‹ VerlaineChapitre 9 sur 33 · I. — Dans les cénacles parnassiens · texte numérisé non relu

I. — Dans les cénacles parnassiens

Les chers, les bons, les braves Parnassiens:

(LSI, pe 87.)

En novembre 1866, 4 vingt-deux ans, Verlaine publia un petit volume de vers, les Poémes saturniens. Dés au sortir du lycée, il s’était bien affermi dans son dessein d’étre poéte ; cela comportait des obligations ; il avait conservé des relations avec ceux de ses camarades qui, comme lui, avaient l’ambition de devenir des auteurs célébres et, qui sait ? de grands poétes ; ces amis, plus fortunés ou plus parisiens que lui, l’introduisirent dans quelques cénacles de jeunes et dans des salons littéraires. Il y subit de trés fortes influences. Du moins, pour commencer, il détourna sa facilité naturelle de rimer vers les sujets et les thémes qui plaisaient alors aux gens de son Age, 4 ces cénacles et a ces salons.

Entre 1860 et 1865, les jeunes gens de lettres qui avaient vingt ans, qui allaient les avoir ou qui venaient de les avoir, étaient tentés par deux chemins, trés voisins au départ. Il y avait les préoccupations sociales, économiques, politiques, ou se satisfaisait, pour le moment, le vieil esprit d’opposition. Il y avait aussi les enthousiasmes littéraires et artistiques qui portaient vers des poétes jusque-la restés dans une demi-gloire : Th. Gautier, Banville, Baudelaire, Leconte de Lisle, toute l’école de l’art. Peu aprés 1860, précisément, cette doctrine, jusqu’alors ignorée ou peu appréciée, triomphe devant un nouveau public. Les Poémes

barbares paraissent en 1862 ; en 1864, Leconte de Lisle donne au Nain Jaune une série d’articles sur les « poétes contemporains », ou il détaille, tantét directement et en des théories hautaines et hermétiques, tantot par le moyen de violentes critiques contre les poétes de l’ancienne mode, tout un nouvel idéal d’art. C’est de ce coté-la, du cété de la littérature pure, plutét que vers la politique, que vont les jeunes gens désireux dese faire imprimer vite, dans les journaux et les petites revues ; une trés sévére législation dela presse oblige en effet les périodiques 4 n’étre que littéraires ; si l’on glisse des articles d’ « économie politique », la revue recoit aussit6t les avertissements r¢glementaires, et elle est promptement supprimée. Mais les cénacles de poétes, quoiqu’ils taisent leurs opinions politiques, par nécessité, sont en général fort hostiles 4 Empire. Verlaine, comme la plupart de ses amis d’alors, est 4 la fois républicain et parnassien, un républicain d’avantgarde, un parnassien de la premiére heure..., du temps ot le mot méme de Parnasse n’avait pas encore été choisi comme embléme du groupement.

Par Verlaine lui-méme et par Edm. Lepelletier nous sommes abondamment renseignés sur les fréquentations littéraires de lauteur des Poémes saturniens. Un de ses amis les plus influents, — du moins celui qui eut le plus d’influence d’abord, —est Louis- Xavier de Ricard, avec lequel il fut mis en relation par un camarade de lycée, Miot-Frochot. X. de Ricard était du méme Age que Verlaine : un an de plus a peine ; mais il était plus impatient de débuter, plus fécond ou, si l’on veut, moins délicieusement paresseux. Comme il avait quelque argent, et que sa famille le voyait volontiers dans ce réle, il fonda en mars 1863 une revue quis’appela Revue du Progrés moral, littéraire, scientifique et artistique. Sa revue ne dura qu’un an, mais elle lui permit de devenir « directeur » et chef d’école. Grace a lui tous ses amis purent, pendant douze mois, flatter leur imagination avec de grands espoirs d’influence et de gloire. La Revue du Progrés essaya de mélanger adroitement les aspirations littéraires et les opinions politiques Me petit groupe. Mais ces opinions étaient trop vives pour qu on

{jib bien prudent. On prit vivement parti contre I’ Eglise ; on

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pais ee .

temps, contre le matérialisme et la libre pensée modernes ; on se vanta d’étre « rationaliste ». Aussi X. de Ricard fut-il bientét poursuivi pour outrage a la morale religieuse et pour avoir traité sans autorisation des sujets d’ « économie politique et sociale ». Aprés la condamnation du directeur et le numéro de mars 1864, la Revue du Progrés cessa de paraitre. Verlaine avait été ua de ses collaborateurs. Dans le numéro d’aodt 1863 il s’y manifesta sous le pseudonyme de Pablo ; il avait 4 ce moment-la et il eut quelque temps encore le gotit de savoir l’espagnol ; il prendra bientét, pour publier ses dangereuses Amies, le pseudonyme, plus somptueux, de Pablo de Herlagnez, —son vrai nom... 4 l’espagnole. Il se contenta du prénom pour publier dans la Revue du Progrés une « satirette » : M. Prudhomme, sonnet, qui a été reproduit avec de légéres variantes, dans les Poémes saturniens ; c’est la rituelle déclaration de guerre de!’ « artiste » au « philistin », qui symbolise la morale et la société, qui avoue cyniquement son insouci de l'art :

Que lui fait Pastre d’or, que lui fait la charmille Ou Voiseau chante a ’ombre, et que lui font les cieux, Et les prés verts et les gazons silencieux !

Il est juste-milieu, botaniste et pansu...

Ce sont la, je crois, les premiers vers imprimés de Verlaine.

L. -X. de Ricard recevait ses collaborateurs et ses amis dans le salon de sa mére, au n°’ 10 du boulevard des Batignolles, non loin de la demeure de Verlaine, qui, en 1843, habitait 45, rue Lermercier. La se réunissaient Catulle Mendés, Francois Coppée, Sully- Prudhomme, Villiers de l’Isle Adam, etc., tout l’état-maior du Parnasse naissant. Les autres jours, on se retrouvait un peu plus loin, rue Chaptal, dans le salon de Nina de Callias, dont M. de Bersaucourt a donné, il y a quelques années, un tableau pittoresque (Au femps des Parnassiens. Le salon de Nina de Villard).

’ Verlaine a conservé de ce salon et de la maitresse de maison un

souvenir attendri, jusqu’a ses derniers jours (voir notamment

t.V, p. 890). Ons’y sentait plus 4 l’aise que chez M™e¢ de Ricard qui —

h¥ ai:

blAma les manifestations bruyantes qu’elle faisait, dans le méme —

OE a Te ls

pe LES PORMES SATURNIENS Al ee re ee ee était femme de général, et aimait la tenue et les bonnes maniéres. Chez « Nina » on se permettait bien des fantaisies, on affichait hardiment ses opinions politiques, on jouait des piécettes bouffonnes ; les réunions devenaient de joyeux tohu-bohus. On allait aussi quelquefois chez Th. de Banville (voir de charmants souvenirs, wores posthumes, t. 1, p. 183), chez Leconte de Lisle, chez d’autre poétes moins connus. Ces rencontres fréquentes, plusieurs fois la semaine, donnérent vite au petit groupe d’amis une cohésien trés forte ; elles excitérent le désir qu’avaient ces jeunes gens de s’affirmer devant le grand public autrement que par du tapage politique ; on venait de voir d’ailleurs, par la suppression de la Revue du Progrés, le mauvais succés de ces manifestations ; et puis, aprés tout, leurs idées politiques les unissaient moins que leurs croyances artistiques.

Un an aprés la mort de sa Revue, X. de Ricard, qui était décidément né directeur de journal, fonda un journal hebdomadaire qui s’appela bravement L’ Art, « l’art »... tout court. Le premier numéro parut avec la date du 2 novembre 1865, imprimé par un petit libraire, tout 4 fait inconnu alors, Alphonse Lemerre, 47, passage Choiseul ; le choix qu’on fit de lui, bien par hasard, pour — imprimer L’Ari, le destina a étre l’éditeur des Parnassiens. Comme le journal était exclusivement littéraire, il ne fut ni poursuivi, ni supprimé ; mais il mourut au bout de trois mois, faute d’argent. Le dernier numéro porte la date du 6 janvier 1866.

Verlaine fut un collaborateur assidu des dix numéros de L’ Art. Il y fit paraitre deux piéces de vers, reproduites sans changements l’année suivante dans les Poémes saturniens : — le 16 décembre 1865 : J’ai peur dans les bois, qui, dans le recueil, fut intitulé Dans les bois ; — le 30 décembre 1865 : Nevermore, que le sommaire de la revue annoncait sous le titre de Souvenir ; deux jolis petits poémes qui traduisaient des états de sensibilité délicate et frémissante. Mais surtout Verlaine tint l’emploi de critique. Dés le premier numéro, il s’en prit a Barbcy d’Aurevilly (Le juge jugé, 2 novembre et 30 décembre 1865 ; Giuovres pesthumes, t. 1, p. 307), qui montrait peu de sympathie rour les « poctes de l’art » et qui se permettait d’attaquer Hugo, Banville,

oe. VERLAINE

Leconte de Lisle, Flaubert, Th. Gautier, toutes les admirations de Verlaine et de ses amis. Trois articles sur Baudelaire (16 et 30 novembre, 23 décembre 1865 ; Céuvres posthumes, t. II, p. 7) permirent 4 Verlaine de dire son enthousiasme pour le poéte des Fleurs du Mal et pour sa conception de l'art ; il y raillait les poétes « inspirés », les « passionnistes », qui, mauvais disciples de Lamartine et de Musset, dédaignaient le travail, et, disait Baudelaire, que Verlaine loua de parler ainsi,

... affectent ’abandon, visant au chef-d’ceuvre les yeux fermés, pleins de confiance dans le désordre et attendant que les caractéres jetés au plafond retombent en poéme sur le parquet..., les amateurs du hasard, les fatalistes de l’inspiration, lesfanatiques du vers blanc.

Verlaine se révéla si dur pour Lamartine, que Sainte-Beuve, intéressé par cette attaque, écrivit au jeune critique pour défendre le vieux poéte.

Que l’on lise dans L’Art, les articles de X. de Ricard, ceux d’Edmond Lepelletier, ceux de Léon Dierx ou ceux de Verlaine, on est assuré d’y rencontrer les mémes idées, les mémes développements; quelques heures aprés cette lecture, on est tenté de brouiller les signatures, tant les convictions et l’ardeur de ces jeunes gens sont pareilles. Ils ont appris leur esthétique dans les préfaces et les articles de critique, tout récents, de Leconte’ de Lisle, «le grand moteur, proclament-ils, du. nouveau mou-’ vement poctique » ; et ils la font réapparaitre, quelquefois avec. le style et le ton du maitre, plusieurs fois dans chaque numéro: définitions du Beau absolu, moqueries sur les poétes sentimentaux, désespérances rationalistes, curiosités d’histoire religicuse et d’exotisme, — aucun des articles du nouveau code n’est, oublié. ;

En décembre 1865, une occasion, assez inattendue, s’offre aux rédacteurs de L’ Ari de produire au grand jour leur esprit de solidarité et leur courage littéraire. Le 5 décembre, les Goncourt, « deux artistes » fort sympathiques au groupe, vont faire jouer au Théatre-Frangais une « ceuvre audacieuse et ciselée » (ciselée est alors l’épithéte de rigueur pour louer les productions des

amis « formistes »), Henriette Maréchal. Cette piéce déplait d’avance a la jeunesse des écoles, « une trentaine de jeunes provinciaux, dit dédaigneusement Verlaine, et autant de jeunes paysans qui avaient vu du rouge », parce que les auteurs, amis de la princesse Mathilde, sont suspects de complaisance envers |’Empire. On n’aime guére |’Empire autour de Verlaine, et volontiers on se joindrait aux « oiseaux siffleurs d’Henriette Maréchal ». Mais ce serait manquer gravementa un article essentiel de la doctrine de art, qui veut que |’ceuvre de l’écrivain soit comprise et admirée en dehors de toute préoccupation de politique ou de morale. Les « partisans de l’art pour l’art » s’unissent donc une fois de plus, comme au temps du Saint-Simonisme, des Jeunes France et de ‘la Préface de MUue de Maupin, contre les « tribuns doctrinaires, qui veulent que les auteurs soient les porte-voix de leur parti ». On se souvint de la bataille d’Hernani, et on alla offrir au directeur de la Comédie-Frangaise, pour un combat qu’on savait devoir étre chaud, le renfort des rédacteurs et des lecteurs de L’Art. X. de Ricard, Catulle Mendés, Verlaine tachérent, pour les faire taire, de mener plus grand bruit que « Pipe en bois » et sa bande d’étudiants républicains. Pendant tout le mois de décembre, L’ Art fut plein de la rumeur de cette guerre ; le numéro du 16 décembre fut « dédié aux siffleurs d’ Henriette Maréchal ». Aprés six représentations, presque toutes tumultueuses, la piéce ne fut plus jouée ; la cabale triomphait, mais L’Art avait vaillamment combattu. Au lendemain de petites émeutes de cette sorte, aprés deux semaines de vociférations publiques, une nouvelle doctrine littéraire inspire 4 ses partisans beaucoup plus de confiance que par avant et de nouvelles arabitions.

C’est malheureusement alors aussi que L’Art mourut, tout d’un coup, sans prendre le temps d’adresser & ses abonnés les adieux rituels. Une publication périodique était décidément trop lourde pour la bourse de X. de Ricard et de ses amis. On se rabattit alors sur le projet d’un recueil de vers paraissant 4 intervalles assez éloignés:ce fut le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux, qui parut presque aussit6t aprés le décés de L’ Art, de mars 4 juin 1866. Pour la premiére fois on vit sur la premiére page d’un

TNR eh ete fas AN See aE aS ae ai

Ad VERLAINE

volume de vers le nom d’Alphonse Lemerre et la vignette de Homme béchant sous la devise Fac ef spera (un paysan qui n’avait pas encore osé se dévétir, et que n’éclairait pas, en ces heures de début, un beau soleil levant!), —une image et un nom qui allaient , pendant plus de trente ans, illustrer bien des volumes de vers. Ce titre de Parnasse ne fut, on le sait, choisi qu’aprés des discussions, comme un titre neutre, précisément parce qu’il était sans signification. Edm. Lepelletier croit se souvenir que Marty-Laveaux, qui était érudit et connaissait bien la vieille poésie francaise, proposa et fit accepter le titre de Parnasse, souvent donné autrefois 4 des recueils collectifs de poésie. Verlaine, qui avait comme poéte, comme critique, comme soldat, joué un rdle assez important dans toute cette période prélminaire de l’histoire du Parnasse, est en bonne place dans le recueil de 1866 ; il est le quinziéme de la liste ; il vient immédiatement aprés les maitres de la génération précédente : Th. Gautier, Th. de Banville, Leconte de Lisle, Ménard, Baudelaire, et aprés ceux de ses amis qui s’étaient fait connaitre plus t6t que lui : Heredia, Coppée, Mendés, Dierx, Sully-Prudhomme. I] y publia huit piéces : Vers dorés, Dans les bois, Il Bacio, Cauchemar, Sub Urbe, Marine, Mon réve familier, Angoisse, qui toutes, sauf la premiére, ont été recueillies dans les Poémes saturniens. Un deuxiéme Parnasse, préparé en 1868, publié en 1871, contient cing piéces de Verlaine : Les Vaincus, L’ Angelus du matin, Lasoupe du soir, La Pucelle, recueillis en 1884 dans Jadis et Naguére, et une piéce, Sur le Calvaire, fort irréligieuse, que.l’auteur de Sagesse préféra oublier (CHuvres posthumes, t. I, p. 9). Le troisiéme Parnasse (1876) ne présente point des vers de Verlaine. Le poéte était alors loin de Paris, au lendemain d’une période trouble de sa vie; il était oublié de ses amis, considéré comme une relation facheuse ; son nom, il s’en plaignait amérement, disparaissait des dédicaces, oon lejugeait compromettant ;tout au plus des initiales attestaient-elles parfois un reste de fidélité. Leconte de Lisle lui faisait trés mauvaise figure. Le pauvre Verlaine, qui ne voyait aucun motif 4 cet abandon, en concut de grandes rancunes ; il égratigna {érocement dans quelques épigrammes l’auteur des

: LES POEMES SATURNIENS = OS he OES a athe SRI Tp Alea das SCO aap OO TRE CRI RCS Poémes barbares. Mais il n’imprima point ces vers méchants. Tout au plus les donnait-il 4 lire 4 ses amis, sur les tables des cafés. En 1885, il prit méme la plume pour soutenir la candidature de Leconte de Lisle 4 ]’Académie. Jamais il n’oublia ses enthousiasmes et ses amitiés des belles années de jeunesse. Souvent, dans ses vers ou dans ses écrits autobiographiques (notamment dans Mémoires d’un veuf, t. IV, p. 253), il revient a parler du Parnasse ; c’est toujours avec une grande chaleur de sympathie.

Or on vivait en des temps fort affreux

eco eee eee eee ere eer esoeeese ere esaee

Mais Phoebus vint qui reconnut les siens Et sut garder, vainqueurs de toute offense, Les chers, les bons, les braves Parnassiens.

ero ee eer eee eeeresoseore eee eeeeoes eevee

Tous, aussi bien les neufs que les anciens, Ils marchaient droit dans la stricte observance, Les chers, les bons, les braves Parnassiens.

(T. III, p. 87.)

La publication du Parnasse fit enfin le bruit que n’avaient pas réussi a déclencher nila Revue du Progrés, ni L’ Art, ni le pugilat d’Henriette Maréchal. Ce fut une belle bataille de la critique ; la satire s’en méla ; Mendés voulut se battre en duel pour la doctrine. Trés vite, les Parnassiens, munis de cette consécration de la réclame et du succés, purent se faireimprimer. A la fin de 1866, l’éditeur Lemerre mettait en vente, 4 peu d’intervalle, les Epreuves de Sully-Prudhomme, Le Reliquaire de Coppée et les Poémes Saturniens.

De ces trois volumes, c’est bien certainement celui de Verlaine qui eut le moins de succés. Sully-Prudhomme était déja connu ; la critique « sérieuse » lui était reconnaissante de « diriger son vol de poéte vers les régions de la pensée pure » ; Coppée se fit accepter par sa grace aimable ; Verlaine fut jugé « bizarre » et sans originalité : «un débutant » qui exagérait « tous les procédés connus jusqu’ici » !

Les Poémes salurniens sont un tout petit volume : trente-neuf piéces. A en croire le poéte, tous les vers de ce recueil dateraient

de sa seiziéme année.

AGS VERLAINE SOP LLE DAES PPPOE AEE POA IAEA En RES PIAA AO APPEL J’avais seize ans et j’étais en seconde... et j’avais déja fait plusieurs piéces, les plus enfantinement « farouches » et intransigeantes, tous les Poémes

saiurniens, tels qu’ils parurent en 1866, sans compter bien d’autres poémes qu’un godt meilleur qu’eux me fit écarter de ce premier livre (t. V, p. 79).

Edm. Lepelletier, plus exactement, nous informe que ce volume fut «composé en partie sur les bancs du lycée, continué durant les loisirs des cours peu suivis de l’ Ecole de droit, et achevé aux premiers mois de sa vie paisible d’employé de la ville ». Ce sont bien des vers de jeunesse, écrits aux alentours de la vingtiéme année.

II, — Les inspirations de Leconte de Lisle ef de Baudelaire...

Celui qui est d’une humeur foviale meine l’amour gayement et avec plus d’allégresse, et le saturnien avec une plus grande crainte.

Er. PASQUIER;

Ce qui, 4 la lecture des Poémes saturniens, donne le plus fréquemment dans la vue, c’est, sans conteste, l’inspiration parnassienne. Verlaine ne s’en cache nullement : ce tout jeune poéte se fait gloire de se rapprocher de ses maitres, de leur ressembler, jusque dans le choix des thémes et le détail des procédés. On était alors 4 l’aurore du Parnasse, et bien des développements qui nous paraissent aujourd’hui des poncifs trés usés, étaient une nouveauté. Verlaine ne manque point a redire en vers ce que, dans le méme temps, il écrivait, pour L’ Arf, en prose simple ; il égréne, comme sur un chapelet, les commandements du Parnasse. Le Prologue cherche a définir les rapports du Poéte et de |’ Action ; théme trés parnassien, malgré l’apparence, dont Leconte de Lisle eut grand souci, que Baudelaire ne négligea point tout a fait, et qui permettait l’expression de ces aspirations politiques et sociales, refoulées 4 regret, qu’en rencontre sisouvent chez les poétes, aux environs de 1860. Autrefois, dit Verlaine, —c’est-adire dans l’Inde, en Gréce, aux temps féodaux, — les époques chéres de Leconte de Lisle, — autrefois le Poéte se mélait aux

guerriers, il participait directement A TAction. Aujourd’hui « lAction et le Réve ont brisé leur pacte primitif », l’Action est devenue désordre, tempéte; le Poéte a dd se résigner a la retraite :

-.- Voici le groupe des Chanteurs Vétus de blanc, et des lueurs d’apothéoses Empourprent la fierté sereine de leurs poses : Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux, Et sur leur front le réve inachevé des Dieux, Le monde que troublait leur parole profonde, Les exile. A leur tour ils exilent le monde ! C’est qu’ils ont 4 la fin compris qu’il ne faut plus Méler leur note pure aux cris irrésolus :

Que va poussant la foule obscéne et violente, Et que l’isolement sied 4 leur marche lente.

Le Poéte, l’amour du Beau, voila sa foi, L’Azur, son étendard, et l’idéal sa loi!

Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles, Ou le rayonnement des choses éternelles A mis des visions qu’il suit avidement, Ne sauraient s’abaisser une heure seulement Sur le honteux conflit des besognes vulgaires. (T. I, p. 6.)

L’ Epilogue des Poémes saturniens enseigne a se méfier de I’ « Inse piration », la béte noire du jeune Parnasse :

Ah! 1’Inspiration, onl’ Eyomne a seize ans!

eee ererereooeereoseerer ee eee esreoeereseoeen

Ce qu’il nous faut a nous, les Suprémes Poétes Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,

BRAGG ORS CLO NAL PEON REE CROMER CLE TOE eR ICR SED A nous qui ciselons les mots comme des coupes Et qui faisons des vers émus trés froidement,

eae rece reese eee see e eevee ereeresesesoeees

Ce qu’il nous faut a nous, c’est aux lueurs des lampes,

La science conquise et le sommeil dompté,

C’est le front dans les mains du vieux aust des eslampées, C’est l’Obstination et c’est la Volonté!

sere eee er eee eee eee esee seer eseeeeesee

Libre a nos Inspirés, cceurs gu’une ceillade enflamme, D’abandonner leur étre aux vents comme un bouleau § Pauvres gens ! L’Art n’est pas d’éparpiller son Ame ? Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?

ee ere remo err er oesrerereererontoereres eee eos

Nous done, sculptons avec le ciseau des Penséeg Le bioc vierge du Beau, Paros immaculé,

ener

Et faisons-en surgir sous nos mains empressées Quelque pure statue au péplos étoilé.

Verlaine venait de le dire plus briévement dans le Parnasse (Vers dorés) :

L’art ne veut point de pleurs et ne transige pas, Voila ma poétique en deux mots........

Aussi ceux-la sont grands,..... sore eter eee Qui, dans l’Apre bataille ayant vaincu la vie Et s’étant affranchis du joug des passions,

On ne saurait mieux s’affirmer un Impassible, suivant la formule extréme qui plaisait en 1866, et qui faillit devenir la vraie formule du Parnasse.

Comment s’¢étonner, aprés ces belles déclarations, qu’on ait & passer en revue dans les Poémes saturniens, la série complete des thémes parnassiens : le désespoir a froid, le renoncement & Yamour, a la religion, au plaisir de jouir des beautés de la nature, a tout « ce qui n’est pas éternel » ? Et partout des « rimes mélodieuses », des «images étincelantes ». Ce recueil de jeunesse, qui est charmant d’ailleurs, est plein de réminiscences et méme de trés apparentes imitations ; elles sont quelquefois si completes, si poussées, si réussies qu’on a le soupgon d’une parodie, d’un A la maniére de, alternativement respectueux et moqueur, M. Ernest Dupuy, qui a étudié avec beaucoup de pénétration lévolution poétique de Verlaine, croit reconnaitre dans ce livre du V. Hugo, du Th. Gautier, du Banville, du Baudelaire, du Glatigny, du Leconte de Lisle, etc., toutes les admirations du poéte alors. Et c’est peut-étre exagérer ; mais, pour Leconte de Lisle, il n’y apoint 4 s’y tromper. Un titre, un nom d’une orthographe étrange mais familiére & des lecteurs des Poémes barbares, attire tout de suite le regard : Caviiri.

Pour sauver son époux, Cavitri fit le voeu

De se tenir trois jours entiers, trois nuits entidres, Debout, sans remuer jambes, buste ou paupiéres : Rigide, ainsi que dit Vyaga, comme un pieu,

. LES POEMES SATURNIENS i oe 49 ns Ni, Curya, tes rais cruels, nila langueur , Que Tchandra vient épandre a minuit sur les cimes..; ~

Verlaine, on le voit, ne s’est pas dérobé a l’obligation du poéme ‘indien, selon Bhagavat; il a écrit, lui aussi, cette Tristesse de Narapatisejou, qu’une parodie du Parnasse, le Parnassiculet contemporain, présentait, en 1866, comme l’acte nécessaire. d’initiation aux « séances littéraires de l’Hétel du Dragon bleu ». On ‘se souvient de la facon dont Daudet conte la lecture « Ala crémerie de la rue Saint-Benoit » par le « grand Baghavat » des poémes indiens : Lakeamana, Dacaratha, Cudra, Cunocépa, Vicvamitra, etc. :« Ces jours-la,on buvait du bordeaux a dix-huit sous... Toute la salle dufond croulait,on hurlait,on trépignait,on mon-

-tait sur les tables ! »

Verlaine n’a commis qu’une vraie « poésie hindoue » ; mais il s’est lancé aussi avec une apparente conviction dans de grands tableaux d’histoire : César Borgia, La mort de Philippe II, ce dernier surtout, en terza rima, ov |’on voit des prétres, des Inquisiteurs, un roi mourant, les vers du tombeau, une inspiration anticléricale et vengeresse, qui sont du Leconte de Lisle trés teinté, quelque chose dans le genre des Eiais du Diable ou des

- Raisons du Saint Pere. Inutile de s’y arréter.

L’influence de Baudelaire n’est pas visible en des pastiches aussi nets ; elle est plus subtile, plus profonde. A vrai dire, Verlaine, dans ce temps-la, pastichait bien Baudelaire aussi irrévérencieusement, qu’il faisait de Leconte de Lisle ; mais c’était en des vers qu'il n’osa point recueillir dans les Poémes salurniens. En 1867, il publia 4 Bruxelles, chez Poulet-Malassis, l’éditeur de Baude~ laire, Les Amies, scénes d’amour saphique, sonnets par le licencié Pablo de Herlagnez [plus tard réimprimés dans Parallélement (1889) et dans la Trilogie érotique (1907) ] ; c’est une réplique des Femmes damnées, mais dans une note plus réaliste, plus bohéme, avec moins de stylisation ; un jugement du tribunal de Lille (mai 1868) condamna le volume 4 la destruction, et cette petite suite des Fleurs du mal passa assez inapercue.

VERLAINE r

Le titre méme du recueil des Poémes saturniens signale la grande influence de Baudelaire sur Verlaine. Safurnien est un mot emprunté a Baudelaire. L’ Epigraphe pour un livre condamné, parue obscurément en 1861, et recueillie dans le Parnasse de 1866, disait :

Lecteur paisible et bucolique, Sobre et naif, homme de bien,

Jette ce livre saturnien, Orgiaque et mélancolique.

ee

Mais si, sans te laisser charmer, Ton ceil sait plonger dans le gouffre, Lis-moi pour apprendre a m’aimer.

C’était renouveler un vieux mot, a peu prés sorti de l’usage. Le dictionnaire de l’Académie le donnait, en 1694, comme synonyme de « mélancolique, sombre, taciturne » ; ce sens ne figure plus dans l’édition de 1835. Un amateur de vieux mots, un connaisseur de la langue,comme |’était Baudelaire, devait le retrouver avec plaisir, et lui rendre méme le prestige, dés longtemps effacé, du vieil « art conjuratoire»; il ’appela a signifier l’essence de l’inspiration des Fleurs du mal ; et Verlaine, en écrivant saturnien, disait 4 peu prés exactement ce que nous appelons aujourd’hui baudelairien : le modernisme de Baudelaire, tel que le jeune poéte, peu avant, l’avait défini dans L’ Art ; la mélancolie compliquée d’un jouisseur lassé, malade, qui se sent glisser, avec effroi et plaisir 4 la fois, sous le pouvoir d’influences néfastes, vers des heures noires. Des poémes « saturniens », c’est bien des choses ; en réalité les diverses inspirations des Fleurs du mal et des Poémes en prose : des tableautins de Paris, gris et pittoresques, des paysages tristes, des spectacles laids, des visions mélancoliques ; c’est l’évocation de la prostituée, de ses amours, de ses amants, de la débauche, de la luxure, de la mort. Coppée, a cette date, se plaisait volontiers, comme Verlaine, son ami et son colla borateur, 4 traiter ces thémes ; ses Intimifés (1868) en font foi ; mais il avait moins d’ambition, en fait d’amour ; il avait peur

de « la Gouge », qu’osait hanter Verlaine ; il se contentait de la grisette !

Verlaine, en 1865, n’avait que bien peu vécu encore ; il n’avait pas connu la souffrance, les vrais attraits du « vice » ; son imitation de Baudelaire, reste le plus souvent assez livresque. Barbey d’Aurevilly, 4 cette époque, appela le jeune poéte, dans un Meédaillonnet, qui voulait étre féroce, « un Baudelaire puritain ». Le mot de puritain sonne étrangement, quand on le prononce en méme temps que le nom de Verlaine ; mais en 1866 ce qualificatif paradoxal avait son sens. Il servit quelquefois cette annéela, a désigner les Impassibles. Verlaine, d’ailleurs, tel que le révélaient du moins les vers publiés dans les Poémes saiurniens, était un Baudelaire timide, un Baudelaire « innocent ou bien lymphatique », amoureux sentimental et ingénu, qui parlait d’appareiller « pour d’affreux naufrages », mais qui restait au port ; 4 peine se permettait-il une sérénade « cruelle et cdline » a « son Ange, sa Gouge ». I] révait d’amour plus qu’il n’aimait, et pleurait plus volontiers qu’il ne parlait de jouir. On pouvait étre frappé, surtout a une époque ov la vraie inspiration baudelairienne était peu comprise, ot l’on était surtout sensible 4 son audace, par cette chasteté des Poémes saturniens.

On pouvait étre tenté aussi de voir l’influence indéniable de Baudelaire sur Verlaine moins dans les themes que dans les procédés rythmiques. Il y a beaucoup de sonnets dans ce recueil, et aussi de ces stances gréles qu’avait prénées Gautier, moins de dix ans auparavant, que Baudelaire ne dédaigna point. Surtout on pouvait retrouver chez le débutant, |’effort pour donner au vers une mélodie propre, indépendante du sens des mots, qui était la grande nouveauté de Baudelaire. Verlaine s’essaie avec bonheur a des reprises harmonieuses, il fait tinter quelquelois ses vers sur des rimes peu nombreuses et choisies. Dans cette voie, il manifesta immédiatement son originalité, qui ne fut d’abord qu’une partaite et naturelle habileté a user des procédés baudelairiens, et a Jes perfectionner. Sainte-Beuve, qui lui écrivit alors, lui conseillait, assez ingénument, d’abandonner « ce brave et pauvre Baudelaire comme point de départ » ; il le poussait vers

les « grands sujets ». Or, c’était précisément le contraire de l’ambition de Verlaine. Déja les grands sujets le fatiguaient, et Baudelaire n’était pour lui qu’un « point de ope ». Il ne songeait qu’a aller de l’avant.

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