‹ VerlaineChapitre 30 sur 33 · QUELQUE FETE PUBLIQUE ENVERRA DES PETARDS · texte numérisé non relu

QUELQUE FETE PUBLIQUE ENVERRA DES PETARDS

Ce sera comme quand on réve et qu’on s’éveille, Kt que l’on se rendort et que l’on réve encor

De la méme féerie et du méme décor,

L’été, dans Vherbe, au bruit moiré d’un vol d’abeille,

Pareilles sont les visions d’un intérieur « allégorique », habité

par une « apparition bleue et blanche de femme » (t. I, p. 305)

s hallucinations d’un vagabondage en pleine ivresse, Aa travers” les rues d’une médiocre bourgade (t. II, p. 169), une image de Londres, au soir, qui s’évanouit a travers le brouillard et la douleur ‘du poéte (t. I, p. 308). La plus caractéristique de ces sortes de piéces, — non pas la plus heureuse comme exécution, — est celle qui a pour titre Mains (t. I], p. 186) : Verlaine regarde — ses mains, les décrit ; peu a peu ces mains prennent des « airs spécialement réches », elles font une « sinistre grimace » ; elles vivent d’une vie fantomatique, libérées vraiment du corps du poéte ; il en a peur, alors, comme d’un Autre qui serait méchant ;

‘J’ai peur a les voir sur la table Préméditer la sous mes yeux, Quelque chose de redoutable, D’inflexible et de furieux.

La main droite est bien 4 ma droite, L’autre 4 ma gauche, je suis seul.

Les linges dans la chambre étroite Prennent des aspects de linceul.

Dehors le vent hurle sans tréve,

Le soir descend insidieux...

Ah ! si ce sont des mains de réye;

Tant mieux, — ou tant pis, — ou tant mieux !

Un pas encore, et nous sommes presque au bout de la salle, devant une image émouvante (Un veuf parle, t. II, p. 30) ; ce nest pas un événement réel, cette fois, qui donne l’impulsion premiére ; c’est le réve qui fait l'image. Dans une crise de larmes,

-Verlaine voit apparaitre les figures de sa femme et de son fils; les deux images aimées sont, parmi ces larmes, comme <« un groupe sur la mer », et les yeux du pére, pleins de désirs et de regrets; « sont deux étoiles sur la mer »; ils vont guider les naufragés « sur cette mer de bonnes larmes ». Réve ?... Allégorie ?... C’est une espéce de symbole, auquel il ne faudrait enlever que bien peu de mots, et son titre d’abord pour qu’il devint tout a fait mystérieux. Déja, en feuilletant les premiéres ceuvres du poéte, nous avons rencontré plusieurs de ces visions de réve subtilisées jusqu’au symbole.

Ve

ED

~ Ces quelques fragments, choisis parmi les piéces de vers les plus significatives, suffisent & avertir de importance de ce godt du réve entre toutes les manifestations de la sensibilité de Verlaine, un réve tantot trés doux et tantot agité et triste, suivant les heures diverses de sa vie. Il y a bien des chances pour qu’une anthologie ot l’on ne choisirait que les piéces inspirées par ce théme, contienne la meilleure partie de son ceuvre, la plus suggestive, la plus musicale. "

En lui la sensation du moment s’affirmait toujours toute -puissante, qu’elle restAt une simple représentation del’esprit ou qu’elle devint un principe d’action. Cette sensation n’était pas forcément alanguie ou atténuée par le réve : Verlaine avait ses heures de violence, des crises de sens débridés qui l’emportaient vers l’objet de ses désirs, vers son idéal amoureux de l’heure, quel qu'il fat. Plusieurs fois, ces violences subites de faune enivré furent un désastre dans sa vie, le hasard ayant. voulu qu’elles eussent pour spectateurs des témoins légaux ou des ennemis ; elles aidérent 4 briser son mariage ; elles le menérent en prison ; mais combien de fois éclatérent-elles sans dommage pour lui ni pour personne ! Toujours, il s’abandonna 4 l’impulsion que donne l’appétit du moment.

J’ai la fureur d’aimer. Mon coeur si faible est fou. N’importe quand, n’importe quel et n’importe ou, Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,

Et, le temps d’une étreinte, il embrisse cent fois L’étre ou Vobjet qu’il a poursuivi de son choix.

J’ai la fureur d’aimer. Ou’y faire ? Ah! laisser faire. CTS Ti en acls)

De cette « fureur d’aimer », détournée sur des « étres » et des « objets » bien communs, la plus grande partie des recueils de Verlaine, dans ses derniéres années, porte témoignage. Mais on la

sent déja dans les poésies les plus anciennes de Jadis et Naguére .

os.

et de Parallélemeni, dans Sagesse aussi.Sescrisesd’amourhumain et divin se ressemblent par leur emportement et leurs brusques sursauts. Il est bien remarquable que le poéte emploie volontiers i [es mémes mots pour exprimer l’ardeur qui le porte vers les « chéres amies », vers le souvenir de Rimbaud, vers la pensée de Dieu.

Mais ces moments de violence n’étaient que des moments. —

Aprés la satisfaction des sens ou de l’imagination, il y avait une crise de dépression ; vite, Verlaine, méme aprés s’étre montré menagant, avait besoin de se sentir consolé, protégé, dirigé ; il s’avouail alors trés faible ; et c’est 1a, sans doute, ce qu’il voulait dire en écrivant 4 son jeune ami Cazals qu’il était «un féminin», — ~ «ce qui expliquerait bien des choses », ajoutait-il. Dés les Poémes : salurniens,ilavait dessiné«sonrévefamilier»:une épauleoureposer sa téte, aprés l’émoi, des bras berceurs, une main qui rafraichit = les moiteurs d’un front fiévreux (t. I, p. 15). Et c’est ainsi quil s’imagine, aprés le premier moment de passion qui l’a emporté, auprés de la femme la plus chérie, auprés de l’ami préféré 3

Le bonheur de saigner sur le cceur d’un ami,

Le besoin de pleurer bien longtemps sur son sein,

Le désir de parler a lui, bas a demi,

Le réve de rester ensemble sans dessein !

{T. II, p. 160,)

auprés de Dieu méme :

un four pouvoir la retrouver Dans votre sein, sur votre cceur qui fut le nétre

La place ou reposa la téte de l’Apétre.

(Eel, De 2073)

-Ainsi enveloppé, il pouvait oublier]’orage récent de la passion et des sens, oublier la réalité, et recommencer quelques- uns de ces réves brouillés qui lui plaisaient. Il faut dire d’ailleurs que ce gout de l’alanguissement et du réve semble avoir bien diminué avec l’Age ; vers la fin de sa vie, Verlaine, trop ‘souvent dégu dans ses espérances d’amour, de sagesse et de foi, inclina 4 ne demander & son existence, barrée par la misére, la fatigue et

la maladie, que les jouissances les plus immédiates et les plus faciles qu’elle lui permettait. L’horizon de brume et de réve qui encercle la plupart de ses premiers recueils, a le plus souvent disparu, alors ; on voit des premiers plans éclairés d’une lumiére vive, des images vulgaires, et voulues ainsi, trés précisément dessinées ; c’est un tout autre Verlaine.

Il est presque inutile, aprés ces simples constatations, de dire que les préoccupations d’ordre intellectuel ne tiennent qu’assez peu de place dans l’ceuvre de Verlaine ; on pourrait évidemment écrire, dans une étude sur lui, un chapitre relatif a ses « idées » ; mais ce serait tenir une gageure bien hasardeuse : la pensée et la culture de Verlaine sont bien loin de celles d’un Baudelaire ou d’un Leconte de Lisle, par exemple. Il faudrait, puisqu’il s’agirait de matiéres d’intelligence, se fatiguer, et bien inutilement, a ordonner logiquement les idées du poéte sur quelques grands sujets : religion, état, patrie, morale, éducation... Il a parlé de tout cela, 4 la rencontre, mais il n’eut jamais le souci d’étre un « penseur ». Un seul exemple : tout en lui, son humeur, les accidents de sa vie, le disposait 4 étre un parfait anarchiste d’esprit; de fait, il a souvent dit son horreur de toutes les formes de la contrainte sociale : l’Armée, la Guerre, l’Ecole, le magistrat, le prétre méme qui empéche le fidéle d’arriver seul et libre en face de Dieu. Mais, du jour ot ilse fut converti, il accepta, en méme temps que le catholicisme, et sans y mieux réfléchir que sur

sa foi, toute une série de dogmes contraires a ses vrais gotts ; il se crut monarchiste fervent, il fut un patriote fort chauvin, il s’enthousiasma pour l’aventure boulangiste... Qu’on lise son Voyage en France par un Frangais, écrit vers 1880 {uures posihumes, t. II, p. 33 et suiv.), on verra jusqu’ou cet anarchiste-né poussait son zéle conservateur, son souci de la morale, son respect de l’ordre ! Ces pages s’accommodent bien mal avec Didée qu’on se fit couramment de Verlaine, vers 1890 ; une idée assez véridique d’ailleurs: le type et le résumé des protestations de lindividu contre la société moderne qui lui interdit tout vrai développement.

Jamais Verlaine ne chercha 4 arranger ces tendances contra- —

dictoires, de ai qu’elles punseiit vivre ensemble, en bon voi-

sinage d’idées, dans son cerveau ; c’efit été un souci d’intellectuel ; il ne l’avait pas. Penser, au sens ambitieux du mot, devint — pour lui une fatigue qu’il évitait volontiers ; il y avait des livres

ala mode qu’il préférait ne point lire, des curiosités qu’il aimait

mieux ne pas avoir. Quand ses jeunes amis s’enthousiasmérent pour Schopenhauer, pour Ibsen, qui pourtant eussent satisfait

certains de ses gotts de révolte et de désespérance, il déclara

tout net qu’ils « ?embétaient » (t. III, p. 262), qu’il ne les comprenait pas. Rien d’étonnant si sa poésie, au contraire de celle des

grands Parnassiens, se désintéresse complétement des grandes

angoisses intellectuelles du temps. De trés bonne heure, il avait renoncé aux curiosités de l’intelligence ; il était devenu l’esclave

de sa puissance de sentir et de jouir ; l’alcool et la passion le

remuérent 4 fond. Ses vers, sincéres, ne voulurent que transcrire ses sensations, les plus douces comme les plus vives ; sa vision délicieusement trouble de l’univers; ses réves, plus troubles encore que la réalité, et plus pleins qu’elle de belles images ; ses brefs élans vers Dieu ; les exigences de sa sensualité vieillissante et exaspérée... On coraprend qu’il ait fini par donner cette définition simple de l’Art ;

L’art: mes enfants c’est d’étre absolument soi-méme. (T. II p. 259.)

Il n’y voyait pas une manifestation de la volonté, une réalisation de intelligence, le désir de styliser un idéal quelconque ; il le sentait comme un besoin, le besoin impérieux de fixer avec des mots les mouvements, jusqu’aux plus secrets, d’une sensibilité toujours troublée et impatiente.

Page 1