IV. — La « cassure
On m’a cassé ma vie
Il y eut pourtant quelques rencontres amies A Paris ou a la campagne, de petits et brefs recommencements de vie commune. La tourmente politique et sociale qui avait aidé a désaxer Verlaine allait s’apaisant ; un enfant allait naitre... Mais le mois ot il naquit (octobre 1871) fut aussi le mois ot Arthur Rimbaud entre dans la vie de Verlaine. Le prestigieux adolescent fut aussitét comme le péle vers lequel convergérent tous les dégotits anciens et récents de Verlaine, toutes ses aspirations d’affranchissement hors de la gedle bourgeoise. Les quelques possibilités qui restaient d’entente s’évanouirent. En juillet 1872, Verlaine s’enfuit de Paris avec son jeune ami ; une nouvelle vie commenga pour lui.
~Pourtant il ne tenait pas 4 trancher tout lien avec son passé.
Il se cramponna méme 4 ce passé, ot il y avait tant de souffrance donnée et regue. L’union était impossible maintenant, il le voyait bien ; il faisait tout ce qu’il fallait pour cela. Mais, plus tard ? C’est Ta femme qui voulut la séparation ; et elle entama les procédures nécessaires. Elles furent longues. De Bruxelles, de Londres, de la prison bientét, Verlaine tacha de se défendre ; mais 1’exil et le malheur le désarmaient. Ses lettres de ce temps-la 4 E. Lepelletier,bien sincéres, bien tourmentées, nous révélent son vrai sentiment : il se jugeait l’abandonné, le trahi. II offrait des « pardons chastes », il se plaignait de l’indifférence de sa femme. Quel- - ques piéces de Romances sans paroles (Birds in the night, Child oe) font de lui un malheureux, un incompris :
: a re
ae
Vous n’avez rien compris 4 ma simplicité, Rien, 6 ma pauvre enfant |
Et c’est avec un front éventé, dépité, Que vous fuyez devant.
Et vous n’avez pas su la lumiére et l’honneur D’un amour brave et fort, :
Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur Jeune jusqu’a la mort !
C’est A cause de ces vers, et de quelques autres semblables, qu’il songea un moment 4 appeler les Romances sans paroles : La Mauvaise Chanson, afin de railler, par le seul contraste des titres, le pauvre livre des fiangailles. Mais c’était un titre menteur, car il ne voulait pas, il ne savait pas encore étre méchant.
Je suis bien découragé, écrivait-il 4 E. Lepelletier en novembre 1873, de sa prison de Mons, — bien triste par instant... Je la plains de tout mon coeur de tout ce qui arrive, de la savoir la, dans ce milieu qui ne la vaut pas, privée du seul étre qui ait compris quelque chose a son caractére, je veux dire moi. On a tant fait, on lui a tant fait faire, qu’éa présent elle est comme engagée « d’honneur » a pourrir dans son dessein. Au fond, j’en suis sir, elle se ronge de tristesse, peut-étre de remords. Elle sait qu’elle a menti a elle-méme, elle sait qui et quel je suis, de quoi je suis capable pour son bonheur. De ce Gu’elle m’a vu saoul, et de ce qu’on lui a infusé dans la téte que je l’avais cutragée de la pire fagon, — je n’en puis conclure que ce soit spontané chez
' elle, ce tic de vouloir se séparer : c’est surtout pour la galerie, — et c’est
triste... Tu ris peut-étre de ma psychologie, et tu as tort : c’est vrai tout ga. (Corresp., t. I, p. 117.)
Ce nefut que peua peu qu’ils’entraina 4 mal parler de sa femme. Jusqu’au bout il espéra qu’elle viendrait «A résipiscence et 4 son
‘ménage, loin de son papa et de sa maman ». « En ce cas, écrivait-il
en septembre 1874, elle trouvera l’oubli et le bonheur. » I était trop tard alors. Les événements voulus par sa femme achevaient, de se dérouler ; et Verlaine, en prison, ne les apprenait que mal et tard. La séparation, prononcée en avril 1874, fut confirmée en janvier 1875 ; le jugement reprochait 4 Verlaine des « sévices graves » ; l’enfant était confié 4 la mére, le pére devait payer une pension... Dix ans aprés, la République ayant, dans l’intervalle, rétabli le divorce,la séparation fut transformée en divorce(février 1885). La femme se remaria peu aprés, Verlaine, 4 qui ses nou-