CHAPITRE VI
L’INFLUENCE DE RIMBAUD, — NOUVELLE POBTIQUE, — LES ROMANCES SANS PAROLES (1874)
Mon grand péché radieux.
Pendant prés de deux ans, de l’automne 1871 4 1’été 1873, Verlaine subit une grande influence, une influence presque unique, celle de Rimbaud. Aprés 1873, il y a déprise; mais les causes de cette déprise sont toutes matérielles: l’intimité des deux
poétes est rompue ; Verlaine est en prison. Quand il en sort, une
de ses premiéres pensées est de retrouver Rimbaud ; c’est celui-ci qui, alors, s’écarte, définitivement, et, peu a peu, Verlaine est rendu a lui-méme. .
Dans une de ses autobiographies, celle qu’il a écrite pour la série des Poéles maudiis, sous le titre Le Pauvre Lélian (1884), Verlaine remplace le récit de cette période de sa vie par une ligne de points ; et il serait mieux, peut-étre,de retracer 4 nouveau cette ligne de points, ne fat-ce que pour protester contre la fureur d’in-
discrétion des biographes de Verlaine et de Rimbaud. Mais ce
serait vraiment une gageure que ce silence. Verlaine ne s’est point tu de cette aventure; son ceuvre est pleine du souvenir du prodigieux ami. Cet excés de réserve nous conduirait d’ailleurs 4 supprimer une des grandes perspectives de I’ceuvre de Verlaine ; on rendrait 4 peu prés inexplicable l’époque ou Tauteur des Romances sans paroles et de Sagesse, définitivement affranchi du Parnasse, devient le poéte tout a fait ori-
gi al dont ¢ a pu se Prelomer dans toute l'Europe comme en
France, une bonne partie de la poésie moderne. Mais on peut étre bref. Il y a eu, pendant deux ans, une amitié
- passionnée entre deux postes... L’ historien de la littérature
- nest point un confesseur, un juge d’instruction, un psychiatre ;
- il n’a point a établir un dossier d’enquéte pour mieux connaitre
les déréglements passionnels, préciser des cas et fixer des res-
ne serait pas nécessaire d’aller bien loin : l’ceuvre de V erlaine est pleine. d’équivoques verbales, qu’il a volontairement écrites et imprimées, malgré les observations, bien souvent, de ses amis,
afin que les Philistins pussent penser le pire de cette aventure. Par PiOMenLs, il n’y a plus du tout d’équivoque dans les mots :
Les passions satisfaites Insolemment, outre mesure, Mettaient dans nos tétes des fétes Et dans nos sens, que tout rassure, Tout, la jeunesse, l’amitié
Aire Et nos coeurs, ah ! que dégagés,
pee Des femmes prises en pitié
; Et du dernier des Fee
Le roman de ade a deux hommes
Mieux que non pas d’époux modéles,
Chacun au tas versant des sommes
De sentiments forts et fidéles.
(Parallélemeni, t. II, p. 197.)
Les Guvres posthumes renchérissent encore :
ee Nous ne sommes pas le troupeau.
C’est pourquoi, loin des bergéres, Nous divertissons notre peau Sans plus de phrases mensongéres.
setae ae reser ereees aaa eeene eeee
Nous comptons d’illustres aieux, Parmi les princes et les sages, Les héros et les demi-dieux De tous les temps et tous les ages.
(Geuvres posthumes, t. I, p. 124.)
ponsabilités. A qui voudrait se montrer sévére ou curieux, il
Et, si l’on ouvre l’ceuvre de Rimbaud,il est possible d’y lire des témoignages pareils, aussi évidents malgré les transpositions des faits et des images. La seule chose qui nous importe, c’est de savoir comment cette amitié passionnée, dépouillée des contingences sensuelles, a réagi sur l’art des deux poétes, plus précisément, car c’est ainsi que la question se pose, quelle a été Vinfluence qu’eut Rimbaud poéte sur Verlaine poéte. Tout se
‘passa comme si, pendant un certain temps, Rimbaud était
devenu tout l’horizon de Verlaine; il remplaca pour lui l’ambiance familiale, l’ancienne et la nouvelle famille ; il permit l’expansion de ce besoin d’affection que portaitenlui l’auteur de La Bonne Chanson,et que laissait sans objet la rupture du beau réve conju-
gal ; il lui ouvrit un monde nouveau de pensées et de sensations,
et l’obligea 4 regarder l’univers comme lui seul il savait le voir.
La suite des faits qu’on ne saurait ignorer, est bréve. Rimbaud arrive 4 Paris a la fin de septembre 1871; Verlaine aussitét s’enthousiasme pour lui. En avril 1872, Rimbaud retourne dans son pays, 4 Charleville ; mais, peu aprés, en juillet, les deux amis partent pour la Beigique; c’est comme une fuite, une sorte d’enlévement. A Bruxelles, Verlaine a avec sa femme une entrevue qui n’aboutit point 4 rétablir accord. A la fin de septembre, les deux poétes gagnent Londres ; en décembre, Rimbaud revient 4 Charleville. En mai 1873, Verlaine vient le retrouver en France. Tous deux repartent 4 Londres. Un mois aprés, nouvelle séparation ; c’est Verlaine, cette fois, qui part, brusquement. Bientét, il se ravise ; il appelle auprés de lui Rimbaud qui le rejoint 4 Bruxelles. Deux jours aprés cette réunion, le 10 juillet 1873, Rimbaud annonce son intention de partir : Verlaine a un brusque accés de violence, comme lui-en donnait pariois la boisson :
J’ai des menaces, hein ? et des gestes de mort, Par des fois, gui ne sont pas plus rares, en somme, Que le droit pour tout homme assumant d’étre un homme,
eee ew eres eee eee e eee eee reer or sere eeereresereee
Le revolver n’a rien que puisse renier Un monsieur mal luné qu’on n’attendait que guére, Bt le couteau semble a d’aucuns de bonne guerre,
eee eeereve
Sil s’agit de quelque surprise prise mal. Je suis nerveux, mon pouls ne bat pas trés normal. ; a (T. III, p. 35.) / z
Verlaine tire sur Rimbaud un coup de revolver ; il le blesse, trés légérement ; personne ne le saura ; mais il suit son ami dans la rue ; il le menace encore ; il est arrété, puis condamné le 8 aotit (jugement confirmé le 27 aotit) Aa deux ans de prison ; l’application du régime cellulaire réduit la durée de la peine ; Verlaine sort de. prison en janvier 1875. Alors commencent pour lui des années dé vie incertaine et errante, pendant lesquelles il fait un grand effort « pour revenir au vrai», selon le conseil que lui avait fait parvenir, en ces temps-la, Victor Hugo.
Quelques mois avant sa mort, Verlaine a évoqué, de facon précise et exacte, le souvenir émouvant de sa premiére rencontre avee Rimbaud (Cuvres posthumes, t. IT, p. 275).
Cétait... une vraie téte d’enfant, dodue et fraiche sur un grand corps — osseux ef comme maladroit d’adolescent qui grandissait encore et de qui la voix, trés accentuée en ardennais, presque patoisante, avait ces hauts et
ces bas de la mue.
il faudrait pouvoir reproduire ici le portrait maladroit, mais bien expressif, que Verlaine dessina du singulier adolescent alors dans sa dix-huitiéme année (il a été reproduit dans Donos, Verlaine intime, p. 82),: une figure d’eniant qu’encadrent de grands cheveux tombants, une longue pipe provocante ; — une silhouette dréle d’entant de génie, bohéme et hanteur d’estaminets littéraires. Il rendait Verlaine et ses amis tout ébaubis, en leur lisant ses vers, presque tous ses vers, car déja ilavait écrit son Baleau ivre. Jamais on n’avait vu une telle puissance verbale, une telle luxuriance d’imagination : des sensations inouies, des formes rythmiques et des expressions toutes nouvelles. I] y avait, en tout cas, de quoi donner le coup de foudre 4 un poéte, comme l’était Verlaine, déja lassé de l’Académisme parnassien. Mais surtout Rimbaud était un révolié, et c’est comme tel qu’il apparut d’abord 4 Verlaine et qu’il lui plut ; il l’était par destination de sa nature, et il s’appliquait
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Ale bien paraitre, 4 tout instant de sa vie et de sa conversation. La deuxiéme prose de la Saison en Enfer, écrite pendant le temps de l’amitié avec Verlaine, dessine sauvagement cette figure de révolté:
Mauvvyais SAnc. — J’ai de mes ancétres gaulois l’ceil bleu blane, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais ae ne beurre pas ma chevelure... D’eux j’ai: l’ido-
ldtrie et l’amour du sacrilege ; — oh ! tous les vices, colére, luxure, — magni-
fique, la luxure, — surtout mensonge et paresse. J’ai horreur de tous les métiers. Maitres et ouvriers, tous paysans, ignobles, La main a la plume vaut la main a charrue. — Quel siécle 4 mains | — Je n’aurai jamais ma main..
Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute... "Quant au bonheur établi, domestique ou non... non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n’est pas assez pesante, elle s’envole et flotte loin au-dessus de Vaction, ce cher point du monde.
La révolte de Rimbaud démolissait toutes les barriéres qu’il croyait rencontrer comme des obstacles au libre jeu de son esprit: morale, gouvernement, conventions habituelles de vie, goats littéraires 4 la mode,thémes poétiques consacrés, formes anciennes ou actuelles du vers... La violence de son caractére et de ses propos était exaspérée quelquefcis par la boisson a laquelle il se livrait, et qu’il supportait mal ; comme Verlaine, elle le rendait menacant et dangereux pour de courts moments. Il effara vite la plupart de ceux qu’il rencontradans les cafés ou fréquentaient Verlaine et ses amis. On sentait bien qu’il n’était pas de ce monde de gens de lettres parisiens, bohémes, mais bourgeois a leur facon, maniaques et routiniers. Il ne se préta 4 cette vie de Paris que pour peu de temps ; il avait le gotit de l’errance, du vagabondage ; et, plusieurs fois déja, dés avant sa venue a Paris, ce gout l’avait lancé sur les routes. Bientét, il n’y tint plus ; il fallut qu’il repartit ; Verlaine le suivit.