CHAPITRE IX
Si l’on résume en de bréves indications de dates une étude >
-chronolozique del’ceuvre de Verlaine, on a, a peu prés, les données suivantes : dix années de belle production poétique, de 1865 41875, puis, dans les vingt années qui suivent, la séve perd de sa vigueur,
inspiration se ralentit ; bient6t apparaissent les marques d’une ~ vieillesse précoce. Plus précisément, on peut tracer une espéce de
ligne d’évolution ; Verlaine débute a la plus belle heure du Parnasse ; et ils’éclaire d’abord 4 la lumiére des maitres d’alors, de Leconte de Lisle, de Baudelaire surtout; il suit les diverses
inspirations du jour ; sa fantaisie personnelle le conduit vers un
theme nouveau, une jnterprétation assez originale de l’art de Watteau. Puis il fait rencontre du plus suggestif des poétes de la findu x1x® siécle, et il subit fortement son influence; grace 4 lui, il s’affranchit tout A fait du Parnasse ;sujets, rythme des vers, prosodie, il semble qu’il va tout renouveler. Mais une longue crise de silence et de fatigue arréte son ardeur ; et il n’emploie plus
-guére son habileté et ses nouvelles habitudes de poéte qu’a conter inlassablement les bonnes et les mauvaises heures d’une destinée bizarre et pittoresque, qui le rend vite insoucieux de toute grande ambition d’art.
Cette ligne d’évolution est si nettement marquée par les principaux événements de la vie du poéte et par le sens de ses ceuvres successives que lui-méme il l’a tracée ainsi dans une conférence sur les poétes contemporains, recueillie dans les Guvres posthumes (t. II, p. 388),
PN FUP) Se EREER LOO POOR PNR
Une évolution aussi bien marquée que celle de Verlaine a évidemment quelque valeur pour expliquer le poéte, et nous le faire connaitre plus intimement. Mais, comme toutes les expli-
~ cations d’ordre historique, elle est vraiment insuffisante : elle rend assez bien compte des différences qui séparent les parties de -Veeuvre ; elle permet de comprendre comment l’homme et le poéte, assez faibles de caractére tous deux, se sont profondément modifiés sous la pression des circonstances; mais elle laisse échapper Vessentiel. A toutes les époques de cette vie diverse, dans toutes les parties de cette ceuvre qui semble, d’abord, rendre de multiples sons, il y a un fond commun ; on retrouve le méme Verlaine toujours, soit qu’on évoque l'image du jeune mari amoureux ou bien celle de l’ami de Rimbaud, la figure du converti
de Mons et celle du bohéme vieillissant ; la Bonne Chanson, Sagesse et Chansons pour elle ont des traits semblables qui les apparentent assez étroitement. Il faudrait pouvoir définir ce fond commun, analyser la sensibilité de Verlaine. Mais ce sont la des taches dont on ne saurait s’acquitter parfaitement, tant elles sont difficiles et n’admettent que des conclusions incertaines. On doit se borner, honnétement, & rassembler quelques-uns des éléments de cette analyse et de cette définition.
Il s’est trouvé pourtant, il y a trente ans, du vivant de Verlaine, un homme pour donner cette définition et pour la croire complete, indiscutable, fondée en vraie science. C’est un médecin autrichien qui eut cette audace, bien caractéristique des ingénuités du positivisme & la fin du x1x® siécle. Max Nordau, qui fut célébre un temps et vient de mourir bien oublié; avait été enthousiasmé par les théories de Lombroso sur la criminalité considérée comme une forme de maladie ; du mot dégénérescence il fit une sorte de fétiche. D’autre part, Nordau, qui avait l’esprit diversement curieux, s’intéressait aux manifestations les plus récentes de l’art et de la littérature en France. Il fut frappé de la sympathie de quelques groupes d’intellectuels pour les anarchistes, alors en pleine fureur d’attentats. Il eut la révélation soudaine d’une espéce de parenté entre le mot décadence qui prétendait définir esprit du temps, et le mot dégénérescence, qui
Ene ee , Facer ae désignait une maladie. Tout un systéme était enclos dans cette vue, et Nordau en développa rigoureusement les conséquences dans un volume qu’ilintitula de fagon provocante: Dégénérescence (traduction frangaise, 1894). Une enquéte rapide, ow il fut quelquefois, semble-t-il, la victime de mauvais plaisants ingénieux, lui permit vite de vérifier et d’étayer son systéme. Il affirma, sans précautions de mots, que «les écrivains et les artis- - tes présentent les mémes traits intellectuels, — et le plus souvent aussi somatiques, — que les membresde la méme famille anthropologique qui satisfont leurs instincts malsains avec le surin de Vassassin ou la cartouche du dynamiteur, au lieu de les satisfaire avec la phime et le pinceau ». Quant aux admirateurs des artistes et des poétes décadents, ils étaient accusés d’aimer « les manifes- tations de ha folie morale, de ’imbécillitéet de la démence plus ou moinscaractérisées ». Le portrait de Verlaine,— morceau capital dulivre, — tint les promesses de ce beau début. Nordauretrouva chez le poéte tous les stigmates physiques et intellectuels de la dégénérescence. Voici d’ailleurs le résumé de son diagnostic: Nous voyons un effrayant dégénéré au crane asymétrique et au visage mongoloide, un vagabond impulsif et un dipsomane qui a subi la prison pour un égarement érotique ; un réveur émotif, débile d’esprit, qui lutte douloureusement contre ses mauvais instincts et trouve dams sa détresse parfois des accents de plainte touchants, un mystique dont la conscience fumeuse est parcourue de représentations de Dieu et des saints, et un radoteur dont le langage incohérent, les expressions sans signification et les images bigarrées révélent absence de toute idée nette dans l’esprit. Jl y a dans les asiles d’aliénés beaucoup de malades dont le délabrement intellectuel n’est pas aussi profond et incurable que celui de ce « circulaire » irresponsable, que, pour soa malheur, on laisse aller librement, et que seuls ont pu condamner, pour ses fautes épileptiques, des juges ignorants. (Dégénérescence, t. I, pp. 228 et 229.)
Verlaine, fort spirituellement, se contenta de protester contre la partie de ce dur jugement qui le déclarait laid !
Il est bien inutile, aujourd’ hui, de souligner l’outrance ridicule de pareilles affirmations. Elles n’expliquent rien d’ailleurs ; ce sont des étiquettes passe-partout que l’on s’est borné a poser, suivant la mode scientifique du jour, par-dessus les anciennes étiquettes, devenues ternes par le trop d’usage qu’on en avait
fait. Tout récemment on a tenté de recommencer ce travail, avec moins de superbe. Le Dt Cordier-Delaporterie a pris Verlaine ~ comme sujet de sa thése de doctorat en médecine (Kiude médicopsychologique sur Paul Verlaine (1844-1896). Alcoolisme et génie, 1922) ; il s’est borné & rechercher linfluence qu’eut l’alcool sur le génie et l’ceuvre de Verlaine. Son livre donne lidée d’une de ces consultations par correspondance, sans examen direct du ~
malade, ot le médecin est. prié de se prononcer sur la foi de renseignements pour la plupart douteux. Verlaine est défini, cette fois, un « dipsomane paroxystique», mort de « cirrhose alcoolique » ; il aurait souffert,sa vie durant, d’une« polynévrite alcoolique », qui aurait eu pour conséquence une « hyperesthésie ~ sensorielle », la perversion sexuelle et une certaine anesthésie morale. La critique littéraire venant alors se mélanger avec Vanalyse médicale, les impropriétés de mots qui choquent l’auteur de cette thése dans l’ceuvre de Verlaine, l’absence d’imagination créatrice qu’il note en lui, le fonctionnement bizarre de l’association des idées chez le poéte, tout cela, et bien d’autres choses encore, se trouve expliqué par les effets ordinaires de l’alcool. Il se peut ; mais le simple lecteur, qui a ouvert ce livre par curiosité de mieux connaitre Verlaine, le ferme sans en avoir tiré vraiment du profit.
Ces deux tentatives inspirent une grande défiance 4 l’égard des explications littéraires de l’ordre médical. Ce n’est d’ailleurs que l’insuffisance actuelle de la recherche scientifique en ces matiéres qui nous oblige 4 ne point satisfaire une curiosité, fort légitime en soi. Il y a évidemment a noter chez Verlaine des tendances - anormales, ou du moins peu normales, qui correspondent en gros
a des formes connues et classées de sensibilité malade. Pour se tenir sur le terrain qu’il est le plus facile de connaitre, le got de l’alcool a certainement bouleversé l’existence du poéte ; il ne se peut pas que sa vision de l’univers et sa puissance d’expression n’aient pas été atteintes. Son Art Poétique annonciateur d’une nouvelle esthétique, assez personnelle, a été écrit au sortir d’une des périodes de sa vie ou, en compagnie de Rimbaud, il but le plus. Entre les accés de pure et dramatique ivresse, Verlaine
a poret toutes ses représentations du monde dans un réve doucement heureux ou légérement triste, plus souvent triste qu’heureux ; les images du dehors lui arrivaient aprés avoir traversé ce
--nuage confus et légérement doré, effrayantes ou dréles » plus étran- - gement belles aussi parfois qu ’elles ne I’ étaient. Renan, quicertes —
he songeait point A Verlaine, a parlé de certaines folies bretonnes, trés douces, ot il voyait « un état intermédiaire entre l’ivresse at la folie, qui n’est souvent que l’erreur d’un cceur inassouvi » ; ces jolis mots, & condition que l’on en fasse pencher le sens du -cété de Vivresse, et point vers la folie, caractériseraient assez bien certaines des heures troubles de Verlaine et quelques-uns de ses plus beaux poémes.
Verlaine, lui-méme, dans des vers écrits en 1874, pendant la période séche de son temps de prison, a dit Sachane chose de cette puissance poétique de L’alcool :
Etre mole vous ne savez pas quelle victoire C’est qu’on remporte sur la vie, et quel don v’est } On oublie, on revoit, on ignore et l’on sait ; C’est des mystéres pleins “dapercus, c’est du réve Qui n’a jamais eu de naissance et ne s’achéve
as, et ne se meul pas dans l’essence d’ici ; C’est une espéce d’auire vie en raccourci, Un espoir actuel, un regret qui « rapplique ». Que sais-je encore ? Et quant a la rumeur publique, Au préjugé qui hue um homme dans ce cas, C’est hideux, parce que béte et je ne plains pas Ceux ou celles qu’il bat a travers son extase,
O que nenni | (11, p. 423.)
Mais quand on a cité ces vers, quand ona parlé, comme Verlaine,
de réve, d’autre vie, on a tout dit, ou a peu prés, de ce qu'il paraft .
possible de dire. Les correspondances réelles entre l’effet del’alcool sur un corps de brute et ses effets sur les sens et l’esprit d’un poéte ne sont point établies. Vouloir expliquer Verlaine par l’alcoolisme, - c’est se montrer aussi ingénu que de commenter Salammbé et Mme Bovary en parlant de « I’hystéro-épilepsie » de Flaubert ! Nous serons ey plus humble en notre dessein. Nous
va t des jours entiers, souvent, dans une demidvresic qui enye-
VERLAINE tAcherons de discerner, dans la suite des ceuvres de Verlaine, les tendances les plus originales, celles qui n’appartiennent qu’a lui ; nous laisserons tout ce qui le rapproche de ses contemporains, et aussi tout ce qu’il n’a été qu’exceptionnellement ; nous négligerons celles de ses ceuvres dont la valeur artistique est moindre. Ce sera certes une image fragmentaire que nous obtiendrons ainsi; du moins pourrons-nous peut-étre, non pas expliquer, mais définir partiellement le sens de |’épithéte verlainienne, qui est maintenant recue, et si caractéristique, pour désigner une
des formes les plus curieuses de la sensibilité poétique a la fin du x1x® siécle.
On souhaiterait d’étre aidé, dans cette recherche, par le poéte lui-méme. Souvent les écrivains, une fois leur maniére bien accusée par l’Age et le succés, aiment a se définir, 4 préciser la nuance de leur sensibilité, leurs préférences parmi les spectacles que donnent le monde et l’humanité. Or, il est facile de constater que de tels regards critiques sur soi-méme, on peut en noter fréquemment dans les derniéres ceuvres de Verlaine; sans cesse, le poéte dit son désir de sincérité, son gotit de la naiveté. Presque rien, au contraire, dans les premiers recueils, aux belles époques de la production poétique. On peut cependant relever quelques indications, qui sont d’utiles avertissements.
Les préférences de Verlaine, dans le temps méme ou il était surtout un disciple trés adroit, sont fort nettes. Parmi les thémes parnassiens selon la mode de 1865, il s’attache surtout aux expressions du spleen baudelairien, mais il a déja sa note personnelle : il aime 4 nuancer l’expression de tristesses irraisonnées, ot l’on croit deviner le sentiment de la distance quwil y a entre les désirs de l’esprit et des sens et les possibilités de la vie, — et aussi une certaine fatigue physique, une sorte d’impuissance 4 réaliser un idéal de joie révé trop haut. C’est dans les Féles Galantes que ce trait se marque le mieux ; les divers poémes de ce charmant petit livre évoquent des heures gaies ou heureuses,
aoe!
des gestes et des refrains de féte, mais la scéne est presque toujours
baignée dans la lumiére d’un clair de lune mélancolique ; les personnages, malgré leurs clairs costumes, malgré les musiciens qui les accompagnent, malgré la beauté des grands arbres complices, ne sont pas contents de leurs joies, trop faciles ; ils ne
sont pas «stirs de leur bonheur ». Et ce n’est pas 14, comme pour | les poémes hindous ou les récits d’ancienne histoire, seulement
ladroite exploitation d’un théme a la mode. Dés ses premiers
vers, en s’affirmant « saturnien », Verlaine a noté ce qu’il voyait
le plus clairement en lui : une imagination « inquiéte et débile », un gofit compliqué de la mélancolie, obligation d’obéir a des forces sourdes qui sans cesse l’invitaient 4 détruire son propre bonheur.
Les poésies les plus heureuses, les plus originales de Verlaine, dans ses premiers recueils, ce sont des « paysages tristes » 3 ses poémes les plus personnels, ce sera bientét ces paysages d’ Angleterre et de Belgique, que les malheurs commengants de son existence l’ont aidé A teinter d’une si émouvante meélancolie.
Peut-on dire les paysages qu’il préfére, comme permettant » le mieux ces correspondances sentimentales ? Le poéte, si discret
a lordinaire dans l’expression de ses préférences artistiques, a affirmé plusieurs fois,avec une absolue netteté d’expression, qu’il n’aimait point les paysages éclairés d’une lumiére qui les dessine
trop bien.
Moi, du Nord, §j’admire, j’aime peu le soleil, il me cause des nausées, il m’étourdit, m’AVEUGLE et je Ini préfére absolument « Lihiver lucide »
comme mon cher grand Stéphane Mallarmé. (T. IV, p. 401.)
Jl fait un de ces temps ainsi que je les aime, - Ni brume, ni soleil ! le soleil deviné, Pressenti, du brouillard mourant dansant 4 méme Le ciel trés haut qui tourne et fuit, rose de créme L’atmosphére est de perle et la mer d’or fané.
(T. II, p. 17.)
Le ciel était trop bleu, trop tendre, La mer trop verte et lair trop doux, (T. I, p. 183.)
Voila qui caracterive sommairement une préférence ations ; assez rare parmi les poétes de France, du moins ceux de tradition parnassienne, que hanta la vision idéale du clair paysage méditerranéen. Une revue des paysages chers a ‘Verlaine va nous : permettre de préciser cette indication.
Il aime les paysages d’hiver, trés mal éclairés : .
Dans l’interminable Ennui de la plaine,
La neige incertaine Luit comme du sable.
Le oiel est de cuivre Sans luéur aucune, = On croirait voir vivre - ; Et mourir la lune.
(TT. pc 163)
les chutes de neige au soir :
La neige tombe & longs traits de charpie A travers le couchant sanguinolent,
les sous-bois nocturnes,
Qué caresse le clair de lune bléme et doux.
Yes soirs surtout, «les soirs équivoques d’automne », ot la lumiére
2 semble défaillir :
Des collines et des rampes
Dang un demi-jour de lampes
Qui vient brouiller toute chose,
ac ccerecesvveencesestant s’effacent Ces apparences d’automne.
Et le mot méme d’automne appelle tout naturellement comme rimes les mots monotone, émois d’une 4me qui s’éfonne,... ainsi
que les sentiments qui correspondent. Toutes les Féles Galanles
sont teintées de cette lumiére de saison finissante et de soirs — -mélancoliques. . ; = Pareillement, et toujours dans le méme ordre de gofits, Verlaine — décrit volontiers une étendue de campagne qui, au petit matin, — peu 4 peu affirme ses lignes hors de la nuit et de la brume:
La nuit réveuse, bleue et bonne,
Palit, scintille et fond dans lair,
Et louest dans l’ombre qui frissonne
Se teinte au bord de rose clair, Be 2
ee2evcree Ce ee ee ey
‘Le bruit des choses réveillées Se marie aux brouillards légers Que les herbes et les feuillées Ont subitement dégagées.
L’aspect vagtie du paysage S’accentue et change 4 foison, La silhouette d’un village .
Paratt.
(1. Ep: 37k)
Soleil couchant, forét sous la nuit, ciel noir coupé par la pluie, brouillard de Londres..., que de tableaux pareils l’on pourrait encore découper dans l’ceuvre et réunir en une espéce de salle idéale de musée, pour montrer chez le poéte, non pascomme chez
Turner, ’emprise de plus en plus impérieuse d’un grand réve de __ lumiére, mais, au contraire, les progrés d’un gott trés fort pour Vombre et le demi-jour ! I] est indéniable que Verlaine a aimé — d’une préférence décidée d’homme du Nord les paysages sans lumiére, ot les lignes s’estompent, ot les masses et les accidents,
a peine silhouettés, perdent leur caractére ; par transitions insen- oes sibles, la vision réelle de ce paysage choisi peut, dans une ima- Ges gination complaisante, devenir une vision fantomatique, une espéce de réve.
Or, précisément, Verlaine semble gofiter profondément la jouissance du réve ; du moins il réve souvent et volontiers. Il
a décrit dans ses Mémoires d’un veuf, quelques-uns de ses réves — (t. IV, p. 177; voir aussi Gucres poslhumes, t. 1, p. 306) ; et
pap on
VPonne er tonne point que ces paysages de ses nuits, souvenirs des réalités du jour, soient singuliérement semblables, par
moments, a ceux qu’enferment les recueils de vers. Le poéte —
brouille d’ailleurs, dans ses propos, les uns avec les autres ; a loccasion, il présente ses vers comme
Un vol de réves
D’un malade dans les bréves Fleurs vagues de ses rideaux, apeoacAconsds petites Mouches de mes ‘soleils noirs Et.de mes nuits blanches.....
Cooecerereeerccece ececeeeece
Allez, aegri somnia, (Prologue de Jadis et Naguére, t. I, p. 299.)
Réalité, réve, hallucination de l’ivresse, cauchemar..., ce ne sont point, toujours, chez Verlaine, des états de sensibilité, trés fortement différenciés, mais bien des stations, assez voisines, d’une méme route, souvent parcourue. La réalité se brouille facilement en un réve ; le réve semble réel ; les événements vrais de la vie se transforment, de fagon inattendue, dans un esprit qui sans cesse ressasse ses malheurs, qui ne voit pas leur vraie signification, et qui, pour oublier, volontiers se laisse aller 4 un demi-sommeil, ou bien choisit d’étre ivre... Et l’on est vite engagé & penser qu’il y a dans cette aptitude spéciale une des caractéristiques essentielles de la sensibilité verlainienne. Cen’est point la réverie romantique, un vagabondage de l’esprit par dela les possibilités, en dehorsdu temps et de l’espace ; c’estun pouvoir singulier de transformer la réalité, de déplacer les perspectives et de modifier les rapports des choses. A l’extréme de cette tendance de l’imagination il y a le symbolisme et ses manifestations les plus secrétes : Verlaine s’y est laissé aller quelquefois, et dés ses premiers recueils, en un temps ot cette maniére de voir le monde des apparences n’était pas encore devenue une mode.
Reprenons la revue des paysages verlainiens, et passons de la petite salle des esquisses d’aprés nature 4 la grande salle des paysages révés. A l’entrée, — nous les connaissons déja, — sont
Te
piéces inspirées par les vieilles chansons populaires, avec leurs
Toutes ces histoires se brouillent en une douce « magie », dont le poéte sait le charme trés str (t. I, p. 324).
La Belle au Bois dormait, Cendrillon sommeillait. Madame Barbe-Bleue ? elle attendait ses fréres ; Et le Petit Poucet, loin de logre si laid,
Se reposait sur l’herbe en chantant des priéres.
L’oiseau couleur-de-temps planait dans Vair léger Qui caresse la feuille au sommet des bocages
Trés nombreux, tout petits, et révant d’ombrager Semiaille, fenaison et les autres ouvrages.
Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs, Plus belles qu’un jardin ot ’homme a mis ses tailles,
Ses coupes et son gotit a lui, — les fleurs des gens | —- Flottaient comme un tissu trés fin dans Vor des pailles,
Et fleurant simple, étaient au vent sa crudité, Au vent fort, mais alors atténué de Il’heure Ou Vaprés-midi va mourir...........s..06.
eoeeeevoeceerereee eeeereoe eoereereeseeoreeeseeeeee
Peau-d’Ane rentre. On bat la retraite — écoutez | — Dans les états voisins de Riquet-d-la-Houppe,
Ei nous joignons lVauberge, enchantés, esquintés,
Le bon coin ou se coupe et se trempe la soupe !
(T. II, p. 90.)
Les deux derniers vers, si précis, si réalistes, ne font que souligner ce réve exquis d’une extréme fin d’aprés-midi, ou le tableau vrai ne se figure qu’a travers un tableau de légende. — La vision amusante de chevaux de bois, qui, sur un champ de foire, font tourner « le gros soldat, la plus grosse bonne », se spiritualise dés que le jour cesse d’éclairer la scéne ; ce tournoiement joyeux et grotesque s’accompagne alors d’une musique de féte et d’un hymne d’amour ; le bon soldat et sa grosse amie sont soudain
maguifiés ;
personnages falots, qu’il suffit de nommer pour évoquer tout un 5 ; passé incertain et bizarre : Jean de Nivelle, la mére Michel, Médor, Angélique Lustuecru, Frangois-les-bas-bleus, d’autres encore. —
Voici maintenant des paysages, non pas transformés par le
Et dépéchez, chevaux de leur Ame ; Déja voici que la nuit qui tombe Va réunir pigeon et colombe
Loin de la foire et loin de Madame.
Tournez, tournez ! Le ciel en velours D’astres en or se vét lentement.
Voici partir ’amante et, ’amant.
Tournez au son joyeux des tambours.
réve, mais créés par l’état d’Ame du poéte. Kaléidoscope est bien typique (t. I, p. 303). Dans sacellule de prison, 4 Bruxelles, Ver-
laine réve ; il imagine une « ville magique » de joie et de liberté,
une féte populaire ; la vision est d’abord rudimentaire et confuse; a mesure qu’elle se forme, elle est traversée par des « correspondances » que créent la tristesse et la dépression du malheureux ; c’est bien les réves d’un souffrant, que sa douleur éveille, qui réussit 4 reprendre son réve ; a la fin, il ne sait plus s’il veille ou s'il
dort.
DANS UNE RUE AU CUR D’UNE VILLE DE REEVE, Ce sera comme quand on a déja vécu :
Un instant a la fois trés vague et trés aigu... O ce soleil parmi la brume qui se léve !