II. — La venue de la gloire
C’est ce qu’on appelle la Gloire } — Avec le droit a la famine, A la grande misére noire.
(T. III, p. 314.)
C’est cette bohéme, cette misére, les contrastes de cette vie tenue en partie double, surtout le cynisme et le débraillé ordinaire de ses maniéres qui valurent la gloire 4 Verlaine, — non pas la découverte subite de ses belles ceuvres d’autrefois. I] avait : eu une toute petite poussée de renom, aux premiers jours du eee. Parnasse ; mais en 1885 il était profondément oublié; Zola, en
1881, en parlait comme d’un disparu. Seuls le lisaient et l’imitaicnt un peu trois ou quatre trés jeunes poétes, qui ne le savaient pas aussi original qu’il devait paraitre bientét, et qui ne savaient pas surtout qu’il y avait avantage a se réclamer de lui comme d’un mattre. D’ailleurs, en 1885, Verlaine venait seulement de revenir, 4 Paris, aprés quinze années de voyages ou d’apparitions timides. Bien vite, sa silhouette, trés caractéristique alors, fut connue sur la rive gauche.
Ce fut vers ce temps, écrit A. Poizat (Le symbolisme, 1919, p. 117), que commenga a apparattre dans les cafés du quartier Latin, un homme étrange, vétu d’un éternel mac-farlane, qui élargissait encore ses larges épaules, surmontées d’une téte lippue, terminée parl’énorme d6me d’un front proéminent, bosselé, 4 l’ombre duquel luisaient par instant, au-dessus d’un nez camard, des yeux un peu bridés de Mongol. Une barbe de chévre achevait le visage. C’était la téte classique du faune camard, ou encore celle, si fameuse, de —
es Socrate. Le personnage était, a l’apéritif, leplussolideet le plus persévérant des buveurs. Sa physionomie mobile passait de la gatté silencieuse a une profonde tristesse. Desjurons retentissantssortaient desa bouche, aussi prompte
a exprimer la colére que l’apaisement malicieux. De temps en temps, on le.
voyait écrire des vers.
Les cafés du quartier Latin étaient alors fréquentés surtout par des jeunes poétes qui se disaient décadents ; ce mot couvrait une doctrine littéraire, — nous aurons a la voir bientét, en cherchant a délimiter l’influence que Verlaine eut sur les poétes symbolistes, — mais il désignait surtout et d’abord un ensemble d’attitudes adoptées pour protester contre les croyances et les maniéres de la génération précédente. Patrie, morale, société, convenances, on faisait foin de tout cela ; seul comptait « l’Art », avec toutes ses exigences, tous ses droits, et le poéte se disait volontiers un « maudit » dans ce siécle gourmé.
Gloire au poéte pur en ces jours de monocles ! .
écrira bient6ot Verlaine (t. II, p. 262) ; or il était ce poéte « pur »,
le symbole de toutes les protestations ct de tous les affranchisse- — -
ments. La misére, la prison, l’alcool, la bohéme, |’hdpital, les grands et les petits vices..., on aurait. pu choisir parmi ces raisons de l’admirer ; mais on exaltait tout en bloc. « Le pére, le vrai pére de tous les jeunes, dira Mallarmé a J. Huret, c’est Verlaine, Je magnifique Verlaine, dont je trouve l’attitude comme homme aussi belle vraiment que comme écrivain, parce que c’est la seule, - dans une époque ov le poéte est hors la loi, que de faire accep-
ter toutes les douleurs avec une telle hauteur et une aussi superbe cranerie, »
Il semble bien que ce soit 4 l’occasion d’une des entrées de Verlaine a l’hépital, vers la fin de 1886, que sa légende se soit cristallisée. Une lumiére de gloire vint tout 4 coup surprendre Ie poste dans l’ombre ow l’avaient relégué tant de mauvais jours et l’oubli de presque tous ses amis. On vit en lui, non point l’auteur de Sagesse ou des Romances sans paroles, mais, en une image vite conventionnelle, le Poéte ingénu et primitif abandonné au vice & cause du trop de richesse et de simplicité de sa nature, a
cause aussi de l’imperfection dela société moderne, mais conservant, au plus fort du péché, toute la pureté de son coeur ; sensuel et chaste, mystique et paien, tant6t avec des mots d’argot trés crus aux lévres et tantét avec de divines paroles musicales. Sa force résidait en ceci qu'il était tous ces contraires dans le méme temps : Verlaine l’affirmait lui-méme :‘
Ce Monsieur crut plaisant de me couper en deux : Le poéte, trés chic ; homme, une sale béte.
Voyez-vous, ce Monsieur qui me coupait en deux !
(T. III, p. 339.)
On le trouvait 4 genoux devant une image de la Vierge et ‘puis, un moment aprés, debout devant le comptoir d’un mastroguet. C’est ainsi qu’Anatole France devait le peindre dans Gestas (L’étui de nacre, 1892) : un bon ivrogne pris, aprés de longues stations dans tous les débits du quartier, d’une furieuse envie de se repentir et de se confesser, et jurant comme un perdu parce que son besoin pieux ne peut étre aussi vite satisfait qu’une de ses envies de boire. L’image est caricaturale ; on en trouverait de pieuses : C. Lemonnier (Mercure de France, mai 1897) écrira la légende du « bon Pauvre », qui pélerinait dans la vie avec sa béquille, et qui, finalement, « entra dans la Grande Eglise et mérita de devenir un de nos saints révérés ».
La légende moyenne de Verlaine, point trop caricaturale comme elle l’est dans Gesias, point trop hagiographique ainsi que la fit C. Lemonnier, toute proche souvent de la réalité, a été fixée par Anatole France dans Le Lys rouge (1894). Le poéte Choulette, introduit un peu singuliérement dans un milieu qu’en réalité il ne fréquentait guére, est un ivrogne, l’ami brutal de fort laides prostituées, l’auteur de Blandices et le créateur du tiers ordre de saint Frangois ; c’est tant6t un faune dont les gros appétits se révélent en de subits emportements et tant6t un apétre qui veut régénérer le monde et I’liglise par l’exercice de la vertu de pauvreté. C’est bien Verlaine, non pas tout a fait tel qu'il était, mais tel qu’on lui demandait d’étre vers 1890, et tel qu'il
acceptait de paraitre ; il lui suffisait, pour étre conforme au veeu —
A aR
de | ses admirateurs, de styliser un peu en ses paroles ts déréglement de sa vie. es
Toutes les marques de la gloire littéraire, telle qu’on la concevait dans le xrx® siécle finissant, lui furent successivement attri- - buées ; on le nomma « chef d’école » ; il eut un « salon littéraire », qu'il présidait tantét de son lit d’hépital et tantot dans une petite chambre de mauvais hétel garni; au café, on se pressait autour de lui en écoutant religieusement ses propos d’art et en encourageant sa soif. En 1888, la« grande critique » le découvrit.
Bientét son nom parut a tout bout de champ dans les« échos »
des petits journaux, généralement railleurs et malfaisants, ainsi qu'il convient. En 1891, au cours de l’enquéte de J. Huret sur Pévolution de la littérature, les jeunes poétes le reconnurent presque unanimement comme maitre, sans trop de ces réserves -astucieuses qui, 4 1’ordinaire, atténuent la modestie de tels aveux. En 1894, i] fut élu prince des poétes. Sa gloire passa les frontiéres. En Belgique, en Hollande, en Angleterre, on voulut le connaitre et on le fit venir, moins pour entendre son sentiment sur la :poésie frangaise que pour voir enfin ce personnage extraordinaire dont les journaux et les revues faisaient tant de bruit. Il s’amusa lui-méme & proclamer I’espéce de royauté que lui donnait l’opi- -nion en esquissant un geste de candidature a l’Académie frangaise (uvres posth., t. II, p. 360).
Cette gloire, pendant les premieres années, ne modifia guére les conditions matérielles de la vie du poéte. Quelquefois, il s’en indignait, ne comprenant pas que la gloire ne fit pas quelque peu monnayable,
Ah ! sil’on pouvait m’étouffer Sous cette pile de journaux Ot mon nom qu’on feint de trouver
Comme on rencontre des cerneaux Se gonfle 4 le faire crever !
: C’est ce re ’on appelle la Gloire
. — Avec le droit 4 la famine,
‘A la grande misére noire
Et presque jusqu’a la vermine, —
ene ; C’est ce qu’on appelle la Gloire 1 hp {T. III, p. 314.)
Vers la fin de la vie de Verlaine, sa gloire prit enfin quelquesunes des formes qui lui sont aujourd’hui assez habituelles ; elle
-rendit plus réguliéres & venir et plus abondantes les piéces d’ar-
gent dont le poéte avait besoin pour vivre. Dans ses derniers mois, il commenca 4 échapper a la misére ; des souscriptions
“discrétes, des secours officiels, des articles mieux payés, des
conférences qui lui valaient des sommes assez importantes ; on assura 4 Verlaine un gite moins hasardeux ; on surveilla un peu Vadministration de son ménage... Une bonne, parait-il, entra dans sa petite demeure ; il dut la regarder avec stupéfaction, comme une vision de sa jeunesse : depuis le temps de la Bonne Chanson... ! Verlaine put étre malade chez lui et mourir chez lui,
“non a Vhépital, comme il serait arrivé quelques années aupara-
vant.