III. — Derniéres inspirations et derniéres cuvres
... Vieux comme je suis, Ou comme je commence a !’étre !
Moins me siérait, tant c’est depuis !
D’évoquer les anciens déduits Que de songer au grand Peut-Etre.
(T. III, p. 241.)
Les ceuvres de cette derniére partie dela vie de Verlaine sont bien moins intéressantes que sa vie et que sa légende ; mais elles sont fort nombreuses. L’édition courante deses euvrescomprend, avec les ceuvres posthumes, sept volumes. Tous les recueils que nous avons étudiés jusqu’ici, y compris Sdgesse, sont dans le premier volume, qui est comme |’écrin des richesses verlainiennes ; les six autres volumes rassemblent, en gros, tout ce que le poéte a composé de 1880 4 1895. Il est bien difficile, A moins d’étre un admirateur fétichiste ou de se plaire surtout A des curiosités anecdotiques, de ne pas avouer que Il’intérét de ces derniéres ceuvres, dans leur ensemble, est assez médiocre ; les plus belles piéces de cette époque, d’ailleurs, quoique publiées aprés 1880, ont été généralement compos¢ées dans la période antérieure,
__E. Lepelletier dit que le talent de Verlaine « fit naufrage » vers 1889 (P. Verlaine, p. 524) ; le mot est un peu gros, mais il traduit bien une impression de tristesse et de déception que donnent, et méme avant cette date, tant de piéces de vers trop faciles, trop filandreuses, trop monotones. Les lecteurs les plus passionnés de Verlaine, ceux qui aiment tout dans les Fétes Galantes, dans Sagesse, dans les Romances sans paroles, sont obligés de se faire 4 eux-mémes une bréve anthologie de tout le reste de lceuvre. ; Verlaine pubha d’abord desc Jadis et Naguére (1884) des pots sies de dates plus ou moins anciennes et qui, 4 cause de leur inspiration, n’avaient pu prendre place dans Sagesse. Parallélement (1889) renferme aussi beaucoup de ces piéces d’autrefois. Puis ce furent Amour (1888) ; Dédicaces (1890);Femmes (1890) ; — auxquelles il faut ajouter Hombres (1904), deux livres « imprimés sous le manteau », et que n’ont pu recueillir les Huvres completes, mais seulement la Trilogie érotique (1907) ; —— Bonheur et Chansons pour elle (1891) ; Liturgies intimes (1892); Elégies
et Odes en son honneur (1893) ; Dans les limbes et Epigrammes ~~
(1894) ; puis des recueils posthumes : Chair et, Invectives (1896) ; Biblio-Sonnets (1913).
De cette époque datent aussi la plupart des ceuvres en prose de Verlaine : les Poétes maudits (1884) ; Louise Leclercq (1886) ; les Mémoires d'un veuf (1886) ; Mes hépitaux (1891) ; Mes prisons (1893); Quinze jours en Hollande (1893) ; Confessions (1895). Leur intérét n’est guére que biographique.
Sil’on se borne aux recueils de vers des quinze derniéres années, on s’avise tout de suite, et par une simple constatation statistique, que Verlaine a bien mal tenu la promesse de Parallélement: les deux inspirations, la paienne et la pieuse, entre lesquelles il — avait le dessein de se partager, n’ont point été également dotées, Sur treize recueils de vers qui se suivent, a partir v Amour (1888), on peut encompter trois qui sont d’intentions a peu prés catholiques, et une dizaine tout donnés a |’exaltation de la chair.
Les poémes d’Amour, de Bonheur et de Liturgies intimes ne nous permettent que rarement d’assister 4ces beaux envols de
foi et d’amour divin qui avaient transporte le poéte, au temps ot il composait Cellulairement. Les vers pieux de Verlaine, ce sont ‘maintenant des exercices écrits avec beaucoup d’application sur des thémes fournis par le catéchisme ou d’humbles livres de priére ; ce sont les protestations d’une foi quise veut sans nuances, et toute de sincérité bonhomme ; — des cantiquesotle poéte recommande au fidéle de bien écouter le sermon du curé et de bien faire sa priére 4 l’église ; — des protestations contre les meeurs de la France du jour, qui devient athée, et contre le gouvernement de la République qui a voulu rogner la part de l’Eglise dans la vie moderne ; — enfin, et surtout, des confessions ou le poéte étale ses fautes, dit sa lutte, sans courage et trop souvent malheureuse, contre le péché, puis se pardonne a lui-méme, grace 4 son repentir. La langue est volontairement cahotée, encombrée, selon la mode d’alors, de mots plus ou moins moyenageux, Bien peu d’effets rythmiques dans ces piéces que le poéte -concoit sans ornements, et parées seulement des sentiments de bonne volonté et d’humilité qui les inspirérent.
L’inspiration sensuelle est bien autrement abondante et riche. La Verlaine retrouve son goat ancien d’écrire et son amour pour les virtuosités de mots et de rythmes. Beaucoup de ces piéces sont fort réalistes, et parfois elles glissent vers la poésie purement érotique, celle qui « ne se vend nulle part » ; sans retenue, cet homme vieilli, qui sent que la vie, ou du moins les possibilités de jouir de la vie, vont lui manquer bientét, rumine les grosses joies qu’il a senties, les décrit, les regrette et en convoite d’autres. A ces moments-la, il oublie tout a fait son voeu d’étre chrétien, il jure comme le pire des paiens, il est « scandaleux sans plus se géner » (t. IT, p. 333) ; et s'il évoque l'image de la Vierge Marie, tant vénérée en d’autres vers, c’est pour la muer en la personne, trés terrestre, d’une des « chéres amies ».
J’attends, quand ma journée est faite, ta venue | Et tu viens, puissante et souriant, devenue Une apparition presque 4 mon cceur tout ooh Tout extasié,
car Notre-Dame, c’est toi.
(T. UI, p. 47.)
: liére atmosphére ; et encore les re- -cueils séparent-ils artificiellement les deux inspirations, qui furent vraiment tout emmélées l'une et l’autre. En 1885, aux premiers
- temps du symbolisme, c’est ainsi surtout que l’on vit et que l’on aima Verlaine. Les auteurs des Déliquescences d’ Adoré Floupette, ou Verlaine parait sous le nom de « Bleucoton », poussérent leur parodie de ce cété-la surtout. La piéce Remords raille vivement le singulier catholicisme de l’auteur de Parallélement :
C’est vrai pourtant, je suis un mécréant, f ae J’ai fait bien souvent des cochonneries. ees
Mais, 6 Reine des Ktoiles fleuries, ae Chaste lys ! prends en pitié mon Néant !
Si, tous les huit jours, je te paie un cierge. Ne pourrais-je done étre pardonné ?
Je suis un paien, je suis un Damné, Mais je t’aime tant, Canaille de Vierge !
Tous les recueils qui suivirent, jusqu’a la mort du poéte, semblent avoir été écrits pour montrer, non pas l’exactitude, mais er la vraisemblance de cette caricature, aes