‹ VerlaineChapitre 9 sur 12 · LA VIE A NOTRE-DAME. — VACANCES DE · texte numérisé non relu

LA VIE A NOTRE-DAME. — VACANCES DE

Dans cette maison üère de sa marraine : la Notre-Dame consolatrix afflictorum , Vierge couronnée d’étoiles, dont la douce effigie offre à tous deux mains largement accueillantes, Verlaine va-t-il connaître la paix et le bonheur ?

Oui et non. C’est le « doux-amer ». Toujours le cœur s’attendrit, puis la raison compare, et, dans la conscience, des regrets en foule...

Autour de lui ce n’est que simplicité charmante, vaillante résignation au modeste labeur... L’innocence radieuse de ces jeunes prêtres!... 11 n’est parmi eux qu’un laïque, — un « péltin», prononcent-ils en leurs gaîtés de séminaristes — pourtant, par son renoncement aux « joies du monde », pourquoi pas aussi prêtre qu’eux-mêmes? Ils disent la messe, c’est vrai... mais lui, un jour, peut-être, quand il aura bien mérité leur con-

fiance, il pourra tout au moins... la servir... à genoux aux marches de l’autel, présenter les burettes de cristal, agiter la clochette argentine au moment de YAgnus Dei... relever au bord de la table de communion la nappe blanche, pour préparer — ^lui-même ! — à ses frères le « repas délectable »... Que ce serait doux, frais et bon, tous les matins, avant sa classe !... (1).

Mais voici un autre exemple de vertu courageuse. Une famille, Eugène Royer, le « brave et honnête homme », suivant la gracieuse naïveté de l’ardennais langage. Ce mathématicien, cet homme de science est un croyant paisible et résolu, pour qui existent d’autres vérités que les vérités « démontrables », ou bien plutôt qui s’est démontré à lui-même le christianisme en restant parfaitement d’accord avec la géométrie et l’algèbre. Il pourrait dans l’Université occuper une situation lucrative, qui lui fut offerte; il préfère Notre-Dame, où il est plus pauvre, mais qui convient à ses fermes convictions religieuses. 11 souffre d’une maladie de foie qui met sur son

(l)Ceci, pas plus que le reste, n’est une amplification littéraire, mais la simple traduction d’une confidence de Verlaine. Il eut véritablement, très longtemps, mais n’osa jamais formuler aux prêtres de Notre-Dame de Rethel ce désir qui n’aurait pu, d’ailleurs, être satisfait, l'habitude ecclésiastique étant de ne faire servir la messe par des adultes qu’à défaut d’enfants de chœur.

visage de mortelles pâleurs, il cache son mal sous un bon sourire. Il a pour femme une humble et parfaite créature ; leur seule joie à tous deux c’est leur enfant : une petite fille au front angélique.

Faut-il à Verlaine un troisième exemple de résignation ? Cet homme qui prend un plaisir morbide à revenir sur ses « malheurs», qui aime à excuser par eux ses découragements, ses tristesses... parfois ses petites colères, trouve àRethel un être qui fut, cent fois plus que lui, le jouet d’atroces malchances... et qui n’a pas l’air de s’en douter.

C’est un maître d’études. Orphelin, pauvre, il commença, tout enfant encore, à travailler du matin au soir, simple ouvrier manuel. Content de gagner son pain, il n’espérait pas un avenir meilleur. Il songeait seulement qu’il serait soldat... plus tard. La guerre ne l’attendit pas, elle vint le frapper avant qu’il fût homme, à dix-sept ans : dans une ville bombardée, un obus prussien, qui lui coupa la main droite, celle dont il avait besoin pour vivre. Mois d’hôpital, et puis ?... Pendant quelque temps il essaya, avec l’autre main, de travailler quand même... Il pouvait tourner une roue, deux ou trois heures durant... puis lebras n’enpouvait plus... D’ailleurs ce n’était pas un métier...

Mais ce mutilé possédait une âme admirable de

force candide et joyeuse. La calamité, le guignon?... Ça n’existait pas !... On avait assez de bonheur, puisque l’on était au monde, puisque l’on voyait le soleil, et puis des bêtes, et puis des gens... puisque l’on pouvait chanter, puisque l’on pouvait rire...

Le brave garçon eut alors une idée extraordinaire. Il ne pouvait plus vivre de ses bras... Oh ! bien, les bras, c’est inutile... quand on a encore la tête... Et il mit dans cette tête qu’il serait professeur... De quoi ?... il n’avait pas d’instruction, sinon qu’il savait lire, faire une addition, une soustraction, une multiplication... une division pas trop difficile. Quant à récriture, c'était à rapprendre avec la main gauche... Il s’y mettrait, comme au reste... Mais sans « transports au cerveau »... jamais 1... oh la la!... Se faire de la bile ?... Paul Sacré ne savait pas ce que c’est. La syntaxe, la géographie, l’histoire, les math's, pour avoir son brevet d’instituteur ?... bah ! ça viendrait tout seul : « la queue de notre chat est bien venue » !..

En attendant, il accepta avec empressement la tâche — toute nouvelle pour un ouvrier confiseur — de surveiller dans leurs salles d’étude, leurs cours de récréation, leurs dortoirs, les écoliers de Notre-Dame. Quand ils négligeaient trop ouvertement leurs cahiers pour quelque bavar-

dage, il fronçait les sourcils de son front rieur, sa main en bois, sa « patte», comme il disait, cognait le bois de la chaire, et ce bruit terrible, étrange, impressionnait jusqu’à les ramener au silence les plus turbulents. De temps en temps il ouvrait une grammaire... bâillait... prenait la méthode Godchaux, « moulait » des o, des a, des m, des n, en tirant la langue... puis aimait mieux faire un problème... où il réussissait davantage, ainsi qu’il arrive à ceux qui furent astreints de bonne heure aux soucis d’ordre exclusivement « pratique ».

C’est ainsi qü’il est à Rethel depuis deux ans, «laissant couler l’eau», déclarant que la vie marche assez vite sans qu’on la pousse.

Verlaine s’est pris d’amitié pour ce très doux, ce très insouciant que l’on ne peut même appeler un résigné, puisqu’il refuse d’admettre qu’il ait à se plaindre en quoi que ce soit. Il lui est reconnaissant de lui donner, sans le savoir, de si belles leçons de courage. Il aime son nom, très en harmonie avec cette maison pieuse, très beau à cause des souffrances passées, peut-être à venir, et aussi à cause de l’innocence de celui qui le porte. Il aime son enfantine simplicité, sa gaîté débordante -et perpétuelle, ses réparties si drôles, si savoureuses d’esprit populaire, il s’amuse de ses délires de joie quand lui-même fait des mots. Parfois ils ont des « attrapages » ou le gavroche

parisien se réveille et donne la réplique, de façon désopilante, au gavroche ardennais. Verlaine, du reste, veut y trouver son profit. Dans sa mémoire il note — pour un peu il écrirait sur un calepin — des expressions qu’il juge précieuses à retenir, comme : « Ah ! j’te vois !... Pas de [chance à la pêche !... Tu vas me l’payer, Aglaé !... » et autres jovialités adorables qui n’étaient sans doute, après tout, que des parisianismes anciens, transplantés en province à une époque immémoriale et continuant d’y fleurir.

Enseignement mutuel : tout en apprenant de Sacré la philosophie et l’ardennais, Verlaine lui enseigne l’orthographe, lui corrige des exercices de style.

L’élève est bien « flemmard », le maître n’est pas d’un sérieux excessif...

On commence par allumer qui une pipe, qui une cigarette... Verlaine, paternellement, engage Sacré à travailler... Sacré dit : « Je ne demande pas mieux »...

— Voyons !... repassez ce chapitre de grammaire, pendant que je mets au courant mes notes de classe...

Notre Sacré plonge dans son livre, jusqu’aux oreilles, sa tête de gamin de vingt-cinq ans. Verlaine, penché sur le cahier de notes, gravement y mentionne que... un tel s’est montré plus stu-

dieux... cet autre, depuis quelque temps, fort dissipé... ce troisième d’une insubordination qu’il croit devoir signaler à Monsieur le Directeur...

Tandis qu’il est très occupé à ces importants rapports, il sent sur son crâne dénudé une fraîcheur, va se lever pour voir s’il y a un courant d’air... non, c’est .ce brigand de Sacré... Le joyeux maître d’études, après avoir répété six fois une phrase de Noël-et-Chapsal relative à l’accord du participe passé conjugué avec avoir, s’est avisé que c’est bien embêtant tout de même, il a levé le nez, regardé voler une mouche... et, soudain, remarqué une chose tout à fait surprenante. Sur le crâne de Verlaine restent quelques cheveux... une demi-douzaine au plus... qui doucement, tout doucement remuent. A pas de loup il est venu tout près pour mieux voir, et il regarde, et il ne peut s’empêcher — quelque diable aussi le tentant — de souffler dessus à plusieurs reprises : évidemment le plus merveilleux, le plus rare divertissement qu'il ait connu depuis sa naissance. Verlaine comprend d’où vient le courant d’air... et la blague. L’idée lui paraît d’un comique tellement inouï qu’il fait semblant de se fâcher tout rouge...

— Ah ! mais non, à la fin !... je ne veux pas que l’on me crache sur la tête !...

Sacré prend la fuite.

Verlaine rit tout seul et se délecte à réfléchir que ces enfantillages le changent agréablement, en somme, des explications dejadis avecM. Mauté.

Il va sans dire que pas une âme, à Notre-Dame, ne connaît son passé d’homme de lettres. Ce n’est pas lui qui en parlera : des détails sur les relations qu’il eut avec les artistes et les écrivains du temps pourraient exciter des curiosités dangereuses. La discrétion sur ce point lui est facile. Le monde ecclésiastique de cette époque suit d’assez loin notre histoire littéraire. Hugo, Lamartine, Musset, Balzac lui paraissent les plus modernes des auteurs profanes, et il est douteux qu’à Rethel on ait connu, en 1877-78, le nom même du Parnasse. La façon très large et très élevée dont Verlaine parla toujours de littérature, l’admiration très sincère qu’il éprouve — qu’il s’efforce même de rendre partiale, puisqu’il doit être désormais le plus déterminé des réactionnaires — pour le temps de Corneille et de Bossuet le dispense de faire allusion aux contemporains ; et rien de plus simple, car ses collègues les ignorent et lui ne veut plus les connaître.

Une fois, pourtant, il a failli se trahir. L’abbé professeur de seconde, qui aime les lettres avec la fougue de son ardente jeunesse, mais comme certaines femmes nerveuses, qui prodiguent à l'enfant préféré leurs caresses et gifflent tous les autres, a jeté dans la conversation, au sujet de la

poésie, des affirmations si imprudemment exclusives, et sur un ton si tranchant, que, dame...

— Voici de quoi bien battre vos sans-culottes, disait le roi de Prusse, et l’émigré, piqué dans son amour-propre national, répondit :

— C’est ce qu’il faudra voir !...

De même le vieux romantisme, pas assez mort, a bouillonné dans le sang du poète. Verlaine a répliqué, soutenu avec une certaine obstination des théories singulièrement nouvelles, fait des citations diablement inattendues, tellement que « ces messieurs », très intéressés, mais stupéfaits de le voir moins éclectique et beaucoup plus informé qu’il n’avait d’abord voulu le paraître, commençaient à ouvrir de grands yeux, à faire des questions... qui l’ont rappelé à son parti pris d’indifférence en matière d’écoles.

Comme professeur il est fort apprécié. Il emploie, pour enseigner l’anglais, une fantaisiste méthode, qui n’est pas, du reste, en contradiction avec les systèmes actuels, mais, et c’est l’important, convient à l’abbé Guillin,le directeur, assez entiché de modernisme en pédagogie. Verlaine obtient-il des résultats ? Aucun, bien entendu. Sous ce rapport, sa classe vaut ce que valent et vaudront toutes les classes d'anglais. Sans insister sur ce point que l'on n'apprendra j amais une langue vivante à moins de viv re quotidiennement avec

les gens qui la parlent, je demande à citer une lettre fort amusante (1) de Stéphane Mallarmé :

« Vous requérez, cher Monsieur Clerget, pour « des instituteurs — plusieurs des poètes — « ici mon témoignage que Verlaine, ce Maître, « effectivement professa, certes la langue anglaise. « Je 'l’appelais — comme de mes heures, aussi, « restent aux vitres dépolies des classes d’un « lycée — en souriant mon confrère et collègue, « attendu qu’il me conta les succès notoires de son « enseignement, je crois, à Rethel, et clignait de « l’œil, dans nos rencontres, en connaisseur in- « terrogeant si le mien prospérait ; lui, évadé « depuis longtemps, et j’attribuais à l’intervalle « d’oubli cette sérénité, volontiers, de s’entretenir <r d'un sujet, pour moi dont tarda l’épreuve sans « attrait. L’aventure que je démêlai son fils, à « Rollin, dans un cours et l’en informai même, « contribua, peut-être, à cet intérêt, de sa part, « aux technicités de mon passe-temps obligatoire : « ainsi affectionnait-il mainte citation, doctorale- « mènt, de l’anglais, comme un qui posséderait « quelque langage exceptionnel ou à portée de peu « de gens, mettons, c’est vrai, d’un nombre res- « treint de poètes. Confidences pédagogiques,

(1) Adressée à Fernand Clerget, directeur de la France scolaire.

« avis ; il montrait particulièrement d’un moyen « de sou invention, auquel il m’initia, une fierté. « Il avait (je l’entends) envisagé, avec justesse, la « persistance de l’intonation gutturale ou de la « stridence, les dents contre, ceci invétéré chez les Anglais essayant notre langue, comme une « marque indéniable d’aptitude à prononcer « excellemment, et sans effort, plutôt la leur pro- « pre : cette performance suprême, qu’exige de « ses disciples un maître français consciencieux, « pourquoi n’y atteindre tout de suite, en incul- <( quant à ceux-ci, même lisant Boileau, la pro- « nonciation défectueuse ordinaire aux compact triotes du Dr Johnson, — pas comme un vernis « grossier pour tromper personne ou procéder, « d’un coup, par renversement facile, et arguer « que si les élèves altéraient le français à l’imita- « tion de bar men ou de jockeys, d’autant plus « pouvaient-ils émettre un pur anglais ; — mais, <c selon tel système convenant en matière de lin- « guistique, parce que des organes, faussés en une « grimace authentique, doivent mieux se prêter, « peut-être, au miracle de l’élocution étrangère, « laquelle, sait-on, s’installera de soi, intérieure- «t ment par une vertu. Verlaine donc avait pris « des mesures en sorte de n’entrer dans sa classe, <c jamais, que (les enfants debout ne le saluassent « (comment transcrire, sauf par un emprunt d’or-

« thographe aux scènes et chansons bouffes ?) de « ce chœur : « Baonn-j aur , maossiun Vœulaine ! » « la minute, pour l’éducateur, de se rendre à sa « chaire »

Pour initier aux règles du style et de l’orthographe, il est parfait, car il aprécellementle talent que possèdent toujours les grands littérateurs : celui de savoir expliquer.

Mais en histoire, il est vraiment original...

Personne ne supposera que le « collège » Notre- Dame, où l’on prépare et où l’on tient à obtenir des diplômes, ferait lire à ses élèves la prose du Père Loriquet. Ce ne serait pas malin. Verlaine doit compter avec des auteurs de bon esprit bourgeois, de langage et d’opinions plutôt... Louis-Philippe, très féconds en formules juste-milieu qui ne font rien comprendre aux événements et sont faciles à retenir. 11 faut voir comme il les redresse 1...

— Un tel... Les Girondins?...

— Les Girondins, m’sieu... les Girondins... c’étaient... les députés de la Gironde.

— Et puis ?

-—M’sieu?...

— Leurs opinions, leur rôle?...

— M’sieu?...

— Vous ne savez pas... Bon !... qui est-ce qui le

sait?

— Moi, m’sieu...

— Eh bien?

— C’étaient... des modérés.

— Il n’y avait pas de modérés !... Un autre... oui, vous...

— M’sieu, ils voulaient arrêter la Révolution...

— Jamais de la vie !...

— M’sieu... c’est parce que c’est dans notre livre...

— M’est égal votre livre !... Les Girondins étaient les plus fous, les plus dangereux fous de toute l'affreuse bande révolutionnaire, avez-vous compris?...

— Oui, m’sieu...

Le soir, dans sa chambrette aux murs ornés par lui de crépons japonais, qui ne jurent pas trop avec deux tailles-douces représentant la Vierge et saint Joseph, il se met d’abord au travail professionnel, corrige des devoirs, marque pour le lendemain une dictée bien choisie... puis, s’il n’a pas de lettre à écrire, s'il n’attend la visite d’aucun, collègue, il tire précautieusementd’un tiroir des papiers mystérieux. C’est le régal clandestin, la volupté secrète dont il n’a pu se déshabituer : les vers. Ils ne sont encore destinés à aucun éditeur, nul ne les connaîtra que lui et quelques amis qui n’habitent pas Rethel, n’y viennent pas et ont pour consigne, en

tout cas, de n’y révéler à personne qu’il est un poète. Et aussi bien, devant sa conscience, les vers qu’il écrit après le travail du jour, c’est un plaisir, soit ! mais avant tout c’est la prière, c’est l'hommage qu’il fait à Dieu de ce qu’il a, lui appartenant, de plus beau, de meilleur.

Donnez-leur le silence et l’amour du mystère,

O Dieu glorifieur du bien fait en secret,

A ces timides moins transis qu’il ne paraît,

Et l’horreur — et le pli — des choses de la terre...

Afin qu’ils puissent dire : O Dieu, nous sûmes croire,

Et que l’Agneau suprême, ayant tout supputé,

Leur réponde: Venez, vous avez mérité,

Pacifiques, ma paix, et douloureux, ma gloire (1).

Pour écrire des poésies semblables, on pourrait, même s’il fait chaud, fermer sa fenêtre: d’abord à cause des papillons nocturnes ou des forficules ailées qui entrent follement, attirés par la lampe, tombent sur le papier où ils se mettent à courir et font des pâtés, ensuite et surtout pour ne pas entendre certaines choses du dehors bien importunes à l’oreille d’un converti. La chambre est située au premier étage d’un petit pavillon et au-dessus de la loge du concierge; le collège Notre-Dame se trouvant au bout de la ville, un chemin, peu fré-

1) Sagesse.

quenté le jour, désert après le coucher du soleil, longe le mur. Cet endroit est des plus commodes pour les jeunes ouvriers et les jeunes ouvrières qui ont un cœur et qui éprouvent le besoin de se le dire à la clarté des étoiles. En sorte que, par la fenêtre ouverte, il n’entre pas seulement des insectes folâtres, mais aussi des chuchotements tendres, pressants, et même, parfois, des bruits... par trop distincts, quoique légers... et qui ressemblent à quelque chant d’oiseau. Le poète hausse les épaules, agacé... et murmure, tout en écrivant: « Pauvre jeunesse!... Quel dévergondage!... Epoque* sans foi, sans mœurs... » Mais le chant d’oiseau recommence... et encore... L’écrivain s’impatiente et va pour fermer la fenêtre, quand lui vient une idée effroyable... Empoignant sur sa toilette lepotà-l’eau, à toute volée il en vide le contenu sur la tête des amoureux. Des protestations montent du chemin désert, et Verlaine, indigné, jette ce cri dans la nuit : « Tas de salauds !... »

On peut dire que le démon a. « ramassé une pelle ». Mais s’il se réserve de faire payer cela, dans la suite, avec les intérêts, à l’auteur de Sagesse, pour l’instant celui-ci le nargue et « veut croire » qu’il s’affermit de plus en plus contre ses embûches.

Des tentations qu’a subies saint Antoine, la plus

redoutable était celle que Satan dirigeait contre l’esprit. Mais Verlaine a une théologie déjà solide, nourrie par les austères lectures qu’il fit dès les premiers mois de sa conversion, favorisée dans son développement par l’amour singulier que cet irrégulier à outrance eut toujours pour l’autorité « sans réplique ». Et puis plusieursde ses collègues sont d’excellents guides : notamment l’abbé Dogny, l’homme si doux, si conciliant, si charmant, qui demande à tous, autour de lui, de la joie et des rires, comme l'abeille prend à chaque fleur un peu de son nectar, mais qui, lorsqu’il s'agit des dogmes dont il possède la science profonde, est une barre d’acier. C’est lui qui continue l’œuvre commencée par [l’aumônier de la prison de Mons. Quel triomphe pour Verlaine, quand il peut définitivement fixer en un beau rythme une pleine série de bonnes et inébranlables certitudes 1

Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit

La reine d’ici-bas, et littéralement !...

Le prêtre de Mons, par une heureuse audace, avait dit au pénitent qu’il voyait si ardemment amatif : Allez tout de suite au chapitre de l’Eucharistie. L’abbé Dogny, quia discernéen lui un besoin persistant de protection maternelle, l’encourage vers le culte de la Vierge, ce complément que le

génie du catholicisme, épris de grâce et de tendresse, a joint au culte de Jésus*

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie ;

Tous les autres amours sont de commandement, Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie.

C’est pour elle qu’il faut chérir mes ennemis,

C’est pour elle que j’ai voué ce sacrifice... (1).

Aux vacances de Pâques, Arras le revoit, pour « maman », puis Paris, pour le fils. Ne faut-il que ce dernier motif pour l’attirer vers la cité néfaste qu’il a fuie autrefois avec un empressement si joyeusement rageur, ou le vieux Parisien qu’il est resté quand même n’a-t-il un plaisir inavoué à fouler encore l’asphalte du boulevard, lire en flânant les colonnes-affiches, reconnaître, sans en être vu, tel artiste ou « gendelettre » à la terrasse d’un café, s’arrêter aux étalages, constater les « vient de paraître »?... On ne le croirait guère, à voir les strophes que Paris lui inspire :

La grande ville, un tas criard de pierres blanches Où rage le soleil comme en pays conquis.

Tous les vices ont leur tanière, les exquis

Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches....

Et cependant il ajoute :

(1) Sayesse.

De près, de loin, le sage aura sa thébaïde Parmi le vague ennui qui monte de ceci,

D’autant plus âpre et plus sanctifiante aussi

Que deux parts de son ame y pleurent, dans ce vide !

Ah ! ce qui rend si singulière — disons si forte — l’humanité de Verlaine, c’est qu’elle échappe à l’insensibilité produite ordinairement en nous par les distractions ou les lassitudes. Elle ne se refroidit pas, elle ne s’atténue pas, elle n’oublie pas (1). Toute indifférence à l’égard du monde, mais... ces deux 'parts de son âme! .... Et la belle tranquilité fait place à l’angoisse, le cœur se serre, le cœur bat à grands coups.

Une épouse, dit sa foi impérieuse, lui fut confiée par Dieu, puis un enfant dont il est plus responsable encore. Lui, le mari, le père, il a reçu la

grâce, malgré ses fautes ; il croit, il est sauvé, eux

restent livrés aux hasards et aux périls d’une vie toute profane,.. Eux qu’il juge de pauvres payens,..

(1) En ces mêmes vacances de Pâques, le 23 avril 1878, il assiste aux noces d’Irénée Decroix. Les invités fobservent qu’il reste songeur et mélancolique, s’étonnent qu’il doive quitter la compagnie d’aussibonne heure... C’est qu’il ne peut s’empêcher de faire des comparaisons amères, d’évoquer des souvenirs doux ou cruels. Le bonheur que Verlaine souhaite à ses amis le fait penser au sien qu’il a perdu, et la joie confiante des époux, l’innocente gaîté des convives lui semblent contraster comme tragiquement avec cette aventure terrible, avec celte effrayante épreuve des vertus humaines : le mariage.

Lui qui leur devait, qui n'a pas cessé de leur devoir le conseil chrétien et l’exemple !... Hélas ! un mur de fer et de granit s'oppose : le mur légal.... Et ils continueront de méconnaître Dieu.... ils vont périr !...

Je vois un groupe sur la mer.....

C’est une toute jeune femme Et son enfant déjà tout grand,

Dans une barque où nul ne rame,

Sans mât ni voile, en plein courant...

« Modification du même individu sensitif », comme avait expliqué Rimbaud, et fidélité à cette vieille habitude de justifier l’émotion par la crainte. En réalité, si le cœur bat si fort, c’est d’amour, d’un amour ancien, mais impérissable pour l’une, d’un amour nouvellement fleuri, tout puissant, pour l’autre, et ces passions terrestres ne seront, aux yeux d’un Polyeucte pourtant « moins transi qu’il ne paraît », légitimes et belles que s’il les transforme en religieux devoir. Mais alors, ceint d’un triple airain, l’homme en larmes devient un conquérant fougueux, joyeux, qui affirme et proclame ce droit de ses deux amours, qui le promet, l’annonce, l’impose, presque arrogant à force de joie et de certitude :

Espérez en Dieu, pauvre folle,

Crois en notre Père, petit,

La tempête qui vous désole,

Mon cœur de là-haut vous prédit Qu’elle va cesser, petit, folle (i) !

Voici unequestion réglée pour la conscience. ... par l’imagination. Verlaine est devenu vigilant père et pieux mari, puisqu’il « assume », en beaux vers, ce double rôle dont seul l’éloigne un absurde empêchement tout matériel qui pour son âme ne compte pas.

Puis surgit un nouveau scrupule qui tourne peu à peu en obsession : ils ignorent à Rethel ce qu’il est... Oh ! sa notoriété littéraire, peut importe ! Cacher son talent de poète, ce n’est après tout que de la modestie ; mais laisser inconnus sa vie folle d’il y a cinq ans... et le a crime » et le châtiment juste.... et d’autres conséquences..., ne pas dire que l’on a une femme, un enfant dont vous sépare une sentence inexorable!... Si la sagesse humaine juge inutile d’en parler, l’exigeante sincérité do \ erlaine veut absolument qu’il le raconte. Et la plus élémentaire prudence lui défend de le dire. E' il se croit coupable vis-à-vis de cette maison sainte qui l’a si doucement accueilli, qui lui donne un peu de bonheur... Comment faire 1...

(i) Sayns&e,

L’année scolaire vient de se terminer. On distribue les prix solennellement dans la grande cour. Le cardinal archevêque de Reims est venu présider cette fête. Il a coutume, ensuite, de recevoir en particulier tout professeur du collège qui en témoigne le désir. Usage d’ancien et touchant christianisme. Si l’on a une réclamation, une demande que l’on n’aurait pu ou voulu présenter au directeur, ou peut-être un besoin d’avouer des tourments moraux, d’obtenir des consolations, des conseils, de la force, on peut s’adresser au chef suprême, qui est en même temps un confesseur et un père, qui représente le pape représentant de Dieu.

— Alors, moi aussi, je pourrais?... chuchote Verlaine.

— Mais oui, tout le monde !...

Et Monseigneur Langénieux apprend ce jourlà, sur l’histoire d’un parnassien notoire, bien des choses que ne sait aucun journaliste ; il gardera tout cela pour lui, naturellement, et ne peut que rassurer, encourager, bénir l’ultra-délicat.

C’est au mieux : ni les collègues ni le directeur n’ont besoin de savoir, puisque Monseigneur a tout appris.... et Monseigneur^est le chef de la maison, Monseigneur c’est la maison.... Donc plus d’inquiétude, plus de remords. La conscience opprimée de Verlaine devient plus légère que la plume échappée à l’aile d’un oiseau-mouche....

Vivent les vacances (1) ! Lui aussi s’envole, et voulant des joies très pures, vient visiter l’Exposition, s’y divertit en honnête provincial, admire la czarda hongroise, éprouve de la surprise et de l’enchantement à rencontrer là le bon abbé Dogny et d’autres professeurs du collège — car tout Rethel, semble-t-il, a eu la même idée, — va rendre visite à son beau-frère Charles de Sivry, avec qui il complotait’un opérette qui s’intitulerait: La tentation de Saint- Antoine (2). Incidemment, sans avoir l’air d’y

(1) Août 1878.

(2) Extrait d'une lettre à Ch. de Sivry (14 septembre 1878) : Cher ami, je t’envoie aujourd’hui la première scène de la Tentate. Vois si ça peut aller. Je n’ai pas étalé d’érudition et ai juste employé les noms démonologiques qui m’ont paru les plus sonores, à la bonne franquette. La scène suivante s’ouvrira par le cœur du fantôme de l’armée anti-hérésiarque, rythmé à 7, en petites strophes sèches de 6 vers :

« Christ est notre polémarque »...

L’armée, avec ses cantines (popinœ), ses filles de joie, ses tribunaux d’exception, campe autour d’Antoine, d’où incidents, récitatifs, chansons... »

Sa correspondance avec Sivry fut active à cette époque. Une autre lettre se termine ainsi :

« ... Pressissimus, Tuissimus. Mille choses à Emma, nièce et « gosses si chouates.

« O quantum ( Noliremanere sine respondendo bibi (c’est un culinare ! ( datif d’un nominatif inconnu).

« Paulus de Berlanensibus, ad institutionem Dominae nostrae (Retheliensis) Arduanis partibus — Gallia.

« Nota bene : Sed gallica vox melius baberelur apud employa- «< tibus postensibus Reipublicae Francorum.

« Saltem est hœc opinio Paulissimi tui. »

Il est facile de voir en Ce beau latin un reflet des gaîtés ecclé-

toucher, il laisse comprendre qu’étant maintenant gentil comme un ange, il ose espérer du côté de la rue Nicolet un « rabibochage » qui désormais ne pourrait être que d’une solidité à toute épreuve.

L’excellent Sivry ne s’y oppose pas, mon Dieu 1 il promet, --le moins vaguement possible, quoique sans trop d’illusions, — qu’il tâchera de contribuer à la réalisation d’un projet aussi louable. Verlaine, cependant, croit bon d’appeler encore la poésie à son aide :

Ecoutez la chanson bien douce

Qui ne pleure que pour vous plaire (1)

La foi, l’espérance et l’amour se sont unis pour obtenir le chef-d’œuvre de musique si légère, si tendre — avec des grâces d’enfant repentant et ^âlin, avec ensuite l’éloquence d’une haute « sagesse » chrétienne — qui semble dire à celle qu'il implore : Faut-il un art plus impeccable au poète pour effacer les péchés de l’homme?...

siastiques : fichaverunt campum, decampaverunt gentes, pcdibus cumjambis , etc...

(1) Pièce adressée à sa femme, avec la plupart des poèmes de Sagesse, par l’intermédiaire de Charles de Sivry.

« QUI A BU BOIRA ». — VERLAINE QUITTE L’ENSEI¬ GNEMENT. — DERNIÈRE TENTATIVE DE RECONCI¬ LIATION AVEC SA FEMME. — ALORS, UN AUTRE FILS!... — BONHEURS CHAMPETRES. — LUCIEN EN ANGLETERRE. — PUBLICATION DE « SAGESSE ». — UN PEU DE POLITIQUE.

La seconde année à Rethel (octobre 1878 à août 1879) a commencé dans l'espoir, elle continue assez calme encore, moins heureuse, pourtant, que la précédente.

Je suis obligé de supposer que des gens bien intentionnés s’écrieront :

— Eh ! qu’a-t-il besoin de penser toujours à la rue Nicolet I...

Sans doute, puisque c’est tellement inutile ; mais allez dire à un poète de « se faire une raison !... »

Et puis... et puis il vaudrait mieux que Verlaine n’eût pas quitté l’Angleterre !

Quand il s’agit de combattre un vice, comme l’ivrognerie, par exemple, l’Anglais est absolu; ne lui parlez pas d’usage modéré : il répond :

« Point d’usage du tout ! » Le commerce du « publican » est taquiné par une foule de sociétés de tempérance, limité par des entraves que l’opinion force l’autorité publique à renforcer chaque jour. Pas, ou très peu, de ces cafés étincelants qui invitent, qui attirent : le « public house », avec, sur le côté, sa porte battante, à l’air louche d’un mauvais lieu, il cache derrière d’opaques vitraux ses comptoirs d’acajou, sa verrerie, ses pompes à bière, ses fioles de « spirits » ; on y boit debout, dans des compartiments étroits, séparés par des cloisons hautes, comme si les clients étaient honteux de s’y rencontrer et de s’y reconnaître. Dans beaucoup de familles de la classe moyenne, l’on est à peu près « teetotaler » : pas de vin, pas de bière non plus; que master ou mistress aient contracté l’infirmité d’aimer pourtant « the liquor », ils y satisferont à la dérobée, dans une armoire : plaisir solitaire que son assouvissement clandestin assimile à une passion « contre nature ». En sorte que, sauf exceptions assez rares, toute la bourgeoisie a véritablement peur, ou se donne pour avoir peur de l’alcool.

C’est cela qui avait préservé longtemps Verlaine. D’abord le cabaret, dans les conditions que

nous venons de voir, n’était pas assez engageant pour affaiblir ses résolutions d’abstinence ; d’autre part, il savait que ses fonctions lui interdisaient, à Stickney comme à Bournemouth, comme à Lymington, de pousser la petite porte, sous l’œil des clergymen ou des parents d’élèves : inilium sapientiæ timor domini.

En reprenant les mœurs françaises, il est rentré dans le libéralisme et la tolérance.

Chez nous le café n’est pas mal vu. On y traite d’affaires, Bacchus y rend service à Mercure ; ou simplement l’on peut s’y asseoir à une table, comme chez soi, pour offrir à quelque ami, pour accepter de lui une <c politesse » sous forme de vermouth, madère, quinquina... Verlaine s’est laissé glisser peu à peu — aimable patrie ! — à cette douceur.

Puis le collège Notre-Dame, très innocemment, lui devient une autre occasion de rechute. On y boit du vin aux repas, oh ! sans le moindre excès : un litre pour quatre. Hélas ! c’est trop. Par préjugé français il a toujours aimé le vin. Dans le régime britannique la privation de vin était la seule qui pût lui tirer parfois un léger soupir de regret. Maintenant qu’il en boit tous les jours, il l’aime de plus en plus, le goût se transforme en désir... l’épicier demeure à deux pas...

Autre chose. Quand l’Anglais vous reçoit, il sert

du thé, mais n’a pas l’idée de faire comme nous pour qui c’est un prétexte à boire du rhum. Lorsque Verlaine, à Rethel, va voir les amis que lui a valus sa charmante simplicité, son talent de causeur élégant' et joyeux, on lui offre du café, suivant la coutume du pays, puis on sort la « cave à liqueurs »...

— Ah ! pense le grand enfant, bonnes vieilles habitudes nationales !... Foin des protestants et des jansénistes !..,

Mon Dieu ! un petit verre, pas plus. Mais du jour où, le présomptueux ayant, dans la même journée, visité plusieurs personnes, ce petit verre doublé, triplé, a fait sentir à l’estomac sa chaleur perfide, le démon alcoolique, d’abord enfantelet, un diablotin de rien du tout, est entré dans l’âme, il y grandit, n’en pourra plus sortir.

Verlaine reçoit à son tour des amis, dans sa chambre il a des bouteilles, des verres... Quand il va au café, au lieu d’un vermouth il en prend deux. Toujours pas d’absinthe, c’est vrai, pas une goutte depuis son « année terrible », depuis 73 et les vilaines histoires de Belgique ; cela le tranquillise ; mais s’il ne boit plus d’absinthe, il boit du bitter et ne s’effraie pas de voir devant lui grandir la pile des soucoupes de bocks.

Il en résulte que la nervosité, l’émotivité anciennes de temps en temps reparaissent, que l’ha-

bituelle douceur, la gaîté native alternent avec des impulsions à la colère, des dépressions et des mélancolies.

Et, ce qui lui semble mille fois pire, des tentations — l’alcool étant un aphrodisiaque — trop ordinaires chez un homme de son âge (1), mais qui lui font l’effet d’une effrayante cloche d’alarme, le réveillent, le font sursauter, abhorrer la boisson comme une peste, enfin se retrouver ferme, inébranlable désormais — le Verlaine de l’année dernière.

Oh ! quelle peur il a eue ?

Mais tout n’est pas perdu, malgré le coup si rude...

Ton corps est un lutteur, fais le vivre en lutteur,

Sobre et chaste, abhorrant l’excès de toute sorte,

Femme qui le détourne et vin qui Je transporte (2)...

Au mois d’octobre 1879, des remaniements dans l’organisation du collège Notre-Dame ont amené la suppression du cours fait par Verlaine.

Lui, au fond, ne déteste pas les changements

(1) Né en 1844.

(2) Bonheur. — Pas plus que Victor Hugo, Verlaine n’a publié ses poèmes dans l’ordre chronologique de leur composition. Bonheur, Sagesse, Liturgies intimes représentent au moins douze années dans sa vie. Ces livres furent commencés en Angleterre, continués à Rethel, Juniville, Coulommes, Paris.

d’existence. Ils le secoueut; parfois même, à son avis, ils le sauvent. En tout cas, il voit dans l’événement plus qu’un signe, il y entend plus qu’un avertissement, il en reçoit un véritable « coup de fouet » de la Providence pour le forcer à rentrer dans la vie absolument normale. Ce qui veut dire reprendre sa place de mari, sa place de rédacteur à la Préfecture de la Seine, enfin toutes les bonnes places perdues. 11 est venu voir M. Mauté — qui est resté dubitatif. — Dès lors il veut exécuter un mouvement tournant. Sous divers prétextes — manuscrit de Sagesse autrefois communiqué, questions relatives à l’enfant... — il m’envoie en parlementaire au 14 de la rue Nicolet.

M. Mauté approuve la bonne conduite — sur laquelle j’insiste beaucoup — de son gendre in partibus infidelium, loue son ardeur aux travaux littéraires, désire qu’il continue ; mais quand arrive l’insinuation relative à une réconciliation possible, détourne la conversation avec une très aimable volubilité. Deuxième et troisième visites : il finit par me dire sur un ton positif que certaines choses demeurent irréparables, que certains attachements brisés le sont de telle manière que le plus patient raccommodeur y perdrait sa peine et son temps.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement Kt les mots pour le dire arrivent aisément.

Quoique Boileau ait dit cela sous une forme pas assez précise, au moins défectueuse en le premier vers (« conçoit bien » est faible), nous lui devons une vérité incontestable et bien précieuse en littérature, car si l’on doutait de l’intensité, de la légitimité, de la pureté des douleurs qu’endura Verlaine, quand il lui fallut renoncer définitivement au suprême espoir, il suffirait de lire ces strophes qui atteignent presque à l’enivrante et poignante beauté du Requiem liturgique :

O Jésus, vous voyez que la porte Est fermée au devoir qui frappait,

Et que l’on s’écarte à mon aspect,

Je n’ai plus qu’à prier pour la morte.

Mais l’agneau, bénissez qui le paît !

Que le thym soit doux à sa bouchelte î Que le loup respecte la houlette !

Et puis, bon pasteur, paissez mon cœur :

Il est seul désormais sur la terre,

Et l’horreur de rester solitaire Le distrait en l’étrange langueur D’un espoir qui ne veut pas se taire,

Et l’appelle aux prés qu’il ne faut pas...

Donnez-lui de n’aller qu’en vos pas (1).

Evidemment il sait que le never more prononcé par l’épouse est trop justifiable, que la méfiance

(1) Amour.

dans son cas est trop permise, qu’il y a eu trop de malentendus cruels, trop de colères, trop de violences, trop de larmes... Il souffre surtout parce qu’il est privé de l’enfant. Ce mot, dont quelquefois l’on se moque : « des entrailles de père », n’a pas été créé par l’expérience humaine sans qu’elle ait constaté un fait résultant d’une loi mystérieuse et divine. Oblitéré quelques années par l’absence, par des émotions, des soucis et des distractions de toute sorte, le sentiment paternel, chez Verlaine, s’est reconnu, a pris une force croissante par l’exercice de son métier même. On n’admettrait pas qu’un homme si aimant, si gai, si expansif, si éternellement jeune, ait vécu sans en éprouver de la joie parmi tant de babillages, de rires, parmi toutes ces vigueurs enfantines qui autour de lui courent et bondissent. Dès l’Angleterre, ce lui est une consolation, une renaissance. En étant venu à aimer tous les enfants, n’est-ce pas naturel qu’il sente le bonheur et la fierté qu’il aurait à être le père de l’un d’eux, qu’il se dise ensuite : — Je suis père, moi... j’ai un enfant... hélas ! on me l’a pris... et je ne puis le reprendre, je ne puis obtenir justice, puisque ceux qui me l’ont enlevé c’est la Loi et ses gendarmes!... Et que je voudrais pourtant avoir un enfant !...

Le poète imagine, c’est sa vie. Nous savons que Verlaine a décrit des femmes, des jeunes filles,

selon ses rêves. Privé de fils, il en suppose un autre. 11 le prend d’abord tout petit, puis il le grandit, s’arrête enfin au type idéal. Par sa candeur unie à sa beauté physique, l’adolescent est l’être humain parfait. Non trempé encore dans la « société », il a tout ce qu’il aura jamais de mieux comme esprit, vivacité, honnêteté, je dis même : bon sens ; il possède en outre, et plus qu’aucun homme, la force de vie, la souplesse, la grâce, et les anciens, voulant sculpter la forme des dieux, prenaient des adolescents pour modèles.

Inutile de dire qu’ils choisissaient. Verlaine aussi a distingué. Entre lui et Lucien Létinois c’est d’abord une sorte de lutte. Lejeune homme, alors âgé de seize ou dix-sept ans, a un peu de l’âpreté des natures très franches, il est indépendant et assez « répondeur » ; Verlaine l’a tout d’abord connu comme l’on connaît les élèves difficiles : par des discussions à soutenir et des punitions à marquer. Mais la discipline n’est pas militaire à Notre-Dame. C’est l’habitude que l’élève puni soit envoyé, par le directeur, à son maître de classe, pour qu’il « s’explique ». De ces explications jaillit la lumière... et l’amitié. Lucien a une belle intelligence claire et de bonne foi : il sait comprendre, parce qu’il le veut bien, il sait reconnaître ses torts, parce qu’il aime la vérité et la justice. Vainqueur de la mauvaise tête, Verlaine s’éprend du

bon cœur. Avec ce puéril amour qu’ont pour l’autorité ceux qui en sont très incapables, il tient, ayant morigéné en professeur, à morigéner en père : ce qu’il déclare plus autoritaire encore, plus religieux, du reste, mais ce qui est, au fond, plus en rapport avec son caractère et ses moyens. Létinois préfère le second système : il aime mieux un «papa » qu’un « pion », surtout quand c’est un papa tellement « jeune ». La confiance, l’amitié sont absolues de part et d’autre quand Verlaine quitte Notre-Dame.

Celui-ci pourtant a des scrupules : — Est-il permis d’aimer l'enfant d’un autre, quand on a un enfant à soi ? N’est-ce pas un vol que l’on fait à l’égard du « fils réel », du fils donné par Dieu ? Oni, n’est-ce pas une désobéissance à Dieu?...

Et cette considération est venue en surcroît pour le précipiter a faire « tout son devoir ». Maintenant, la tentative ayant échoué, ce n’est plus un fils qu’il lui semble avoir perdu, c’est deux.

— Pas une affection permise!... rien !... personne !... Il exagère, soit! et coupablement, puisque sa mère est là... mais Dieu ne veut pas seulement que l’on aime ceux dont on vient, Dieu me! en nous l’irrésistible besoin d’aimer ceux qui viennent de nous. 11 est doux d’être fils, mais il est si doux, mais il est tellement essentiel d’être

père !... Si du moins l’on avait la consolation, le bonheur d’être et d'agir comme si on l’était...

C’est dans les moments d’incertitude quant à une position sociale — malaise d’esprit tournant vite à l’angoisse — que Verlaine prend les résolutions les plus extraordinaires. Etant sans emploi après la Commune, affolé aussi par ses histoires de ménage, il avait emmené Rimbaud à l’étranger, d’abord dans la très sérieuse intention de gagner sa vie par de la littérature, du commerce ou n’importe quoi, ensuite parce que ce timide-émotif, ce « personnel », le moins égoïste des hommes, cet esprit suractif et aux besoins de communication perpétuels n’aurait pu, sans mortelle souffrance, endurer la suffocation d’être en face de l’unique soi-même. - . - ; *^&*>***&pt.

Parti de Rethel avec le projet de se replacer en Angleterre, il n’a pas, assez promptement à son gré, trouvé de poste qui lui convînt. Cet ennui et le regret de la France l’ont poussé tout à coup, celte fois encore, aune détermination impulsive.

En somme, que lui faut-il à-présent que repoussé, « interdit», banni, frappé d’excommunication majeure,

Couché dans l’herbe pâle et froide de l’exil?... (4)

(1) Amour.

Certes, il avait raison autrefois, à Stickney, quand il reniait le monde, quand il renonçait à tout avenir littéraire, quand il s’interdisait de penser à du bonheur conjugal ! (1)...

Excellente, après tout, cette nouvelle épreuve, et le moment est venu d’être conséquent avec ses propres paroles :

Mais revenu des passions,

Un peu défiant des « usages »,

A vos civilisations Préférera les paysages (2).

Il se réfugiera dans la nature, emmi l'innocence des plantes et des bêtes,

Car l’animal, meilleur que l’homme et que la femme,

En ces temps de révolte et de duplicité Fait son humble devoir avec simplicité (3).

Le poète vivra delà vie des champs fruste, saine, paisible, non pas en contemplateur oisif, mais en paysan laborieux, gagnant le calme de lame par la fatigue des bras :

Or, Jésus, vous m’avez justement obscurci,

Mais n’étant pas Ovide, au moins je suis ceci (4).

(1) « Je connais ses quinze joies (le mariage) et ses mille avaros » — Lettre datée de 1875.

(2) Sagesse.

(3) Liturgies intimes.

(4) Amour.

« Et j’aurai tout de même un enfant!...» Il fait, en effet, une chose qui lui paraît un coup dé génie, tant ce sera le bon tour joué à la mauvaise fortune et au péché. Avec 30.000 francs que lui donne sa mère — et qui représentent sa part d’héritage paternel dont il n’avait auparavant que la nue propriété — il achète une ferme à Juniville (1), dans le pays de Létinois que de cette façon il retrouve, dont il ne veut plus se séparer, qui sera son fils adoptif, son compagnon, et l’élève deviendra le maître, puisque l’initiateur aux travaux agricoles : ne sera-ce pas délicieux ?... Des précautions, évidemment, sont à prendre, car il est toujours redevable d’une pension alimentaire au profit de sa femme ; il n’a jamais été en état de payer ; maintenant qu’il serait propriétaire, on pourrait le saisir : eh bien ! qu’a-t-il besoin d’être propriétaire? La ferme est achetée au nom du père de Létinois, voilà tout... M. Létinois, Mmo Létinois, Lucien et lui seront associés, travailleront ensemble...

Et il s’y met très résolument. 11 apprend à nourrir et soigner les chevaux, les moutons, les boeufs, à herser, faner, en attendant de savoir faucher et labourer. Le soir, il donne à Lucien les dernières leçons nécessaires pour l’examen que celui-ci doit passer en vue du volontariat d'un an ;

(1) Ardennes (arrondissement de llethel).

car son « enfant » ne fera pas cinq ans de service : un long séjour à la caserne pourrait nuire à sa candeur, et le père adoptif donne les quinze cents francs de 1’ « engagement conditionnel ».

Le dimanche, « à messe et à vêpres », siégeant gravement dans la fraîche église, en une stalle du chœur, à côté du « fils » et de Messieurs les membres de la Fabrique, il mêle sa voix toujours un tantinet enrhumée aux terribles basses-tailles des chantres, il sourit avec discrétion à leurs fautes de latin, il édifie la paroisse, il en est admiré, n’en tire aucun motif d’orgueil

Mm° Verlaine, séduite par ses beaux récits, et du reste appelée — il lui faut un fils, il lui faut une mère, il lui faut tout à cet homme ! — déserte pendant l’été son impasse d’Elbronne (1) et villégiature à Juni ville, histoire de rire et de se disputer comme d’habitude avec son cher « brigand ».

Il est heureux, il se rassure, voluptueusement blotti en l’humble félicité des jours qui passent, rapides, sans inquiétudes, sans regrets.

Oh 1 pour célébrer ce bonheur, trouvera-t-il une musique assez délicatement frémissante, légère, cristalline?...

(1) 2 rue de Lille, à Arra*.

Le petit coin, le petit nid Que j’ai trouvés,

Les grands espoirs que j’ai couvés Dieu les bénit...

L’innocence m’entoure et toi,

Simplicité,

Mon cœur par Jésus visité Manque de quoi?

Ma pauvreté, ma solidude,

Pain dur, lit rude.

Quel soin jaloux ! L’exquise étude ! (1)...

Malheureusement, il a trop goûté — nous l’avons vu — aux molles et gourmandes habitudes françaises. Il n’a pas assez réfléchi combien il est dangereux de dire : « Voici une excellente côtelette », ou bien : « Cette brioche est rudement bonne »... lorsqu’il y a sur la nappe une bouteille de vin vieux ; et les dimanches, ces jours du Seigneur, sont aussi les jours du démon.

Rethel a vu la première glissade de Verlaine, Juniville le mènera plus loin. D’abord, il ne peut se passer d’amis...

On se demandera quels rapports ont pu s’établir entre une nature aussi raffinée et de bons campagnards totalement fermés atout sentiment artistique ou littéraire. Verlaine n’a pas ce genre d’es-

(1) Inséré depuis dans le poème Lucien Létinois. ;

prit que l’on nomme « aristocratique », il a plutôt l’esprit... intelligent ( inielligere : comprendre). Sa vision est tellement nette et rapide, sa conception large et puissante, qu’il peut s’intéresser à tout, trouver partout des choses qui l’émeuvent ou l’amusent. Son enfantine et souple imagination lui donne mille curiosités, son langage merveilleusement agile, varié, expert en nuances, lui permet de communiquer intellectuellement avec les plus primitifs, de les toucher, même de les divertir, d’une façon imprévue qui les surprend et leur est chère. Très sensibles, — quoi que l’on puisse croire — au plaisir d’entendre quelqu’un parler très familièrement et aussi très élégamment, « sans faire de fautes » , les paysans voient de suite qu’ils ont affaire à un « homme d’esprit », comme ils disent. Mais c’est un homme d’esprit bien exceptionnel. Dans la conversation il n’impose pas silence, d’un geste impatient, aux bonnes gens qui ont le naïf toupet de vouloir eux aussi dire quelque chose. Miraculeux phénomène : ce « monsieur instruit » n’a pas l’air de regarder ceux qui l’entourent comme des idiots, il ne parle pas tout seul... il écoute !... Et si simple !... Beaucoup plus qu’eux-mêmes !... Et gai... comme un pinson !...

Verlaine a d’autant plus de facilité à les séduire qu’il les aime, ces élémentaires. Brouillé avec la

vie de Paris qui ne lui a valu que douleurs et dégoûts, il est arrivé à Juniville avec la conviction très emballée que les villageois conservent la meilleure part de sentiment, de bon sens et d’honnêteté pouvant subsister encore dans la société française. Tout en eux lui plaît : leur vie de famille, leur souci de s’enquérir d’un chacun, — ce qu’il oppose à la froide indifférence des villes — , leur genre particulier d’humour qui le touche par l’ingénuité qu’y voit son dilettantisme. Il apprend avec délices leur patois, s’empare de leurs plaisanteries habituelles, lesleur rend transformées avec une étonnante fantaisie. Ces mots de Verlaine en junivillois font fortune, reviennent à leur auteur par les gars et les femmes qui les lui crient à travers champs, il les attrappe au vol, les transforme encore, les renvoie dans des éclats de rire.- D’autre part, les locutions parisiennes telles que « N’en jetez plus !... Des nèfles!... J’te crois!... » les terminaisons en ompe et en mar, lui sont reservies par toutes ces bonnes gens avec une bizarrerie d’à-propos et une singularité d’accent qui le ravissent.

Pour être complet dans son rôle, pour ne connaître que les « plaisirs champêtres s>, il s’initie aux arcanes du jeu de piquet , y devient habile, fait des parties nombreuses avec les rentiers de l’endroit.

Or, les campagnards un peu cossus possèdent des caves bien fournies, privilège des gens sédentaires. Et notre pauvre pécheur se laisse prendre par son faible. Certainement il tâche d’imiter la prudente ^méthode de ses hôtes, qui savent jouir sans abuser. Mais n’importe ! Ce n’est plus la belle sobriété anglaise. De nouveau il se rend familier à l’égard de ses scrupules : on pouvait bien, voyons ! ne pas refuser à ce bon monsieur Chose de goûter avec lui son vin d’Espagne, dont il est si fier, boire une canette à l’auberge en sortant de la messe, une autre en sortant des vêpres !...

Mais à présent qu’il est le camarade de tout le monde, valets et maîtres, les occasions se multiplient de trinquer avec un ami. Et puis, il sait le piquet !...

— Allons ! monsieur Verlaine, une petite partie... La revanche... La belle..,

Seulement voilà !... il ne s’agit plus de quelque Ziqueur dégustée à une table bourgeoise ; ce sont des « tournées » de chopes ou de petits verres, suivant le nombre des parties jouées, qu’elles soient gagnées ou perdues... Sans compter les . autres consommations, telles que cafés et bouteilles de vin du pays qu’il faut bien accepter pour « faire plaisir » à ceux qui les offrent. Le paysan est partout le même: il vit de rien pendant la semaine, il se grise le dimanche. Verlaine n’est

pas un paysan : rquand il boit le dimanche, cela lui donne soif pour les autres jours.

Lucien est parti au régiment. Son père adoptif entretient avec lui une correspondance active Il lui prodigue les conseils : obéissance, discipline, sobriété, chasteté, fidélité aux croyances et aux pratiques religieuses. Dans le Voyage en France par un Français, la partie consacrée aux devoirs du soldat est un chapitre vécu de cette paternité si touchante. Le jeune homme, enrôlé dans l’artillerie, vient au camp de Ghâlons. Joie de Verlaine. Toutes les semaines il est au camp, voit son « fils » en uniforme, l'admire, le suit...

Je te vois encore à cheval,

Tandis que chantaient les trompettes

Je te vois toujours en treillis, domine un long Pierrot de corvée

Je te vois autour des canons.

Frêles doigts dompteurs de colosses, Grêles voix pleines de crés noms (1).

Au sortir du régiment, il l’envoie à Londres

(1) Lucien Lëtinois.

VERLf.ïNE

pour se perfectionner dans la connaissance de l’anglais.

Suivant le système le plus généralement usité, le meilleur aussi pour faire des progrès rapides, Lucien a des leçons mutuelles (french lessons, english in exchange). Parmi ses clieqts,une demoiselle s’éprend pour lui d’une amitié... sororale d’abord, mais qui risque de dégénérer en un sentiment tout autre. Un peu par la faute de Létinois, sans doute. Le grand gars, d’une gaîté rustique et naïve, estdevenu plus que déraison familier avec son élève. C’est si drôle de mal prononcer, de mal distinguer le sens véritable des mots ! L’on disserte comiquement sur la différence entre / like et 1 love, les exemples sont dangereusement choisis, les erreurs punies par des tapes mutines... Bref, le pauvre garçon, un beau jour, voit avec terreur s’approcher la fatale seconde où son sang de paysan robuste jouera un mauvais tour à sa vertu. 11 écrit à Verlaine, se confesse, avoue ses tentations, ses craintes. Le père, « aux cent coups », prend le train, prend le bateau, et bien vite arrache « son enfant » à la perfide Angleterre (1).

L’aventure, et tant de scrupules, trouveront des railleurs. Tant pis pour qui rira.

(1) G est à son arrivée à Londres, Je Jour de l’an, que fait allusion la pièce VIII du poème Lucien Létinois.

D’après Verlaine, ce ne sont pas là des histoires que Don puisse « prendre à la blague ». La femme qui épousera Lucien doit être une merveille, une perle, un ange, et le choix entouré desprécautions les plus minutieuses.

Il m’arrivait souvent, seul avec ma pensée,

— Pour un fils de son nom tel un père de chair — D’aimer à te rêver dans un avenir cher La parfaite, la belle et sage fiancée.

Je cherchais, je trouvais, jamais content assez (i)

Dans le même temps, devenant plus optimiste à l’égard du monde extérieur tant maudit et tant renié, il se décide à faire éditer Sagesse.

La Société générale de Librairie catholique, luxueusement installée rue des Saints-Pères, ne refuse pas un ouvrage aussi irréprochable tant au point de vue social qu’au point de vue orthodoxe. On demande seulement une provision : 600 francs pour mn tirage à cinq cents exemplaires ; la maison Palmé, de cette façon, édite sans risquer de perdre un sou ; l’auteur accepte, il paie et retourne à ses foins (1880).

La Société de Librairie catholique met à imprimer Sagesse la meilleure volonté possible (2) :

. (1) Amour (Lucien Létinois).

(2) On proposait même, par aimable indulgence pour cet ouvrage « de fantaisie », une couverture « poil-de-chat ». Ver-

beau format^ beaux caractères, et puis...rc’est tout. Uniquement habituée à la vente d’ouvrages de piété et de science théologique destinés au clergé ou à la clientèle ordinaire des églises, elle n’a rien de ce qu’il faut pour des publications littéraires. Que Sagesse, au double point de vue poétique et religieux, soit une nouveauté sensationnelle, la maison ne s’en doute pas. En vain, chargé que j’étais par Verlaine d’activer le service de presse, je rappelle que le nom de l’auteur a fait un certain bruit dans le monde des lettres, j’affirme que Sagesse, par son originalité autant que par son esprit, est une bonne fortune pour un éditeur parisien, pour un éditeur catholique, j’ajoute que c’est le devoir des catholiques de s’intéresser à une telle œuvre et de la soutenir : le représentant de la Société, homme excellent d’ailleurs et d’une urbanité charmante, n’est pas sans avoir une idée vague de cette école parnassienne, Paul Verlaine ne lui est pas tout à fait inconnu... mon Dieu 1... non !... il en a entendu parler... oui... en effet... Mais... c’est que la manière du livre, cette forme de poésie... est tellement étrangère aux habitudes de leurs clients ! (1)... Et d’autre part, à la Librai-

laine préféra la couleur chamois, convenant mieux, d’après lui, à uu livre qu’il s’obstinait à juger « très sérieux ».

(1) On a dit que la maison Palmé avait manifesté, par la suite, de la mauvaise humeur à propos de celle édition qui aurait été pour elle une mauvaise affaire. J’ignore ce qu'a pu

rie catholique, si détournés de la littérature par mille soins !... La société, depuis un certain temps (1881), est devenue, par la force des circonstances, comme une agence de placements, l’on s’y occupe de trouver des emplois, un peu partout, pour des magistrats démissionnaires à la suite des fameux décrets...

Pauvre poète ! Qu’est-il venu faire là ?... En réalité la maison n’a presque pas de rapports avec la grande presse. Pourtant, sur ma prière, elle consent à publier une annonce. Mais c’est Verlaine qui la rédige, très mal : avec une modestie déplorable, en un langage ultra-prudent. Cet entrefilet d’une douzaine de lignes est inséré, par les soins de l’éditeur, dans une trentaine de journaux et périodiques. A l’exception de la Gazette de France et de l’Univers , tous ces « organes » sont de respectables feuilles de choux hebdomadaires ou mensuelles, paraissant dans des endroits comme Auxonne, Fiers, Séez, Carpentras, Quimper-Corentin... Après cela, les administrateurs delà maison Palmé ont rempli tous leurs devoirs, épuisé

dire l’employé, pris sans doute au hasard, qui fut interviewé à ce sujet. L’aflaire n’était, à proprement parler, ni bonne ni mauvaise, puisqu’il s’agissait tout simplement d’une commande payée à l’avance. Et j’ai tout lieu de croire que la maison fut toujours parfaitement indifférente à l’insuccès d’une publication faite par complaisance pure, et qui, en définitive, ne lui avait rien coûté.

tous les moyens dont ils disposent, et l’on conviendra qu’ils n’étaient pas obligés d’en connaître de plus irrésistibles.

D’ailleurs, qu’a voulu "Verlaine? Présenter catholiquement aux catholiques un livre catholique. Eh bien ! il est servi. C’est fait, cela ne pouvait être fait autrement, ni mieux. Tous les lecteurs des journaux, revues ou bulletins paroissiaux en correspondance avec la maison Palmé — c’est-àdire la presque totalité du monde religieux — ont été à même de lire la prose de Tauteur.proclamant — à voix basse — l’apparition de son poème. Qu’est-ce que ça peut leur faire ? Le nom du poète leur est inconnu — autant qu’au reste de k population française, où il subsiste bien trois douzaines de lettrés qui soient d’humeur à parler encore du Parnasse. — Le titre du livre, pour des personnes occupées de vie dévote, ne produit que f effet d’un truisme insipide... Et la poésie, vraiment, ne les tente pas du tout...

Il faut distinguer dans le monde catholique deux catégories : les hommes de parti et les pratiquants sincères. Le parti, qui n’a guère changé depuis la Restauration, sè compose de gens vexés et d’ambitieux. Il leur faut seulement des injures à l'adresse de ceux qui professent des opinions contraires aux leurs ou du pouvoir qui les laisse de côté. En quoi pourrait les intéresser la conver-

sion d’un poète racontant ses maux, son repentir, disant sa foi et son espoir ? Les convaincus, les désintéressés, les simples chrétiens sont mal préparés à une manifestation littéraire. Le catholique français lit peu. Il a peur des livres. En 1881, la lecture principale des âmes candides, restées fidèles à la foi catholique, c’est un journal hebdomadaire illustré pitoyablement, rédigé de même, dont un rédacteur a émis cet axiome : « Défiezvous des gens qui disent : voilà un ouvrage bien écrit »...

Seuls, des prêtres seraient en état de lire et d’apprécier Sagesse. Le clergéf rançais est encore ce qu’il y a de meilleur dans la société contemporaine. Aucune classe d’individus ne représente la même somme d’humilité, de bonne éducation, de finesse et d’élévation d’esprit. Aucune n’a aussi peu d’avares, de sensuels et de jaloux. Mais leur vie paisible et soumise ne leur permet guère de curiosité à l’égard des novateurs. Ces âmes blanches, résolument insensibles, pour ce qui concerne la morale, au prestige des plus glorieux philosophes, s’en remettent volontiers, en art, à l’autorité des réputations séculaires, et, franchement, n’ont-ils pas mieux à chercher que les formules de rajeunissement poétique ?

Mais les journaux parisiens auxquels Verlaine avait directement envoyé son volume ? A part

des articles d’Edmond Lepelletier, Emile Blémont, Pierre Elzéar, JulesGlaretie, silence complet. Or, il y a cette particularité bizarre que les journaux conservateurs (1) (M. de Gassagnac a reçu son exemplaire avant tous les autres), les journaux défenseurs de la religion, dans un moment de crise qu’ils qualifient de persécution religieuse, restent muets sur une œuvre qui sera déclarée le plus beau des poèmes catholiques, tandis que ce sont des journaux républicains et libres-penseurs : le Mot d'ordre, le Rappel , l’ Evénement, et le moins dévot, certes, de tous, le Gil Blas , qui en parlent avec sympathie, même avec éloge.

«Ah! écrit Verlaine (2), non sans une mélancolique ironie, je n’ai pas trouvé pareille foi dans Israël !... »

(1) Indépendamment du service fait aux amis et gens de lettres, Verlaine envoya Sagesse à quelques hautes personnalités, notamment :

Le pape Léon XIII ;

L’impératrice Eugénie — en réparation, disait-il, des mauvais sentiments qu’il avait eus jadis à l’égard du prince impérial (c’est vrai — et Rimbaud s’en amusait fort — qu’il l’appelait alors « Charognard ») :

Ma jeunesse élevée aux doctrines sauvages Détesta ton enfance;

Victor Hugo, avec, manuscrite sur la page de garde, la pièce depuis insérée dans Amour:

Nul, parmi vos flatteurs d’aujourd’hui, etc.

(2) Lettre datée de Juniville.

Un conseil, plutôt malheureux, lui est alors donné par un ami bien léger:

— Sagesse doit être son œuvre maîtresse et définitive, celle qui restera, celle qui lui garantit la gloire ; mais elle plane à une trop grande hauteur morale pour devenir, du premier coup, populaire. Et c’est trop personnel. Le parti catholique ne connaît pas l’histoire de l’auteur et ne comprend que très vaguement. Il faut parler au public de ses affaires à lui, de ses passions, de ses griefs, se mettre à son niveau, faire ouvertement, directement de la politique, appeler, forcer l’attention par du tapage. Combien de gens n’ont connu les Orientales qu’a près avoir lu les Châtiments , Y Histoire d'un crime et Napoléon le Petit ! ...

Verlaine hésite, il ne croit pas que ce soit dans ses moyens, il ne sait parler que de son cœur... Pourtant, à tout hasard, il essaie, trouve que c’est « facile comme tout » et amusant en diable. Voici déjà quelques sonnets qui vont, à ce qu’il semble, effaroucher un peu la Gueuse. Ils n’effarouchent que la maison Palmé, à laquelle il les propose pour une édition à part et qui les estime, encore moins que Sagesse, de nature à enchanter sa clientèle.

Le fait est que ce sont tout simplement :

D’abord un antimilitariste... patriotique si l’on veut, au moins d’intention, mais de quelle manière !...

Et si j’avais cent fils, et»... (1)

puis une « statue » de Gambetta ou ce tercet .

L’œil est de pur cristal dans les suifs de la face,

Il brille, net et franc, près du vrai, rouge et faux, Seule perfection parmi tous cea défauts...

un Paul Bert :

C’est le seul Paul parmi tant de Jules, d’Albert,

De Léon (Ces payens ont des noms de baptême !)...

un « Nébuleuses » :

Et la file des purs, des barbes, des aïeux,

Juillet, Février, Juin et ceux du Deux-Décembre,

Bonnes jambes jamais lasses dans l’antichambre,

Et les jeunes encor plus bêtes que les vieux...

Enfin un cinquième sonnet, bouquet rutilant de ce feu d’artifice d’injures :

Marianne est très vieille . .

Elle a tout, rogne, teigne... et le reste, et la gale 1 Qu’on la pende pour voir un peu dinguer en croix Sa vie horizontale et sa mort verticale (2).

(1) Voir, au chapitre xvu, le passage concernant les patriotismes de Verlaine.

(2) Ces sonnets furent insérés depuis dans Invectives.

— Tu veux que je fasse des satires politiques? Tiens, en voilà !... — Quoi qu’il arrive, il n’a pas perdu son temps, car il s’est amusé « pour la peine », et il est fier surtout de cette géométrie dans l’espace formulée parle dernier vers.

La Société de Librairie catholique en juge tout autrement. Sans doute, elle ne va pas prendre fait et cause pour la République. L’opposition est permise, nous avons le droit de nous défendre... M. Verlaine a du talent, qu’il le modère... il est des façons plus... moins... de... plaider pour la bonne cause... Ainsi M. X... a fait cette plaquette... la pensée y est exprimée sous une forme raisonnable . . . qui ne l’empêche pas d’être énergique... Si M. Verlaine voulait bien lire cela et s’en inspirer... il parviendrait au genre de poésie qui convient à la maison...

Oh ! Verlaine est la bonne volonté même. Il reçoit la plaquette, la, lit, la relit, l’étudie assidûment, pousse un cri de désespoir :

— Eh bien, non !... non, Bamboula, (c’est ainsi qu’il nomme l’auteur) je n’arriverai jamais à ta manière... je ne peux pasl...

Il se remet au travail, termine le Voyage en France par un Français, série d’articles sur les mœurs et la littérature contemporaines, et fait parvenir cette prose à la Revue du Monde Catholique . Ce serait, croit-il, un autre moyen d’assurer à Tau-

uÜS

teur de Sagesse la notoriété qui lui manque (1). Le Voyage — ou, comme il disait, le Voyou — ne réussit pas davantage ; il est rendu avec la mention : « Pas dans l’esprit delà Revue » (1881).

Ces déceptions ne sont pas sans lui causer de l’énervement, quand il subit, en 1882, un véritable désastre.

(1) Zola venait de publier, dans ses Documents littéraires, les lignes ci-après :

« M. Verlaine, aujourd'hui disparu... Celui-là a été une vic- « time de Baudelaire, et l’on dit même qu’il a poussé l’imita- « lion pratique du maître jusqu’à gâter sa vie. Un moment, « pourtant... »

Verlaine, connut l’ouvrage dès publié, et il y répondait dans le Voyage en France: « ... M. Zola en arrive à mon nom et à mon rôle vers 1867 : il constate que je suis une « victime » de Baudelaire en ce sens que j’ai « gâté ma vie » par « imitation pratique » de ce poète. Hélas ! il est si facile de gâter sa vie qu’on n’a point besoin de modèle pour cela... Baudelaire est bien innocent de mes choses privées, pauvre grand poète si plein, au contraire, de bons conseils dans son œuvre critique 1 Tout ce que j’ajouterai c’est que, comme tant d’autres, j’ai gravement offensé mon Dieu, sans trop le connaître, il est vrai, grâce à l’éducation universitaire qui vient détruire en nous Français de la bourgeoisie tel bon germe planté d’un geste trop souvent un peu distrait par la Famille. Sa main juste et miséricordieuse m’a frappé très durement, prosterné, puis relevé jusqu’à ses genoux que j’adore en implorant pour moi, pour les miens, pour mon Pays et pour tous la grâce de rendre efficace, au moyen des œuvres et des vertus, le sang versé pour tous par Notre Seigneur Jésus-Christ. »

CATASTROPHE. — BOULOGNE. — RUE DE LA RO¬ QUETTE. — MORT DE LUCIEN LETINOIS,

Notre essai de culture eut une triste fin... (1) *

Elle n’est pas bien compliquée la raison de ce que Verlaine, par analogie avec l’effondrement de Y Union générale qui venait d’avoir lieu (2), appelle son « krach ». M. Létinois se trouvait être nominalement propriétaire de la ferme. Or, il a une faiblesse... trop commune chez les cultivateurs... On possède un champ, que l’on aime... Il serait bien plus beau allant jusqu’à ce chemin, jusqu’à ce bouquet d’arbres... S’il était possible d’avoir encore la « pièce » là-bas... justement à vendre ! .

Puis, le champ ainsi allongé,... s’il avait une

(1) Lucien Létinois (Amour).

largeur double, on aurait plus d’aise pour le labour... Augmenter son bien en longueur, en largeur, c’est ce que les campagnards appellent « s’arrondir » et cela devient chez beaucoup d’entre eux une passion qui les dévore. M. Létinois a voulu s’arrondir. On lui a vendu parce qu'il est propriétaire, qu’il a « de quoi répondre ». Est arrivée une période de mauvaises récoltes ou de mévente. Impossible de faire honneur aux engagements pris. Les créanciers ont saisi la ferme.

Quand il parvient à comprendre, Verlaine est stupéfait, atterré... Que peut-il faire ? N’est-ce pas sa 'chance ?... Ou plutôt n’est-ce pas le déroulement logique de la série atroce qui débute en 71?... La situation administrative perdue à cause de la Commune, le ménage brouillé à cause de la situation perdue, la fuite avec Rimbaud à cause du ménage brouillé, la séparation judiciaire à cause de la fuite avec Rimbaud, la ferme achetée sous un autre nom à cause de la séparation judiciaire... Il ne lui reste qu’à se demander quels pourront être, « à ses dam et coût », les prochains couplets de cette balançoire...

Il fait bonne contenance, d’ailleurs. Sa mère est accourue comme d’habitude, munie de gaîté, de consolations, d'argent. Il est soutenu aussi — ou distrait — par son affection pour Lucien dont

l’avenir compromis l’empêche de penser à ce que

lui-même va devenir.

La famille Létinois est venue à Paris, ne sachant trop ce qu’elle y fera, mais pour fuir d’abord le village où elle ne veut pas se montrer dans sa misère. Taciturne, effaré, déjà presque vieillard, le père se réfugie, pour s’étourdir, en la bruyante animation des rues. La mère, petite femme bien humble, accoutumée à toute résignation, courbée dès longtemps devant l’autorité maritale, paraît être la moins abattue dans ce malheur qui la brise pourtant plus que les autres, car elle doit en mourir. Elle va et vient, active, dans l’étroit logement loué rue de la Chapelle, tâche de mettre en ordre les hardes, le mobilier amenés de Juniville. La pauvre campagnarde, habituée à parcourir du matin au soir les cours et les granges d’une vaste ferme, trouve que <' l’on est p’titement dans c’ grand Paris » ! Elle s’efforce de sourire et d avoir l’air brave, mais ses yeux rougis disent qu’elle pleure bien fort, quand elle peut le faire, aux heures où les hommes ne sont pas là...

Verlaine reste à Juniville pour la liquidation. \ Des trente mille francs mis dans l’entreprise il en sauve quinze mille, qu’il rend à sa mère. La grande question qui l’occupe toujours est de tirer d’embarras « son fils ». Le jeune homme ayant une bonne instruction primaire, il m’est possible de

lui procurer un emploi tout au moins provisoire. J’ai laissé vacante, quelques mois auparavant, une place de professeur dans une institution libre de Boulogne-sur-Seine, dirigée par mon vieux camarade Fernand Esnault (1). Cet emploi a été occupé ensuite par un autre élève — et ami — de Verlaine : Edmond Thomas (aussi un poète et à qui adressé un beau sonnet dans Dédicaces .) Edmond Thomas est retourné dans les Ardennes, la place est libre, je présente Létinois qui est accepté.

A ce moment, je le vois à plusieurs reprises et je suis à même de le bien connaître. C’est un jeune homme d’assez haute taille, d’allure très souple et très agile. Sa figure, aux traits réguliers mais non mièvres, — légèrement hâlée par l’air des champs, — aux yeux bruns et vifs, a une expression de bonne foi, d'énergie. Le regard doux, candide et résolu, se plante bien droit dans celui

(1) Au n° 54 de la rue d’Aguesseau : une maison 3e trois étages qui a été, depuis, transformée de telle façon que l’on ne se douterait pas qu’elle ait abrité autrefois une école. Les étages n’ont guère changé d’aspect, mais au rez-de-chaussée existent maintenant deux boutiques intitulées : Commerce de bois et charbons. Commerce de vins et liqueurs. En 1882 il y avait, au lieu des boutiques, deux classes dominées par cette inscription : Ecole d’Aguesseau. On y pénétrait par une large porte charretière ; c’est la même qui sert encore d’entrée aux locataires de la maison. Dans l’ancienne cour-jardin, le seul témoin qui reste du passé est un marronnier plus que centenaire, dont on aperçoit, de la rue, la verdure noircie.

de l’interlocuteur. La parole, presque débarrassée de l’accent local, et correcte, aisée bien plus qu’il n’est ordinaire chez les paysans, révèle un esprit curieux, lucide, parfaitement sain, remarquablement développé, du reste, et s’ouvrant à toutes sortes de questions, grâce à l’influence de Verlaine dont on retrouve les opinions et des tours de phrases. Lucien se rend bien compte que l’intervention de ce dernier dans l’existence de sa famille est une déplorable fatalité; il le déclare avec sa juvénile franchise, mais avec son calme ardennais, sans récriminations, sans plaintes, disant bien simplement : « Je lui ai beaucoup de reconnaissance, et je l’aime beaucoup à cause de sa bonté pour moi, de son affection très grande, malgré ses défauts, malgré sa légèreté et ses émotions continuelles...

Si je ne l’aimais pas, je ne vaudrais pas cher, si je l'accusais, je serais injuste, puisque ses intentions étaient bonnes... Ce qui est sûr c’est qu’il eût mieux valu pour nous ne pas le trouver sur notre chemin... »

Je l’ai engagé à se faire une carrière dans l’enseignement. Il préférerait un métier plus lucratif... Il prendra maintenant ce qu’il trouve. Et il s’y est mis de bon cœur.

11 exerce depuis deux mois ces fonctions, quand on lui offre, dans un établissement industriel, une place mieux rémunérée, convenant davantage à

ses goûts, à ses aptitudes, et pouvant — expliquet-il iui assurer un avenir plus sûr. Mais cette occasion va lui échapper s’il n’occupe immédiatement l’emploi, et le directeur de l’institution n'a pas encore trouvé de professeur pour remplacer Lucien. Verlaine réfléchit que le jeune homme a été accepté là par complaisance, que son départ imprévu met le directeur dans l’embarras. Il trouve une solution qui convient à sa délicatesse, en même temps qu’à son imagination de poète ; il délivrera son « fils » de l’engagementmoral,comme saint Vincent de Paul délivra un galérien de ses fers :

— Qu’à cela ne tienne ! Je prends sa place !...

Chaînes légères, sacrifice plutôt agréable, car l’emploi est doux, amusante et facile àcontenirla vivacité de ces petits gamins de Boulogne à l’accent faubourien si drôle; pas exigeant, pas gourmé, pas. « marchand de soupe » du tout le directeur, doué d'un caractère aussi jeune, aussi expansif que^celui de Verlaine. Sans compter que celui-ci mange à la table des patrons et que Mrao Esnault a un talent merveilleux pour les fraises aux kirch rappelant le bon temps des seed cakes de mistress Andrews. Esnault, ancien troupier, a eu l’idée de militariser quelque peu son école. Les élèves font l’exercice dans la cour, ils sortent de classe, ils y rentrent à l’appel du clairon, doivent saluer le professeur,

quand ils passent devantlui, en portant l’extrémité des doigts de la main droite à hauteur du coin de l’œil, l’auriculaire de la main gauche sur la couture du pantalon... ou de la culotte, suivant leur âge. Verlaine a décliné l’honneur de leur apprendre lui-même à présenter les armes ou former les faisceaux avec les bâtons qui leur servent de fusils, mais les saluts militaires, dont ils le gratifient à outrance, le flattent véritablement. Et le soir, après dîner, dans la fumée des pipes et des cigarettes, la table desservie, sauf de quelques tasses de thé, réunit sympathiquement les deux plus grands bavards du monde.

Cette existence facile ne peut être que provisoire. Verlaine a trente-sept ans bien sonnés. Le métier de maître interne, soit en Angleterre, soit en France, convient plutôtà des jeunes gens. Il cherche autre chose. Le professorat universitaire?... Il y a songé autrefois, « potassé » des auteurs en vue de l’Agrégation des Langues vivantes. Mais c’est long !... C’est incertain !... Ah ! sa bonne place de rédacteur à la préfecture de la Seine !... Il revient à cette idée, il s’y attache... Mais à qui recourir?... Au camarade, à l’ami fidèle et dévoué qui déjà lui a rendu plus d’un service, à Edmond Lepelletier, maintenant journaliste et influent auprès des hommes qui sont au pouvoir. Celui-ci va faire, en effet, tout ce qui dépendra de lui pour obtenir sa

réintégration, et en attendant, tâche de lui placer de la copie dans des journaux où il a des amis.

Cependant le directeur de l ’ Ecole d' Aguesseau a trouvé enfin un professeur. Verlaine est libre.

Mais il reste à Boulogne.

D’abord parce que autant là... ensuite, après tout, parce que... oui, décidément, plutôt là qu’ailleurs.

Boulogne lui plaît.

C’est comme une encyclopédie folle, et pourtant logique, de toutes les banlieues connues, un manteau d’arlequin où ici des coins de fraîche verdure, là des couleurs sinistres — « blanc de dartre » ou toile d’araignée, — où se sont cousus d’eux-mêmes — il se récrée à chercher, à trouver pourquoi et comment — des lambeaux de village, de faubourg, de petite ville, de grande ville, des choses mélancoliquement vieilles ou brutalement neuves...

Mais les Boulonnais n’ayant pas encore, en 1882, leur épouvantable « salle des fêtes », la grande rue conserve l’intacte beauté de sa bonhomie tranquillement radieuse. 11 aime cette voie large et claire, doucement incurvée, cette admirable « grand’route » peut-être unique au monde. Elle est pour lui harmonieuse, caressante et douce comme un souvenir d’enfance... Or, non loin de Jalambic, le coiffeur « high life », non loin de la Corbeille d’or ; bijouterie vraie pour cadeaux de

noces, tout près du magasin de nouveautés qui s’appelle les Galeries parisiennes, tout près d'une boulangerie « pain chaud à toute heure », existe un café-hôtel dont le tenancier, homme de taille exiguë, très poli, très jovial, a fait la conquête de Verlaine. Celui-ci, chaque jour, y prend un vermouth. Il en offre aussi, par hasard, au garçon boulanger d’à-côté. Ce travailleur lui donne sur son industrie maint détail intéressant, lui apprend, par exemple, que l’on « dore » le pain sans le moindre jaune d’œuf, et à l’aide simplement d’une brosse. — « Comme les souliers !... » rugit notre saturnien, heureux de connaître enfin toute la perversité humaine, et dès lors il paie à ce boulanger sincère des tournées nombreuses. D’autre part, la lecture du journal occasionne des conversations interminables avec le cafetier; il prend l’habitude de passer des heures chez « le petit patron » son nouvel ami ; les vermouths se succèdent le matin, et, dans l’après-midi, les bocks.

Que voulez-vous ? 11 n’a rien à faire... Non qu’il ne se remue pour trouver une fonction, un gagnepain quelconque. Il va souvent à Paris, voit ou revoit des littérateurs, se rencontre avec Lepelletier qui le présente au Mot d’ordre, au Réveil, le fait connaître à Henry Bauër, à d’autres journalistes, s’évertue à dissiper l’oubli qui couvre à présent le nom du poète... Occasions pour Verlaine de

prendre beaucoup d’omnibus, de bateaux-mouches, de faire un peu partout des haltes altérées, notamment, au retour, dans les caboulots qui abondent près du viaduc d’Auteuil :

Le Point du Jour avec Paris au large,

Des chants, des tirs.... (1).

Lucien Létinois vient le voir les dimanches, parfois plus souvent. 11 va l’attendre à la gare du chemin de fer de ceinture :

Ami, te souvient-il, au fond du Paradis,

De la gare d’Auteuil et des trains de jadis T’amenant chaque jour, venus de la Chapelle (2) ?

Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle Mes stations au bas du rapide escalier,

Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier Ta grâce en descendant les marches, mince et leste Comme un ange le long de l’échelle céleste !

Nous savons bien que ce n’est pas au bas de cet escalier que le « père » a attendu véritablement son « fils », qu’il y a en face plus d’un café, que

(1) Jadis et Naguère. Voir, sur le même sujet, dans Parallèlement : Nouvelles variations sur le P oint- du- Jour, et, dans Mémoires d'un veuf : Auteuil.

(2) Poème consacré à Lucien Létinois dans le livre Amour. Ces visiLes furent quotidiennes, en effet, les premiers temps,

hebdomadaires par la suite, quand Létinois fut à Ivry avec sa famille.

ceux-ci ont des terrasses d’où l’on est sûr de ne manquer personne ; mais peu importe... Un apéritif de rien du tout, là !... et c’est fini. On s’en revient à Boulogne, bavardant tout le long de l’avenue, on prend la rue du Parehamp, l’on s’arrête au n° 5, Hôtel-restaurant.

La maison est actuellement la même : deux devantures, stylobate en marbre gris, monture du vitrage peinte en imitation de chêne. A l’entrée, une boutique avec « zinc » pour les passants, puis deux salles pour les pensionnaires ou autres clients sérieux. On aperçoit, au fond delà maison, un jardinet menant à une sorte de tonnelle. Ce dernier endroit est plus souvent choisi par Verlaine, qui a établi dans l’hotel Coutret (1) son quartier général. Tous deux y font un déjeuner simplet, arrosé de « piccolo », assaisonné d’une gaîté extravagante... N’abuse-t-il pas de ce que l’attention publique est toute au fameux crime du Pecq pour affirmer à la bonne — justement indignée — qu’il vient de noyer sa belle-mère, non sans l’avoir, préalablement, « ligottée » avec des tuyaux de poêle !.. Enfin, après le café, promenades dans le bois de Boulogne ou de Saint-Cloud, puis dîner, puis adieu, retour solitaire de Verlaine persuadé qu’il rapporte une provision de pensées jeunes,

(1) Maintenant hôtel Védry.

fraîches, sensées, résignées, fortes. Il y puise du courage pour de réels efforts vers la sobriété. Il a des jours de totale sagesse.

« J'ai eu la bonne fortune — écrit Alfred Pou- « thier — d’approcher Paul Verlaine en 1882. Tous « les vendredis soirs, il venait s’asseoir à une table « du café Voltaire autour de laquelle se réunissaient « des poètes à qui un ami avait bien voulu me « présenter. Il y avait là, très régulièrement, « Mérat. Valade, Alma Rouch, Courteline, Jacques « Madeleine, et quelquefois Monselet et quelquefois « Mendès avec Mme Holmès. Deux choses me sont « restées dans la mémoire touchant . Verlaine. Cet « homme terrible, ce fauve buvait des grogs au « rhum sans sucre, et parlait avec estime de « Rollin.... »

Et Verlaine, le lendemain, au réveil, « tue le ver » sur le comptoir de l’hôtel. Puis il va discuter politique avec « le petit patron » ; de plus en plus il consomme, repris graduellement, irrésistiblement par les habitudes funestes d’il y a dix ans.

Mais aussi, tellement pénible au perpétuel inquiet cette vie d’oiseau sur la branche ! Mais aussi que faire?.. Comment « gagner sa vie »?... Chez les Anglais? Ah! il n’en a plusle courage.... Et ces souvenirs — querelles conjugales, prison, humiliations, malheurs de toute sorte — qui viennent

soudain lui enfoncer dans le cerveau leurs griffes!... Et ces récriminations intimes, silencieuses, partant plus prolongées et plus violentes, contre les premiers grains du chapelet de ses calamités, contre son beau-père, contre sa femme, et le regret, l’amour de. celle-ci qui le tient toujours !... Et cette horrible, abominable solitude qu’il n'a jamais pu supporter sans croire mourir !... Une lampée d’alcool dissipe les idées monstres, allume delà gaîté pour une minute (1) ; après quoi l’amertume revientpire, la tristesse plusécrasante. Le système nerveux s’exaspère, le cœur se prend ; il a des palpitations, il perd le sommeil, passe des nuits à marcher dans le bois de Boulogne, se décide, pour dormir, au terrible remède du chloral, qu’il renouvelle, dont il lui faut augmenter, doubler la dose...

11 appelle sa mère, elle accourt, loue une chambre voisine de la sienne, reste plusieurs semaines, le soigne, le rassérène un peu, insiste pour qu’il

(1) Lettre à Edmond Lepellelier : « Cher ami, voici un essai de Jean qui pleure et de Jean qui rit. Je le crois assez dramatisé pour pouvoir passer ; je te recommande surtout la « vieille m... 1» Tu te doutes à qui ça s’adresse. Si, toutefois, c’était impossible, on pourrait mettre avec des points : « Vieille m... » ou « Vieille moule 1 » Mais que Vieille m... me ferait bien plaisir, s’il y avait moyen que ça parût en toutes lettres ! — P. V. » (Extrait de l’ouvrage d’Edmond Lepellelier : lJaul Verlaine. Sa oie, son œuvre, publié à la Société du Mercure de France).

abandonne ce bric-à-brac de ville, cette banlieue néfaste, pour qu’il retourne à la saine et réelle campagne.

— Et qu’y pourrai-je faire?... Je suis raté comme paysan... Je ne puis plus être qu’un littérateur, tout au moins un homme de bureau !..

Quand Mm# Verlaine a quitté l’hôtel de la rue du Parchamp pour revenir dans le Pas-de-Calais, le poète souffre moins du cœur, la crise d’insomnie diminue ; mais l’ennui recommence, avec les angoisses, les colères intérieures.... et les « compensations ».

Il finit par céder — à demi — aux instances de sa mère, va la rejoindre à Arras, y trouve quelques instants de repos moral et y prend une résolution définitive. La demande étant faite pour rentrera la Ville, le mieux est d'attendre le résultat de ses démarches... à Paris même.

Mais pas seul !.. Viens avec moi...

La bonne mère dit adieu à la paisible sécurité dont elle jouissait en son appartement de l’impasse D’Elbronne, aux familles « qui l’aimaient tant » (elle ne voyait partout que bons cœurs et bonne foi), aux relations si aimables, si douces, derniers rayons de joie autour de sa vieillesse :

— Allons !.. soit !.. Paris si tu veux...

Pourquoi ce littérateur, venant dans la ville des

théâtres, des journaux, des éditeurs, des cénacles, va-t-il se loger... rue de la Roquette ?

Il y a là, d’une part, fantaisie de gaîté enfantinement portée au macabre, il y a aussi une circonstance déterminante. Rue de Lyon existe un café-concert, appartenant à M. Istace (1), vieil ami de la famille, chez lequel, à chacune de leurs visites à Paris, descendent Verlaine et sa mère. Ils sont donc partis de chez lui pour chercher un appartement. La rue de la Roquette se trouve à deux pas. Verlaine estime qu’un tel nom, sur la carte d’un poète, serait exempt, « certes », de banalité. Mme Verlaine préfère n’y voir aucune malice. On est dispensé de chercher plus loin, voilà tout. On s’installe.

Mme Verlaine est contente, pleine d’espoir. Son fils va devenir tout à fait sage. Dans l’appartement clair, gai, donnant sur la rue, prend place le vieux mobilier qui a fait déjà tant de voyages. Au salon je revois les fauteuils couverts de velours singuliers qui ressemblent à des peaux de léopards, sur un guéridon d’acajou le trop fameux album. Au mur voisinent le plastron de velours noir, les épaulettes d’or, la moustache en brosse du « papa » et une lithographie de Mme Verlaine à l’âge de vingt

(1) Dans une lettre adressée de Relhel (novembre 1878) à Ed. Lepelletier, Verlaine mentionne M. Istace comme un des rares amis avec qui il ait conservé des rapports.

ans, coiffée et parée comme vers 1830, le regard insouciant et mutin.

A peine, depuis, a changé son humeur. Les lois physiologiques ont ridé son visage, mais n’ont pu éteindre le feu de ses yeux noirs, bridés un peu à 1a. chinoise. Des terribles émotions qu’elle a subies comme épouse et comme mère il ne reste pas plus pour l’attrister, semble-t-il, que des tempêtes qui ont rugi, dès siècles, sur la Méditerranée riant au soleil. Elle a commencé par faire de nouvelles connaissances. La voici dans la cour d’une école de jeunes filles, un jour de congé ; deux institutrices jouent à la balle : naturellement elle veut être de la partie, et qui court le plus vite, qui est la plus adroite, qui jette les cris les plus joyeux? Cette vieille de soixante-quinze ans...

Paul travaille. Il s’est fait de nouvelles relations littéraires. On commence à parler de Sagesse. Des artistes et des écrivains d’un talent jeune, hardi, novateur : Morice, Valadon, Trézenic, Raynaud viennent rue de la Roquette. Mme Verlaine est dans le ravissement. Elle accueille tout le monde avec une grâce à la fois gamine et maternelle, réédite pour la centièmefois des plaisanteriesd’une crudité militaire, telles que, en présentant un fauteuil : «Monsieur, je vous en prie et même je vous le commande, mettez ici la dix-septième lettre de Valphabet ».

•— Oh ! maman !.. fait Paul hypocritement.

— Et bien ! quoi ?...

Mais dans le salon marche à grands pas Jean Moréas, déclamant du Baudelaire. Elle l’admire. Soudain, elle bondit vers le divin chanteur :

— Fermez les yeux... ouvrez la bouche...

Et l’aède se sent fourrer entre les dents un morceau de sucre candi énorme, qu’il doit croquer jusqu’au dernier bout de fil, sous peine d’affliger véritablement la bonne dame ; car elle affirme que c’est « souverain » contre les maux de gorge et en fait elle-même une consommation copieuse, en met dans son vin, en mettrait aussi dans celui de Paul, mais il ne veut pas.

Il a tort. Du vin sucré, pris modérément, aux repas, ne fait aucun mal. Non plus la tasse de café qu’il prend au Voltaire avec son vieil ami Valade. Le malheur est que de l’Odéon à la rue de la Roquette il y a loin... Quand le cœur est surmené, la marche aggrave son état, surtout si l’on descend d’un omnibus qui vous a secoué d’une autre manière ; le malaise de l’estomac s’en augmente, les pensées en deviennent irritées, et bien des causes accessoires y participent.

Que c’est agaçant, le métier d’homme de lettres, quand on est un timide, répugnant aux sollicitations, incapable d’intrigue0, lorsque Bon a, par trop de justesse d’esprit, la terreur de se vanter et

que l’on sent pourtant la nécessité de se faire valoir ! Les démarches et les négociations deviennent alors si maladroites ! Ah ! sa place de rédacteur à la Ville, c’est ce qu’il lui faudrait, pour pouvoir attendre !... Il se redit mille fois cette obsédante vérité. Et à quoi bon ? Malgré le dévouement de Lepelletier, c’est fini... Bien inutile de compter làdessus... Il faut « faire son trou », il faut crier son nom, avec sa voix délicate et peureuse, à travers l’ouragan d’autres réclames si tonitruantes que jamais sa jeunesse littéraire n’en connut de pareilles, et que son âge mûr en frémit, tremblant de stupeur, de scrupule et de désespoir. Le vin sucré n’est donc point, pour échauffer son cœur, une assez. forte drogue. 11 a besoin d’excitants qui tout de suite le « remontent ». Et cependant il lutte, sachant bien sur quelle pente il glisse. L’absinthe est proscrite encore. 11 essaie des combinaisons inoffensives. Quand il s’arrête chez Courtois, — un honnête et cordial Ardennais, autrefois connu à Rethel, qu’il a retrouvé établi marchand de vins dans la rue de la Roquette — il ne prend que son fameux rhum à l’eau, mais... la maison est aimable, il y cause, il y bavarde, il y babille, les consommations se renouvellent, et du rhum, quand même on le noie, c’est de l’alcool.

Enfin il voit forcément des gens de toute sorte, en bien des quartiers, puisqu’il lui faut, absolu-

ment, se faire connaître, pour le pain. .JEt les hirsutes ont le « gosier en pente » aussi rapide que les hydropathes. Bocks et petits verres se succèdent. C’est l’éternelle histoire : animation passagère, suivie de réactions désastreuses. Mm9 Verlaine patiente et souffre ; il le voit, s’en afflige ou s’en irrite. La pitié, la tendresse, la honte, la colère aussi d’éprouver tous ces sentiments, d’en être abominablement torturé, le crispent et l’affolent. Parfois il a des accès de conversion totale qui durent une semaine... et il retombe. Hélas 1 N’est-il pas obligé d’aller et venir, de courir, de chercher... Cette vie est horrible... Ah 1 il faudrait être un saint !..(1).

Et tout à coup, nouveau malheur inattendu, plus terrible que les précédents, parce qu’il ne frappe pas d’un seul coup, mais qu’il accroît, qu’il intensifie peu à peu la douleur, comme une série de tortures savamment graduelles.

Verlaine apprend que Lucien Létinois vient d’être atteint de la fièvre typhoïde et transporté, dans un état grave, à l’hôpital de la Pitié. Il accourt, le voit, lui parle... reçoit des médecins* l’avis qu’il est perdu... suit, jour par jour, les pro-

(1) A cetle époque, il publie dans Lutèce, revue dirigée par Léo Trézenic, une série d’articles sur Tristan Corbière, Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud, réunis plus tard en un volume, édité par Léon Vanier, sous le litre : Poètes maudits,

grès de cette marche à la mort, assiste au dernier délire de l’infortuné :

Ta me tenais, d’une voix trop lucide,

Des propos doux et fous, a que j’étais mort,

Que c’était triste », et tu serrais très fort Ma main tremblante... (1).

Puis ce sont les détails sinistres d'un décès à l’hôpital : la mise en bière au galop, le corps dans la salle mortuaire au milieu d’une rangée de cercueils, l’humidité glissante du sol lavé, l’odeur du chlore, les hommes de service qui circulent, rapides, indifférents, brusques,... d’autres gens qui viennent aussi « reconnaître», voir si c’est bien lui ou elle, en ouvrant une petite porte, une sorte de lucarne juste à la place de la tête, dans ces boîtes provisoires — couvertes, je me souviens, d’une peinture usée, éraillée — où passent des centaines, des milliers de morts.

Ensuite, derrière le corbillard, le long trajet à pied, de la Pitié au cimetière d’Ivry. Toute la simple et poignante tristesse d’un enterrement de pauvre, par des rues de faubourg, par des routes suburbaines où les yeux baissés comptent les pierres du pavé sale.

A peu près uniquement le cortège masculin se

(1) Amour (Lucien Létinois).

compose du père, de Verlaine, de moi qu’il a prié de l’accompagner. La partie féminine est un peu plus nombreuse, car les femmes, plus que nous, ont l’horreur de la destruction et veulent manifester contre la mort. Elles sont venues pour Mm® Létinois. Elles la connaissent à peine, mais c’est une mère...

Verlaine est calme, occupé surtout de pensées catholiques, il se console un peu à rappeler que le service religieux a été « convenable », il me fait remarquer sur le cercueil la tenture blanche... « comme pour une jeune fille... et lui, certes, le mérite !... » Il ajoute, avec une pointe de médisance que doit faire excuser son orgueil paternel : « Combien en est-il, cependant, qui, à son âge ?... »

En sortant du cimetière, il commande au marbrier une croix de granit. D’ailleurs il a acheté une concession de cinq am, qu’il espère remplacer par une concession perpétuelle : son « fils » n’ira pas, au moins, dans le « c'*amp de navets » !

M. Létinois, quel’on reconduit jusqu’à son logis, veut faire aux assistants la trhte politesse d’usage à la campagne, il les prie d’eitrer, de « prendre quelque chose ». Le malheureux eût été offensé d’un refus. Verlaine, très doux, tâche de consoler la mère, il parle de l’enfant si bon, si honnête, si pur, devenu le compagnon des saint* et des martyr.

— Ah 1 je le sais ben ! répond la digne femme, je le sais ben qu’il est près du bon Dieu !... J'ai du courage, allez!... je me dis que je le reverrai un jour, et peut-être, même...

Elle n’achève pas, à cause du vieux père qui est là, l’air vague toujours, comme engourdi par tant de coups de massue qui tombent sur lui depuis un temps... Mais le teint de cire de la pauvre petite paysanne, et les yeux brillants, les pommettes écarlates, signes de la phtisie venant à pas de loup, disent que la séparation atroce ne sera pas longue. Peu de mois s’écouleront avant qu’elle ait rejoint dans le cimetière d’Ivry son enfant unique, son « grand garçon », tant aimé... son beau Lu¬

cien...

COULOMMES. — RETOUR A PARIS. — l'HYD ARTHROSE. — MORT DE MADAME VERLAINE. — LA RUINE, LA FAIM, LE DÉSESPOIR. — L’HOPITAL. — REN¬ TRÉE DÉFINITIVE DANS LA VIE LITTÉRAIRE. — LA REVANCHE DU DIABLE. — « JEUNES ». — D’AUTRES BONNES CHANSONS. — A VAU L’EAU.

Chez Verlaine la douleur tourne d’abord en transports de génie :

Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi... (1).

— Et puis je suis trop malheureux, vraiment !... A quoi bon m’agiter, travailler?... Pourrai-je penser encore à du suc'cès, de la gloire?... Non!... je ne peux plus... j’ai trop besoin de repos et d’oubli!...

Alors il se rappelle les Ardennes où il a goûté

(1) Amour.

autrefois quelques instants de calme bonheur. Il y revient, choisit pour abri, non loin du fatal Juniville, un petit village nommé Coulommes. Sa mère y achète une maison avec jardin.

Mme Verlaine, toujours optimiste, est convaincue sincèrement que tous deux y jouiront désormais d’une tranquille félicité. Sera-ce, en effet, « la mise en fuite des démons », comme avait dit « l’autre » en son style de feu ?... Il faudrait pour cela que Verlaine soit capable de sommeil intellectuel et moral, qu’il se laisse végétalement vivre dans l’air et le soleil. Mais il a eu beau dire, aussi comme « l’autre » :

A toi, Nature, je me rends !

Pas plus que l’auteur des I Humiliations il ne s'est « rendu », pas plus que Rimbaud il ne peut faire dormir son âme. Les nerfs, le cerveau, le cœur en subiront toute la suppliciante activité, tant qu’ils n’en seront pas détachés par la mort. «Ne pensons plus à rien, vivons comme une bête », c’est bon pour un jour... D’abord il ne sait pas comment vivent les bêtes; peut-être autant que nous elles rêvent, souffrent et pleurent ; puis il est forcé par la Loi de vivre en homme, en l’homme qu’il est, en l’homme baptisé sous le nom de Paul Verlaine, et qu’il ne peut ni changer ni réduire.

Tout de suite il s’est remis sous l’engrenage lit-

téraire. Ses démarches, ses conversations à Paris ont tellement ranimé en lui le goût de 1’ « écriture » que c’est maintenant la distraction nécessaire, la consolation unique. Il lui faut écrire, il lui faut aussi trouver des éditeurs et pour cela, pour placer les vers réunis sous le titre provisoire Cellulairement et insérés ensuite dans Jadis el Naguère , les proses qui seront les Mémoires d'un veuf (1), pour préparer la publication d 'Amour, il est indispensable de faire en ce Paris si dangereux des voyages fréquents. Excitations, fatigues...

La vie champêtre elle-même lui est bientôt pernicieuse. Des campagnards, qui voyaient juste en leur naïveté, disaient : « Le tort de M. Verlaine, c’est qu’il sort de son rang !... » Ils voulaient dire : de son rang de monsieur , de bourgeois, de lettré. C’est vrai qu’il cause familièrement avec le premier venu. Il semble n'avoir jamais soupçonné en quoi peuvent consister les « distinctions sociales » et n’importe qui devient à l’instant son camarade. Ce clérical, ce royaliste, cet abonné du Triboulet , ce réactionnaire, qui ne parle que de restaurations et de coups d’Etat, est de tous les hommes le plus niveleur. Je doute que quelqu’un ait plus sincèrement pratiqué la devise « liberté,

fl) Ce sont les articles parus, grâce à Lepelletier, sous les rubriques : Jean qui pleure ef Jean qui rit, Paris vivant.

égalité, fraternité »... il eût pu ajouter: « ... ou la mort!» car il lui était impossible de vivre en dehors de ces trois belles choses, dont il fut véritablement le martyr.

Ah! oui, « monsieur Verlaine » (prononcez Ver lain...n) est bon garçon (prononcez garçongn ), Monsieur Verlaine « n’est mie fier» (prononcez fiéré)... Si on l’invite à prendre un verre de ce petit vin rose et mousseux que produisent les coteaux de Ballay ou de Quatre-Champs, l’amabilité de Monsieur Verlaine l’empêche de refuser, puis sa politesse lui enjoint d’en offrir toute une bouteille. On trinque... il vient au cabaret d’autres clients... l’on fait connaissance... et on bavarde et on plaisante... Quand l’homme « rigolo « est parti, les gens se regardent en clignant de l’œil :

— Qui qu’c’est?...

Quelqu’un le nomme, raconte l’histoire de la ferme Létinois. Le « monsieur » perd terriblement du prestige que, d’ailleurs, il n’a pas cherché. C’est « c’ ti là » qui a « mangé » de l’argent, c’est l’homme à plaindre... Et de la pitié au dédain la distance est courte, mais encore moins longue celle du mépris à l’animosité.

Par exemple, s'il fait également bonne mine à deux ennemis, l’un sera porté à devenir le sien et subira l’effet de la moindre occasion : une raillerie trop gaîment renvoyée suffira pour exciter de la

colère qui jaillira en impertinence et tournera, sur trop piquante réplique, en haine tenace.

Il était avantageux autrefois, il devient désastreux à-présent d’avoir la langue bien pendue. Ces qualités d’esprit qui amusaient les habitants de Juniville groupent encore autour de Verlaine, dans ja salle d’auberge, les gars de Coulommes; seulement... dans des conditions tout autres. Le paysan a par tradition, peut-être par besoin, le respect de la force. Elle est représentée à ses yeux par la fortune. Son imagination très souvent l’exagère — parce que l’on granditce que l’on aime — : celui qui ne dépend de personne, et dépense plus que ses voisins, passe facilement pour très riche, et le riche, à la campagne, a facilement raison. Verlaine pouvait donc, à Juniville, s’offrir le luxe de la popularité ; mais à Coulommes on sait l’histoire de son « krach ». Dès lors, aucun motif de respect. Le propriétaire, le riche — ou passant pour tel — peut être un « homme d’esprit » ; le pauvre, quand il est drôle, n’est plus qu’un pître. 11 fait rire et on lui fait des farces (1). Il se fâche, on se fâche,

Cl) Seul bijou de ma pauvreté,

Ton mince argent, ta perle fausse (En tout quatre francs) ont tenté Quelqu’un...

Est-ce simplement un voleur,

Ou s’il se guindé au sacrilège?

[Amour.. Sur un reliquaire qu’on lui avait dérobé )

on lui en veut, les langues marchent. On peut, à la campagne beaucoup plus que dans les villes, connaître le bonheur et l’indépendance, à condition de rester chez soi ; Verlaine ami de tout le monde, buvant avec tout le monde, se trouve entraîné à des discussions qui dégénèrent en disputes, il passe pour un « calotin »; un «jésuite », a pour ennemis des commères, des bergers, un marchand de cochons.

D'autre part, sa mère est en proie à la même furie de sociabilité. Gomme son fils, elle a commencé par trouver que les Goulommois étaient charmants, elle a fait amitié à droite et à gauche, et des confidences... Tous deux sont exaltés, rient et se querellent sans cesse. Les voisins ne veulent entendre que les cris. Verlaine est affolé par une foule de ragots que chacun se fait un plaisir de lui rapporter non sans fioritures. Dans son exaspération, il s’est remis à boire. Sa mère, poussée par une voisine qui a mis son mari dans l’affaire, quitte la maison, se réfugie chez les bonnes âmes ; il va la trouver, ivre, fait une scène, pousse un cri de désespoir :

— Si tu ne reviens pas avec moi, je me tue !...

La phrase est bien naturelle dans la bouche de ce grand enfant qui n’a jamais pu supporter la solitude. Ses ennemis ont, affirment-ils, entendu au-

trement; ce n’est pas : je me..., c’est : je te... Le propos, de cette façon, devient absurde. N’importe ! On s’ameute, on le dénonce, on témoigne... Mm« Verlaine n’a rien entendu... Le magistrat est de ceux qui ne se dérangent pas pour rien ; il y a doute; alors... « cote mal taillée » : si l’on était sûr, l’accusé aurait six mois, comme on n’est pas sûr, il a quatre semaines de prison, pour l’avertir, je suppose, de ne plus s’adresser à lui-même des menaces que l’on peut croire faites à autrui (24 mars 1885).

En tout cas, il n’a plus d’illusions sur b\ tranquillité morale que peut donner la vie des champs...

Assez de gèorgiques !

M“e Verlaine est désolée d’avoir été le prétexte d’une telle réitération d’affronts et de douleurs. Elle va réparer tout cela — devant sa tendresse et devant sa conscience — à force d’héroïque abnégation. Elle renonce à tout, elle suivra « le gamin » partout, quoi qu’il fasse, quelque malheureux, quelque insensé qu’il devienne, et s’il veut mourir, ce ne sera pas du moins parce qu’elle l’aura abandonné. Et l’excellente créature tiendra son serment, jusqu’àce que ce soit elle qui meure, auprès de son enfant gâté, auprès de son maître, comme un bon chien.

La maison de Coulommes est vendue à moitié prix de ce qu’elle leur coûta ; Mme Verlaine n’y pense guère : tant qu’il lui restera quelques sous...

Mais à peine est-il de retour à Paris que sur lui la maladie s’abat, lourde et brutale. Tant d’émotions accumulées, tant de chagrins, l’un après l’autre donnant leur assaut, ont fini par avoir raison d’une organisation physique pourtant robuste. L’altération du sang produit d’abord le rhumatisme aigu, puis une hydarthrose au genou (1885). Pendant de longs mois il doit rester au lit, sa jambe dans du plâtre.

La gêne, presque déjà la misère se joint aux souü'rances de l’ennui. Les ressources de Mm0 Verlaine s’épuisent. 11 a fallu vendre une partie des meubles ; ce qui reste est maintenant dans deux chambres louées dans une misérable impasse (1). De ces deux chambres la mère a pris la plus incommode, celle du premier étage où constamment elle entend rouler, à peu près sur sa tête, les trains du chemin de fer de Vincennes. La pièce d’en bas, celle où on peut dormir, est pour son cher malade qu’elle veille, qu’elle soigne avec un admirable courage.

Pauvre créature, si touchante d’inaltérable fidé-

(1) La Cour Saint-François (donnant sur la rue Moreau).

lité et d’irréductible amour ! Sa gaîté de petite fille s’en est allée comme l’hirondelle aux premiers vents d’automne. Quand elle s’assied près du lit, dans cette chambre si noire, si triste, où il n’y a même pas de plancher, où le pied foule la terre nue, pense-t-elle à son clair logis d’Arras donnant sur de frais jardins?... Elle ne veut pas de ce souvenir, elle n’a pas de regrets... Après avoir attisé dans la cheminée un peu de feu, pour que Paul n’ait pas froid, elle ouvre son livre de prières... Elle a un pâle sourire pour répondre aux compliments d’un visiteur, et puis elle baisse la tête, elle tourne les pages, elle parle à Dieu...

Quand elle meurt, au mois de janvier suivant (1), son fils ne peut même lui donner le baiser suprême. Il voudrait, paralysé, immobilisé dans sa « gouttière », qu’on le hisse là-haut près de l’agonisante : une civière ne peut passer par l’escalier trop étroit.

Le grand enfant reste seul au monde. Que va-t-il devenir?... Mourir à son tour dans cette impasse lugubre? Non: la souffrance encore, encore...

D’abord l’état physique s’améliore un peu, le médecin permet que la jambe quitte l’appareil, quelques forces reviennent. ..

t Et un matin, dans la chambre du malade entrent des huissiers.

La défunte a laissé pour environ vingt mille francs de valeurs, dernier débris de sa petite fortune. Or, de par le jugement qui le séparait de sa femme, Verlaine devait payer à celle-ci, pour son entretien et celui de l’enfant né du mariage, une pension annuelle. Trop pauvre, il n’a pu le faire. Le voici maintenant héritier ; alors, au nom de l’épouse agissant comme tutrice de l’enfant, l’on vient — et c’était de droit strict — lui rappeler cette créance. 11 met la main sous son oreiller, tend aux hommes de loi le rouleau d’obligations qui représente pour lui, désormais infirme, un peu de pain et un abri.

C’est ainsi que le poète achève de « dissiper son bien ».

Puis intervient une sorte de transaction « à l’amiable » ; on lui restitue de quoi payer les funérailles de sa mère, de quoi payer la chambre où elle rendit le dernier soupir; il lui « revient » une centaine de francs. D’ailleurs, il hérite de nouveau : 2.400 francs légués par une parente (1) en février 1886. Quand soldés le médecin, le pharmacien, le loyer, quelques dettes, quand il a vécu trois mois, sa bourse est presque vide...

(1) Mlla Rose Dehée, sœur de Mme Verlaine.

Il n’a pas connu encore la vraie misère, celle qui consiste à compter dans sa main quelques francs, ou quelques sous, après lesquels on est trop sûr qu’il n’en viendra pas d’autres, il a ignoré jusqu’à ce jour la terreur de sentir devant soi, autour de soi l’absolument évidente absence de tout moyen de vivre, il n’a que soupçonné le vertige qui pousse tête en avant dans la Seine tant d’hommes, tant de femmes dont la Morgue, aux senteurs de boue et de chlore, montre les visages noirs sur ses dalles mouillées.

Quand il a changé son dernier louis, quand il se met à réfléchir que cela représente une semaine à peine de nourriture, qu’il devra aussi payer son gîte... et qu’avec sa jambe ankylosée, lourde comme un monde, il ne peut avoir la moindre prétention à trouver un emploi quelconque, mais qu’il est obligé d’attendre les rentrées problématiques de l’éditeur qui vend par ci par là un volume,... le pauvre perclus défaille, son cœur chaviré dans mille dégoûts, dans l’horreur de tant de maux, de persécutions, de malchances ; il songe qu’il va se traîner ainsi, vaincu et mutilé, dans la poussière des routes, jusqu’à la mort libératrice... et il désire un instant que celle-ci vienne, oh ! qu’elle vienne à l’heure même, dût-il aller la chercher, dût-il la saisir et l’amener de force ;

La main droite est bien à ma droite,

L’autre à ma gauche, je suis seul,

Les linges dans la chambre étroite Prennent des aspects de linceul.

Dehors le vent hurle sans trêve,

Le soir descend, insidieux...

Ah ! si ce sont des mains de rêve,

Tant mieux, — ou tant pis — ou tant mieux (IL

Oui, tant pis ! car ce sont des années de tortures... Et tant mieux, car c’est le triomphe de l’idée chrétienne : le courage dans l’obéissance à la loi divine... Mais pour cette lente agonie acceptée, ah ! du moins, qu’il y ait des anesthésiques!... Et il rappelle, éperdu, la si longtemps reniée, la si longtemps maudite, la « Sorcière verte ». Elle vient, sans rancune, lui verse de nouveau ses terribles enchantements. Ivresse à mort, « sommeil dans un nid de flammes ». Et réveils affreux, tenaillements pires du mal de la chair, du mal de la pensée...

Enfin il est arrivé à cette perfection dans le dénument qui permet d’attirer sur soi, une minute, le froid regard de la charité administrative : il obtient un lit dans un hôpital.

De cette époque (novembre 1886) à l’année qui précéda sa mort, il connaîtra la plupart de ces

(1) Parallèlement,

tristes refuges. Ce sera d’abord Tenon, puis Broussais, Saint-Antoine, Vincennes, Bichat, Cochin, Lariboisière. Il en décrira les mœurs, tantôt en vers énergiques où s’affirme l’amour, je dirai, si l’on préfère, la compréhension du peuple que cet « humain » eut à si haut degré, tantôt

(1) Si l’instinct égalitaire de Verlaine — qui venait en réalité de sa force d’esprit — valut au poète maint désagrément chez les rustiques, il lui fut bien utile pour l’existence commune avec les miséreux parisiens. Cela devenait comme une récompense due à la raison et à la bonté, mais ne l’empêchait pas de voir et d’être sensible. Quand le délicat pardonnait, c’était aux trivialités de ses compagnons d’infortune, quand il s’insurgeait — témoin l’invective à cerlain docteur:

Le pauvre à ta voix

Tremblait comme feuille,

C’était contre les « supériorités », contre l’aristocratisme, contre l’arrogance. Il ne pouvait guère — prévoyant., hélas! qu’il retomberait toujours « sous la coupe » de l’Assistance publique — signaler publiquement les fautes d’organisation remarquées dans les hôpitaux français, mais quand il confiait plus librement à un ami sa pensée, il rappelait volontiers les belles initiatives, en Angleterre, de Miss Nightingale, et il disait : Pourquoi, chez nous, ces manières de faire sentir au pauvre qu’il est trop heureux d’être soigné pour rien ? Pourquoi descendre à ne pouvoir considérer l’aide mutuelle comme naturelle ? Pourquoi le malade qui reçoit les secours médicaux sans donner en échange de l’argent est-il regardé comme une sorte de demi-coupable ? Pourquoi ne pas idéaliser, pourquoi ne pas rendre jolie et gracieuse la charité nationale, puisque c’est possible, au fond, puisque c’est facile, puisque c’est juste... et puisque ces gens-là se proclament solidaristes... et républicains?..

avec la douce gaîté qu’il doit à une surprenante faculté de résignation, avec aussi un naturalisme allant à l’extrême parfois, mais tant de bonne humeur dans la dernière simplicité !

Cependant, la notoriété que ne lui avait pas donnée l’art le plus savant, il l’obtient désormais grâce à une misère absolue. « Poète à l’hôpital ! » c’est un « fait divers » qui peut remplir une demicolonne. Nos organes de grande publicité estiment que, dans ces conditions, l’on peut citer le nom, mentionner l’œuvre. En sorte que le « critique influent » se croit obligé à son tour de prendre la plume.

Et Verlaine ne peut retenir un mouvement d’indignation, presque de fureur, devant la demi-justice à lui rendue si tard, trop tard !...

Ah ! si l’on pouvait m’étouffer Sous celte pile de journaux Où mon nom qu'on feint de trouver,

Comme on rencontre des cerneaux,

Se gonfle à le faire crever!

C’est ce qu’on appelle la gloire,

— Avec le droit à la famine,

A la grande misère noire Et presque jusqu’à la vermine —

C’est ce qu’on appelle la gloire (1)

(1) Invectivçs.

Cette colère alterne avec des scrupules. Quoique blessé du ton léger, presque impertinent, qu’affecte la compassion du monde journaliste, il éprouve une invincible répugnance à tirer parti de sa misère et mille fois plus encoré à exploiter ses griefs.

En 1887 a reparu — après une interruption de quelques mois — un périodique rédigé par des « jeunes » très ardents, lesquels ont pour l’hospitalisé une admiration passionnée au point d’en devenir à peu près exclusive, et le déclarent bien haut et mettent, comme on dit, les pieds dans le plat.

<r Dans une de ses récentes chroniques du Gil « Blas , M. Henry Bauër reprochait à notre société « de laisser mourir de faim notre plus grand poète « français...

« Il me semblefpourtant qu’entre des hommes « de la même génération partis ensemble à la re- « cherche d’un idéal commun, il devrait y avoir « quelque solidarité. Cette vertu élémentaire, qui « consiste à ne pas laisser en route son compact gnon de voyage, fut pratiquée de toute antiquité « chez les peuplades les plus sauvages... Comment, « eux qui écrivent tous les jours dans les grands « journaux et dans les revues qui se lisent par un « public qui achète, eux qui savent bien que

« quelques lignes d’eux suffiraient à procurer y l’aisance à leur modeste camarade, ils font les « sourds, ils ont l’air d’ignorer l’existence de Ver- « laine ! A voir le silence qu’ils font autour de lui,

« on dirait même qu’ils ont pour mot d’ordre, de « l’affamer, comme s’ils avaient peur de son ta- « lent!..... »

(Anatole Baju. — Le Décadent du 1"-15 juillet 1888) (1).

(1) Fondé par Anatole Baju au mois d’août 1885, Le Décadent continuait le mouvement de rénovation litttéraire commencé par Lutèce, par La Vogue , et il l’accentuait.

Quelles furent positivement ses tendances? Il n’est pas facile de le dire avec une suffisante clarté. Ses premiers rédacteurs étaient des indépendants assez anarchistes, et, par conséquent, l'on ne trouvera pas dans les campagnes du Décadent une pensée dominante, à moins que l’on ne veuille y dégager ceci qu’ils réagissaient contre le matérialisme de l’école Zola, contre la « verbalité >> hugolienne, contre l’art autoritaire du Parnasse, puis, qu’ils désiraient, tout au moins, voir plus librement, plus sincèrement, plus intensément vivre les âmes que révèle une littérature. Verlaine leur était cher à ce point de vue, aussi Mallarmé et Barbey d’Aurevilly. D’ailleurs Baju a essayé d’expliquer ce que lui et ses amis voulaient faire :

« ... Le haut public intellectuel, le seul qui compti et dont les suffrages ont une consécration, a bien assez de toutes ces émotions factices, de ces excitations grossières, de ces conventions banales d’un monde imaginaire que les derniers littérateurs mettaient en œuvre pour la stimulation des sens. Il est las de tout ce fatras romantique et naturaliste qui fascine quelquefois l’imagination, mais qui est impuissant à faire cesser l’engourdissement du cœur.

Ce qu’il veut, c’est la vie ; il est assoiffé de cette vie intense telle que le progrès l’a faite, il a besoin de s’en soûler ; il voudrait condenser en une seule, la sienne, nombre d’exis-

Non ! s’écrie Verlaine, non !... Je ne veux pas qu’à cause de moi l’on attaque personne ! Et au rédacteur en chef du Décadent il écrit :

« Mon cher Anatole Baju, je viens vous remercier de l’article que vous me consacrez en tête de votre numéro du l“r courant, et en même temps vous faire remarquer qu’il a été écrit absolument à mon insu. Au cas contraire, je vous eusse dissuadé de toutes mes forces de prononcer le nom de mes chers maîtres et amis de la façon que vous avez

» tences d’hommes, en extraire le suc, en faire entrer en lui « tous les frémissements. ..

« ... Pas de descriptions. On suppose tout connu. Rien qu’une « synthèse rapide donnant l’impression des objets. Ne pas « dépeindre, faire sentir; donner au cœur la sensation des « choses, soit par des constructions neuves soit par des sym- « boles évoquant l’idée avec plus d’intensité par la comparai- « son. Synthétiser la nature, mais analyser le cœur...

« ... Depuis quelque temps, les chroniqueurs parisiens, et « particulièrement M. Champsaur, désignaient ironiquement « les écrivains de la nouvelle école du sobriquet de Décadents. <t Pour éviter les mauvais propos que ce mot peu privilégié « pouvait faire naître à notre égard, nous avons préféré, pour « en finir, le prendre pour drapeau ».

A ces lignes, extraites d’une brochure publiée en 1887, sous le titre : L’Ecole décadente, il eût été en droit d’ajouter que l’art « en avant », les modes et les théories nouvelles font généralement l’effet d’une décadence, que cette impression est conforme à notre nature, que nous sommes excusables de ne pas nous en défendre, qu’elle fut de tout temps. (Mme de Sévigné : « Racine passera comme le café... Vive donc notre vieux Corneille !... ») Il aurait même dû réfléchir que Zola, leur bête noire, pouvait se dire, lui aussi, « décadent ». Mais telle sera toujours, à propos des lettres, l’animation des esprits.

fait, croyant, j’en suis sûr bien faire. Je n’ai jamais eu qu’à me louer d’eux et de leur bon souvenir. Même réflexion pour la presse qui, surtout dans ces derniers temps, m’a été si favorable et si cordiale. »

Contradiction évidente avec les vers cités plus haut, mais comme c’est bien dans la nature de l’homme que nous connaissons ! Il a suffi, pour faire oublier toutes amertumes, de quelques témoignages de sympathie, parmi lesquels cet encouragement cordial et magnifique, adressé par Banville dès après la publication à.' Amour.

« Vous avez fait un prodige. J’ai lu, d'une haleine parce qu’il m’a été impossible de faire autrement, votre livre. C’est de la meilleure, de la plus attachante poésie qui se puisse voir. Vous avez grandi sans cesse. De jour en jour votre talent s’est affiné, spiritualisé, tout en acquérant la précision et la justesse. Je vois dans vos vers la sincérité, la foi profonde, une admirable intensité d’expression et une âme frappée par l’évidence. En dépit de tant de souffrances, vous êtes au premier rang parmi les poètes : et qu’importe le reste?... (15 mai 1888).

— C’est vrai! «Qu’importe le reste ?... Alors tout le monde est gentil... J’ai souffert, j’ai crié, j’ai eu tort. Ces plaintes, ces récriminations, que

je ne les aie point proférées ; cette violence, qu’elle n’ait pas eu lieu!...

Cependant l’intervention d’Henry Bauër et d’Anatole Baju n’a pas été inutile. De vieilles camaraderies se réveillent, s’arrachent à l’oubli forcé que produisent les exigences de la vie littéraire.

L’émotion suscitée par cette campagne devait aboutir, dans leur intention, tout d’abord à une souscription en faveur de Verlaine. Elle n’aura lieu que longtemps après, celui-ci ne pouvant se résigner encore à ce qui serait, dit-il, de sa part une espèce de mendicité. Il veut « vivre de sa plume » uniquement. De divers côtés l’on agit dans les deux sens : « Mon cher Verlaine, lui écrit Alphonse Lemerre (août 1888), je fais chercher les feuilles tirées du roman de Vermersch, et, aussitôt réunies, je vous les enverrai pour vous prier de faire sur lui une notice, ou plutôt sur son livre interrompu par sa mort... En attendant, voici 50 francs. Faites la notice et, à mon retour de Normandie où je vais passer une huitaine, je vous remettrai, contre livraison de cette notice, 50 autres francs ».

C’est une manière jolie de tourner les scrupules d’une trop susceptible fierté ; Zola les bouscule avec sa candeur fougueuse et rude .

De son côté Catulle Mendès écrit au rédacteur en chef du Décadent : « Bien que je considère

comme immérités les reproches que votre article semble adresser à quelques-uns de mes amis et à moi-même, je suis absolument de votre avis sur ce point qu’un poète de la valeur de Paul Verlaine ne doit pas être réduit aux tristesses du dénûment. Que tenter en sa faveur V J’ai fait le peu que je pouvais*. Ce peu n’est rien. Avez-vous quelque idée à la réalisation de laquelle vous pourriez m’employer ? Je suis tout à vos ordres, et Paul Verlaine ne doute pas de mon dévouement ; en tout cas, on est toujours sûr de me trouver tous les jours, à midi. C’est avec bien du plaisir que je vous verrai, mon cher confrère, et peut-être pourrons-nous arriver à imaginer quelque moyen de faire moins pénibles les jours — sans froisser en aucune façon sa susceptibilité bien légitime — à l’auteur des F êtes galantes et de la Bonne chanson. » L’on ne peut être plus généreux ni plus délicat. Mais on remarquera qu'il ne mentionne pas Sagesse, ni Romances sans paroles, ni Amour. C’est ce qui sépare de la jeune école l’irréductible parnassien. L’art encore payen des Fêtes galantes, celui, très clair, de la Bonne chanson l’ont séduit, mais il se tient sur la réserve quant aux œuvres suivantes qui parlent moins à son idéal de plastique ou d’éloquence à formules connues. Les « jeunes » raffolent, au contraire, de nouveautés déconcertantes et sont heureux parfois de ne pas

bien voir, même d’ignorer entièrement ce qu’elles veulent dire, parce que, expliquent-ils, les Romances sans 'paroles , notamment, c’est de la musique et la musique s’interprète comme on veut.

Ce qu’il y a de curieux dans ce désaccord entre vieux et jeunes, c’est que la pensée de Verlaine n’a pas cessé d’être fort simple et son expression très directe, c’est qu’il a toujours parlé de sensations, de sentiments qui appartiennent à tout le monde, et il en fera la déclaration limpide :

J'aime les livres lus et sus,

Je suis fou de claires paroles,

J’adore la croix sans symbole.

Un gibet et Jésus dessus (1).

Mais comme on ne connaît guère, à ce moment, l’histoire de sa vie, les uns ne comprennent pas l’œuvre nouvelle, et ils passent, les autres sont enchantés de ne pas comprendre, ce qui leur permet d’imaginer, ou de croire qu’ils pourront imaginer tout ce qu’il leur plaira. Verlaine s’amuse un peu de tels malentendus. II ne cherche pas à les dissiper : pourquoi faire ? Quand on l’interroge, il commente ses vers en artiste et cela lui suffit :

(1) Epigrammes .

Bah I résume ta vie

Dans l’art calme et dans l’heure

Du Bien qui te ravit

Et du Beau qui ne leurre (1).

De ses « idéaux » le plus impérieux serait de marcher sans béquilles, le plus fier de ses plans, c’est, aussitôt guéri, d’ « acheter une conduite ». A force de soins, de régime sévère, à la suite d’opérations « terribeuls », il lui arrive d’obtenir du médecin-en-chef un billet de sortie : « Chouetto »! Il a quelque « monnoye », il part, joyeux, se dandinant sur une jambe et tirant l’autre. Ah ! c’est fini maintenant : il aura de l’ordre, il mettra de l’argent de côté, en gagnera d’ailleurs beaucoup, car il va travailler ferme, ne pas sortir de chez lui... Parbleu! la vie est possible encore... la vie est bonne... Allons 1...

Optimisme et bravoure qui pourraient persister chez un homme jeune et valide, qu’attendent au sortir de l’hôpital un intérieur, une famille, un outil simplement à reprendre. Mais l’isolement !... Mais l’éternel début dans cet incertain métier littéraire !...

L’éditeur?.. Oui : — Travaillez... pour l’instant rien de vendu... J’attends, faites comme moi. — Les économies s’épuisent. Il faut aller et venir,

(1) Epigrarnm.es,

voir celui-là, celui-ci... A vingt ans c’est la vie normale, mais quand on est infirme, vieilli prématurément par de trop multiples épreuves !...

Et comme aux premières confrontations avec la misère, toujours la même fuite vers l’oubli dans l’alcool. Aussitôt qu’il a pris un verre d'absinthe, il rit... l’instant d’après l’estomac se contracte : idées tristes ou furieuses... Un autre verre! La gaîté revient... Elle va s’échapper encore... un troisième !... Le bonheur s’installe, s’étourdit dans l’insouciance... De la vie à flots, de la joie, plus de joie encore!... Le sens moral faiblit, la luxure apparaît...

De 1874 à 1885, et même à l’époque où il recommençait à boire, Verlaine est resté craintivement chaste. Quand le désespoir l’a jeté à chercher des excès de toute nature, ses premiers contacts avec les prostituées lui causent des nausées douloureuses. Non qu’il y ait chez lui du mépris pour ces pauvres femmes, mais à cause de la désaccoutumance, de la désexuation, pourraiton presque dire, qu’a produite une continence tellement prolongée. L’alcool aidant, l’habitude revient vite. 11 se retrouve ardent et fou comme au temps des juvéniles débauches :

C’esl fait, littéralement je t’adore !

On adore Dieu, créateur géant,

Or ne m’as- tu pas, plus divine encore, Tiré de toutes pièces du néant (1) !...

Cette beauté., cette « puissante reine » pour la quelle, s’il ne jette pas au vent le froc de Sagesse, du moins il le porte à présent d’une manière si bizarre, est une paysanne à l’histoire banale : séduction, abandon, refuge à Paris, prostitution. Elle s’appelle, pour l’Eglise et pour l’état civil, Philomène ; fille galante, elle a pris le nom d 'Esther. Verlaine prononce — parce qu’il aime à changer les finales — Estègre, et dans ses jours de gaîté il aime à l’entendre désigner ainsi par tous les « amars » ou « amigres ». Elle a quarante ans, l’air très peu « hétaïre », plutôt les allures d’une bourgeoise pauvre qui « tire des plans »... Devant les étrangers elle se tient raide, ou mieux comme pelotonnée, sur la défensive, écoute, méfiante, ne prend part à la conversation que par une petite toux nerveuse qui trahit son caractère émotif. Dans l’intimité, surtout quand elle a bu, elle devient d’une gaîté brutale. En somme, un être mal déformé, resté nature, avec des mots d’argot et un accent de province. On l’imagine active, ordonnée, autoritaire, dans une ferme où bétail et gens eussent été par

'T) Dans les limbes.

elle menés à la baguette, si elle avait eu un mari.., qu’elle n’aurait même pas trompé... sinon par échappée de vice malicieux et sournois... et peutêtre, et plus vraisemblablement, bougonne, vertueuse ménagère, ayant des enfants dont elle eût préféré l’un avec des gâteries brusquement prodigues, une adoration jalouse et farouche. Possédant ce tempérament si peu adaptable au métier de fille dejoie, elle l'est devenue pourtant par nécessité, par colère, elle en souffre, elle veut en jouir, elle s’en venge... Elle a besoin de bonté, elle veut être a rosse », parce que « l’homme est une sale bête ».

Le fatum de Verlaine l’a uni à cette gaillarde et l’on devine quel sera le ménage. Honteux du péché, il s’y plonge, il s’y roule avec l’avidité rageuse et désespérée de ce « débauché pauvre » dont parle Baudelaire; il s’efforce d’en être joyeux, de se prouver qu’il est jeune et fort, qu’il rentre vainqueur dans la vie grâce aux joies sensuelles ; mais il voudrait surtout croire qu’il aime et qu’il est aimé, il voudrait se forcer à croire qu’il a retrouvé le paradis perdu.

Esther n’est pas pour l’entretenir dans ces illusions. Elle pense qu’il y a dans sa propre vie trop de cruelles défaites, que la vraie revanche c’est de « faire la noce ». Verlaine accepterait sa philosophie, mais il est délicat, elle est rude, il rêve quand

elle veut causer, il aime à faire l’enfant docile et câlin, elle aime exercer une domination violente et capricieuse ; tous deux jettent l’argent par les fenêtres et se le reprochent avec une égale véhémence, tous deux sont devenus, par surexcitation des nerfs, impatients et irritables, tous deux sont gourmands, tous deux boivent.

Et puis Esther a des amies, des amis qui sont bientôt celles et ceux de Verlaine. Bavardages, cancans auxquels puérilement il se mêle, dont il se divertit, dont il s’exaspère à la fin. Et querelles, tempêtes. Elle a la main leste, il prend son bâton. Après quoi, rapapillotages, libations, nouveaux motifs de colère, bouleversement de tout son être, épuisement, retour delà maladie, hôpital encore.

Le plus habituel, parce que le plus accueillant, est Broussais. L’administration y considère Verlaine comme bon client, peut-être un peu comme décor; en sorte qu'il y est admis sans trop de formalités, y jouit de menus privilèges, et quand il veut s’en aller, on lui dit c au revoir » non sans bienveillante ironie. Aussi bien il y est malade, il y souffre, il y est « opéré » non moins que les camarades; mais ensuite c’est le repos, le calme; il y revit, attendant les visites d’Esther qui vient les jeudis, en manteau, en chapeau, l’air guindé, portant la tête avec une respectabilité grognonne contrastant avec son regard mobile et fureteur :

Ne me regarde pas de tes petits yeux bruns,

Naguère, moi compris, les bourreaux de d’aucuns (1) !

Il y travaille à la gloire de sa compagne, et aussi pour gagner un peu d’argent qu’ils mangeront ensemble :

Ici je fais des vers, de la prose et de tout Pour toi, chérie (2)...

Et pourtant, l’entretien de ce raffiné avec cette barbare !...

Bonjour.

Chéri !

TOI

MOI

TOI

J’arrive de bonne heure, pas?

uor

Pas trop.

TOI

Tu n’es jamais content.

MOI

C’est vrai, là-bas

On fait queue et c’est long. Puis, aujourd’hui l’on fouille, Je sais, jeudi ! Ça prend du temps.

TOI

Et l’on farfouille

Et l’on trifouille et toi tu bafouilles...

(1) Elégies.

(2) Dans les limbes.

Pour changer, tu reçois, dis, un tel, une telle,

Une telle, un tel, tu sais que je te défends Absolument de les recevoir et le rends,

S’ils viennent, responsable, et, pour ta pénitence, Tu ne me verras plus jamais .

MOI

TOI

O rouspétance

Détestable ! ne réponds pas et fais le mort.

Je ne veux pas ici de ces gens-là !... (1).

Esther est jalouse* non comme une amante, mais par instinct de propriétaire : « ces gens-là », en effet, qu’ont-ils à faire avec « son homme »? La méfiance bien naturelle, presque légitime, d’une femme trop souvent « plaquée » elle l’étend volontiers à tout le monde. Elle a pour idéal ingénu que Verlaine reçoive uniquement des éditeurs : elle les tolère à cause de la « galette » ; il en vient peu, malheureusement... s’il en vient... tandis qu’elle rencontre surtout des diseurs de balivernes... et ils lui « puent au nez », ces types en hauts de forme ou en feutres mous — sans compter qu’ils ont même, parfois, le toupet d’amener leurs « grenouilles » !

T’es gentil quand moi là, moi pas là tout arrive...

(1) Dans les limbes.

Il est vrai que les jours réglementaires, et les autres jours, — car l’administration ferme les yeux, à Broussais tout au moins, quand il s’agit du poète, — la compagnie est très variée autour du lit de Verlaine.

D’abord « ces gens-là », c’est-à-dire les relations d’Esther — avec qui elle potine et se chamaille — apportent leurs « sympathies »... et leurs ragots; il a l’imprudence de l’avouer, le trop expansif :

Voici sortir je ne sais quels serpents d’un trou,

Pour taquiner mes pieds clapotant dans leurs vases ;

Heureusement, amie, ô toi, tu les écrases...

Il est naturel que « ces gens-là » Estègre les abomine. Quant aux autres, elle a tort de s’inquiéter; dans leur conversation il n’est point question d'elle. Pour eux l’hôpital Broussais devient simplement l’Hôtel de Rambouillet des nouvelles écoles : le salon bleu c’est la salle Eollin, puis la salle Perrot , puis la salle Lassègue, et Verlaine c’est Arthènice... en bonnet de coton.

Dès 1883, s’est levée la brume d’indifférence qui couvrait la poésie depuis douze années. Une « génération nouvelle » a paru, non prévue par Gambetta. Ne pouvant encore prendre place dans le monde politique, libre et désintéressée par force, obligée de n’avoir ni responsabilité ni soucis, répugnant aux abnégations volontaires de l’ai-

VEKLAINE

truisme, parce que la jeunesse, peu capable de concevoir l’harmonie d’un ensemble, est préférablement portée aux égoïstes conquêtes, elle ne sait trop... elle est humiliée, agacée... Privée de tout rôle actif, elle s’élève aussitôt, par esprit de revanche, au-dessus de l’action. L’art devient pour elle un monde supérieur d’où l’on peut jeter son mépris aux foules vulgaires qui ont le tort de ne pas vous connaître. C’est ce qu’il arrive ordinairement lorsque s’apaisent les tourmentes sociales et que la vie matérielle, par sécurité, prend une importance plus lourde. C’est ce qui était arrivé au temps des Parnassiens. Mais de même que ceux-ci voulurent faire mieux que les Romantiques, les Décadents, les Symbolistes, les « Jeunes » complotent bien ouvertement de jeter à bas le Parnasse. En réalité, ils sont ses élèves, nourris de ses modèles, pénétrés de son esthétique. La preuve en est que beaucoup d’entre eux cherchent surtout dans la poésie de Verlaine des sensations auditives et que sa pensée leur est indifférente. Cependant quelques-uns ont des préoccupations à part. Un nouvel idéal vient de surgir : l’extra-humanité Verlaine a révélé Rimbaud (1), on a lu les Illuminations, Une saison en enfer , les poèmes. On a cru y voir l’homme qui voulait sortir de la condition

(1) Dans son opuscule Les poètes maudits.

humaine. Et comme il est évidemment le suprême artiste, comme son art, dont on ne cherche pas à saisir le procédé, est en dehors, croient ces jeunes gens, des traditions connues, les sensibilités, les acquisitions de son âme ne peuvent répondre à aucune morale traditionnelle. Une phrase des Illuminations leur est chère : « L’orgueil plus bienveillant que les charités perdues ». Ils ignorent que cet orgueil essayé il l’a violemment extirpé de son cœur, ils ne voient pas que Rimbaud a cherché, trouvé l’humilité intégrale, que sa fuite vers l’obscurité, son désir obstiné d'être inconnu c’est du sacrifice, non du « dédain », qu’il a eu le délire des vertus « communes», la passion delà pitié, de l’amour pour les hommes — surtout les humbles et les simples — qu’il a vu, ce disciple de Rousseau — ni plus ni moins! — dans I’inégalité, c’est-àdire dans l’orgueil la source de toutes nos erreurs, de presque tous nos maux, qu’il a rejeté fortune et gloire, qu’il s’est immolé pour la réalisation, par lui-même et en lui-même, d’un idéal démocratique, « tout bêtement », que cela est chrétien, pas davantage, que Rimbaud, ayant démesurément aimé, puis détesté Dieu, a été finalement repris par Dieu, et remis dans les chemins de l’Evangile, qu’il est mort réconcilié, que sa dernière « illumination » a été Y extase de Pascal. Cela ne serait pas assez l’homme « en beauté ». Ils préfèrent conce-

voir un aventurier plein d’audace et armé d’un mépris cynique, ils sont heureux de croire qu’il est tombé en luttant pour satisfaire de prodigieux désirs, ils se délectent à le supposer bien triste et bien amer, ou sinistrement, cruellement railleur. Tant il est vrai que

. le fanatisme

Du bon vieux romantisme

est toujours dans leur sang, malgré leurs doctrines. Mais n’avoir pas connu un tel homme — eux seuls dignes, seuls en état de le comprendre !...

Au moins ils connaîtront son âme sœur, le confident de ses rêves superbes ou monstrueux. C’est facile, on n’a qu’à s’en aller rue Didot : il est là, pour tout le monde, aussi accessible qu’un prêtre au confessionnal : on interrogera le vaincu de la vie, on écoutera les enseignements de ce révolté contre les conventions civiles, contre les conventions littéraires.

Et ils viennent l’un après l’autre, ou par deux, par trois, par demi-douzaines, ils traversent fièrement ces salles pleines de souffrance, les vers librisles , les magnifiques , les instrumentistes, les romans baptisés, les schopenhauériens lugubres, les nietzchéens pour qui la pitié n’est qu’un sentiment d’esclave, les ègotistes froids et durs, et tout le ba-

taillon des amoraux jetant au passage vers les rangées de lits ses hautains regards.

Alors nos « jeunes » subissent un charme étrange. Ils trouvent dans le « poète douloureux », dans le « paria de la société moderne » un doux gamin, ravi de leur visite, qui les accueille avec une gaîté bonne enfant, blaguant sa misère et son mal, coupant parfois d’un gémissement bref quelque drôlerie de faubourg, puis les étonne, les émerveille par son clair bon sens, par l’aisance élégamment simple de ses manières et de sa parole, quand, pour leur faire plaisir, il veut bien parler avec eux de ces questions graves dont ils sont tourmentés. Lui n’a pas besoin du « vouloir vivre » ni de la « volonté de puissance », il prétend que la vie se justifie assez par elle-même, que, pour y tenir, il suffit de n’être pas mort, et que le reste n’est que fariboles :

Schopenhauer m’embête an peu... (1)

En littérature, tout ce que l’on écrit avec soin et conscience est bon : à des degrés divers, sans doute, mais, d’après lui, suivant que plus ou moins facile à comprendre, suivant que cela récrée, intéresse ou émeut. Pas d’autre esthétique. Il y a eu d’excellents poètes en toutes les écoles et

(1) Epigrammes.

à toutes les époques : ce sont les plus sincères, voilà tout. Il a été « hugolâtre », il l’est bien encore jusqu’à un certain point ; il aime les anciens et les modernes, Racine et Corneille autant que Banville. Quand il juge les écrivains de son temps, c’est avec un éclectisme qui surprend terriblement ces jeunes gens accourus pour lui voir tout démolir. Les questions d’art, aussi bien, ne semblent pas le préoccuper de la manière exclusive qu’ils auraient cru : un fait politique, un événement de la rue, la chanson populaire le passionnent tout autant.

Et ils s’écrient, les dédaigneux, les « désenchantés » :

— O maître, vous avez le secret d’aimer la vie !...

Plus malveillant et moins poli, Verlaine pourrait leur dire :

— Pas plus que vous... et convenez que vos airs pincés cachent des appétits aussi dévorants que les miens, sinon davantage...

La réponse n’est même pas dans sa pensée ou à peine. En tout cas, cette bonhomie, cette largeur de compréhension les déconcertent ; ils finissent par trouver que c’est encore lui le plus « jeune » et même qu’il l’est par trop. Je me souviens que 1 un d eux me confiait ceci : « La légèreté de Verlaine a quelque chose de déprimant !... »

Excellentes gens, d’ailleurs, et de la meilleure foi du monde, au moins pour la plupart, et quelques-uns seront de remarquables écrivains.

C’est aussi bien commode, ce système qui permet de se voir entre littérateurs, de nouer et d’entretenir des relations utiles, sans présentations ni frais de toilette, sans autre difficulté que d’entrer dans un hôpital où on est toujours admis quand c’est pour Verlaine.

L’Assistance publique voudra-t-elle de cela tirer quelque gloire? A coup sûr elle ne se vantera jamais assez des services qu’elle rendit aux littératures d’avant-garde.

Le commerce intellectuel commencé dans les senteurs de phénol se continue, après chaque sortie de Verlaine, aux tables du François-premier , du Soleil d’Or, du Voltaire , ou dans la chambrette que le poète occupe à Y hôtel de Lisbonne (1)... quand, à la suite de quelque scène, il divorce temporairement d’avec Esther.

Car son histoire néo-conjugale ne varie pas beaucoup :

Certes, il fat traversé, traverseras-lu,

Ce mien, dernier amour .

Malentendus dès les premières fois, querelles Souvent, disputes très souvent, graves, car elles (2)

(1) Rue de Vaugirard.

(2) Rime très amusante, calembour par anglicisme : quarrel.

Avaient pour sanction, las ! des brutalités Pas toujours tiennes, nos pénales désertés A tour de rôle ou d’une fuite mutuelle,

Pauvres pénates tôt rejoints ! Apre, cruelle,

Abominable vie, adorée, entre nous !... (1).

Et les péripéties ne changent guère. Toujours les pauvres sous gagnés par le travail qu’impose l’ennui de l’hôpital dissipés en quelques jours de liberté, toujours les réconciliations enthousiastes suivies de batailles avec sa terrible compagne, toujours l’insouciance, la misère, l’écrasement du corps, toujours Broussais ou un autre asile pour finir... et pour recommencer:

Un fiacre, demain, à huit heures

Du matin, nous emportera

Tous deux bien loin de ces demeures

Devers tous les et coetera .

Qu'importe ! Allons 1 ô toi le maître Et la maîtresse. 11 est demain,

L’heure a sonné, vite au peut-être Dont ton caprice est le chemin.

C’est la dernière pièce du volume intitulé : Dans les limbes, écrit en 1892-93 (2). A ce moment il a produit, sinon publié, la presque totalité de son œuvre poétique. Mais les vers se vendent très peu.

fl) Elégies.

(2) Publié en 1894.

Pour permettre à Verlaine de vivre ailleurs qu’à l’hôpital, le monde littéraire français et étranger a fait plusieurs tentatives : représentation de Les uns et les autres qui ne rapporta rien (1), édition par souscription des Dédicaces, qui, tous frais payés, donna une cinquantaine de louis, conférences en Hollande et en Angleterre, dont le produit passa...

« Un faux accueil m’attendait à Paris : l’hypocrisie, le mensonge, finalement le vol, habile et cauteleux, comme plausible, de quelques billets de banque que je rapportais (2)... »

Par qui cet éternel sensible et généreux, cet inguérissable crédule fut-il, en cette occasion, si lestement, si complètement « refait » ? N’attendons pas de lui qu’il le dise. Quand il raconte ces choses-là, il gémit et se répand en imprécations fort abondantes... contre l’acte, sans vouloir en nommer les auteurs : soit par scrupule et dernière pitié, soit par amour-propre et pour la raison majeure qu’il est déjà réconcilié avec le monsieur ou la dame en question.

Du reste, il a perdu la force et l’espoir de « réédifïer sa vie ». Il n’essaie pas. Il ne connaît plus que l’au jour le jour. Il est une épave (3).

(1) C’est ce que Verlaine appelait son « maléfice ».

(2) Mes prisons.

(3) « ï! eut cependant encore, en octobre 1894, deux satis-

En attendant que je revienne sur la fin de cette histoire — désormais toujours à peu près la même,— l’œuvre du poète pouvant être considérée comme arrivée à son terme, le lecteur me permettra sans doute un essai d’appréciation générale.

Voici la liste de ses travaux. Je l’emprunte au livre de Fernand Clerget:

Poésie: Poèmes saturniens [ 1866), Fêtes galantes (1869), La bonne chanson ( 1870), Romances sans paroles (1874), Sagesse (1881), Jadis et naguère (1884), Amour (1888), Parallèlement (1889), Dédicaces (1890) (1), Bonheur { 1891), Chansons pour elle (1891), Liturgies intimes (1892), Elégies (1893), Odes en son honneur (1893), Dans les Litnbes (189^) , Epigram.mes (1894), pub. après sa mort : Chair et Invectives (1896).

Prose : Les Poètes maudits { 1884), Mémoires d'un veuf (1886), Mes Hôpitaux (1891), Louise Leclercq (1886) , Mes prisons (1893) , Confessions (1895) , Quinze jours en Hollande (1893), 27 biographies ( dans les Hommes d'aujourd'hui).

factions : son acte en prose, Madame Aubin, fut représenté pour la première fois aux Soirées du Procope, — et le Congrès des Poètes l’acclama.

Georges Docquois avait envoyé cette question :

« Quel esL, selon vous, celui qui, dans la gloire ainsique dans le respect des jeunes, va remplacer Leconte de Lisle ?» Il reçut 189 opinions, très partagées, mais sur lesquelles 77 mentionnèrent Paul Verlaine ». ( Paul Verlaine et ses contemporains , par Fernand Clerget).

(I) Première édition.

Les dates ne peuvent être, naturellement, que celles de la publication.

L’éditeur des OEuvres complètes, A. Messein, a publié depuis deux volumes d ' OEuvres posthumes :

Poésie : Varia, quelques additions à Dédicaces et Parallèlement, Vers de jeunssse, Tristia, Meliora, Optima, un fragment de La tentation de saint Antoine, etc.

Prose : Souvenirs et fantaisies, Nouvelles , Voyage en France par un Français, Charles Baudelaire , Souvenirs et promenades. Critiques et Conférences...

Enfin, les deux premiers tableaux du drame Vive le Roy ! ( Louis XVII ) et Qui veut des merveilles ? revue écrite en 1867 avec la collaboration de François Goppée.

l’art et l’idée

Sur la tombe de Verlaine Catulle Mendès, lui adressant le suprême adieu, prononça deux paroles bien significatives en tant qu’elles traduisent le jugement de la plupart des contemporains : « Tu as bâti un monument qui ne ressemble à aucun autre... Comme c’est aux pauvres d’esprit qu’est le royaume des Gieux, le royaume de la gloire appartient aux simples de génie. »

Personne ne niera la justesse de la première pensée ; la seconde est fort discutable.

On a beaucoup trop parlé, on parle encore beaucoup trop de cette « naïveté de Verlaine ».

Si l’on entend par là des ignorances, des inaptitudes, c’est déjà une erreur. Très volontairement il s’est mis au-dessus de la ruse, qui lui a paru sotte parce que les malins s’ennuient et deviennent ainsi les dupes d’eux-mêmes ; très consciemment

il a fui l’ambition, chevalet de torture, et malgré eon désir affirmé de « réédifier sa vie » qu’avaient bouleversée trop de circonstances, malgré sa vive sensibilité créant l’intense besoin de calme, il a évité ces stupéfiants : le sens pratique et l’esprit de suite. Quoiqu'il ait pu avouer aux foules pour s’excuser devant elles — manière de leur pardonner — ■ il ne pensait aucunement : « Je ne peux pas » ; il disait dans le fond de son cœur, il déclarait à haute voix quand il le fallait : « C’est trop bête !.. »

Naïveté, pris autrement, signifierait donc l’état d’un esprit qui serait comme un page blanche ?... A ce compte-là, prenons Verlaine pour tout le contraire d’un naïf, car son intelligence, révélée par son œuvre, est un monde énorme et touffu de notions acquises, comparées, de sensations non pas « fraîches », de sentiments non pas « neufs », mais ressentis par lui cent fois et alors scrutés, analysés profondément à chaque retour.

Ce qui le différencie d’une foule de gens pourrait plutôt, je crois, s'expliquer ainsi — et que l’on me permette de revenir sur ce que je disais en commençant :

Il échappe à ce dessèchement par mutilations successives que l’on appelle maturité d’esprit. Parlant lui aussi du poète, François Coppée a eu la notion de cela, bien qu’à travers quelques appré-

ciations plutôt hasardées. Il faut avoir lu bien rapidement Verlaine pour lui attribuer «des mala- « dresses charmantes et des gaucheries pleine de « grâce » ; mais voici où je constate une réelle pénétration de philosophe et de littérateur, elle approche Cogpée de la vérité qu’il cherchait, ce me semble, avec autant de sensibilité que de bonne foi :

« Heureux l’enfant qui fait des {chutes cruelles, « qui se relève tout en pleurs, mais qui oublie « aussitôt l'accident et la souffrance, et ouvre de « nouveau ses yeux encore mouillés de larmes, « ses yeux avides et enchantés sur la nature et sur « la vie y> (1) !

Oui, cet enfant est plus normal, plus entier que l’homme mûr. Il dispose de toute son élasticité vitale, cette faculté de réaction est une puissance qu’il n’a pas encore perdue. Cette impulsion, malgré tout, vers la confiance et la joie, il en conservera ou non le pouvoir selon qu’il sera, ou non, bien muni par la nature :

— Je me suis fait mal. Je l’ai exprimé — hautement. — Je connais maintenant que c’est fini. Je sais — les enfants savent — que cela m’arrivera encore, et que je sortirai encore delà douleur... et je ris, parce que rire est nécessaire.

(1) Discours prononcé aux obsèques de Verlaine.

Pourquoi n'y verrions-nous pas la supériorité, la perfection mystérieuses que dans « ces petits enfants » dénonçait Jésus ?...

En tout cas, c’est indubitablement une force, une armure, une appareillage intérieurs, souples et résistants, que seuls gardent, j’y insiste, les tempéraments privilégiés.

N’oublions pas l’erreur qui amena certains esprits, aussi bien intentionnés qu’illogiques, à signaler Rimbaud comme ayant été le « mauvais génie » de Verlaine.

Or, l’expression est devenue presque populaire.

Même un critique dont l’émotion, d’habitude, est plutôt contenue, a poussé la commisération pour Verlaine jusqu’à traiter Rimbaud de « misérable » ; un autre a parlé, dans son émoi, du « diabolique Rimbaud ».

Il faudrait pourtant s’entendre. Qu’est-ce qui intéresse les lettrés à Verlaine? L’œuvre qu’il a produit pour leurs intellectuels plaisirs. Le reste : qu’il ait été heureux ou malheureux, que son ménage ait été paisible ou troublé, c’est son atfaire, c’est l’alîaire de sa femme. A quoi pensent donc ces littérateurs qui s’érigent en juges de paix? Quelle est cette exigence inouïe de vouloir lire de très beaux vers écrits par un homme tranquille et « rangé des voitures » ?. ..

J’admets encore cette bonne dame de province, appartenant à la famille du poète, fort heureuse de dire qu’elle avait pour parent un homme célèbre, et concluant ainsi : « L’on serait plus flatte si, avec son talent, il avait eu une bonne conduite ». Plus flatté est évidemment très joli. Outrance idéaliste coutumière chez les femmes, toujours élancées vers l’absolu. Elles aiment la poésie et la gloire, elles veulent aussi que l’on se tienne comme un notaire.

11 semble que des analystes peuvent juger d’une autre façon, qu’ils devraient apprécier les limites du possible, et que le poète ne réclame pas un privilège excessif quand il demande qu’on lui passe le tempérament qu’il a, puisque ce tempérament l’a fait le poète qu’il est. 11 semble enfin que Verlaine eut droit de s’écrier, à propos d’un troisième critique louant son œuvre et blâmant sa vie irrégulière :

Voyez-vous ce Monsieur qui me coupait en deux !...

Nous pourrions dire de Rimbaud qu’il a été « le mauvais génie » de Verlaine s’il l’avait empêché d’être un grand poète. En ce cas, oui, mais dans ce cas uniquement, il faudrait incriminer son influence.

Afin pourtant de ne pas être accusé, moi aussi, de « couper en deux » l’homme dont j’ai tenté de

raconter l’histoire, je concéderai que Rimbaud, dans la vie de Verlaine, fût sinon une cause, du moins une circonstance, une occasion déterminante. Et je soutiendrai qu’il valait mieux, cent fois mieux cette occasion-là qu’une autre. Aux gens qui abominent l’auteur de Bateau ivre je pose cette question :

— Prenons Verlaine au point de surexcitation émotive en même temps que de dépression morale où il était à la fin de 71, ayant perdu son emploi, ayant perdu son bonheur conjugal; supposons — puisque c’est infiniment probable — qu’au lieu de fuir, avec un poète comme lui, vers des aventures qui ne sont, après tout, que du romantisme flambant, il soit tombé, en son désespoir, sur une Esther ou sur une Eugénie quelconque, plus jeune, mais alors bien pire... Oh ! il aurait été, devant les rires calomnieux, moins, comme on s’exprime... compromis; certainement il aurait fait ce qu’il voulait faire à cette époque, La mauvaise chanson : il est peu rassurant de penser quelles influences et quelles circonstances auraient inspiré l’œuvre de rage. Plaignez-vous, moralistes effarés, d’avoir eu en place les Romances sans paroles, pleines de larmes enfantines et tout ensoleillées de joies imprévoyantes 1

Il est « parti avec Rimbaud », et il l’a dit, ce « fou » d’un bon sens étonnant ; c’est ce qu’il

pouvait faire de moins mauvais. On a eu tort — on a surtout grand tort quand on est homme de lettres — de ne pas se demander si Verlaine n’était pas alors à la veille de tomber dans des désordres vils qui l’eussent conduit à l’abrutissement pur et simple. On est bien ingrat pour cette fascination qui le mit dans la tempétueuse aventure où il reçut le coup de tonnerre auquel nous devons d’incomparables chefs-d’œuvre. On s’aveugle étrangement quand on ne voit pas que la crise morale qui mettait en si grand péril le génie de Verlaine existait, à son paroxysme, avant la venue de Rimbaud, et que c’est plutôt Rimbaud qui a écarté le danger, que c’est plutôt Rimbaud qui a dissipé la crise.

Non!... l’on voudrait que Verlaine fût resté le parisien délicat, subtil, aux airs d’élégant ennui, habitué peu inquiétant du boulevard, qui se dandine en les parlottes quintessenciées des cénacles... De cette façon l’on n’aurait à déplorer que des « mistouffles » banales et on n’accuserait personne !...

Bien ! mais dans ce cas, ouvrez ses livres. Il aura grossi le volume des Poèmes saturniens , écrit des variations sur les Fêtes galantes , probablement donné au Théâtre français un acte en vers, et même deux... C’est parfait, on n’entendra pas dire autour de son nom : « C’est dommage que,,. »

Seulement..,

Et je m’en vais Au vent mauvais Qui m’emporte,

De çà, de là,

Pareil à la Feuille morte.

Ah ! lecteurs, le « de çà de là » tout est là. C’est à cause du « de çà de là » que Verlaine est Verlaine. Et il ne faut pas s’en plaindre !...

On peut, en effet, chicaner tant que l’on voudra sur sa prosodie ou ses opinions, il faut reconnaître que son œuvre a le mérite, au moins, de la variété.

Les liseurs de vers savent bien ce que la plupart du temps il arrive. Pour éprouver une admiration sincère, il faut lire un poète en prenant au hasard quelques pièces dans le volume : alors on est frappé, on est ému, et, sans se mentir à soi-même, on dit : c’est très beau. Mais si l’on poursuit la lecture, trop souvent l’intérêt faiblit dès que l’on s’habitue à la séduction des moyens que l’auteur est obligé de faire revenir, parce qu'il n’en a pas d’autres, et quelque prévenus que vous soyez en sa faveur — simples amateurs ou gens du métier — le moment vient où vous pensez malgré vous : c’est toujours le même air !...

On ne citerait pas beaucoup de poètes modernes qui échappent au malheur de provoquer en nous cette réflexion mélancolique. Je fais exception pour Hugo, bien entendu. Encore celui-ci a-t-il dû faire des incursions nombreuses, prolongées, dans la Bible et dans l’histoire. Verlaine, au contraire, n’a eu besoin de recourir ni à l’exotisme, ni aux vieilles chroniques. Il s’inspire de la vie réelle, actuelle, ambiante ; il regarde autour de lui, parle de lui, parle de nous qui sommes là, parle à nous tous, amis, ennemis, vulgaires passants, artistes, hommes d’idées, politiciens du jour; et puis ce sont les objets, les paysages non inventés, non supposés, non composés arbitrairement ; vus de la même façon que les verrait n’importe quel être sensible et de bonne foi. Même quand il semble imaginer, c’est un récit qu’il fait de rêves tout pareils aux nôtres ou de souvenirs comme nous pouvons tous en avoir. Les impressions qu’ils décrit sont les impressions de quiconque. Pas de « rare ». Le « rare ï> est du faux que l’on cherche à construire avec autant de peine pour soi que de fatigue pour l’esprit du lecteur. Si l’on a vu du « rare » en Verlaine, c’est que l’on n’avait pas compris.

Dans ces conditions, qu’a-t-il donc de particulier et d’exceptionnel? Ceci : l’on ne trouverait personne à qui ne plaise, par qui ne soit retenu,

cité quelque passage au moins de ses poèmes, et que chacun élit d’après son propre goût; et puis si vous prenez l’oeuvre entier, ces deux mille pages de vers qu’il a écrites vous les lirez, l’une après l’autre, sans effort d’attention, sans une ombre d’ennui, sans désir d’arriver au bout, sans besoin de repos, avec plutôt la peur de passer la moindre chose, et toujours affriandé, toujours eurieuxj&e ce qu’il va dire.

C’est que l’homme ne s’intéressera aucun spectacle autant qu’à celui qui le met en scène. Il faut pour cela non des particularités, un ou plusieurs épisodes choisis dans la vie d’un individu que l’on tâche d’expliquer à cause de son rôle historique ; il faut l’homme complet, qui ne sera tel que s’il est n’importe qui, ayant les passions, les faiblesses, la beauté du premier venu. C’est très simple et presque personne ne peut le faire ; c’est l’œuf de Colomb, c'est « bête comme chou » ; seule y réussit une intelligence étonnamment active et fécondée par mille observations, remuée par mille épreuves, seul y parvient le génie.

Et voilà une première raison des séductions exercées par Verlaine.

En voici une seconde. Ayant puissamment vécu, beaucoup pleuré, beaucoup ri, beaucoup joui, beaucoup souffert, il avait, plus que tous amours celui des mots, plus que tous vices la sen-

sualité des mots. Il s’est amusé, emballé, consolé, payé avec des mots. Parce qu’il subissait, plus que n’importe quel écrivain, cette action pénétrante, cette irradiante volupté des mots. Parce qu’il avait exaspéré encore cette sensibilité par l’étude intime, dans le texte anglais, de Shakespeare sorcier, enchanteur, démon des mots.

Mais quoique Verlaine se grisât insouciamment chez les mastroquets de vin à douze sous, il était, en fait de nourriture verbale, terriblement difficile. J’entends qu’il ne voulait que la plus forte et la plus pure.

Dans le cas où parmi les lecteurs — il faut tout prévoir — s’en trouverait un qui confondît « pur » avec faible ou banal, je lui dirai poliment qu’il se trompe, qu’une langue pure c’est une langue où l’on n’emploie que le terme même, l’unique terme qui convienne pour exprimer ce que l’on veut dire. Une langue pure et forte est celle d’un écrivain à la fois capable d’éprouver, décrire et donner une sensation :

Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au veut crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym,

Et tout le resté est littérature.

Verlaine entendait par là : tout le reste est verbiage. Il l’a évité par puissance de discernement

et d’attention, ajoutons : par exigeant vouloir de sincérité, en comprenant bien que lavolonté d’être sincère était produite en lui par une extrême délicatesse intellectuelle.

Gardons-nous, par conséquent, de l’appeler « poète naïf » : ce serait avouer que nous ne le voyons pas du tout.

Je viens de citer le fameux Art poétique (1) dont certains passages ont par trop abusé l’esthétique des contemporains. On n’a pas vu que Verlaine, impulsif et « de prime saut » comme il se qualifie, ne pouvait être que le moins systématique des hommes, et qu’il fallait se bien garder de lui attribuer quoi que ce fût qui ressemblât à un programme d’école. Avoir fixé en vers charmants des boutades, lancées autrefois parmi cent autres fantaisies, et maintenant les entendre invoquer, principes définitifs, par des croyants dociles et graves lui causait la plus gaie des surprises.

L' Art poétique a la même date que les Romances sans paroles. C’est de l’époque Rimbaud. Peut-on y apercevoir l’influence du poète qui a écrit Chanson de la plus haute tour ?

Il ne faut jamais, à propos d’un esprit aussi outrancierdansl’indépendnnee que celui de Verlaine, prononcer le mot influence dans le sens de domi-

(1) Inséré dans Jadis et Naguère.

nation ou direction (1) ; mais il est tout à fait nécessaire de savoir qu’il aimait à subir, je devrais dire acquérir des impressions nouvelles, et que l’idée d’autrui lui plaisait toujours comme un joujou duquel on s’empare, pour s’amuser avec, soi aussi, autrement.

Or, en 1873, Rimbaud traversait la crise morale qui le poussa, en haine de tout orgueil, à rejeter la littérature, ou mieux, suivant les termes de Stéphane Mallarmé, à « s’opérer, vivant, de la poésie ». L’amputation faite, quelque mal restait encore, et, ne mourant que peu à peu, un besoin de la chose absente.

— Oui, disait-il à l’obstiné poète, c’est vrai qu’il est doux, pourtant, de chanter... Oui, de la poésie... qui ne serait plus que delà musique... lointaine, vague, s’en allant... pour que l’on ne souffre plus... pour que viennent aussi les rêves... les rêves indistincts... Le Moyen Age a eu des rythmes si légers, si loin encore de la dureté des règles, si loin delà sonorité nette, brutale, mordante!...

Et Verlaine se délectait uninstant à vouloir trouver que l’idée de Rimbaud c’était bien meilleur que tout... et mille fois plus « sérieux » que tout.

(1) Le vrai Verlaine, le Verlaine définitif commence à La bonne chanson (1870, avant l’arrivée de Rimbaud à Paris.

11 prenait ensuite la plume, tâchait de résumer cette causerie, faisait ainsi un petit chef-d’œuvre, disant tout ce qui lui passait par la tête, sans souci de logique et sans crainte aucune de contredire la théorie par l’application.

Il est vrai que l’on trouverait difficilement un type assez parfait du vers en neuf syllabes, mais...

Il faut surtout que tu n’ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise...

voyez si, d’un bout à l’autre du poème, les mots ne sont pas choisis, au contraire, avec la justesse la plus rigoureuse ; admirez comme cette « chanson grise » est d’une clarté absolue; tâchez d’y découvrir un iota d’ « indécis » ! Je crois que Verlaine a dû goûter une joie vive à y faire briller, précisément, les plus incontestables parmi ses qualités littéraires : le discernement, la vigueur dans l’emploi des mots ; et si les vers de ce délicat sont bien

..... o ... la chose envolée Qu’on sent qui fuit d’une aile en allée,

comme elle s’en va, « la chose » toujours parfaitement nette et perceptible pour notre entendement, si loin, si haut qu’ait pu 1’ « envoler » son essor !

'Quanta « la musique avant tout », d’abord dans

Y Art poétique , ensuit© en 1 œuvre entier de Verlaine, ce c[ui apparaît avant tout c est le souci inipérieux, à tel point qu il semble parfois exclusif, de faire connaître « à l’univers », comme disait Villiers, c’est-à-dire aux moins et aux plus raffinés de ceux qui lisent, les sentiments, les passions les opinions de l’auteur ; ce que Verlaine cherche par-dessus tout, au besoin malgré tout, c’est l’expression de pensées et l’on trouverait difficilement une nature de poète qui soit réfractaire autant que la sienne à l'art pour l’art .

Mais voyez cela...

Prends l’éloquence et tords lui son cou...

11 condamnerait l’éloquence, lui l’émotif, l'amatif, le vibrant, lui qui veut faire communiquer son âme avec toutes les âmes ! Et qu’est-ce donc que l’éloquence? N’est-ce pas le pouvoir de donner à d’autres, par la vertu des mots, son émotion et ses passions bonnes ou mauvaises? N’est-ce pas la puissance qui oblige les foules à partager la vie morale de celui qui parle ou qui écrit? Et comment agit-elle, sinon par la chaleur, par la grandeur des expressions disposées elles-mêmes, grâce à un entraînement que l’émotion procure, de manière à se suivre d’après un rythme? La prose des orateurs peut-elle être éloquentes! elle n’estryth-

mée? Comment a-t-il pu croire, lui qui avait tant l’amour et la science du rythme, que l’éloquence pourrait être bannie d’une poésie cadencée, d’une poésie émue ?

Or, la plus grande éloquence est évidemment celle qui réussit le mieux à faire du sens des mots, du ton qui les accompagne, du rythme qui les assemble un parfait mélange; il se trouve que de tous les auteurs français Verlaine est celui qui a toujours le mieux varié son rythme d’après les besoins du sens, et qu’il est, à cause de cela, le plus éloquent de nos poètes.

D’ailleurs, dans Y Art -poétique tout n’est point fantaisie capricieuse ou paradoxe voulu.

Par exemple :

Tu feras bien, en train d’énergie,

De rendre un peu la ruine assagie...

Cette fois il parle gravement. L’on s’étonnerait qu’il dise du mal de la rime en célébrant l'impair qui la fait tant valoir, si l’on ne comprenait que, justement, c’est dans l’emploi de cette forme qu’il sentait le mieux l’importance de la rime et les qualités qui lui sont nécessaires. La révolte de Verlaine est contre la rime riche. 11 pense que poser en principe la nécessité, la supériorité en tout cas certaine et constante, delà rime avec « consonne d’appui » finit par devenir une loi pareille à celle

de la césure à l’hémistiche. Il ne se plaint pas qu’une telle loi imposée à 1a. rime soit tyrannique. Il est trop scrupuleux, trop fervent poète pour ne pas approuver les pires rigueurs. Il trouve que cette loi, subie aveo une docilité excessive, peut devenir fausse et dangereuse, parce qu’elle restreint les ressources d’expression que possède un poète sensible.

La rime riche, non exigée dans l’art « classique », était devenue à la mode, avait tourné en obligation depuis Sainte-Beuve et depuis Wilhem Ténint. Banville l’imposait avec une sévérité impérative. Tout en considérant l’auteur des Occidentales comme un demi-dieu, Verlaine ne pouvait se dissimuler que celui-ci avait obtenu de l’emploi systématique des rimes riches surtout des effets de gaîté.

En âDmme, pas un poète n’a constamment employé la rime riche dans un poème un peu long. D’autre part, en supposant qu’il soit possible de rimer richement toujours, sans exception aucune, est-ce, en effet, la meilleure façon de rimer ? N’y at-il pas une sorte de rimes que l’on puisse avec avantage préférer à celles qui sont pourvues de l’exacte et perpétuelle consonne d’appui?

Banville a prispour tête de turc Boileau. Jecon. viens que celui-ci rime par trop pauvrement. Mais

pourquoi dirons-nous que sont insuffisantes les rimes ci-après :

Mais il les faut prouver en forme, j’y consens ; Réponds-moi donc, docteur, et mets-toi sur les bancs...

On dirait, à vous voir, dans vos libres caprices,

Disserter en Caton des vertus et des vices,

Qu’étant seul à couvert des traits de la satire.

Vous avez tout pouvoir de parler et d’écrire...

Parce qu'elles sont obtenues uniquement par similitude des voyelles, et que lesconsonnes n étant pas choisies en vue d’un effet, nous avons affaire moins à des rimes qu’à des assonances, puisque, dans toute syllabe ayant pour objet de rimer, le son de la consonne, pas plus que celui de la voyelle, ne peut être indifférent.

C’est en haine d’aussi mauvaises rimes qu’avait été prescrite la fameuse consonne d’appui. On pouvait faire valoir que la rimesoutientla cadence, que celle-ci sera marquée plus nettement si les sons qui reviennent, à intervalles plus ou moins réguliers, sont parfaitement identiques. Mais V hémistiche aussi est un moyen de cadence, et pourtant l’on avait incriminé cette coupe toujours la même, on avait accusé la cadence du vers classique d’être monotone, lourde, et pour donner au vers français plus de souplesse et de variété,

beaucoup s'étaient libérés de la césure obligatoire à l’hémistiche. Du moment que la régularité absolue dans le sectionnement du vers était considérée comme un défaut, il fallait se résigner à admettre que le même inconvénient résulterait d’une rigoureuse égalité des sons. Et puis les poètes qui protestaient contre l’obligation de la rime riche disaient qu’elle impose l’emploi de mots qui ne sont pas toujours ceux que dicte un sentiment très profond ou très délicat.

Musset, lui aussi, fut traité de haut par les Parnassiens à cause de ses rimes. De fait, quand il accouple sauvage et orage, poudreux et cheveux, nous ne voyons pas quelle raison il pourrait fournir pour justifier des rimes aussi misérables. Mais qu’il sorte de la description pure, qu’il s’anime, qu’il s’émeuve :

Elle ne savait pas, orsqueles caravanes Avec leurs chameliers passaient sous lus platanes, Qu’elle n’avait qu’à suivre et qu’à baisser le front,

Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,

Des râteliers dorés, des luzernes fleuries Et des puits dont le ciel n’a jamais vu le fond.

Il n’y a que deux rimes à vraie consonne d’appui, mais comme elles tintent joliment, isolées parmi les autres, et comme ces dernières sont loin d’être

inférieures à des rimes riches, puisque bellement énergiques et superbement accentuées !

D’où leur vient ce mérite nouveau qui nous saisit, nous enchante ? Il vient de ce qu’elles sont émues. « Platane », venant après « caravane », n’imite pas le premier son, il fait plus, il l’intensifie, et ensuite « fond » après « front » vient rimer encore avec de la colère dans la voix.

Musset n’est pas le premier qui ait employé la rime à force augmentée. Ecoutez parler Camille et Chimène :

Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre,

Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre..

Que le courroux du ciel, allumé par mes vœux.

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !...

Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,

Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles...

Verlaine, qui fut d’abord un lecteur passionné de l’auteur de Rolla, échappait d’autant moins à son influence queleurs deux tempéraments avaient de grandes analogies ; mais il aima tout autant Corneille. Le nerveux émotif qu’il était ne pouvait que s’assimiler le verbe de ces deux animés, de ces deux véhéments.

Et l’artiste si fin, si observateur devait nécessairement comprendre la valeurdeleur manière—*

peut-être purement instinctive, — puis en faire un procédé qui se justifierait ainsi :

Qu’est-ce que la fin du vers ? Après tout, c’est une césure plus importante que les autres, que les césures intérieures. Toute césure se marque non seulement par un arrêt, mais par un accent La césure de la fin du vers étant plus forte, l’accent est plus fort : c’est la rime. Or, il faut que l’intensité des accents varie, ainsi que monte et descend la voix humaine quand elle traduit les mouvements de l’âme. On répète un cri en l’augmentant, parce que la passion nourrit la passion et l’accroît. Si le ton parfois s’élève, à d’autres moments il s’adoucit. La vigueur de la syllabe rimante sera donc tantôt accrue et tantôt réduite, selon qu’il s’agira d’exprimer différents états sensitifs.

Ce genre de rime, qui caractérise la poésie verlainienne, je l’appellerai, si l’on veut, la rime nuancée. En voici des exemples pris au hasard entre mille :

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