DERNIERES INSPIRATIONS (1881-1896), LA GLOITRE
{. —!La bohéme derniére.
Las ! que c’est de tourner vieux | (t. III, p. 221.) L’année of il publia Sagesse (1881), Verlaine revint 4 Paris;
mais il ne semble pas, bien qu’il ait esquissé alors quelques démarches pour se faire réintégrer dans son ancien empioi 4 |’ Hotel
~. de Ville, qu’il ait eu vraiment, dés cette époque, l’intention de
reprendre sa vie parisienne, abandonnée depuis prés de dix ans. I] avait plutot le désir, malgré une premiére expérience facheuse, de vivre 4 la campagne une vie de petit, propriétaire cultivateur. La mort de Lucien Létinois (1881), qu'il avait fini par considérer comme une espéce de fils adoptif, le poussa d’ailleurs 4 se rapprocher des parents du cher mort ; il acheta un peu de terre 4 Coulommes ; mais cette seconde tentative, trés courte, ne servit qu’a achever de le ruiner, lui et sa mére. Du coup, ce fut la fin du beau projet de « refaire sa vie » sur un plan nouveau, 4 la campagne, loin des appels et des excitations de Paris,
Plus que jamais, il se remit a boire.
Ah ! si je bois, c’est pour me sofiler, non pour boire }
Etre soal, vous ne savez pas quelle victoire C’est qu’on remporte sur la vie.
Ses pertes d’argent l’aigrirent ; l’alcool l’affola ; en février 1885, dans des circonstances restées obscures, Verlaine, hors de sens, leva la main sur sa mére ; du moins le tribunal crut les témoins
& un mois de prison, pour violences et menaces de mort (voir t. III, p. 342 ; t. IV, p. 422.)
Libéré en mai 1885, Verlaine vint s’installer 4 Paris avec sa
mére, quiavait pardonné a ce grand fils-enfant, trop souvent irres-
-ponsable de ses actes. Il n’allait plus, jusqu’é sa mort, quitter Paris, sauf pour de petits et courts voyages que nécessita le soin de sa santé et le souci de gagner quelque argent.
C’est la période de son existence que nous connaissons le mieux. Sa vie, certes, jusqu’a cette date, n’avait pas été sans scandales ni sans douleurs ; mais le poéte était si peu connu que ces douleurs étaient restées secrétes, sauf pour quelques intimes, et que ces scandales n’avaient fait que peu de bruit. Dans les dix derniéres années de sa vie, au contraire, Verlaine devint, un peu par hasard, matiére 4 la chronique de tous les jours ; on eut la curiosité de ne rien ignorer de ses faits et gestes ; les anecdotes s’entassérent bien vite ; et le tas a continué de grossir, apréssa mort. Qui, parmi les éphébes de lettres ou les étudiants en médecine, n’a pas connu Verlaine, il y a trente ans ? Qui n’a pas eu, depuis, quelque histoire 4 dire sur son compte ? Le Verlaine intime de Donos (1898), les Derniers jours de P. Verlaine de F.-A. Cazals et G. Le Rouge (1911, rééd. 1923), plus récemment La Derniére hoheme de L.. Aressy (1923) sont des espéces d’hagiographies consacrées 4 cette singuliére légende. Le tome II de la Correspondance (1923) a rassemblé les lettres de cette époque (a L. Vanier, 4 A. Savine, aux « chéres amies »). Et que d’articles de revues
aussi ! Si ’on aime les détails de vie truculents, saugrenus, pitto-
resques, on en aura vite fait collection en parcourant ces livres et ces articles de biographie anecdotique. On se contentera ici, puisqu’on ne s'est point du tout proposé de tracer une nouvelle biographie du poéte, de décrire sommairement V’ambiance dans laquelle ont été congues et écrites les derniéres ceuvres de Verlaine.
Le poéte et sa mére arrivérent & Paris au milieu de 1885, trés désargentés déja ; ils organisérent de leur mieux une pauvre petite vie honteuse et étroite de bourgeois ruinés. Moins d’un an aprés
qui affirmérent avoir vu et entendu ; et l’on condamna le poéte -
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jen
ene 1886), la mére meurt ; brusquement la misére se jette
sur le poéte. La vieille maman laissait un petit peu d’argent, les derniers restes de l’ancienne fortune si souvent écornée ; un autre héritage, bien léger, échut dans le méme temps a Verlaine; mais la femme séparée fit alors valoir ses droits et ceux du fils ; elle réclama la pension due par le pére et jamais servie... En janvier 1887, Verlaine fit ses comptes : aprés la saisie exigée par sa femme, il ne lui était resté comme ressources que prés de six mille francs et il arrivait 4 aligner les chiffres d’une addition de dépenses qui montait 4 cing mille francs (Corresp., t. II, p. 64) ; il restait théoriquement un millier de francs ; mais le poéte avait beau « retour-
. ____ her ses profondes »..., «pas un maravédis !» Aussi bien, n’avait-il ,
“pas tenu compte des dépenses de café ! Une page de facture
d’hételier — d’une époque postérieure, et publiée dans Verlaine intime (p. 240) — nous laisse entrevoir ce qu’elles pouvaient étre : « verres..., Verres..., demi-setiers..., consommations..., canettes..., verres..., absinthes... » : plus de trois fois chaque jour la somme dépensée pour les deux repas. Les taudis ot le poéte était obligé de loger maintenant le repoussaient de plus en plus vers ces lieux délectables, vivants, éclairés, chauffés, pleins d’amis ou d’inconnus bienveillants qu’étaient pour lui les cafés, les brasseries ou les « assommoirs » populaires.
A partir de 1887, Verlaine ne posséde plus rien de cette réserve d’argent qui lui avait permis, aprés les grands heurts de sonexistence, de se remettre sur pieds assez rapidement, chaque fois, qui l’avait dispensé aussi du souci de gagner sa vie en écrivant. Dés lors, et jusqu’a la fin, l’argent nécessaire pour ne pas mourir de faim et pour ne pas coucher dans la rue, lui arriva péniblement, trés irréguliérement, par sommes minuscules : des piéces de cing francs, de dix francs, devingt francs; un billet de cinquante francs était, entre ses doigts, une chose rare. A peine avait-il saisi cet argent, il ne l’avait plus, tant il y avait de dettes, petites ou grandes. Ses articles et ses livres lui rapportaient fort peu ; il les multiplia ; il griffonnait des piéces 4 la hate pour gagner une ou deux piéces de cent sous, il faisait de la « prose au kilo », des « vers frais ou faux » ( t. III, p. 147). Rien de plus navrant que de lire, a la
suite, ses lettres a l’éditeur LéonVanier, et son incessante requéte d’argent, qui, plus d’une fois, est comme un mendiement :
Tu le vois, mon cher ami, écrivait-il 4 EH. Lepelletier, le 7 aot 1887, la
situation est bien nette. Mourir de faim, ou trouver quelque chose, le plus 0b
possible, n’importe quoi d’abord, ou ensuite... Pour le moment, je n’ai rien nee
dans la poche. (Corresp., t. I, p. 207.) Jen’aurais jamais da penser, écrivait-ila L. Vanier, six mois aprés,..
que je dusse aujourd’hui redouter la mort de faim, care "est ga litteralenient
alors. Corresp., t. II, p. 122.)
Le plus souvent, Verlaine n’avait méme pas « une piéce de cing
francs en réserve », comme il le souhaitait en un jour de sagesse, plein du désir de faire de grandes économies (Corresp.,t. II, p. 70).
Par surcroit, la maladie était venue. Dés son arrivée A Paris, Verlaine commenga 4 souffrir d’une ankylose rhumatismale du genou gauche ; !’age, les conditions lamentables de son existence
la rendirent vite incurable. Il fut désormais une espéce d’infirme, __
trainant A travers Paris sa jambe « comme un boulet », toujours
‘claudicant et appuyé sur une canne. A chaque crise un peu vive, dés 1886, il lui fallut aller a Phopital ; ;il connut ainsi, en neuf ans,~
Ja plupart des hépitaux parisiens : Broussais, Tenon, Cochin, Saint-Antoine, Saint-Louis, Bichat, l’Asile de Vincennes, ene
que année plusieurs mois. D’ abord, il y alla avec répugnance,
-forcé par la douleur et la pauvreté ;mais, bientét, il fut unhabitué
reconnaissant ; c’étaient les seuls vrais moments de relache a sa —
misére ; il n’avait qu’une peur : étre renvoyé trop tét. Mais, vite, ~ les internes et les médecins le connurent ; sa gloire entra a I’hépital, et elle en ressortit plus singuliére et plus impérieuse ; on
faisait féte 4 cet étrange malade ; on pliait les consignes devant
lui ; on hospitalisait plus longtemps et plus facilement qu’on n’aurait consenti pour des malades du commun ; on fermait les yeux sur ses rentrées tardives et d’allure incertaine ; les ruelles de son lit s’encombraient d’amis en dehors des heures de visite réglementaires ; drapé dans sa longue robe de malade, il pouvait - paraitre présider un vrai cénacle littéraire. L’hopital était un bon gite pour le poéte.
Se le début, dailleurs, ainsi qu’en témoignent des vers de 1888
PNW
| (t. IT, p. 231), Verlaine avait regardé avec assez de bonne humeur cet horizon nouveau de sa vie :
Le « sort » fantasque, qui me gate a sa maniére, M’a logé cette fois, peut-étre la derniére, ee la Bes a ae c’est la bonne — al’ ‘Vhepital !
Cer
Le po qu’il faut, pas He de vin, et mieux couché ! Crest un ‘liew comme un autre, on en prend Vhabitude : A prison bon enfant longanime Latude.
La conversation. dans ce modeste asile
Ne m’est pas autrement pénible et difficile.
Ces braves gens, que le Journal rend un peu sots,
Du moins ont conservé malgré tous les assauts
Que «l’Instruction » livre a leur téte obsédée, Quelque saveur encor de parole et d’idée.
Méme je les préfere aux mufles de ma sphére,
Certes ! et fe subis leur choc sans trop d’émoi.
Leur vice et leur vertu sont juste a point pour moi Les gofiter et me plaire en ces lieux salutaires
A (comme moi) des espéces de solitaires.
Espéce de couvent, moins cet espoir chrétien !
Un livre en prose, Mes Hépitauz (1891), et un recueil, Dans les limbes (1894), ont été inspirés par ces tempsde retraite, de bienétre et de sagesse forcée.
Mais l’hépital, méme fréquent, ne s’ouvrait que quelques mois chaque année, au poéte. La misére et la maladie ne furent tempérées de la sorte que bien peu de temps au total ; elles achevérent d’empécher que le poéte devint sage, comme il l’avait souhaité, Les deux démons qui étaient entrés en lui, « ’Ivrogne, et l'autre pire ! » ne le quittaient plus ; il était vieux déja, bien plus vieux - que son age ; ses entrainements étaient souvent d’un « vieux », — c’est lui qui se voyait ainsi,— Apres, gauches, vraiment sans élégance ; il se voyait une « lamentable épave, éparse 4 tous les flots du vice » (t. II, p. 126),
Presque un vieillard, presque hystérique, Aux gofits sombres et ruineux,
Fvocation chimérique Des grands types libidineux, Tibére et tous...
(Guvres posth., t. I, p. 149.)
Le « démon femelle, triple peste, Pire flot de tout ce remous,
pire ordure que tout le reste » (t. I, p. 248), fut Légion pendant
ces derniéres années. On ne nous a rien laissé ignorer des acoquinements et des faiblesses du poéte; il est vrai qu’il a été luiméme furieusement indiscret, en vers comme en prose. Hélas!
ilfut le «débauché pauvre» de Baudelaire qui doit se plaire —
auprés del’ « antique catin », et quis’y plait 4prement, malgré Pambiance ignoble, bien vite 4 cause de cette ambiance méme. Les meilleures et les moins coureuses des «chéres amies» du poéte, une Philoméne Boudin ou une Eugénie Krantz, ne furent, au dire des intimes, que de vulgaires ribaudes, fanées et misérables, assoifées d’argent et heureuses dans la crapule. Souvent on voulut libérerd’elles Verlaine, malgré lui; il leur revenait tout de suite; lespires révélations le trouvaient incrédule
ou indulgent ;il ne se fachait méme pas a l’idée que ses
«muses »se moquaient des vers qu’il écrivait pour elles ;
Il parait que tu ne comprends Pas les vers que je te soupire.
Soit ! et cette fois je me rends !
Tu les inspires, c’est bien pire.
(T. III, p. 69.)
I] n’avait qu’une chose 4 leur dire, et qu’une chose qui l’atta-
chat a elles : lareconnaissancesensuelle; qu’importaient lesautres
qualités de la muse ou de la femme !
Inutile de faire ici méme un court florilége d’anecdotes ; beaucoup sont d’ailleurs tout 4 fait suspectes. II suffit de parcourir les recueils des derniéres années du poéte;bien vite se dessine l'image d’un intérieur maussade, d’une vie lourde, avec des éclats et des violences. Mais Verlaine aimait, quoiqu’il se soit plaint parfois, cette vie de bohéme bruyante et tumultueuse, ces crises, ces alternatives de ripaille et de dispute ;
me TS
Je n’ai pas de chance en femmes,
Et, depuis mon Age d’homme, Je ne suis tombé guére, en somme, Que sur des criardes infames, |
C’est vrai que je suis criard Moi-méme, et d’un révoltant Caractére tout autant, Peut-étre plus, par hasard.
Mes femmes furent légéres...
(T. If, p. 341.) ; 3
Un poéme d’ Flégies (1893) nous fait passer en revue la compa- - gnie bigarrée et louche des femmes de sa quarantaine :
L’une, fille du Nord, native d’un Crotoy,
Etait rousse, mal grasse et de prestance molle.
L’autre, pruneau d’Agen, sans cesse croassait,
En revanche, dans son accent d’ail et de poivre
Une troisiéme, récemment chanteuse au Havre,
Affectait le dandinement des matelots
Et m’... engueulait comme un gabier tangant les flots. (T. III, -p. 24.)
-etil y en a vingt de la sorte dans ce seul poéme. Mais, sil’on veut évoquer seulement l’image des deux qui fixérent le poéte par une espéce d’union conjugale, « véhémente et brutale » (t. III, p. 14),
c’est une image brouillée qui apparait, une succession plutét d’images heurtées : des ivresses communes, des coups, des récon-
—ciliations, des fuites : .
Tu bois, c’est hideux ! presque autant que moi, Je bois, c’est honteux | presque plus que toi,
(T. II, p. 324.)
Aux tripes d’un chien pendu Tu m/’assimiles parfois, M’engueulant de cette voix Idoine 4 ce propos da.
Tu me dis, robuste et grasse,
Assez souvent, qu’un beau four Ce serait si bien mon tour E Que le diable en crierait grace |
Mon tour d’écoper, car tu Ne te mouches pas du pied Pour manier comme il sied
La gifle.
i (T. III, p. 61.)
Tu m’as frappé, c’est ridicule,
Je t’ai battue et c’est affreux :
Je m’en repens et tu m’en veux, C’est bien, c’est selon la formule,
Je n’avais qu’d me tenir coi Sous l’aimable averse des gifles De ta main experte en mornifles, Sans méme demander pourquoi.
Et toi, ton droit, ton devoir méme, Au risque de t’exténuer, Il serait de continuer De fagon extréme et supréme.
(T. IL, p. 319.)
Le pauvre homme vieilli jouissait profondément de cette ser-
-vitude, de ces capitulations ; il se dessine volontiers & genoux,
repentant, aux pieds de la commeére insultante ; il aime 4 conter les scénes o0 il se laisse enlever, par intimidation, le peu d’argent qu’il a regu, les mensonges évidents qu’il doit accepter, les inter-
dictions véhémentes de fréquenter tel ou tel ami... Aprés ces”
orages, entre deux drames de colére, la vie commune lui réservait, sans parler d’autres heures, quelques bons moments. C’était d’ailleurs un paradis bien médiocre ; lui et elle, ils jouissaient des humbles plaisirs que peuvent se permettre de tout petits
~ employés parisiens ; on le voit qui la suit, devenue bonne ména-
gére, chez les fournisseurs, et qui porte son panier de provisions; elle accompagnechez I’éditeurson homme qui va quémander quelques piéces de cing francs et qui pourrait les dépenser en route; on fait un bon repas ; le soir, «sous la lampe », elle lui lit les faits divers des journaux, et les commente ; tous deux s’étonnent de la perversité humaine ; lui, il lime « des vers sub-
tils»; il regarde Paris par la fenétre.
-——--—s Moi, je fume ma pipe et compose des vers
Bonhomme, en jouissant de ces sites bonhomme, Lt quand tombe la nuit, je m’endors vite ; et comme
ae ¥
y BE Je révasse toujours, je réve 4 des vers mieux, wn ia Bien mieux que ceux de tout a l’heure, vers, grands Dieux,
i x y ' Pathétiques, profonds, clairs telle ’eau de roche, y ny Sans rien en eux qui bronche ou seulement qui cloche, Soe : Des vers a faire un jour mon renom sans pareil 3 ; — Et dont je ne sais plus un mot a mon réveil. 4a ny (Guvres posthumes, t. I, p. 102.) igs ae De bien courts moments de quiétude dans une vie, somme toute
misérable et douloureuse.