‹ VerlaineChapitre 20 sur 33 · ILI. — Poétique nouvelle · texte numérisé non relu

ILI. — Poétique nouvelle

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie. RIMBAUD.

Une piéce recueillie dans Jadis ef Naguére, et intitulée Le Poste el la Muse, ;

La Chambre as-tu gardé leurs spectres ridicules...

évoque en des mots mystérieux le souvenir de Rimbaud ; Verlaine donne a son ami, au titre de cette poésie, le vrai nom de ce qu’il fut surtout pour lui : la Muse, — un inspirateur, un éveilleur de curiosités et de desseins. D’abord, c’était Rimbaud qui était venu & Verlaine, |’élisant comme poéte préféré parmi les contemporains, parce qu’il avait vu dans son ceuvre quelques nouveautés et des audaces rythmiques qui lui plaisaient ; mais, vite, il jugea ce maitre trop timide. Son ambition, a lui, était si haute ! Créer une langue poétique nouvelle, et, du méme coup, puisque c’est méme chose en réalité, créer une nouvelle maniére de voir et de sentir la réalité ; la poésie, débarrassée de toutes entraves, dans sa forme comme dans sa matiére, ne serait plus que l’immédiate traduction de sensations ultra-modernes, ou plutét de singuliers complexes de sensations emmélées les unes aux autres. Des «rythmes instinctifs », « de ]’4me pour l’dme», un « verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, a tous les sens », une langue « résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée », tel était le visible dessein de Rimbaud ; il le dit bien clairement dans son Alchimie du verbe (Saison en Enfer). Aussi avait-il commencé par aimer, en maniére de protestation, la littérature qui n’était point littéraire, les formes rudimentaires de l’expression, « romans de nos aieules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naifs » ; puis il « inventa la couleur des voyelles» ; il «régla la forme et lemouvement de chaqueconsonne». Mais ce n’était, tout cela, dans sa pensée, qu’un début : « la vieille-

vie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe » :

Rimbaud ne crut trouver le vrai chemin que quand il se décida 4 faire de « hallucination simple » le but méme et la raison d’étre de la poésie, quand aux « sophismes magiques » de l’esprit il fit correspondre « Vhallucination des mots ». « Je finis, dit-il, par trouver sacré le désordre de mon esprit... Je devins un opéra fabuleux. » Il arriva alors « aux confins de la Cimmérie, patrie de lombre et des tourbillons »; la vie ordinaire, il la voyait pleine d’auires vies ; les tres humains ou les animaux lui apparaissaient avec les figures de ce qu’ils n’étaient point... I] avait désormais des yeux de voyant.

Verlaine s’engagea sur ce chemin. — Traduire des sensations, non plus des idées et des sentiments, cela lui agréait assez ; il s’y était quelquefois essayé ; mais ses sensations ne furent point assez rares, augréde Rimbaud.— Mépriser les rythmes connus, et ranimer les vieux airs des chansons populaires, les refrains des romances, ot les mots n’ont guére de sens : cela lui parut également une tentative 4 faire. — I] s’essaya méme a lhallucination; mais ses hallucinations sont sages, ordonnées, presque claires ; elles sont rares d’ailleurs dans son ceuvre, et moins des hallucinations que des réves singuliers ou de légéres griseries, au sens vrai du mot, qui font trembler les images percues et brouillent les lignes. Il n’y avait rien en lui du puissant et tumultueux créateur d’images que fut Rimbaud ; bien vite, il dut se lasser de cette influence, parce qu’il ne pouvait accompagner sa « Muse » aussi loin qu’il aurait fallu pour ne pas étre méprisé par elle.

I] ne le suivit pas non plus bien loin dans les essais qui devaient faire succéder le vers libre au vers traditionnel. C’est Rimbaud qui a écrit les premiers vers libres ; on ne les a publiés que bien longtemps aprés, en 1888, dans La Vogue, et ils ouvrirent alors la série des expériences poétiques, qui agréérent le plus aux poétes symbolistes. Mais Rimbaud les avait écrits une quinzaine d’années auparavant ; et c’était chez lui, cette grande nouveauté, une suite toute naturelle de ses théories. Verlaine ne fit que quelques rapides incursions dans ce domaine découvert ; il se satisfit vite avec quelques libertés métriques et surtout avec des fantaisies de rimes et de coupes. C’était peu de

aha at

- chose ; mais il en tira de grands effets ; et, dans l’ignorance ou Von resta longtemps de |’ceuvre de Rimbaud, il put paraitre un novateur plus audacieux qu’il ne |’était en réalité.

Le nouvel idéal de Verlaine, excité par le voisinage de l’idéal de Rimbaud, ou plutét des divers idéals de Rimbaud, ce fut d’exprimer, dans une forme trés libérée déja, sinon vraiment libre, non pas les fantasmagories des Illuminations ou de la Saison en Enfer, mais des sentiments et des sensations trés simples : Tabsence de toute espéce d’enjolivement et leur ingénuité, savoureuse ou cynique selon l’occasion, devaient suffire 4 assurer leur originalité. Ce fut en ce temps-la que Verlaine s’habitua 4 préférer aux autres poétes du x1x® siécle M™e Desbordes-Valmore ; et il nous avoue lui-méme que cette admiration ne fut point spontanée ; Rimbaud, presque de force, lui insuffla l’enthousiasme nécessaire ; docile, Verlaine mit cette douce et sincére femme, ce poéte facile et touchant parmi les « poétes maudits -» ; il est vrai que ces mots n’ont point le sens satanique qu’on pourrait supposer, et Verlaine, quise souvenait d’avoir lu cette expression dans Baudelaire, ne l’employa que pour signifier les poétes méconnus, ceux que le grand public s’obstine a ignorer.

A cette période de l’influence de Rimbaud, a ce gotit du nouveau chez Verlaine correspondent le petit recueil des Romances sans paroles, publié en 1874, et, malgré sa date tardive (1884), une partie du recueil de Jadis et Naguére. Les piéces qui composent les Romances sans paroles ont été, pour la plupart, composées du printemps 4 l’automne 1872; quelques autres piéces sont datées d’avril a juillet 1873 ; elles se rapportent 4 des souvenirs d’Angleterre. Dans Jadis ef Naguére le poéte a rassemblé des piéces de dates fort diverses ; quelques-unes ont été écrites avant 1871, plusieurs sont de l’époque des relations de Verlaine et de Rimbaud, . et beaucoup datent du temps de la prison qui mit fin a ces relations. I] est impossible, en fait, de séparer les deux livres dans un examen chronologique de l’ceuvre de Verlaine.

Que ce soit 4 cette époque que Verlaine ait concu sa nouvelle poétique, un certain nombre de passages de sa correspondance -en font foi, Le 16 mai 1873, Verlaine parle 4 Edmond Lepelletier

d’une « préface aux Vaincus (un recucil qu’il projetait alors), ou, dit-il, je tombe gous les vers, y compris les miens et ot j’explique des idées que je crois bonnes ». (Corresp., t. I, p. 98.)

~ Je caresse, continue-f-il,l’idée de faire, —dés que ma téte sera bien reconquise, — un livre de poémes (dans le sens suivi du mot), poémes didactiques si tu veux, d’ot ’homme sera complétement banni. Des paysages, des choses, inalice des choses, bonté, etc., etc., des choses. — Voici quelques titres : La Vie du Grenier. — Sous l’eau. — L’Ile. — Chaque poéme serait de 300 ou 400 vers. — Les vers seront d’aprés un systéme auquel je vais arriver. Ca sera trés musical, sans puérilités 4 la Poé (quel maif que ce « malin » ! Je t’en causerai un autre jour, car je l’ai tout /u en english) et aussi pittoresque que possible. La Vie du Grenier, du (?) Rembrandt ; Sous l’eau, une vraie chanson d’ondine; L’Jle, un grand tableau de fleurs, etc., etc. Ne ris pas avant ‘de connaftre mon systéme : c’est peut-étre une idée chouette que j’ai la.

Et quelques jours aprés, le 23 mai 1873, Verlaine écrit ceci, & propos du manuscrit des Romances sans paroles :

Je n’en suis pas mécontent, bien que ce soit encore bien en dec& de ce que je veux faire. Je ne veux plus quel’effort se fasse sentir et en arrive avec de tout autres procédés, — une fois mon systéme bien établi dans ma téte, — a la facilité de Glatigny, sans naturellement sa banalité. Je suis las des « crottes », des vers « chiés » comme en pleurant, autant que des tartines a

la Lamartine... Bref, je réfléchis trés sérieusement et bien modestement a une réforme dont la préface des Vaincus contiendra la poétique.

(Corresp., t. I, p. 103.)

Cette préface, Verlaine, vraisemblablement, ne l’écrivit point, mais il est probable que l’essentiel en a passé dans la suite de stances auxquelles il donna le titre d’Arl Poétique. Elles parurent en 1884 dans Jadis et Naguére ; et c’est 4 partir de ce moment-la sculement qu’elles eurent leur effet dans les cénacles poétiques ; mais elles étaient vieilles alors de dix ans. Verlaine les composa, au plus tard, en avril 1874, dans le temps méme ot il publiait les Romances sans paroles.

Ces vers sont dans toutes les mémoires ; les anthologies scolaires cnt commencé 4a les recueillir ; mais ils sont d’une telle importance dans l’ceuvre de Verlaine et dans l’histoire du symbolisme frangais, que l’on ne peut se dispenser de les relire, en

les traitant comme un texte classique dont il est convenable de faire le commentaire,

Sans rien en lui qui pése su gui pose.

fl faut aussi que tu n’ailles point Choisir tes mots sans quelaue méprise ; Rien de plus cher que la chanson grise Ou VIndécis au Précis se joint.

eee eereee eee eo oeee sees esaeesereeorese®

Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance

Le réve au réve et la flite au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine, L’ Esprit cruel et le rire impur,

Qui font pleurer les yeux de l’Azur, Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou ] Tu feras bien, en train d’énergie,

De rendre un peu la Rime assagie.

Si Pon n’y veille, elle ira jusqu’ot?

O qui dira les torts de la Rime !

Quel enfant sourd ou quel négre fou Nous a forgé ce bijou d’un sou

Qui sonne creux et faux sous la lime?

De la musique encore et toujours !

eeoee eee eee Fees eee oe oe ee eee wees °

Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé du matin

Qui va fleurant la menthe et le thym..; Et tout le reste est littérature.

Et cela veut dire, sommairement: le vers doit étre, avant tout,

de la musique, une harmonie de sons qui font réver; toutce qui, —

dans le vers, n’est pas musique doit perdre de son importance, et,

peu a peu, s’effacer. La rime est une musique insuffisante et une ~

contrainte mauvaise ; on pourra la réduire a l’assonance, bonne

pour marquer le rythme, et point génante. Les rythmes impairs. sont préférables ; ce n’est pas qu’ils aient en eux une vertu spe-

ciale ; mais leur harmonie inégale surprend et délasse des rythmes habituels ; c’est comme une musique nouvelle, plus propre que

Vancienne & des thémes nouveaux. L’éloquence parnassienne ou romantigue est condamnée, sans phrases ; elle ordonne le sentiment ou la pensée dans des cadres trop rigides et toujours les mémes ; elle oblige 4 choisir les thémes qui, seuls, conviennent a ces cadres. Si l’on veut traduire l’imprécis, la nuance, soit tristesses confidentielles, soit visions d’art, soit simples suggestions ou sensations, on n’en a que faire ; un développement incertain et des mots vagues, des groupements de sons inattendus et évocateurs, voila ce qui convient. I] ne faut qu’atteindre, par quelque endroit, la sensibilité du lecteur, et que ce contact mystérieux permette l’afflux en lui de toute la sensibilité du poéte. Rimbaud

dit admirablement ce secret dans les I//uminations : « Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie. » Tout l’art, c’est de savoir ot donner ce coup de doigt, léger et habile, qui déclenchera un monde de vibrations.

Page 1