qu’ils soient espacés par les événements et datés, c’est facile à voir, d’assez longtemps après le séjour de Verlaine à Stickney.
Rimbaud habita quelque temps, dans une ferme appartenant à sa mère.