II. —« Vagabonds
Nous ne sommes pas le troupeau.
Verlaine, par godt, eit été un sédentaire ; presque toute sa vie il le fut. Son départ avec Rimbaud fut comme un coup de passion, et, ainsi qu’ille dit plus tard, pour une fugue semblable:
Un fier départ a la recherche de l'amour, Loin d’une vie aux platitudes résignée,
ahaa ores oiicfotaiay eset ecetetays rakcrs ae fuite indignée
- En compagnie illustre et fraternelle vers Tous les points du physique et moral univers,
(T. II, p. 98.)
Les amis de Verlaine ont souvent voulu, par la suite, expliquer
ce départ, en disant la nécessité ot le poéte se trouva, au lendemain de la Commune, de quitter Paris. C’est 14 un souci d’avocat; ce fut aussi un prétexte pourjustifier la longue absence. Verlaine ne s’était point compromis pendant la Commune ; il resta de longs mois a Paris sans étre inquiété ; et lorsqu’il partit, il ne se soucia guére de précautions ni de ménagementsa garder. Dés la premiére étape, 4 Arras, Rimbaud et lui s’amusérent a scandaliser les buveurs du buffet de la gare ; ils tinrent tapa- - geusement de tels propos d’apaches qu’on alla chercher les gendarmes, qui, aprés les avoir conduits au commissariat de police, les réembarquérent pour Paris. « Je sortais, dit Verlaine en con- - tant cette petite aventure, d’étre un peu communard, et j’avais le verbe passablement haut.» Ce ne sont point la gestes ni paroles de fuyard !
Verlaine et Rimbaud gagnérent les « terres d’exil », bienveillantes alors 4 toutes les victimesde |’Empire et de la nouvelle République : Bruxelles d’abord, Londres ensuite. Ce fut le premier séjour d’Angleterre de Veriaine ; il devait y revenir sept ou huit fois par la suite, et y passer, au total, trois années environ de son existence. M. J. Aubry a étudié et conté fort diligemment ces séjours d’Angleterre, qui tiennent une grande place dans |’ceuvre de Verlaine, encore que le poéte n’ait guére été influencé réellement par la connaissance de la poésie et de la vie anglaises. Ce
n’était pas’ cela qu’il venait chercher ! I] ne sortit guére, pour commencer, du milieu des réfugiés francais, et des bars et musichalls, qui pouvaient |’entretenir dans ses habitudes parisiennes. Le premier séjour fut plutét « léger » ; c’est Verlaine qui l’avoue.
Entre autres blamables excés, Je crois que nous bimes de tout,
es Py +A ?
Depuis les plus grands vins frangais Jusqu’a ce faro, jusqu’au stout,
En passant par les eaux-de-vie
Qu’on cite comme redoutables, L’Ame au septiéme ciel ravie,
Le corps, plus humble, sous les tables.
(T. Il, p. 198.)
- Pendant tous ces séjours successifs 4 Londres ou en Belgique, Verlaine et Rimbaud, qui n’avaient point de ressources réguliéres, vécurent des subsides que M™e Verlaine faisait passer a son fils. E. Lepelletier calcule, jene sais sur quelles données, que Verlaine dépensa alors, a s’entretenir ainsi, lui et son ami, une bonne ~ partie du patrimoine familial : c’était, par avance et pour une époque lointaine, ajouter quelques années de misére au dur chemin de croix que serait la fin de sa vie.
Le récit des faits, ou plutdt l’énumération des dates qui jalonnent Vhistoire des relations de Verlaine et de Rimbaud,a bien fait ressortir qu’A un certain moment la compagnie de Verlaine pesa 4 Rimbaud. Le jeune ami chercha a s’affranchir ; et c est ce désir de liberté qui créa le drame a la suite duquel il se trouva seul. Paterne Berrichon, son biographe, dont on ne saurait suspecter ni l’information ni les bonnes intentions, rapporte a cette époque quelques ceuvres de Rimbaud ow |’on voit passer des figures de femmes ; cet entrainement nouveau aurait contribué 4 lui faire paraitre moins agréable sa vie d’orgueilleuse et singuliére solitude. De la méme époque sont aussi, ou du moins il le semble, quelques vers amoureux de Verlaine: des vers adressés & une jeune Anglaise... Mais on ne la connait. que par ces vers ; quel
est le départ a faire entre la réalité et la fiction poétique ?
Si l’on veut étre assuré de savoir les vraies raisons que Verlaine et Rimbaud eurent de se déplaire, et, du méme coup, 1’espéce d’influence, que purent avoir d’abord, l’un sur l’autre, ces deux poétes que les hasards de la vie avaient jetés l’un vers l autre, et étroitement unis pendant deux ans; il suffit d’ouvrir la Saison en Enfer et de lire le premier poéme des Délires. La « Vierge folle » et ’ « Epoux infernal » s’y entretiennent ; et il
nest pas difficile de reconnaitre, sous une transposition de mots
familiére alors 4 Verlaine comme a Rimbaud, la vraie figure des parleurs de cet entretien fantastique. La « Vierge folle », c’est Verlaine, faible, incertain dans la conduite de sa vie et ses ambitions d’art; I’ « Epoux infernal», o’est Rimbaud, dont le prestige inquiétant a séduit son compagnon, et qui dirige leur vie 4 tous deux suivant sa propre norme, mais sans jamais pouvoir élever le « pitoyable frére » jusqu’a l’incroyable idéal qu’il réve.
Je suis, dit la Vierge folle, esclave de l’Epoux infernal... Je suis veuve..s — J’étais veuve... — mais oui, j’ai été bien sérieuse jadis, et je ne suis pas née pour devenir squelette. ! Lui était presque un enfant... Sesdélicatesses — mystérieuses m’avaient séduite. J’ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie | La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas un monde. Je vais ou il va, il le faut. Et souvent il s’emporte contre moi, moi, la pauvre dme. Le Démon ! — C’est un Démon, vous savez, ce n’est pas un homme...
Mais que voulait-il avec mon existence terne et lache ? Hi ne me rendait pas meilleure, s’il ne me faisait pas mourir ! Tristement dépitée, je lui dis quelquefois : « Je te comprends ». I] haussait les épaules... Nous nous accordions. Bien émus, nous travaillions ensemble. Mais, aprés une pénétrante caresse, il disait : «Comme ¢a te paraitra drdle, quand je n’y serai plus, ce par quoi tu as passé... Il faudra que je m’en aille, trés loin, un jour. Puis il faut que j’en aide d’autres : c’est mon devoir...» Tout de suite je me pressentais, lui parti, en proie au vertige, précipitée dans l’ombre la plus affreuse : la mort. Je lui faisais promettre qu’il ne me lacherait pas. I] me la faite vingt fois, — cette promesse d’amant... :
Par instants, j’oublie la pitié ot je suis tombée : lui me rendra forte, nous voyagerons, nous chasserons dans les déserts, nous dormirons, sur les pavés © des villes inconnues, sans soins, sans peines... J’ignore son idéal.... Je lui suis soumise, — Ah ! je suis folle 1 Un jour peut-étre il disparaitra merveil- Ieusement...
Ces phrases, coupées dans un développement abondant, pour faire connaitre les pensées de la « Vierge folle », le rythme de ses plaintes, suffisent 4 bien faire comprendre l’espéce de détresse d’esprit qui saisit Verlaine, lors d’un abandon définitif. Ce n’était pas qu’un ami a perdre, c’était tout un idéal de vie et d’art qui s’évanouissait, la possibilité d’atteindre 4 une telle richesse de sensations, 4 une si prodigieuse exaltation de l’intelligence que tous les émois anciens, toutes les joies passées paraitraient d’écceurantes banalités.
A chacune de leurs querelles, Rimbaud, par contre, s’aperce-
vait de « Vinfirmité » du « pitoyable frére»: jamais celui-ci ne pourrait s’élever jusqu’ow il fallait monter ; il avait trop d’inquiétudes, trop de regrets de sa vie d’avant.
Presque chaque nuit, aussit6t endormi, le pauvre frére se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés —- tel qu’il se révait ! — et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot ! J’avais en effet, en toute sincérité d’esprit, pris engagement de le rendre a son état primitif de fils du Soleil, et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, mol pressé de trouver le lieu et la formule. (I//uminations, Vagabonds.)
Peu importent les origines de la querelle qui aboutit a la séparation, et, quelques jours aprés, au drame;— que ce soit, comme le croit E. Lepelletier, le désir de Verlaine de revenir vers sa femme, ou, comme le conte E. Delahaye, l’achat d’un poisson insuffisamment frais! I] y avait, en réalité, entre les deux poétes, aprés les semaines d’enthousiasme, une grande mésentente. Verlaine se satisfaisait de cette bohéme, abandonnée au plaisir et A Palcool ; au moins pouvait-il s’étourdir ainsi et oublier les appels de sa vie passée, qu’il entendait parfois. Rimbaud jugea vite cette existence lassante, banale ; évidemment il était presque au bout d’une crise qui allait bouleverser ses sentiments ; surtout, il avait des ambitions que jamais il ne satisferait, qu’il n’arriverait jamais peut-étre A formuler clairement, mais
quile séparaient de son ami trop platement jouisseur et insoucieux.
Oh ! fe serai celui-la qui sera Dieu |
fait dire Verlaine, dans son Crimen amoris, au « plus beau » d’entre les mauvais anges, un ange de seize ans, imaginé, comme |’ « Epoux. infernal », d’aprés image de Rimbaud... Le dissentiment était profond ; on n’aurait pu s’illusionner que quelque temps encore ; déja Rimbaud était las de Verlaine qu’il voyait trop inférieur a son réve de toute-puissance; et, d’autre part, la maitrise de
Rimbaud sur Verlaine avait beau étre grande, elle avait des limites,