LA TRADITION POETIQUE AU XIX® SIECLE
laire, ne se montrerait-il pas plus simplement sensuel, plus naivement pécheur, moins amoureux des grandes antithéses et des tablcaux composés ? I] suffirait qu’il eit l’Ame moins troublée, et qu'il se sentit las des procédés d’un art devenu trop str de ses effets.
Verlaine sera ce poéte. « L’art, mes enfants, finira-t-il par affirmer, c’est d’étre absolument soi-méme. » Cette formule signale le triomphe absolu de l’esprit de liberté et du goat de -modernité auxquels ni le romantisme, ni l’école de l’art, ni le Parnasse, ni Baudelaire lui-méme n’avaient tout a fait obéi, La régle de Verlaine sera de ne point avoir de régles. Ou plutét il le croira, et on le croira quelque temps autour de lui. Mais les poétes de la génération qui le suivra, s’apercevront de son illogisme; ils dénonceront chez lui un godt qu’ils jugeront inexplicable pour la clarté de l’expression, pour la rigueur de la phrase, et surtout un respect étrange pour la rime et la mesure ancienne des vers, Les symbolistes, eux, trés logiquement, aimeront le vers libre ; ils donneront au vers la pleine liberté, la liberté des mesures rythmiques, le droit de ne pas rimer. Le vers se dissociera de plus en plus, jusqu’a devenir chez quelques poétes tout modernes un « je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue » ; il se dissociera si bien que beaucoup, aprés |’enthousiasme des premiéres années du symbolisme, préféreront revenir aux rythmes et aux servitudes classiques.
A l’époque du symbolisme, Verlaine, qui semblait avoir dépassé Baudelaire dans |’ceuvre de libération poétique, fut vite renié, comme un novateur insuffisant. Certes il avait détruit les derniers préjugés sur les matiéres possibles de la poésie. Mais avait-il aug- -menté, autant. que Baudelaire, le pouvoir d’expression de la phrase poétique francaise ? En suivant les théories chéres a |’auteur des Fleurs du Mal, on devait arriver 4 s’affranchir tout a fait des entraves de la versification. L’unité rythmique, 4 |’entendre, ce n’était plus le vers, avec ses coupes et sa rime, c’était le mot, c’était telle ou telle syllabe du mot plus harmonieuse que le reste du mot ; le mot cessait d’étre avant tout image ou idée ; il redevenait son; il avait un pouvoir d’évocation musicale au
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moins égal Ason pouvoir d’évocation intellectuelle oud’évocation plastique.
La poésie touche A la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans 1’Ame humaine que ne l’indique aucune théorie classique... La poésie francaise posséde une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise ;...la phrase poétique peut imiter (et par la elle touche a l’art musical et 4 la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante... La poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horrcur, par l’accouplement de tel substantif avec tel adjectif analogue ou contraire.
Aprés les idées, aprés les images, aprés les sensations, la poésie allait recevoir le moyen de traduire les « correspondances ». La Nature est un temple ot de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe a travers des foréts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent, Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent,
Cette «forét de symboles », devinée et vue de loin par Baudelaire, Mallarmé y est entré; elle a fait peur a Verlaine, dont Vimagination était plus pauvre et l’ambition moins grande. Beaucoup, parmi les poétes et parmi les lecteurs, se sont arrétés, effrayés aussi, devant cette ferét obscure. Mais il semble bien que c’est 14 que devait aboutir, — autant que la logique est valable en de pareilles matiéres, — tout l’effort de la doctrine de l’art pour l’art depuis le début du siécle. Dans ce grand effort collectif, continu, malgré l’apparence des retours et des hésitations, Verlaine a joué son réle. Respectueux d’abord des formes qui plaisaient a ses ainés, il a été pris pendant quelques années d’une vraie fureur de révolté ; et il a écrit un Art poétique, qui semblait annoncer les temps nouveaux. Une étudesur sa vie et sur son ceuyre doit montrer comment il en vint a écrire cet art poétique, et dans quelle mesure il l’a suivi lui-méme. On peut, je crois, le voir et le dire assez exactement,