‹ VerlaineChapitre 3 sur 33 · WALTER PATER · texte numérisé non relu

WALTER PATER

Notre génération semble hésiter aujourd’hui, non pas dans son goat pour Verlaine, — ce goat diffimue évidemment ; il reste toutefois assez fort, et il atteint un public plus étendu, — mais sur la place qu’il est bon de lui donner dans I’histoire de 1a poésie au xix siécle. Quelques-uns de ses fidéles, qui préférent aux au tres recueils les Poémes saturniens et les Féles galantes, voient en lui un vrai et pur parnassien. D’autres s’attachent surtout aux Romances sans paroles, & Sagesse et aux recueils qui ont suivi ; ils ne Je comprennent bien que comme un maitre immédiat du symbolisme, comme le premier et le plus clair des poétes symbolistes. D’autres critiques, d’autres lecteurs se refusent 4 ces classements, qui ne sont point en réalité tout a fait artificiels, et que les écrivains eux-mémes acceptérent en leur temps ; ils retirent Verlaine hors de la lignée issue des grands romantiques ; ce serait comme un météore tombé dans une atmosphere ou rien ne le faisait prévoir ; et si on veut lui trouver une famille intellec- — tuelle, c’est jusqu’a Villon qu’il faudrait remonter, par dela presque toute notre tradition littéraire. Pareillement, on dispute sur

Dy VERLAINE

son influence et sur les limites de cette influence ; on tend, en général, 4 Ja juger moins grande qu’on ne Il’avait crue d’abord ; ’ on n’admire plus tout, comme au lendemain de samort, dans son ceuvre et dans sa vie ;sa figure s’estompe peu apeu dans ]’ombre que projettent les images chaque jour grandissantes, de Mallarmé et de Rimbaud.

Au fond, ces malentendus, ces contradictions ne sont, comme beaucoup de petites querelles littéraires, que des disputes sur des mots peu définis et sur des théories mal formulées. L’idée qu’on se fait de notre tradition poétique au xtx® siécle n’est pas trés exacte en général ; elle voit surtout des heurts, des oppositions, qui sont mal fondées sur les faits et sur les dates ; elle masque la continuité réelle de cette tradition. Une description plus simple et plus vraie de ce qu’a été la ligne du mouvement poétique au x1x® siécle mettra Verlaine 4 sa vraie place dans ce mouvement. Il est’ venu 4 son heure ;il a eu son heure ; et son heure est passée. C’est, en tout cas, la meilleure fagon d’ouvrir une étude sur lui; seule, une vue historique des faits permet, je crois, de bien voir, sans parti pris de doctrine et sans cet entétement que donne la poussée obscure des préférences intimes, la vraie originalité et la vraie influence de Verlaine.

I, — Le Romaniisme et l’Ari pour Vart.

On dresse communément le symbolisme contre le Parnasse, le Parnasse contre le Romantisme. C’est 14 un mauvais point de vue, car ces trois grandes tendances auxquelles se sont rattachés tous ceux des poétes du x1x siécle que !’on continue a lire aujourd’hui, ne s’opposent réellement que sur des questions de détail, quelquefois par de simples procédés techniques. Mais elles sont, au fond, une méme tradition vivante, quis’est faite, de génération en génération, plus riche et plus complexe. Verlaine imita et aima Victor Hugo, Leconte de Lisle, Baudelaire ; jusqu’au bout, et alors qu’il était le plus engagé en des coquetteries avec les cénacles symbolistes, il se fit un devoir d’écrire son affection pour «les chers, les bons, les braves Parnassiens », il eut plaisir A évoquer

z. LA TRADITION POETIQUE AU XIX® SIECLE 3 PPL LIP LLL PPP LLLP RAPP AP PPP LPP PPP PPP PPP PLP PPP PPP PLP PPP PPP PP

le souvenir des « passages Choiseul aux odeurs de jadis » ; et, de fait, ses vers nous le montrent successivement romantique, baudelairien, parnassien; quelquefois, il est tout cela dans le méme temps, dans les différentes piéces d’un méme recueil. Ce sont les mauvaises définitions que les contemporains, et surtout les manuels, ont données du romantisme etdu Parnasse, qui nous font trouver surprenant ce mélange.

Tous les travaux d’histoire littéraire, méme les plus complets et les mieux informés, créent en nous une illusion sur ce queleromantisme a été, sur son importance réelle dans l’ensemble des courants intellectuels du x1x® siécle ; et cela parce qu’ils l’isolent. Dans tous on voit le romantisme, plus ou moins bien préparé, plus ou moins expliqué, surgir brusquement entre 1815 et 1830 ; il triomphe, sans beaucoup d’efforts ; de successifs chapitres disent ses triomphes dans le roman, au théatre, dans la poésie lyrique.On ne le voit point finir. I] fait figure d’un mouvement puissant, qui a emporté tout le x1x® siécle, et qui continue, aujourd’ hui encore, 4 peine endigué. Pour peu que !’on glisse vers la philosophie de la littérature, il devient une forme éternelle de l’esprit, une antinomie du classicisme.

Or, le romantisme,tel qu’il apparait dans les faits,n’a été qu’une doctrine littéraire, comme dix autres, et dont le succés, vigoureusement disputé, se limite a une vingtaine d’années. Pendant ce peu de temps, il essaya de se définir en bien des formules, qui, na-~ turellement, sont contradictoires. La vraie figure dece qu’il a été est cachée par de successives images, qui correspondirent a des préoccupations temporaires et bréves. En réalité, les poétes nouveaux eurent, 4 partir de 1825, un idéa] et une doctrine d’art assez fermes ; mais, influencés obscurément par les divers mouvements de Ja pensée contemporaine, ils se proposérent des buts différents ; ils renouvelérent leurs thémes, changérent leurs croyances philosophiques et politiques, tatérent sans cesse les dispositions d’une opinion publique qui se modifiait beaucoup et vite. Tout cela, qui est secondaire, est ce qu’on voit d’abord: et cela crée illusion. Pourquoi le romantisme fut-il d’abord nettementcatholiqueet royaliste, et puis bient6t républicain, socialiste,

anticlérical ? Pourquoi, vers 1820, le poéte voulut-il coopérer a Ja restauration monarchique de la France ; pourquoi, un peu avant 1830, voulut-il s’isoler dans sa tour d’ivoire ; pourquoi, aprés la révolution de Juillet, ne put-il se tenir de prendre part a la vie politique ; pourquoi tint-il 4 entrer au collége des prétres qui ailaient conduire l’humanité nouvelle ? Pourquoi les écrivains furent-ils si volontiers pessimistes et désabusés, au temps de la grande influence de Byron, et, trente ans plus tard, des optimistes, des visionnaires, splendidement utopiques ? Comment purent-ils étre des évocateurs du moyen 4ge, des amants des ruines, et, en méme temps, les chantres des sentiments les plus modernes ?... On pourrait allonger la liste de ces contradictions.

Pendant longtemps, le romantisme chercha 4 se définir lui- » méme. Serait-il un cénacle politico-littéraire ? un « genre », toléré a coté des grands « genres », avec ses sujets 4 lui et ses libertés acceptées ? Une teinte générale qui pouvait s’étendre sur toutes les ceuvres ? Unstylenouveau ? Oubien un esprit de régénération totale ? Il se crut tout cela, successivement ou a la fois, de 1815 a 1825, jusqu’au jour ot il s’apercgut qu’il était, avant tout, Vesprit de « liberté dans l’art », et qu’il permettait aussi bien lexpression d’émotions vives et neuves que l’effort des poétes pour faire rivaliser le vers avec la peinture et avec la musique.

La vraie doctrine des romantiques, — les contemporains le virent mieux que nous, — c’est la révolte contre les « régles », contre une tradition intellectuelle vieille de deux siécles et que la critique idéologique, sous prétexte de ]’expliquer et de lajustifier, venail de rendre plus étroite qu’elle ne l’avait jamais été. Dans le premier quart du siécle s’étaient mutlipliés les traités de poésie et ics recueils d’essais critiques, qui tous enseignaient les « régles » ; régles pour définir les sujets permis et les genres convenables, régles pour régenter le vocabulaire, le style, la langue ! Et si l’on s’inclinait généralement devant la tradition, le got, les régles, c’est qu’on estimait que toutes ces limites données a |’esprit étaient fondées en raison. Le Beau idéal était un Beau démontrable. « Toute beauté poétique, écrivait Thiessé en 1822, qui ne peut survivre 4 un froid examen, n’est qu’apparente et factice ».

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