IV. — Les Romances sans paroles
Les Romances sans paroles sont la premiére application de cette poétique nouvelle. Verlaine ne les a publiées qu’en 1874,mais dés octobre 1872, au plein de ses relations avec Rimbaud, bien avant le drame de Bruxelles, il était prét 4 les publier. C’était, dés alors, un volume de 400 vers, 4 peu prés exactement celui que nous avons en mains aujourd’hui. Verlaine ne trouva point d’imprimeur ; Lemerre, si accueillant autrefois, lui faisait mauvaise figure. Edm, Lepelletier se chargea d’éditer le volume, a bon compte, en province. Verlaine lui adressa le manuscrit en mai 1873. Ce manuscrit portait bravement une dédicace A Rimbaud, et Verlaine tenait beaucoup 4 cette dédicace. Enfin le livre parut obscurément, a Sens, en mars 1874, pendant le séjour de Verlaine en prison ; Lepelletier crut devoir supprimer la dédieace que les douloureux événements qui s’étaient succédé dans Vintervalle rendaient bien inutilement tapageuse.
Romances sans paroles... c’était un titre emprunté A un
musicien, & Mendelssohn ; et le sens en parait bien significatif, comme celui du mot arieffe que Verlaine employa dans le méme
dessein. Le poéte voulait définir ainsi desmélodies de mots ot les |
mots comptent pour trés peu, ot la mélodie est vraiment tout: quelque chose comme ces vieilles chansons populaires, qu’on n’aime point pour ce qu’elles disent, mais précisément pour ce qu’elles ne disent pas ; elles évoquent des choses trés anciennes,
des sensations ou des images, qui, gaies ou tristes, restent con- — fuses ; leur charme est de rester confuses ; « l’indécis s’y joint —
au précis » ; elles sont « de la musique avant toute chose ». Les meilleures des piéces des Romances sans paroles, les plus conformes a la poétique nouvelle, sont d’ailleurs celles qu’il a été le plus facile de mettre en musique.
Les Romances sans paroles contiennent vingt et une piéces, en tout 470 vers. Si l’on passe en revue les divers thémes de ce petit
recueil, en les classant suivant leur plus ou moins de nouveauté >
dans l’ceuvre de Verlaine, voici assez exactement ceux que l’on rencontre successivement. D’abord des thémes purement confidentiels ; les piéces du livre qui avait failli s’appeler La
Mauvaise Chanson, inspirées par le grand désastre de la vie ©
intime ; puis quelques souvenirs, ou plutét quelques visions de femmes, 4 peine entr’apergues : une jeune Anglaise aimée, une voyageuse rencontrée ; enfin une allusion 4 Rimbaud, a travers une claire transposition.
Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. De cette fagon nous serons bien heureuses...
Dans ces piéces intimes, il n’y a point du tout de stylisation ; la pensée et la sensation s’expriment directement et de la fagon la plus simple qui soit:
° oO! triste, triste était mon 4me A cause, a cause d’une femme.
Je ne m’en suis pas consolé Bien que mon cceur s’en soit alld,
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Plus originaux, et plus caractéristiques du recueil sont un certain nombre de paysages tristes et d’intérieurs ; non pas de pures descriptions, mais des tableaux ot parait trembler un reflet de l’Ame du poéte, ou bien qui s’accordent tout naturellement avec un état d’Ame teinté des mémes couleurs que le paysage. Des piéces de ce genre, nous en avons déja vu dans les recueils antérieurs, mais elles étaient plus rares, moins achevées. C’est dans les Romances sans paroles, — et |’on ne songe point 4 s’étonner de l’y rencontrer, — que se lit la plus verlainienne des poésies de Verlaine, celle du moins qui, dans les anthologies et auprés du grand public, est comme |’échantillon-type de la poésie et de la sensibilité verlainiennes :
Il pleure dans mon cceur Comme il pleut sur la ville.
Quelle est cette langueur Qui pénétre mon coeur ?
O bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits !
Pour un cceur qui s’ennuie, O le chant de la pluie |
Il pleure sans raison
Dans ce cceur qui s’écceure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon coeur a tant de peine !
Il y a de grandes chances pour que cette impression ait accompagné, chez Verlaine, le souvenir de sa femme ; un passage de la Correspondance (t. I, p. 48, octobre 1872) nous autorise a le eroire : « II pleut, dit le poéte, il pleut 4 fendre certain cceur que tu connais moins, hélas! que moi! »; mais le charme de cette poésie, si simple, sans effets, sans mots, vient justement de ce que l’impression du poéte, quoique chargée évidemment de tristesses anciennes, ne s’accroche a rien de précis dans la réalité, hormis — 4lasensation de la pluie qui tombe.
Voici maintenant une nouveauté dans l’euvre de Verlaine : des paysages pittoresques, belges et anglais, belges surtout. Ce
ne sont pas, a vrai dire, des paysages décrits, ou méme des inter-
prétations sentimentales de paysages. Ce sont des agrégats de sensations rares, aigués, qui se heurtent les unes aux autres, et que le poéte plaque toutes ensemble: une poésie trés impressionniste, au sens que ce mot allait avoir, quinze ans aprés, en peinture.