III. — La crise
Vous n’avez rien compris 4 ma simplicité, Rien, 6 ma pauvre enfant !
Cette premiére claque, bien d’autres la suivirent. Verlaine songeait-il 4 lui, quand il écrivait dans « un conte » :
Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues, i Ce fut un mari comme on en rencontre aux barriéres ; Bon que les amours premieres fussent disparues, Mais cela n’excuse en rien l’excés des maniéres ! {(T. IJ, p. 13.)
Il y eut des jours ot il aurait pu s’accuser ainsi. Aprés le plaisir — des premiéres semaines de vie commune, les deux jeunes gens - s’apercurent qu’ils avaient fait un sot mariage, et ils commencérent 4 réfléchir sur leur destinée. Verlaine dut.se souvenir du regard que lui avait lancé Sainte-Beuve, lorsque, quelques mois avant, il lui avait parlé avec enthousiasme de ses projets de mariage. « C’est 4 voir, c’est a voir », avait dit le vieux critique, sans grande confiance (t. V, p. 1389). Ge fut bien vite vu. Rien ne les réunissait. Elle avait été heureuse d’épouser un poéte ; mais elle ne concevait pas gue la vie de « poéte », ce fut cette bohéme et ces rentrées du soir, Si elle rouvrait La Bonne Chanson, imprimée alors, mais comme inédite, puisque la guerre avait empéché qu’on la mit en vente, elle devait se trouver bien lamentablement déchue de ce réle de bonne Madone, d’Etre divin, ——-—.~-qu’elle avait trouvé fort 4 son gout, six mois avant. Lui, il voute lait sa liberté, sans plus. Et il n’y a pas 4 commenter cette banale eee et pénible histoire.
A en croire Verlaine, tout aurait pu s’arranger sans la présence «3 des beaux-parents, qui voulurent surveiller le bonheur de leur fille, essayérent de morigéner le gendre, lui firent trés grise mine lors de ses incartades, et puis, dés qu’il commenga 4a s’élcigner, reprirent la direction morale d’une épousée si jeune qu’elle était une vraie « femme-enfant ». Le pire, c’est que, dans le courant de 1871, Verlaine dut aller habiter avec eux. L’écroulement de la Commune le laissa sans emploi ; et l’exiguité nouvelle des ressources exigea ce rapprochement qu’une vieille tradition engage 4 juger trés hasardeux. Il y eut.des scénes abominables.
Tu n’as peut-étre pas oublié, écrivit un four Verlaine 4 E. Lepelletier, que tu dois venir déjeuner aujourd’hui vers | heure rue Nicolet. Je t’attends. Ne fais aucune allusion 4 ma soulographie d’hier. Je crois avoir dissimulé (par quel prodige d’hypocrisie ?) l’état flamboyant ou m’avaient mis les absinthes, bitters et bocks d’hier. (Corresp., t. I, p. 35.) —
eae Ces « états flamboyants », le poéte ne parvenait pas toujours a les dissimuler ; ils étaient trop fréquents. Un chapitre dcs Mémoires d’un veuf (Bons bourgeois) conte, d’une facon qui veut
étre grossement comique, une mémorable dispute entre « un gendre un peu éméché» et le pére, « une magnifique calotte de drap d’or un peu de cété sur sa téte chauve et blanche » ; le gendre « éméché » casse les assiettes, les verres, les carafes, il | brise la suspension, démolit les chaises ; de vilaines injures sont échangées. Et encore les pudeurs de l’imprimeur ont-elles adouci la scéne et estompé le souvenir rancunier du poéte :
Voici un essai, disait-il en l’envoyant a Lepelletier pour le Réveil... Je le crois assez général et dramatisé pour pouvoir passer. S’il doit passer, je te recommande surtout le Vieille m...! (Tu te doutes 4 quica s’adresse). Si
toutefois c’était impossible, on pourrait mettre Vieille m... | ou Vieille
moule | Mais que Vieille m... | me ferait du plaisir, s’il y avait moyen que ca passat en toutes lettres. (Corresp., t. I., p. 189.)
Malgré le plaisir d’écraser le beau-pére notaire sous d’aussi. triomphales injures, il devait devenir bientét impossible a Ver- .
laine de continuer 4 vivre rue Nicolet ; la jeune femme avait, elle, d’assez bonnes raisons pour ne pas se trouver & nouveau seule dans la vie avec un aussi fantasque compagnon.
Et puis ce mari était devenu un oisif. Son mariage |l’avait dispensé d’étre enrdlé dans les troupes réguliéres ; mais bientot
il s’engagea dans la garde nationale. Rien ne l’y obligeait ; son métier 4 |’Hétel de ville l’en dispensait méme tout a fait. I] semble bien que le médiocre employé qu’il était, ait vu la un
moyen ingénieux de n’aller au bureau qu’un jour sur deux. Etre
‘4 demi garde national et 4 demi employé, cela pouvait donner, dans l’une comme l’autre de ces deux existences, une profitable indépendance. Cette liberté, le laisser-aller militaire, les longues séances d’oisiveté au corps de garde poussérent de plus en plus Verlaine vers l’alcool. Les beuveries en compagnie de gardes nationaux assoiffés paraissent bien avoir été le plus clair de sa vie militaire. Ses amis ont parlé de son engagement dans les troupes de marche ; lui-méme, dans une fantaisie 4 demi autobiographique, la Chanson de Gaspard Hauser, il a autorisé cette légende :
Bien que sans patrie et sans roi, Et trés brave ne i’étant guére,
J’ai voulu mourir a la guerre 5 La guerrs n’a pas voulu de moi.
Rien, je crois, ne permet de préciser cette légende ; et Verlaine, dans Mes Prisons, a parlé bien plus simplement, et en grande sincérité, de ses quelques mois de vie militaire :
Le Rempart et le Bureau alternaient plus ou moins agréablement dans
ma vie assez confortable d’alors... Le premier feu jeté, bien savourée la jo'e de porter le képi de fantaisie et de manier le flingot 4 tabatiére..., le
Bureau finit par l’emporter dans mes préférences sur le Rempart, ses parties de bouchon dans la neige, son froid aux pieds et cet ennui !
(Tr IV, no.9720
Ce « pantouflard » finit d’ailleurs par se montrer aussi inexact « au rempart » qu’au bureau. A la premiére occasion, — une petite maladie, — il lacha la garde nationale. Pendant la Commune, il resta 4 son poste, et fut chargé quelque temps du service de la presse. Rien ne l’y mit en vue. Mais aprés la rentrée des Versaillais, inquiet avec plus ou moins de raison, car la jus-, tice était alors pressée et peu minutieuse en ses enquétes, il crut bon de faire le mort ; il ne reparut point au bureau. Cette oisi-. veté compléte avait d’ailleurs de quoi lui plaire. Mais c’est aussi a ce moment que la vie commune devint insupportable A sa femme et 4 ses beaux-parents comme 4 lui.
Verlaine a écrit, bien plus tard, une petite nouvelle, qui est comme une affabulation de ces mauvais jours de sa vie : Pierre Duchdlelel, publiée en 1886 avec Louise Leclercq. Rien n’y manque: le jeune employé, la trés jeune femme, la garde nationale, sinon que le héros ne boit point. Tout le mal vient du beau mouvement de Pierre Duchatelet, qui se porte comme volontaire pour aller au feu. Sa femme, égoiste, n’admet point ce dévouement ; elle quitts son mari ; les beaux-parents jouent le vilain réle qu’on acttendait. Alors seulement, le malheureux garde national s’abandonne & la boisson ; il erre 4 Bruxelles et 4 Londres, et il meurt a l’hépital, les yeux emplis de son réve de patriote. A cela prés que Verlaine a fait de Pierre Duchatelet un héros sans tache,