ARRAS — BOSTON — BOURNEMOUTH — RETHEL
Cheminons vers la ville au long de la rivière,
Sous les frais peupliers, dans la fine lumière... (1).
Est-ce toi qui reviens en Verlaine, douce harmonie de la Bonne Chanson?... Mais plus de passions ardentes, — croit-il, veut-il, — plus rien que le désir de sensations calmes et sereines :
L’une des portes ouvre une rue, entrons-y ;
Aussi bien, c’est le point qu’il faut, l’endroit choisi :
Si blanches les maisons anciennes, si bien faites !
Point hautes, çà et là des branches sur leurs faîtes...
Et vous regrettez moins que tantôt la « splendeur »
Du vieux monstre et son pouls fébrile, et cette odeur !..
C’est cela... A bas Paris!... Vivent les bonnes joies de province, et pas d’autres joies désormais 1 Car s’il revoit la France, quand juillet, brûlant, sème la guêpe et ferme l’école, ce qu’il faut au
(1) Sagesse.
catholique, au déterminé réactionnaire qu’il est à-présent, c’est une « vieille France », la plus « vieille France »,
La raison raisonnable et l’esprit des aïeux...
Il est toujours homme, certainement!... N’exigeons pas la vertu excessive. N’allons pas priver un estomac devenu robuste des récompenses dues à ses longs mois de sobriété. Pardonnons au converti d’être encore « une bonne fourchette », passons-lui si peu que ce soit du vieux péché mignon qu’il déclare à présent « sacerdotal » :
Du reste, on vit à l’aise : une chère superbe...
Et Mm* Verlaine, installée à Arras « la ville aux toits follets », régale avec orgueil Monsieur le professeur en vacances.
Mais, dans le clair logis de l’Impasse d’Elbronne (1), quelles bruyances de collégien, quelles joies d’écolière ! Ah ! frère et sœur tous deux plutôt que mère et fils!
Quel caquetage, quelles joyeuses querelles !...
— Maman, tu raisonnes comme une enfant !...
— Paul, je t’assure que tu es fou !...
Tels je les entends, je les revois en cet été de 1875 : M“’ Verlaine trottinant, svelte et légère,
(i) rue de Lille.
de la salle-à-manger à la cuisine où mijottent d’excellentes choses, le poète, sa pipe au bec, allant et venant dans le salon aux vieux fauteuils couverts de velours tigré — déménagés successivement de Metz aux Batignolles, puis à Arras... en attendant de nouvelles pérégrinations. — Il me montre une peinture qui est le portrait de « papa », le capitaine en grand uniforme — plastron de velours, épaulettes d’or — moustache coupée très court à la Morny, tête blonde et rose dont le fils n’a hérité que le menton et la bouche enfantinement très volontaires.
— Paul, fais donc voir à Monsieur notre album de photographies, dit Mm* Verlaine.
Pensée néfaste, déplorable amour des albums familiaux, quel affreux drame vous avez soudain produit!... Verlaine, complaisamment, ouvre devant moi le beau livre à fermoir de cuivre doré, nomme les oncles, tantes, cousins, cousines. Voici un portrait de jeune femme. Il tourne brusquement la page, avec un soupir. Moi, curieux, je veux voir... Il sourit tristement...
Jeune femme ? Disons une très charmante jeune fille,
Toute grâce et toute nuance Dans l’éclat doux de ses seize ans (1),
(1) La Bonne Chanson.
avec je ne sais quel air de nervosité vague, mêlée à cette insouciance ingénue et brave qui attend de la vie n’importe quoi qui pourra bien venir...
— G’estelle ?
' — Oui...
A ce moment, tombe du volume une autre photographie qui n’était pas encartée encore. Celle-là je la reconnais du premier coup, et Mmo Verlaine dit, candide :
— G’est M. Rimbaud.
— En effet, réplique Verlaine, sardonique, c’est mossieu Rimbaud... mon fléau... mais... j’v pense... donne un peu, veux-tu?...
Oh! l’horreur d’homme !... Que fait-il, et que j’ai donc eu tort de lui donner cet album de malheur!... En face du portrait de sa femme est celui d’un honnête parent quelconque; il l’enlève, l’insère ailleurs, n’importe où, met Rimbaud à sa place, faisant vis-à-vis, par suite, à la gracieuse héroïne de La Bonne Chanson. Mmo Verlaine à pâli...
— Paul !... je te le défends !...
Protestation vaine, le cruel fait plus... et pire. L’album étant ouvert, à plat, sur ses deux paumes, il le referme — clac ! — avec un rire épouvantable.
Mmo Verlaine se tord les mains, Paul continue de rire, comme un démon :
— Eh bien ! quoi ?... Je réunis les deux êtres qui m’ont fait le plus souffrir...
— Sacrilège !...
— Non, justice !...
— Abomination !...
• — Tant mieux !
— Gela te portera malheur... Ote ce portrait!...
— Je ne veux pas.
— Est-il possible d’avoir un pareil enfant ?... Dieu que je suis malheureuse!...
— Hélas! que je la (1) suis... de cheminée , susurre Verlaine, et le barbare emporte l’album qu’il remet soigneusement dans une bibliothèque, tandis que ses yeux chinois lancent des flammes et que la mère infortunée, les mains aux tempes, s’enfuit dans la cuisine où chante le fricot. Une minute après, nous l’entendons crier, d’une belle voix claire et sonore, comme de commandement sur le champ de manœuvres : « Allons !... à table!... » et radieuse elle apparaît, portant un plat fumant qui répand une délicieuse odeur. Paul s'extasie :
— Une omelette au lard ! chouette!... Ils n’en ont pas en Angleterre...
Cependant Mm9 Verlaine a eu vite fait d’effacer l’horrible crime en replaçant monsieur Rimbaud tout au bout de l’album, simplement parmi les amis et connaissances, après la famille comme il
(1) Plaisanterie de mauvais goût, empruntée par abus à la grammaire de Noël et Gbapsal.
convient; car méchant Paul — avec Irénée Decroix et l’humble auteur de cette véridique histoire — est parti, dès après déjeuner, pour une vaste randonnée à travers les plaines de Lillers, Béthune, Fiefs (1), Amette où l'on visite, fervents, le sanctuaire consacré à saint Labre, et autres lieux de sainteté... ou de chopes et « p’tits cafés » bus sans trop de réserve par ses deux compagnons, par lui-même avec une tempérance exemplaire qui ne l'empêche pas d’être folâtre. Je me souviens d’une forêt (2) traversée, interminable, entre minuit et deux heures du matin. Decroix joue d’un flageolet de deux sous, Verlaine l’imite, sur sa canne : « tuu... tututu... » Mais un instant il reste silencieux, comme inquiet, puis il questionne :
« D’où vient, la nuit, cet âpre et angoissant parfum des bois ?... » Positif, Decroix répond : « C’est l’odeur des champignons pourris. » O parole précieuse ! Pour le Saturnien quelle délivrance! Encore une diabolique erreur, une « littérature » dont il se libère...
Il a parlé avec abondance de ses projets, de ses sentiments, de ce qui l’ennuie, de la vie solitaire qu’il mène et qui lui pèse. A l’égard de sa femme il est, pour conclure, très calme et très impartial, prend pour lui tous les torts. J’ai insinué que main-
(1) Canton d’Heuchin, arrondissement de Saint-Pol.
(2) Hédonchel.
tenant... converti, sage... pourquoi ne pourrait-il espérer... essayer... pourquoi ce malheur, amené par des malentendus...
— Affreux!...
— Pourquoi serait-il irréparable ?... l’enfant !... Et pour sa mère à lui, Verlaine, ce serait une joie !...
— Certes f...
11 murmure ensuite des mots comme « solitude., oui, mais indépendance... déchirement qui saigne encore, trop !... »
Et sur sa canne, pour faire comme Decroix dont le flageolet de fer battu continue, sous les étoiles, de célébrer « l’amant d’Amanda », il a recommencé à jouer de la flûte.
L’idée, tout de même, a-t-elle mordu ? Rien qu’un peu, très peu. Au fond, n’est-il pas enchanté qu’on lui conseille ce qu’il désire?
Quoi qu’il en soit, septembre n’a pas plus tôt détaché les premières feuilles que Stickney voit revenir son « Frenchman ». Ce sera pour jouir de ses talents pédagogiques plusieurs mois encore. Non cependant toute l’année scolaire... Il faut dire que Verlaine avait commencé là aussi, comme autrefois à Londres, par la saison clémente. La nature c’est joli au printemps, superbe en été... mais quand vient décembre qui dit « tue », janvier qui dit « assomme »...
Les champs, même l’hiver, ont d’austèrs beautés,
prétend Hugo; Verlaine trouve que les champs, l’hiver, c’est de la boue, c’est des rhumes, c’est la réclusion obligatoire, et que ce moment de l’année fait apprécier beaucoup le séjour des villes.
D’autre part, il est chez Andrews au pair, c’està-dire sans émoluments, ne gagnant d’argent que grâce à des leçons plutôt rares à la campagne.
Résolu à ne pas abuser de la générosité maternelle, voulant ne vivre que par ses propres moyens, il pense un instant qu’ayant essayé autrefois, à Paris, d’être placier en assurances, il pourrait, à l’étranger vendre des produits français (1). N’obtenant que peu de résultats, il revient à ce qui est pl’utôt « dans ses cordes » : les leçons, et il se met à lorgner la petite ville de Boston, chef-lieu du Lincolnshire, qu’il a visitée et trouvée agréable, oùil s’estfaitdes relations... qui pourraient l’adresser à telles personnes en état de payer chèrement le bonheur de parler la langue de M. Thiers. C’est là une raison que W. Andrews apprécie, approuve ; les deux hommes vont se séparer bons amis.
(R Le 8 octobre 1875, il écrit de Stickney à Iréuée Decroix — qui exerçait la profession de commis-voyageur et lui avait olfert son concours : « ... Je me suis occupé de placer quelques unes de vos cartes (et prix des vins). Mais je n’ai guère réussi. Vous savez, les Anglais sont gens pratiques. Us voudraient goûter avant d’acheter... »
Verlaine s’installe à Boston. Il a jugé nécessaire, tout d’abord, de s’y faire photographier par un Italien, qui parle français, qui est très causeur, très aimable et se charge de lui trouver des clients. Quelle chance ! Les voilà inséparables. Mais, de plus, l’Italien possède une collection de curiosités géologiques, zoologïques paléontologiques... ouverte au public bostonien et des alentours, les jours de marché, moyennant une rémunération honnê-
te et parmi tant d’objets hautement scientifiques, le squelette d’une baleine particulièrement gigantesque. Verlaine a trouvé cela charmant, il en rêve, il suggère à son nouvel ami une idée merveilleuse : dans la vaste cage formée par les côtes du cétacé ils installent des chaises, une table, et les jours de repos, et en l’absence de visiteurs au musée, c’est là que nos deux Jonas devisent gaîment en buvant de la bière, en fumant de longues pipes hollandaises.
Encore une année scolaire écoulée (1875-76). Je vois de nouveau mon cher poète, cette fois dans mon pays, dans le pays de Rimbaud, à Gharleville. Sa sérénité joyeuse ne s’est pas démentie, plus assurée même qu’aux dernières vacances.
La santé est parfaite, souple le corps nerveux sur les jambes dansantes, vif, délicieux l’esprit où la fantaisie gavroche s’unit à l’amère expérience de l’homme qui a vécu si intensément, connu tant de
VERLA.iiE
mondes raffinés ou bizarres, assisté, pris part à tant d’événements terribles, pour atteindre, en somme, à la légèreté chaste d’une belle adolescence nouvelle éclose, delà quinzième année revenue, plus lucide, meilleure.
Ah ! cette période de Sagesse dont il évoquera, plus tard, avec une si touchante et si légitime fierté, le souvenir :
Un projet de mon âge mûr (1)
Me tint six ans l’âme ravie,
C’élail d’après un plan bien sûr De réédifier ma vie.
J’ai marché dans le droit sentier,
Y cueillant sous des cieux propices Pleine paix et bonheur entier :
Paix de remplir enfin ma tâche,
Bonheur de n’êlre plus un lâcha Epris des seules voluptés De l’orgueil et de la luxure,
Et celte fleur, l'extase pure Des bons projets exécutés (2) !
Oh ! oui, cette époque de tranquille force morale, de lumineuse, rieuse, innocente raison!...
Que Verlaine est alors doux et calme, et simplement, adorablement spirituel!...
(1) Ce qu’il appelle son « âge mûr » est de 31 à 37 ans.
(2) Bonheur.
M. Mauté lui-même ne serait pas loin d’en convenir. Beau-père et gendre se sont rencontrés à Montmartre, où celui-ci, usant d’un droit légal, est venu voir son fils. Le joli garçonnet, un peu farouche, mange pourtant les « éclairs », admire l’équipement de jockey: hop ! hop! casquette aux vives couleurs, fouet claquant, ceinture à grelots, que « monsieur papa » lui apporte avec, certainement, l’arrière pensée malicieuse que Georges entretiendra le souvenir de son père en faisant dans l’hôtel un bruit de tous les diables. A six ans l’on se familiarise vite avec les donneurs de joujoux. Le bambin, leste, a grimpé sur les genoux de l’homme grave... et tellement chauve!.,. Il s’amuse, il s’étonne du crâne poli, boule énorme où courent ses douces menottes reportées ensuite, par comparaison, sur sa tête à lui brune et soyeuse :
— Alors... dis !... pourquoi, toi, tu n’en as pas, des ceveux ?...
Hein ! Verlaine, le mot est dur: que vas-tu ré- i pondre?
Pour l’instant, il reste « cloué », mais il répondra, à côté de la question :
Et j’ai revu l’enfant unique...
J’entends encor, je vois encor! Loi du devoir
Si douce !...
Innocence avenir!...
Belles petites mains qui fermerez nos yeux (1) î
(!) Sagesse.
Elles lui ont fait penser à d’autre mains, aussi d’enfant,
Toutes petites, toutes belles,
Aux mains de la « child wife » qu’il poursuivait de ses récriminations, pleines de tendresses et de pleurs, dans les Romances sans paroles.
Mains en songe, mains sur mon âme.,. (î).
Remords si cher, peine très bonne,
Rêves bénits, mains consacrées..
E& puisque Dieu a remis la peine, puisque Dieu a rendu la grâce — à présent si clairement, si triomphalement évidente, — puisque les hommes oublient, est-ce que la femme?...
O ces mains, ces mains vénérées,
Faites le geste qui pardonne !
Donc c’est dit, c’est fait : il est « allé à Canossa ». En attendant l’absolution définitive, il peut revenir aux paysages qu’il aima toujours. Voici Fampoux, la maison du cousin Dehée, la vie simple, la vie saine, les chers parents qui l’accueillent, si contents de le voir pleinement bon et sage. Les majestueuses douceurs de la nature féconde
(l) Sagesse.
Tentourent, son cœur allégé frémit de volupté paisible et il chante, mêlant à son bonheur l'enthousiasme sacré d’une pensée catholique :
C’est la fête du blé, c'est la fête du pam
Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses...
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,
Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin :
Moissonneurs, vendangeurs là bas, votre heure est bonne !
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,
Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,
Dieu moissonne et vendange et dipose à ses tins La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie (1) !
Cependant Boston n’a pas « rendu ». Il fallait se loger, se nourrir à ses frais et les leçons n’étaient pas aussi nombreuses ni aussi lucratives que Verlaine l’avait espéré. Il a dû se replacer comme professeur interne, successivement à Lymington, puis Bournemouth.
Là il est payé, assez bien, mais il ne retrouve pas lesplaciditésrustiques, le commode sans-façon du Lincolnshire. Les élèves sont plus mêlés, souvent d’origine bourgeoise, — plus enfants gâtés,
(1) Sagesse.
plus dégourdis, c’est-à-dire plus indociles, et quelques-uns réellement mauvais.
Il est peu disciplinaire — on le comprendra sans peine. — Aisément familier, il s’attire des insolences, et, quand il punit, des haines. Un jour il reçoit à la tête une pierre cachée dans une boule de neige et lancée d’une main assez furieusement rancunière pour qu’il chancelle, tombe et reste quelques instants évanoui. Qui a fait le coup? 11 soupçonne un grand gaillard d’Irlandais qu’il sait lui en vouloir, mais, n’étant pas sûr, ne désigne personne. Impunité, encouragement à l’impertinence de certains drôles. D’autre part, ses obligations deviennent plus rigoureuses. « L’Anglais est dur, mais il est juste », aimait à déclarer Verlaine. C’est dire que ses supérieurs ont ules exigences de tous les directeurs de pensions et qu’ils veulent un professeur qui sache « tenir » ses élèves. Apprentissage à faire. Il s y mettra. Pour l’instant... ah ! pour l’instant, que la patrie — où il n’a vécu, depuis deux années, qu’aux jours de vacances — lui apparaît, au loin, doucement, savoureusement préférable !...
Le 15 janvier 1877 (congé de la Christmas ), il est à Paris, en compagnie de sa mère, chezM. Istace, rue de Lyon, 12, et il écrit à Irénée Decroix, avec « illustrations » comme d’habitude :
« Cher monsieur Irénée,
« Fait les deux commissions en question, Repars demain matin pour :
M. P. Verlaine,
2, Westburn Terrace Bournemouth
(Hants) England.
« Où j’espère bien recevoir de vos nouvelles, et « d’où repartirai vers le 1er avril, afin de passer « une semaine à Londres avant mon retour dèfi~ « nitif en ce Paris qui a vu mon enfance, et verra « probablement ma vieillesse, s’il y a lieu : — à « Londres (comme à Paris, d’ailleurs, quand ré- « tabli là, pour des jours « indéfmitifs »), je compte « sur vous et Delahaye pour un séjour non moins « cordial qu’investigateur.
« Veuillez assurer toute votre aimable famille « du meilleur souvenir de ma mère (qui va ren- « trer à Arras, 2, impasse d’Elbronne où elle sera « toujours heureuse de vous recevoir) et de « Votre
« P. Verlaine. »
Cependant, quand j$ le revois à Paris, en septembre (1), il paraît disposé à tenter la chance dans une autre école anglaise. Mais... circum stant... Il est des choses, de menus faits que nous
ignorons, qui se tiennent autour de nous, qui vont nous pousser là où nous croirons bien courir de propos délibéré, jusqu’au moment où nous irons ailleurs, par l'action de circonstances nouvelles. Tandis qu’il éprouvait en Angleterre des difficultés qui lui faisaient regretter la vie française, de mon côté j’avais — assez bêtement — quitté Rethel où j’enseignais dans l’Institution Notre- Dame. Je raconte mes dissentiments puérils, Verlaine écoute, me donne tort, il a raison, mais tant pis! je ne retournerai pas à Rethel, j’ai trouvé un autre poste. Il réfléchit, moi je babille, il écoute encore — il avait tellement cette finesse et tellement cette largeur de bonté qui veulent dans la conversation le chacun son tour! — Il dit, souriant et rêveur :
— Ce que tu quittes si allègrement serait pour moi le paradis. Vivre parmi ces bons religieux... moi chrétien, revenu de tout... si j’avais eu ce bonheur, le demi-couvent sans la rigidité — audessus de mes -forces — des vœux, du renoncement total...
Et puis on a parlé de mille autres choses, on a ri, dîné, pris des bocks à des terrasses de cafés ; nous nous sommes quittés assez tard, avec promesse décrire bientôt... Huit jours après, je reçois, à Orléans, une lettre, elle commence par ces mots : « Cher prédécesseur ».
Le sournois !... Au lieu du bateau de Calais ou de Dieppe, il avait pris tout bonnement le train des Ardennes, jusqu’à Rethel, et une fois dans la ville, demandé la rue Mazarin où demeurait M. Eugène Royer. Il savait que cet homme très bon, très intelligent, dirigeait à l’Institution Notre-Dame les cours professionnels, qu’il y enseignait les mathématiques, le dessin linéaire, que je fus son adjoint pour le reste : français, histoire, vague géographie. Il s’était donc présenté — de ma part! — offrant de faire par-dessus le marché un cours d’anglais, et accepté plutôt sur sa bonne mine — car on sait quel air de distinction haute et grave il savait prendre au besoin — - triomphalement iî raillait ma surprise.
Les institutions dites « Notre-Dame » sont des établissements assez nombreux en France, organisés par les évêques sur le même plan et pour le même objet que les collèges de l’Etat. On y donne l’enseignement secondaire, l’enseignement primaire, on y fait des bacheliers, on y prépare aux brevets élémentaire et supérieur, aux écoles d’arts et métiers, à l’école d’Alfort... L’autorité diocésaine y divise le personnel enseignant en deux catégories : des prêtres pour la culture « classique », des laïques pour les sciences et pour tout ce qui n’est pas du latin ou du grec. Elle choisit ses professeurs ecclésiastiques parmi les meilleurs
élèves sortent des grands séminaires; plus tard, s’ils y tiennent beaucoup, ils finiront par obtenir un vicariat ou une cure ; provisoirement c’est leur instruction <t profane » qu’elle utilise.
Par conséquent ils ne connaissent pas encore le monde, ils n’ont confessé que des enfants, euxmêmes demeurent des écoliers, pour ainsi dire ; du moins ils en ont gardé le tour d’esprit et les manières. Ils sont toujours un peu « en pension » ; ainsi qu’au séminaire ils ont leur chambre ; la nourriture, le chauffage, le blanchissage ne leur coûtent rien. De six à huit cents francs d’appointements annuels sont plus que suffisants pour leur toilette, il leur reste assez d’argent de poche pour des cigarettes et quelques promenades en chemin de fer, à destination de camarades paroissiaux qui les invitent à se réjouir en Dieu autour d’une gibelotte savante et d’une brioche parfumée qu’arrose un vin clairet « sentant la pierre à fusil ».
Plaisirs simplets, ambition nulle — ou si rare !.. — de l’humanité gaîment, bien ingénument primitive, qui ne va pas sans gaminerie chez ces éternellement jeunes, et, chez ces théologiens, ces raisonneurs subtils, ces purs intellectuels, sans une aigrelette saveur d’indépendance parfois narquoise et frondeuse. L’idée qu’ils obéissent à Dieu les tient plus que celle d’être soumis à un homme, fût-il leur
chef de par la volonté de « monseigneur ». Ils jugent sans crainte, sans arrière-pensée, à l’occasion ils « chinent », mais scrupuleusement remplissent tous leurs devoirs, et la classe faite, bien faite, le bréviaire lu, les élèves montés au dortoir, ils ont, les soirs d’été, dans le contentement de leurs cristallines consciences, des joies de chèvres; personne ne pourrait les empêcher de « jouer à courir », comme de petits fous, par les préaux déserts, par les cours silencieuses...
Voilà Verlaine chez ces braves gens, mais — en dépit du ton victorieux qu’il prend dans sa correspondance — tout d’abord il n’en mène pas large.
Il a obéi à son impulsivité coutumière, il est entré là, et puis... son bonheur se complique d’épouvante... Qu’a-t-il fait? Est-il digne ? N'estil pas plutôt mille fois indigne... dans ce milieu sacré... qu’il trompe... car, enfin, son histoire... ignorée totalement de ces hommes si confiants, de ces hommes si terriblement purs 1... La bonhomie joviale de M. Royer le mettrait à l’aise; après tout c’est un homme comme lui, c’est comme lui un mari, cent fois meilleur et voilà tout; mais les prêtres!... Songer qu’il est traité en égal, en camarade, par ces hommes mystérieux et redoutables qui ont le pouvoir de consacrer l’hostie et
d’effacer au nom de Dieu les plus effroyables fautes ! Penser qu’il partage leur existence laborieusement sainte, qu’il mange avec eux, à la même table que M. le Directeur, sur une estrade, en ce grand réfectoire voûté, crypte ancienne d’un vrai couvent peut-être, où le plus sage élève, assis aux pieds de Jésus en croix, fait à voix haute une lecture édifiante !
Aussi les premières avances des collègues sont accueillies par de pâles sourires, les mains tendues pressées avec des révérences peureuses. Et quelle réserve, quel choix scrupuleux dans les mots, pour dire qu’en effet... ce matin... le temps promet... d’être plus beau qu’hier !...
C’est un peu l’histoire des initiales visites rue Nicolet, au temps des fiançailles. Il goûte un plaisir troublant à se croire fiancé encore ; mais fiancé à l’Eglise !...
— Oh! pense-t-il, que je dois ici être sérieux, que je dois me tenir !
Il se tient si bien qu’il se tient trop. Les candides abbés prennent peur à leur tour :
— Quel homme sévère !
— 11 écoute tout, il ne dit rien...
— Qu’est-ce qu’il a?... Qu’est-ce qu’il veut?...
— Un timide?...
— Allons donc!... avec ce grand front dénudé, ces yeux de braise?
— Eh ! — s’exclame un tout fraîchement tonsuré qui n’a point perdu l’âpre indépendance du temps où il n’était qu’élève — peut-être un mouchard ?...
• — Chut! l’abbé X..., vous ne pouvez supposer que nos supérieurs de Reims nous enverraient des espions...
— Mais alors?... En tout cas, je m’en moque... Je dirai devant lui tout ce que je pense...
Or, le moine bourru descend matin et soir dans l’immense réfectoire commun aux élèves et aux maîtres. Portant la tête comme encapuchonnée d’un froc imaginaire, il s’assied, funèbre, sur l’estrade ; il déploie sa serviette, les regards des jeunes abbés se détournent, curieusement inquiets, vers le grand crâne d’ivoire incliné, componctueux, sur le potage, et à voir le solide appétit du mystérieux collègue, ils sont obligés de penser qu’il pourrait bien, pourtant, n’être pas un fantôme.
En attendant, l’on regretterait, pour un peu, le « pékin» d’avant, léger, pas assez respectueux, mais qui au moins disait quelque chose...
Dimanches et jeudis, c’est l’usage qu’après le benediciter un signal donné par le claquoir directorial rompe le silence obligatoire. Explosion, sous la voûte sonore, de joyeux, discordants bavardages mêlés au cliquetis des assiettes et des verres. Les professeurs en profitent pour s’émanciper eux-
mêmes, les jeux de mots vont leur train, Verlaine dresse l’oreille comme un vieux cheval de bataille.
— Dites donc, l’abbé X..., vous n’avez pas vu?
— Quoi ?
— 11 a ri...
Le directeur se lève, dit « les grâces ». Les élèves partent, on les entend crier là-haut. Ces Messieurs restent, pour le café. Verlaine le savoure. Des yeux l’interrogent. Il s’enhardit et déclare :
— Exquis !
Allons, allons ! il s’apprivoise ; encore un effort ; qui s'en charge? Le moins peureux, parce que le plus doux : le professeur de rhétorique, l’abbé Dogny, un théologien de science profonde, un saint, qui pousse la charité jusqu’à rire aux larmes de tous les calembours, parfois atroces, dont ils font dans cette maison une consommation énorme. 11 invite chez lui notre sauvage — qui n’ose refuser — le présente à son voisin, son ami, le professeur de quatrième, l’abbé Miette, lettré délicat, muni d’une âme franche et haute, qui disait : « Moi je suis républicain » et ajoutait, se redressant avec un effet de torse ingénu et charmant : « Notre Seigneur était républicain !... »
D’autres abbés sont accourus... Cigarettes... Un petit verre ?...
— Oh ! non.., l’alcool !...
*— Pas dangereux, quand on le prend sans excès... une petite goutte... à condition que ce ne soit pas une habitude... c’est même utile, dans notre vie sédentaire...
— Mon Dieu!... — pense le pauvre « cheulard » — puisque ces bons prêtres... Parfaitement! usage, non abus... La voilà bien la sagesse... Vin medio stat virtus !...
Mais on cause. Le plus hardi lance une enfantine calembredaine, en regardant de côté l’homme farouche. Dégelé par le bon garçonnisme de tous, et aussi par l’anisette, Verlaine a répondu sur le même ton, puis en a raconté, sur les Anglais, « de bien bonnes ».
Quand ces Messieurs, après son départ, se communiquent leurs impressions, le jugement unanime c’est qu’il est « un type à part »...
— Mais un « bon type »...
Verlaine est enchanté de ses nouveaux amis, enchanté d’être plus réactionnaire que jamais, enchanté d’avoir dans sa chambre un petit réchaud pour se faire du café... additionné d'un peu de cognac... dont il se réveille le matin... en allumant sa pipe : toutes choses permises, décidément, par le doux catholicisme français. Lettre à 1 rénée Decroix :
« Cher ami>
« Peut-être avez-vous déjà su par Delahaye mon « adresse actuelle qui est
« au Collège Notre-Dame « Rethel (Ardennes).
« Je me trouve très confortablement ici sous « tous les rapports. Je suis nourri (admirable- « ment) (1), blanchi, chauffé et éclairé dans l’éta- « blissement, de plus logé dans une chambre à « part...
« Très chic le Pas-de-Calais, en particulier « Arras ! — Mais que doit dire M. Orbant? (2). La « situation est tout de même un peu détendue : « espérons que MM. les ex-363 réfléchiront un « tantinet avant de rendre une seconde dissolu- « tion nécessaire.
« Rethel a bien mérité de « nos frères égarés » « de Nouméa et autres pénitenciers : 198 voix pour « le conservateur contre 1198 données à un « M. Drumel, un universitaire — . parbleu ! — ex- « professeur au lycée de Douai.
« Je compte sur lettrss fréquentes de vous, et si
(1) Que cet éloge soit doux à la vieillesse — ou à l’ombre — de Mlle Constance, la cuisinière de Notre-Dame.
(2) Le propriétaire du 2, impasse d’Elbronne. Verlaine avait souvent avec lui d’amicales discussions au sujet de la politique.
ft « l’hasard » des affaires vous rappelait en Ar- « dennes, sur votre bonne visite à Notre-Dame. De « midi à deux heures et demie tous les jours je « suis absolument libre — indépendamment du « soir, — et un café et pousse-café imperpétueux, « fabriqué par ma blanche main dedans mon « propre logis, vous tendra ses bras « traditiona nels ».