III. —...e¢ les premiers thémes « verlainiens
Il serait, écrivait Verlaine, au début de 1890, dans un projet de préface pour la réimpression de ses premiers livres, des plus facile a quelqu’un qui eroirait que cela en valiit la peine, de retracer les pentes d’habitude devenues le lit profond ou non, clair ou bourbeux ot s’écoulent mon style et ma maniére actuels, notamment Vun peu déja libre versification, enjambements et rejets dépendant plus généralement des deux césures avoisinantes, fréquentes allitérations, quelque chose comme de l’assonance souvent dans le corps du vers, rimes plutot rares que riches, le mot propre évité des fois a dessein ou presque... En méme temps la pensée triste ou voulue telle, ou crue voulue telle. En quoi j’ai changé partiellement... J’ai aussi abandonné certains choix de sujets : les historiques et les héroiques par exemple; et par consequent le ton épique ou didactique pris forcement a Victor Hugo... et plus directement encore a M. Leconte de Lisle... Il ne m’a bientét plus convenu de faire du Victor Hugo ou du M. Leconte de Lisle. (Geuures posth., t. II, p. 246.)
Et c’est fort exact. Les Poémes salurniens, si parnassiens, si haudelairiens qu’ils soient, permettent de comprendre les curiosités poétiques qui vont tenter bientdt Verlaine. Le ton et le style méme de la piéce liminaire est significatif ; quelques phrases flasques, au contour incertain, encombrées de parenthéses, d’incidentes, de propositions participiales ; la pensée se fait toute familiére. Il y al&4 comme un raffinement d’habileté dans la facture, qui plaisait aussi alors 4 Coppée ; celui-ci aime, dans ses Intimilés, a prolonger quelquefois ses phrases, au dessin sinueux, sur douze ou quatorze vers. Ge déhanchement du style, qui donne au vers une allure claudicante et incertaine, était déjA une réaction contre les habitudes parnassiennes, contre le vers trop rigide, contre la stance trop marmoréenne. Mais, dans les Poémes salurniens, cette piéce liminaire est seule de son espéce ; elle nous avertit seulement d’une préfsrence sourde du poéte.
Quelques thémes, qui d’abord ne semblent point personnels,
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mais tout baudelairiens, mettent bien en lumiére les gotits intimes de Verlaine. Et il est assez naturel qu’on s’en rende compte surtout dans une des piéces ov l’inspiration livresque, la réminiscence au moins, est la plus évidente. Baudelaire avait évoqué le souvenir d’un beau soleil couchant, qui illuminait, a travers les vitres d’une petite maison, le repas de deux amants mystérieux. Derriére un décor gréle et joliment insignifiant, il levait tout d’un coup une splendide toile de fond; la scéne disparaissait alors dans une brume dorée ; l’intimité des amants n’était plus que lumiére et réve de lumiére.
Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,
Notre blanche maison, petite, mais tranquille ;
Sa Pomone de platre et sa vieille Vénus
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus, Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
Qui, derriére la vitre ot se brisait sa gerbe, Semblait, grand ceil ouvert dans le ciel curieux, Contempler nos diners longs et silencieux, Répandant largement ses beaux reflets de cierge Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.
Verlaine évoque la méme sensation, du moins il le semble d’abord : la maison écartée, le petit jardin, les vieilles statues ; mais ce n’est plus un couchant somptueux qui illumine cette scéne ; le souvenir amoureux est triste, non plus gravement heureux. L’image, au lieu d’aller en s’élargissant comme un éven~ tail de sensations qu’on déploierait, se rétrécit, s’amenuise de plus en plus, jusqu’a n’étre a la fin qu’une sensation, confuse et faible, d’odeur fade.
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, Je me suis promené dans le petit jardin Qu’éclairait doucement le soleil du matin, Pailletant chague fleur d’une humide étincelle.
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle De vigne folle avec les chaises de rotin... : Le jet d’eau fait toujours son murmure argentina Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle. Méme j’ai retrouvé debout la YVelléda, Dont le platre s’écaille au bout de l’avenue, Gréle, parmi l’odeur fade du réséda.
C’est, finalement, tout autre chose que la piéce de Baudelaire.
Ce gotit de transposer les thémes baudelairiens, somptueux, colorés, « grand style », en des thémes menus, simples, délicats, eracieux, tristes, il semble bien que ce soit 1a la note la plus originale de Verlaine dans les Poémes saturniens. Le poete se sent triste, sans cause, sans souffrance vraie.
Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon coeur D’une langueur Monotone.
Tout suffocant Et bléme, quand Sonne I’heure, Je me souviens Des jours anciens Kt je pleure.
(T; I, ps 33)
C’est sa facon 4 lui d’étre saturnien. Il est triste, mais il jouit de sa tristesse; il l’aime. Ce n’est pas l’épouvante devant l’avenir, Vhorreur de mauvais souvenirs, des inquiétudes sur la destinée ; c’est une sorte d’énervement, point assez fort pour incommoder, qui permet de gotiter dans les spectacles les plus habituels des sensations cachées et rares. Verlaine est triste 4 la maniére de Sully-Prudhomme ; mais il réfléchit moins que lui sur les causes de sa tristesse. Un vent de chagrin passait alors sur le Parnasse. Edm. Lepelletier nous assure que « ces accés de pessimisme étaient absolument factices, imaginés, révés... La douleur qu’il (Verlaine) prétendait éprouver n’était que conception d’artiste ». On l’en croit volontiers, mais il n’y a point 1a d’insincérité. Verlaine ne prétend pas du tout a une hautaine tristesse, il ne se dit point pessimiste ; ce sont des inquiétudes seulement qu’il traduit, des inquiéLudes fort vagues ; peut-étre est-ce par réaction, qu’il réve d’amours trés calmes, trés chastes, trés pures... Quoi qu’il en ait dit, plus tard, dans les Confessions, il avait alors trés peu déniaisé son coeur.
Pour ces thémes incertains, pour ces sujets flous, la strophe et
rar
la phrase parnassienne, si solidement construites en vue de porter de nettes images ou de roides pensées, trés énergiquement rythmées, emportées dans un mouvement tout oratoire, — la pure forme parnassienne eit été bien singuliére. Malgré les éloges qu’il en fait, Verlaine sait s’en passer a l’occasion. Il ne veut point exprimer des tristesses raisonnables, raisonnées, dignes et instructives ; il ne veut point édifier ses lecteurs, ni les faire réfléchir. Sa tristesse, c’est des sensations, de pures sensations, toutes personnelles, singuliérement associées parfois ; il faut que la phrase ait des sinuosités capables d’enserrer tous les caprices de cette sensibilité ; les phrases principales sont souvent celles qui comptent le moins ; tout ce qui a plu a l’auteur, tout ce qui charme le lecteur est dans les incidentes. Voici un sonnet A une femme, ot je me permets de souligner la dizaine de mots qui constituent, si je puis dire, l’armature « intellectuelle » de la piéce, qui assurent son sens ; ce sont, de beaucoup, les mots les moins utiles pour émouvoir notre sensibilité.
A vous ces vers, de par la grace consolante
De vos grands yeux ow rit et pleure un réye doux,
De par votre 4me, pure et toute bonne, 4 vous
Ces vers du fond de ma détresse violente.
C’est qu’hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
NV’a pas de tréve et va furieux, fou, jaloux,
Se multipliant comme un cortége de loups
Et se pendant aprés mon cou qu’il ensanglante.
Oh | je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que Je gémissement du premier homme
Chassé d’Eden n’est qu’une églogue au prix du mien, Ei les soucis que vous pouvez avoir sont comme
Des hirondelles sur un ciel d’aprés midi, — Chére, — par un beau jour de septembre attiédi.
Successivement les mots rebondissent sur les mots, les images sur les images, les sensations sur les sensations. Il n’est guére possible de résumer l’impression, de !’ordonner ; il faut la sentir,
sans choix.
Le procédé baudelairien des refrains, des rappels s’accommodait
PRL
bien A ces desseins. Mais chez Baudelaire, ces refrains et ces rappels viennent A des places prévues, les mémes. Verlaine, qui aime cette musique, la rend plus capricieuse. Un de ses « Paysages tristes », Soleils couchants, est bien caractéristique.
Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants:
La mélancolie
Berce de doux chants Mon cceur qui s’oublie Aux soleils couchants.
Rt d’étranges réves, Comme des soleils Couchants, sur les gréves, Fantémes vermeils, Défilent sans tréves, Défilent pareils
Ades grands soleils Couchants, sur les gréves,
Seize vers sur quatre rimes ; deux huitains, ou, si l’on veut, deux couples de quatrains aux rimes pareilles que la typographie n’a point séparés ; dans chaque quatrain, 4 cété d’autres rappels de mots, reviennent les mots soleils couchanis, qui sont la note dominante. Ils sont 4 des places différentes, d’abord a la fin du quatrain,emplissant le vers, puis, plus en arriére, partagés entre deux vers. D’abord la mélancolie des soleils couchants que les yeux percoivent ; puis le réve des soleils couchants «sur les gréves » ; et c’est, peut-étre, une inspiration baudelairienne (1’ Invitation au voyage) :
Les soleils couchants Revétent les champs
D’hyacinthe et d'or,
Mais lévocation, moins somptueuse, moins colorée, moins précise, est plus musicale ; la couleur du ciel et la couleur des réves du poéte s’y fondent délicatement en une teinte que des
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mots qui ne voudraient que décrire ne sauraient faire sentir. La Promenade sentimentale brouille de méme sorte des sensations simultanées : les «rayons suprémes du couchant », les « nénuphars blémes », les « roseaux », de « calmes eaux», et, finalement, l’angoisse que le poéte a d’étre « tout seul » dans ce paysage triste ; puis tous ces mots évocateurs viennent une seconde fois, presque dans le méme ordre ; mais, cette fois, c’est la sensation de la solitude, plus forte avec la nuit, qui inaugure et domine I’impression totale.
Les images dans les Poémes safurniens sont en général assez nettes, vigoureusement dessinées, selon les bons principes de lécole de l’art et du Parnasse. Pas toujours cependant. Déja les deux piéces que je viens de rappeler nous montrent un joli effort pour estomper. Mais il y a mieux, et deux piéces au moins sont comme des poésies symbolistes avant la lettre. Verlaine, dés alors, sait dissocier les deux termes de la comparaison qu’enferme toute image. Ces deux termes, il les méle adroitement dans Crépuscule du soir mystique :
Le Souvenir avec le Crépuscule Rougeoie et tremble 4 l’ardent horizon,
et tout le paysage « mystique », qui suit, brouille le souvenir avec - des sensations de lumiére et d’odeur, si bien que, a la fin, le pare fum trop fort du soir
Méle dans une immense pamoison Le Souvenir avec le Crépuscule.
Le Rossignol est encore plus caractéristique. Un paysage indécis se trace : un arbre, prés d’une mare, dans la nuit, sous la lune, qui est l’image d’un cceur triste,
je feuillage jaune De mon ceur mirant son tronc plié d’aune Au tain violet de l’eau des Regrets.
Un rossignol chante, qui est le souvenir de l’Aimée ; et le frisson de l’arbre et le chant de l’oiseau, Ko
aed L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure,
ne sont, en réalité, qu’une émotion qui a cherché a se traduire 4
. travers une image, sans que l'image soit arrivée au point de deve-
---—s*nir vraiment perceptible 4 l’esprit. Un peu plus d’imprécision
encore ; imaginons que soient supprimés les mots de « souvenir »,
de «cceur », d’« amour », qui, malgré tout, donnent 4 ces deux
petits poémes un sens fort précis : ce seraient de purs poémes
symbolistes ; il faudrait un commentaire, si l’on voulait retrouver
Ia vraie intention du poéte, saisir la valeur « intellectuelle » des vers, et non pas seulement la musique de leurs suggestions.