‹ VerlaineChapitre 6 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On est trés disposé 4 croire, quand on aborde I’étude d’un écrivain contemporain ou tout récent, que l’enquéte biographique va donner des résultats merveilleux ; les documents sent 1a, a portée de main, abondanis, contrélables ; on va atteindre le tréfonds de sa sensibilité, saisir, dés l’enfance, les chatnes de sensations, d’impressions, d’iniluences, d’événements dont s’est fait son génie, et ne les plus lacher. C’est une illusion. Si, pour les écrivains du passé, ces reconstitutions psychologiques, si tentantes, sont rendues bien difficiles par la rareté des documents, ici, c’est leur surabondance et leur mauvaise qualité qui génent. Les petites revues et les grands journaux ont pris l’habitude de l4cher sur les écrivains d’aujourd’hui tout un flot d’interviews et d’anecdotes : la plupart ne sont que de piétres commérages, qui d’ailleurs se démentent les uns les autres. Les plus authentiques de ces renseignements, je veux dire les propos de l’écrivain sur sa vie et ses ceuvres, dans les cas ot il parait qu’ils sont exactement rapportés, ne sont pas beaucoup plus sirs. Il y a bien des années en effet que les hommes de lettres ont pris l’habitude de vivre sur les tréteaux, devant le grand public, parmi tout un bruit de réclame et de parade. Chacun secompose une attitude, des attitudes, pour cette sorte de reportages, devenus une nécessité de la profession. Ce n’est pas toujours sa vraie figure qu’on montre, mais l’image de l’homme que ]’on veut que les contemporains de la semaine voient en vous. Bien souvent, l’auteur,

par oubli, ou pour d’autres raisons, n’est pas plus exact que les ‘journalistes qui se sont informés sur lui hativement et au hasard de la rencontre d’ennemis ou d’amis. Une fois qu’on a achevé le tri de ces documents nombreux et éparpillés, il ne reste plus grand’chose au creux de la main : un pauvre résidu de légende.

Verlaine, plus qu’aucun autre écrivain moderne, a eu sa légende et elle dure. Elle fut trés solidement constituée au temps méme qu’il vivait. Vers 1890, on ne le voyait que comme un bon poéte truand, un Villon moderne, abandonné a livrognerie et aux grands vices, un vrai faune, pieux 4 ses heures, mais naivement et profondément immoral, ami de toutes les révoltes, mauvais fils, déplorable mari, pére douteux, communard par surcroit... Ses demeures ? la prison, l’hépital, les galetas, les brasseries. On ~ pouvait l’opposer, ainsi représenté, au poéte selon l’idéal parnassien, au chaste et divin porte-lyre, insoucieux de l’existence réelle, tout vidé de ses passions, et absorbé dans la contemplation de sa pensée, soit sereine ou bien désespérée. Beaucoup de « jeunes » aimérent alors Verlaine parce qu'il était, jusque dans sa maniére de s’habiller et d’aimer, tout différent d’un Banville et d’un Leconte de Lisle.

Lui-méme, par ses propos et par ses écrits, il avait contribué beaucoup a créer cette Iégende, ol, comme dans toutes les légendes, la recherche historique découvre, a la fin, des faits réels, mais irrémédiablement déformés par les exagérations, les commentaires et les cancans. I] aimait, dans ses derniéres années, a se raconter aux jeunes amis que sa gloire attirait vers lui, au café ; il soignait ses histoires ; il stylisait son attitude. Et puis, il n’oubliait pas sa « conversion » et sa foi récentes, qui lui avaient enseigné le mérite de la confession et de la pénitence. Sans cesse il battait sa coulpe en public : c’était faire acte d’humilité. Il n’était pas faché, alors, de se voir et de se dire plus grand pécheur qu’il n’avait été:les jeunes gens admirentles forfanteries de vice. Pour que sa confession fit plus édifiante, Verlaine n’omettait aucun péché; il allait dénicher, dans les recoins de sa mémoire, les plus véniels pour leur faire un sort ; volontiers il en ajoutait. Il écrivait des vers,— c’est lui qui le dit, —« pour étre calomnié»,

Edmond Lepelletier, qui le connut intimement dés sa jeunesse, nous avertit trés expressément qu'il ne faut pas toujours croire le poéte sur parole.

Ses conversations, au cours des déambulations, arrosées aux caboulots . du Quartier Latin, scandées du heurt inégal de sa canne sur les trottoirs sonores, ses aveux devant des soucoupes empilées, dans le voisinage des manuscrits épars et froissés sur les marbres poisseux des estaminets, ses récits aux greffiers indifférents de l’interview, ses vidages de conscience en présence de thuriféraires pamés, son épandage 4 la Jean-Jacques de péchés et de vilenies, a travers les pages précieuses d’intéressantes et factices autobiographies, ne doivent étre acceptées que sous réserve, et avec un fort rabais sur le total. La confession est souvent objective et la faute imaginaire. La réverie a tenu une grande place dans ces propos de table, d’alcéve et de librairie... Une légende s’en est suivie. D’autant plus vivace et durable que Verlaine en fut en grande partie l’auteur, héautontimorouménos de sa - réputation. Ses disciples ont colporté l’évangile dépravé qu’il s’amusait a précher, Quelques-uns ont transformé en réalités ses paraboles littéraires, Le public a trop pris 4 la lettre le texte du Maitre, paraphrasé par des apdétres fantaisistes, dénoncé par d’empressés et hypocrites pharisiens. I] convient de le reviser, et surtout d’en contréler les commentaires. La signature de Verlaine au bas de ces multiples confessions imprimées ne prouve pas 1’exactitude des faits. L’aveu n’est pas toujours une preuve. Verlaine avant tout était poéte: donc il exagérait, il amplifiait, il grossissait... Il battait la caisse autour des prétendues débauches qu’il se reprochait publiquement, tout en regrettant en secret de ne les avoir point connues, II] se glorifiait d’impuretés qu’il ne commettait qu’en imagination. Il y a surtout de l’emphase dans son autognosie. I] fut, pour ses penchants, pour ses voluptés, pour ses prétendues infamies, un grand illusionniste (Paul Verlaine, 1907, p. 16).

Si l’on veut s’informer exactement, il faut en effet lire avec assez de scepticisme les Confessions du poéte : un récit inachevé de sa vie, qui va de la naissance jusqu’a l’année 1871. Elles ont

été écrites tard ; c’est un de ses tout derniers livres, paru en 1895, moins d’un an avant sa mort. Verlaine n’entreprit point, a cinquante ans, d’écrire ce petit volume par godt et sponta- -nément. On lui avait demandé des « notes sur sa vie », o¥ il fixerait et compléterait par de nouveaux détails ces confessions qu’il aimait depuis longtemps a faire 4 tout venant, et qui étaient célébres. Malgré son désir évident de grande sincérité, il y a du flou et des inexactitudes dans ce récit. Toutesles autobiographies en sont 14; comment pourrait-on étre toujours exact, lorsqu’on se raconte soi-méme, aprés bien des années écoulées depuis les événements qu’on cherche 4 faire revivre ? Mais surtout Verlaine

transpose sans cesse les événements de son enfance et de sa jeunesse 4 travers un état d’esprit tout récent. Il était parvenu, | passé la quarantaine, aprés bien des traverses, 4 une gloire trouble et singuliére, qui lui créait des obligations. Aussi les Confessions doivent-elles étre complétées et contrdlées. Un des meilleurs documents, pour cette besogne, c’est la Correspondance du potte (tome I et tome II parus) ; ces lettres, assez nombreuses, étaient jusqu’ici éparpillées dans quantité de recueils. Elles sont évidemment d’intérét inégal, mais quelques-unes adressées & des intimes, 4 Edmond Lepelletier surtout, sont riches de renseignements pour la connaissance de ’Vhomme et de l’ceuvre ; on y lit de facon transparente, bien mieux que dans aucun récit, les entrainements et les erreurs de la jeunesse de Verlaine, la misére de ses derniéres années.

Trois biographies du poéte nous informent assez abondamment sur lui. D’abord et surtout le Paul Verlaine d’Edmond Lepelletier (1907) ; ce livre est le témoignage d’un contemporain, d’un ami qui a connu Verlaine dés le lycée, et qui n’a cessé jusqu’au bout de méler sa destinée a celle du vieux compagnon. Ce petit volume, fait avec de nombreuses lettres, avec des souvenirs personnels, directs, est complet et sincére ; les recherches récentes qu’on a faites sur quelques points de la vie de Verlaine n’y ont que bien peu ajouté ; et ses inexactitudes ne sont pas plus fréquentes que celles que renferment les meilleurs ouvrages de cette sorte.

Le seul défaut de l’ouvrage, c’est que, pour combattre la légende de Verlaine, il devient trop souvent et trop évidemment une apologie ; certains chapitres sont de vrais plaidoyers d’avocat, bien oiseux ; mais les piéces du dossier sont 1A, rassemblées par le biographe, et présentées en parfaite honnéteté ; il est aisé de négliger le plaidoyer.

Les Documents relatifs 4 Verlaine (1919) et le Verlaine (1919) de M. Ernest Delahaye sont également bien utiles ; l’auteur fut, lui aussi, un ami de Verlaine, mais il le connut plus tard 3 s’il est sobre de détails sur la premiére partie de la vie du poéte, il est riche en renseignements sur l’histoire de ses derniéres années. Le Verlaine inlime de Donos (1898) a été écrit avec des docu-

ments que possédait l’éditeur ordinaire de Verlaine, Léon Vanier ; ces documents sont nombreux, authentiques, amusants, quelquefois trés inattendus ; ils illustrent de facon bien pittoresque la vie de bohéme de Verlaine. Mais ce petit livre, malgré son apparence benoite, a été évidemment écrit sans sympathie pour le poéte. Il s’agissait surtout, pour l’auteur, de défendre Léon Vanier, a qui l’on reprochait, dans les cercles littéraires de Paris, de n’avoir pas toujcurs eu a l’égard de Verlaine les procédés et les égards convenables a un éditeur lettré. M. Donos souligne avec intention les sautes d’humeur du poéte, son caractére fantasque, les conditions pénibles de sa vie, l’atmosphére sans élégance cu il vivait ; cela tourne a la caricature. Mais, la aussi, l’esprit du livre importe peu; les documents sont bons, et lon ne peut se dispenser de les connaitre.

On usera discrétement d’ailleurs de ces biographies, car on ne se propose pas de donner ici une histoire anecdotique de Verlaine. Dans de telles histoires, il s’agit surtout d’amuser, et l’exactitude y est une qualité secondaire. On ne fera méme pas au récit des événements de la vie du poéte une place trés considérable ; on ne retiendra que les faits ou les circonstances qui font connaitre Vhomme, et dans les cas seulement ou le caractére et la vie de homme aident 4 comprendre I’ceuvre.

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