III. — Sagesse
De 1875 4 1881 Verlaine ne publia rien. I] y avait comme une espéce d’interdit sur lui, depuis l’aventure de Bruxelles ; il ne
pouvait trouver d’imprimeur décidé 4 sacrifier quelque argent
pour faire paraitre de ses vers. Les Romances sans paroles n’a-
-vaient pu voir le jour, — un jour bien terne, — que grace a la
complaisance de son ami Lepelletier, qui, parce qu’il éditait un
journal en province, disposait d’une petite imprimerie. Sagesse
fut comme une sorte de « redébut és littérature francaise», un début qui ne fit point du tout de bruit, qui fut moins remarqué certes que ne l’avait été le premier début, celui des Poémes salurniens.
Sur la recommandation de personnes pieuses, conte H. Lepelletier, un éditeur catholique accepta d’imprimer ce volume ot il voyait un recueil de cantiques nouveaux ; E. Delahaye, plus sceptique et mieux renseigné, semble-t-il, affirme que Verlaine dut déposer une provision de six cents francs. Quelques exemplaires seulement furent vendus ; puis, —c’est Lepelletier qui donne ce
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- renseignement, — tout le stock des invendus fut descendu A la cave, et bientdt, sans doute, mis au pilon. La deuxiéme édition, la vraie publication de Sdgesse, ne date que de 1889 ; Verlaine, alors, était déja entré dans la gloire, et ce n’était pas, on le verra bientét, ses vers pieux qui l’y avaient introduit ; au plus avaientils servi de repoussoir pour mieux faire valoir d’autres vers, d’une inspiration toute paienne.
Depuis, Sagesse a été plusieurs fois rééditée ; elle a paru en édition de luxe ; on a méme reproduit autographiquement le manuscrit original, un humble cahier scolaire remis en 1880, pour Vimpression, 4 la Société d’édition de la librairie catholique, et devenu la propriété d’E. Delahaye.
La premiére édition de Sagesse était précédée d’une préface, qui a été ensuite supprimée, puis rétablie dans l’édition définitive.
L’auteur de ce livre n’a pas toujours pensé comme aujourd’hui. Il a longtemps erré dans la corruption contemporaine, y prenant sa part de faute et d@ ignorance. Des chagrins trés mérités l’ont depuis averti, et Dicu lui a fait la grace de comprendre l’avertissement. Il s’est prosterné devant l’autel long-
temps méconnu, il adore Ja Toute-Bonté et invoque la Toute-Puissance, fils soumis de l’F elise, le dernier en mérite, mais plein de bonne volonté.
Le sentiment de sa faiblesse et le souvenir de ses chutes l’ont guidé dans —
l’élaboration de cet ouvrage qui est son premier acte de foi public depuis un long silence littéraire : on n’y trouvera ricn, il l’espére, de contraire a cette charité que l’auteur, désormais chrétien, doit aux pécheurs dont il a jadis et presque naguére pratiqué les haissables moours. (ES 1, p95.)
Le recueil se divise en trois parties,dont une est trés courte, la seconde : elle est faite avec le Final de Cellulairement, la conversation du chrétien avec son Dieu reconquis, 4 laquelle ont été jointes trois courtes piéces d’inspiration semblable. La premiére partie comprend vingt-quatre piéces, pour la plupart sur des thémes religieux, avec deux ou trois piéces 4 caractére confidentiel, ot le poéte évoque les images de sa femme et de son fils. La troisiéme partie est faite de vingt et une piéces dont les sujets sont trés divers et les rythmes fort variés : peu de poémes religieux ; des impressions, des paysages ; parfois, le sentiment religieux est tout a fait absent. C’est un prolongement de l’inspiration des
‘Romances sans paroles ; mais elle est reléguée au second plan, et comme modulée a lasourdine. ; Ce qui intéresse le plus dans Sagesse, c’est évidemment les -piéces de pensée pieuse ; mais il est bien difficile d’en donner une. idée qui serait, en méme temps, une espéce de jugement-eritique. “La foi de Verlaine se veut trés simple, « trés humble», «trés douce », et. sans efforts vers le dogme, sans .appeld’images,sans appréts de style. Le charme et le prix de ses piéces ne sont le plus ~ “souvent que leur sincérité évidente, l’élan du coeur et la fagon et dont les mots sont calqués sur l’intention modeste et pieuse du fidéle :
Je ne veux plus aimer que ma mére Marie.
Tous les autres amours sont de commandement.
Nécessaires qu’ils sont, ma mére seulement Pourra les allumer aux cceurs qui l’ont chérie.
eee rcs eres eens Ce
Je ne veux plus penser qu’A ma mére Marie, Siége de la Sagesse et source des pardons, Mére de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l’honneur dela patrie,
Marie Immaculée, amour essentiel.
Logique de la foi cordiale et vivace,
En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse, En vous aimant du seul amour, Porte du ciel ?
Les thémes des diverses piéces de Sagesse sont, il va de soi, peu nombreux, et, dans l’ensemble, assez monotones : des méditations sur la lutte entre le bien et le mal dans le coeur du poéte et dans le monde ; des priéres pour se réconforter, dont les plus touchantes sont celles que Verlaine adresse 3 la Vierge ; des poémes satiriques, inspirés par la lutte des partis en France et par | Vapplication aux congrégations des décrets de 1880 ; ces derniers ne manquent pas d’allureet de verve, maisils datent évidemment. On lit plus volontiers les piéces du début de Sagesse, ot Verlaine, inspiré par des lectures anciennes, pastiche ces allégories médiévales dont le succés sera si grand, un peu sous son influence, une dizaine d’années aprés. Les vers liminaires évoquent un « che-
eae Meihen », sorti tout a fait hors de I’ nbatraction. et vivant — comme un des personnages du Roman de la Rose.
Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
Le malheur a percé mon vieux cceur de sa lance.
Le sang de mon vieux cceur n’a fait qu’un jet vermeil, Puis s’est évaporé sur les fleurs, au soleil.
L’ombre éteignit mes yeux, un eri vint 4 ma bouche, Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche,
Alors le chevalier Malheur s’est rapproché.
Ila mis pied a terre et sa main m’a touché.
Cee nesses e sees eeee esos eeeoseseresoeren
Et voici que, fervent d’une candeur divine, Tout un cceur jeune et bon battit dans ma poitrine.
eee ee eeeees eee reese eee eee rose oeeeresesoreeooee
Mais le bon Chevalier, remonté sur sa béte, En s’éloignant, me fit un signe de la téte.
Et me cria (j’entends encore cette voix) :
« Au moins, prudence ! car c’est bon pour une fois. »
Ici le charme de l’allégorie se brise peut-étre pour un lecteur attentif et qui connait toute I’ceuvre de Verlaine ; le « bon chevalier » redevient ce qu’il fut avant d’étremué en symbole, c’esta-dire le placide gendarme frangais qui accueillit Verlaine le jour ou il passa la frontiére vers la France (voir t. II, p. 156; t. IV,
p. 421), et l’admonesta fraternellement. Mais ce sourire et cet
humour du poéte ne se manifestent qu’au dernier vers ; et cette maniére lointaine, A la fois précise et indécise, de voir la réalité
- était, somme toute, conforme au nouveau systéme poétique de
Verlaine ; on congoit bien que les naives allégories d’autrefois laient séduit, ainsi que de simples i images d’Epinal, et qu’il soit
allé chercher en elles de nouvelles maniéres de dire, roides et
-. gauches 4 l’apparence, nuancées et délicates en réalité par
Vusage qu’il en faisait.
Les piéces les plus personnelles et les plus délicates de Sagesse
2 sont celles ot Verlaine, pénétré de ses convictions nouvelles et
de ses sentiments nouveaux, revient 4 la pensée de sa femme et
Soe ae
de son fils, avec le désir du vrai pardon et d’unrecommencement de vie. Mais la plainte est si discréte, le souhait simurmuré, que seule la femme, ou bien quelques amis pouvaient entendre le sens confidentiel ; le lecteur n’avait en face de lui, surla page du livre, qu’une pauvre tristesse inquiéte et quémandeuse de mieux ; Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est-discréte, elle est légére :
* Un frisson d’eau sur dela mousse !
a voix vous fut connue (et chére ?), Mais 4 présent elle est voilée Comme une veuve désolée, Pourtant elle est encore fiére.
Ce ee |
Accueillez la voix qui persiste Dans son naif épithalame.
Allez, rien n’est meilleur a l’4me Que de faire une 4me moins triste |
eeeeseeeseeeereereeeseseeesesene
Remords si cher, peine trés bonne, Réves bénits, mains consacrées,
O ces mains, ces mains vénérées, Faites le geste qui pardonne !
C’était bien « des beaux yeux derriére des voiles..., pas la couleur, rien que-la nuance..., de la musique encore et totjours », selon les prescriptions de |’ Art poétique, inédit-alors,; mais qui avait transformé tout l’art du poéte. On retrouverait aussi dans Sagesse la plupart des innovations rythmiques permises par’ Art poétique, et essayéesdans Romances sans paroles et Cellulairement; seules les piéces 4 caractére exclusivement religieux sont écrites selon les rythmes traditionnels ; mais partout ailleurs ce sont des vers de longueur trés variée, dés rythmes impairs, desséquences de rimes masculines ou féminines, des assonancesen place de rimes..., toute une nouvelle musique de mots pour traduire des ~ états d’4me nouveaux et des sensations rares dans leur simplicité.
Je fus mystique et fe ne le suis plus.
(T. Il, p. 345.)
Au moment ot Verlaine publia Sagesse, son ardeur catholique, —
peu nourrie depuis la sortie de prison, et déja bien ralentie, s’était éteinte tout afait. Sagesse,a vraidire, n’était qu’unchoix
parmi les vers écrits depuis dix ans ; et Verlaine gardait en porte-
feuille, — si l’on peut parler des portefeuilles de Verlaine |! — des vers semblables de facture, mais d’une tout autre inspiration, quelques-uns fort érotiques et qui datent du temps méme du plus grand émoi religieux. Ces grands contrastes ; le triomphe, bientét, des godits d’ivrognerie et de luxure ; des aventures facheuses ; des entrainements douteux ; une sorte de répétition du
drame de Bruxelles, qui fit condamner Verlaine par un tribunal correctionnel pour violences et menaces envers sa mére...— bref,
la réapparition du vieil homme, aux sens point calmés, mais plutét exacerbés par la venue de lage, tout cela a fait bien souvent douter de la sincérité de 1a conversion de Verlaine. E. Lepelletier, son plus intime ami, qui avait longtemps communié de pensées avec Verlaine dans un joyeux athéisme, n’a pas compris cette -métamorphose ;ill’a réduite a un « acte impulsif », d’effet rapide ; il pense que la foi du poéte s’évapora, en fait, trés vite, dés qu'il fut sorti de sa cellule de Mons. Qui peut vraiment sonder ces sincérités ? C’est, en taut cas, une grande naiveté chez les critiques et les historiens que de s’mmstituer experts en foi, et de dire : ceci est bon et valable sentiment catholique, et ceci non !
Verlaine s’est bien souvent frappé la poitrine, dans les quinze
derniéres années de sa vie ; il se blamait, tout le premier, de « faire noir ayant dit blanc » (t. III, p.31).
J’étais naguére catholique Et jo.le-serais bien encor... ‘.
Mais ce -ddute mélancolique’?
(T. III, p, 218.)
Je fus, écrivait-il le 26 aofit 1889 4 un jeune ami, — hélas je fus !— un © chrétien... Mes chutes sont dues 4 quoi ? Accuserai-je mon sang ? mon éducation ? mais j’étais bon, chaste... Ah ! la boisson quia développé l’acare, le bacille, le microbe de la luxure 4 ce point en ma chair faite pourtant pour la norme et pour la régle. C’est vrai que le malheur, un malheur sans pair, je crois, m’a— pour un temps— trempé, puis peut-étre détrempé, faute . d@’avoir été pratiqué judivieusement.
(Cité par L. Aressy, La derniére bohéme, 1923, p. 81.)
On multiplierait ces teémoignages qui disent la mort de la foi ancienne ; de temps en temps le poéte souhaitait un retour aux « bons mysticismes cordiaux et simples du charbonnier », et il espérait-y-parvenir « avec ses petites pratiques du soir et du matin » (L. Aressy, La derniére bohéme, p.91) ; mais c’étaitde bien courts moments. De son ancienne ardeur il ne gardait que l’acquiescement déférent de sa raison, qui s’interdisait, sinon de douter, du moins de formuler ses doutes ; il gardait l’émotion physique devant les spectacles de l’église, et la croyance en la confession qui précéde le pardon. II était de ceux qui ont besoin de pécher abondamment pour se sentir catholiques ; il péchait beaucoup ; il avait 4 se confesser souvent ; et il s’adressait plus © volontiers au public qu’au prétre. Comme la confession, pour étre valable, doit étre entiére et véridique, il ne cachait aucune circonstance. Point de péché d’orgueil, d’ailleurs, mais des péchés de luxure, « ce moins terrible des péchés » (t. II, p. 391). Les vers de ses derniéres années ne sont, pour la plupart, que des confessions de son « cceur affreux » ; elles avoisinent des regrets chrétiens, des litanies, des actes de foi répétés avec l’espoir de retrouver la foi. Ainsi se dessinent, dans l’ceuvre de Verlaine, au lendemain de Sagesse, deux grandes voies d’inspiration paralléles, — | paralléles dans le temps, mais fort distantes au départ comme a larrivée. Le mot parallélement devint le titre du premier recueil ot le poéte associa ces deux tendances; bien vite, eneffet, il se fit un systéme de l’impossibilité ot il se trouvait d’étre autre qu’il n’était devenu. Dans la notice qu'il écrivit sur lui-méme (Pauvre Lélian, 1886), il a marqué cette transformation, qui suivit la publication de Sagesse :
5 spect turs indique qu’il y a chez lui parti er ce systém ot de publier, sinon simultanément..., dumoinspara nt, des ouvrages d’une absolue différence d’idées, — pour bien préciser, s livres ole catholicisme déploie sa logique et ses illécébrances, ses blandices et ses terreurs, et d’autres purement mondains, sensuels , ave une Bie eenate: pete humeur et pleins de l’orgueil de la vie. (T. FV, ps 88:)".