II. — L’enfant
Mon enfance, elle fut joyeuse 3 Or, je naquis choyé, béni...
{Ee Aly p.- 252)~ (1):
Paul Verlaine est né le 30 mars 1844. Peut-étre conviendraitil, pour complaire a quelques-unes de ses pensées, de commencer par établir ici son horoscope.
(1) Toutes les références, pour les citations de Verlaine, renvoient al’édition des Gluvres completes du poéte actuellement en vente chez l’édileur
A. Messcing
205 ce VERLAINE
Mais j’ai ratiociné
Tant que je finis par croire A de l’art conjuratoire
Et que je suis destiné,
(Epigrammes, t. III, p. 233.)
J’ai perdu ma vie et je sais bien
Que tout bl4me sur moi s’en va fondre.
A cela je ne puis que répondre
Que je suis vraiment né Saturnien.
Bruxelles, prison des Petits-Carmes.
Juillet 1873.
(Parallélemeni, t. II, p. 147.)
La piéce liminaire des Poémes saturniens, qui sert comme de portail & toute l’ceuvre imprimée de Verlaine, dit d’ailleurs « influence maligne » dont « la logique » dessine « ligne a ligne » le plan de vie de « ceux-la qui sont nés sous le signe Saturne ». Cette sorte de considérations n’est pas habituelle aux historiens de la littérature ; on a pourtant décrit récemment « le ciel de nativité » de Baudelaire, et on y a trouvé, comme de juste, une explication trés satisfaisante de sa destinée poétique et de son caractére. Mais M. Raynaud, quia ainsi, le premier, je crois, ouvert dans un volume d’histoire littéraire le chapitre des influences occultes, ne semble pas prendre lui-méme son initiative trés au sérieux : l’horoscope ne révéle jamais que ce qu’on veut lui faire dire. Et en tout cas, il sera temps de chercher ce qu’il y avait de salurnien en Verlaine, au sens propre du mot, quand, bientét, nous en serons venus a ce premier livre de poésies, quiil jugea bon d’appeler Poémes salurniens.
Le poéte est né a Metz, et il a plusieurs fois parlé de sa ville natale, en vers ou en prose. Ce lieu de sa naissance n’importe pas beaucoup a la compréhension de son ceuvre. II était fils d’officier, et c’est le hasard des changements de garnison qui le fit naitre a Metz plutét qu’ailleurs. La vraie ville de son enfance et de sa jeunesse, celle de toute sa vie, hormis quelques années d’errances et d’exil, c’est Paris. Toutefois ce hasard d’une destinée militaire avait fait lorrain ; et en 1872 il dut opter afin de consetver la nationalité frangaise. Metz, qui a longtemps ignoré Verlaine,
s’est empressée, dés qu’elle est redevenue frangaise, de lui rendre les hommages municipaux, qui sont de rigueur pour les écrivains consacrés par le temps ; le poéte a maintenant sa rue dans sa ville natale ; son portrait par Aman-Jean a été regu cérémonieusement, il y a peu, et installé au musée de la ville. Ce n’est qu’un commencement sans doute ; Verlaine y aura bientét sa statue ; le voila en passe de devenir une gloire locale! Il en edt été probablement fort satisfait, car il gardait une certaine tendresse de cceur pour Metz. Mais il ne faudrait point exagérer la force de ce souvenir, ni surtout expliquer par lui quelques-uns des sentiments qu’il a exprimés le long de ses ceuvres. On se heurte quelquefois dans ses vers, surtout dans ceux de la derniére période, et de facon bien inattendue, a des tirades patriotiques, a des apostrophes tout a fait chauvines. Ce n’est point parce qu'il était messin ou, plus simplement, lorrain qu’il les a écrites ; et il ne se découvrit vraiment « patriote » que sur le tard ; il alla alors jusqu’au beulangisme. C’était surtout par réaction contre les outrances de la génération venue aprés 1870, qui, par haine de la guerre, par rancceur du désastre, se disait et se croyait antimilitariste. Combien de faiseurs de vers qui n’étaient point lorrains, 4 commencer par Dérouléde, ont chanté la revanche, et avec plus de foi, plus de constance que Verlaine !
Le pére etlamére du poétenous sont bien connusparses Confessions et par les souvenirs d’ Edmond Lepelletier. De bons parents, qui n’eurent pas grande influence sur leur fils. Ils alternérent, au cours de son enfance, et suivant la régle habituelle, les faiblesses et les sévérités, de maniére 4 annuler l’effet des unes comme des autres. L’enfant, qui était facile, ne regut point dans le milieu familial une empreinte qu’il soit possible d’apercevoir. Au plus tot on s’en remit, pour le diriger, a la tradition, représentée par le prétre, et a la société figurée par le lycée ; puis on lui chercha un emploi de petit fonctionnaire ; puis on le maria... Dés ses années d’enfant, le poéte avait été accoutumé a l’idée qu’il prendrait sa place, bien sagement, et sans bruit, dans les cadres sociaux ; il se laissa faire, car d’abord il y trouva du confort. Le pére était un officier du génie, sorti du rang; un vrai « papa-gatcau »,
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dit Edmond Lepelletier ; il mourut en 1865, quand le grand fils avait vingt ans. La mére était une bonne personne, insignifiante et douce, «pieuse, économe, trés respectable sous tous les rapports... On lui trouvait l’air trés comme il faut dans le quartier des Batignolles... Elle n’entendait rien a la littérature, et elle admira toujours les ceuvres de son fils sans les comprendre... Elle adorait son Paul, le gatait et lui pardonnait tout » (E. Lepelletier). Verlaine ne la perdit qu’en 1886; c’est grace 4 elle qu'il y eut longtemps de l’aisance, et parfois un peu d’ordre dans la vie du poéte, de bonne heure désemparée. Aux moments douloureux, elle était 14 pour le soigner, pour le réconforter ; elle finit par vivre avec lui, bien que cette vie commune fit pénible ; et elle lui fut longtemps une protection relative contre les entrainements de la bohéme et de l’alcool. Aprés la mort de sa mére, la misére se fit plus noire, et la vie décidément trés laide pour ce grand enfant, qui avait besoin d’étre accompagné, plaint et protégé.
Son pére était originaire des Ardennes belges, et sa mére du Pas-de-Calais, ou, selon l’ancienne tradition des familles bourgeoises, elle possédait quelque bien en terres. Grace a ces attaches rustiques, leménage d’officier, quoique errant, ne se déracina pas tout a fait. On revenait souvent, 4 l’époque des vacances, « & la campagne », ot l’on avait laissé toute « la famille ». Ainsi, le poéte, devenu vite un pur Parisien, ne perdit pas tout contact avec la vie provinciale, la bonne terre de France. Plus tard, au cours de ses nombreux avatars, il tachera, par deux fois, de se régénérer en redevenant, comme ses ancétres, et dans leur pays, un paysan. Mais il est bien rare qu’on puisse refaire l’étape a rebours, revenir de la ville aux champs. Verlaine ne le put pas. Du moins dut-il 4 ses souvenirs de vacances enfantines le goat des horizons rustiques et le désir de les peindre. Aprés ses grands malheurs, il révait, pour sa vie, le cadre d’un paysage qui lui rappelat tout ce joyeux passé.
Au pays de mon pére on voit des bois sans nombre.
La des loups font parfois luire leurs yeux dans l’ombre Et le myrtil est noir au pied du chéne vert.
Noire de profondeur, sur l’étang découvert
2 ; LES ANNEES DE JEUNESSE 29 PEELE PDL LP PPE LPL LLLP PPP PPP PPP PPP PPP PP PP PLP PPP PP PLP
Sous la bise soufilant balsamiquement dure,
L’eau saute a petits flots, minéralement pure,
Les villages de pierre ardoisiére aux toits bleus
Ont leur pacage et leur labourage autour d’eux,
Du bétail non pareil s’y fait des chairs friandes
Sauvagement un peu parmi les hautes viandes.
Et Vhabitant, grace 4 la Foi sauve, est heureux.
Au pays de ma mére est un sol plantureux,
Ou Vhomme, doux et fort, vit prince de la plaine,
De patients travaux pour quelles moissons pleine,
Avec, rares, des bouquets d’arbres et de l’eau.
L’industrie a sali par places ce tableau
De paix patriarcale et de campagne dense
Et compromis jusqu’a des points cette abondance,
Mais l’ensemble est resté, somme toute, trés bien.
Le peuple est froid et chaud, non sans un fond chrétien, Belle, trés au-dessus de toute la contrée,
Se dresse éperdument la tour démesurée
D’un gothique beffroi sur le ciel balancé,
Attestant les devoirs et les droits du passé,
Et tout en haut de lui le grand lion de Flandre
Hurle en cris d’or dans l’air moderne : « Osez les prendre | »
Le pays de mon réve est un site charmant Qui tient des deux aspects décrits précédemment.
(Paysages (Amour), t. II, p. 70.)
La famille de Verlaine n’était point pauvre, ni méme de petite aisance, comme on serait tenté de le croire en songeant a la vie pénible du poéte. Le pére et la mére étaient de bons bourgeois, selon les gouts du temps. Le pére, voyant que sa carriére militaire ne lui donnait pas l’avancement qu’il jugeait convenable, n’eut point d’embarras 4 démissionner et a venir s’installer a Paris. Edmond Lepelletier, qui connut intimement les Verlainc, évalue leur avoir a quatre cent mille francs ; on était riche, avec cela, vers 1850, quand on était économe, rassis de goats, et point chargé de famille. Cette fortune se défit peu a peu. Ce furent d’abord, pour la diminuer, de facheuses spéculations du pére, puis la vie insouciante et les gaspillages du fils; enfin ses tentatives ruineuses de retour a la campagne. Mais il y fallut des années ; et, pendant longtemps, Verlaine, méme aprés la mort de son pére, n’eut point vraiment { se soucier d’avoir un vrai métier, un gagne-pain. La misére ne |’atteignit que trés tard, une
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* fois que, peu aprés la mort de sa mére, le patrimoine familial se trouva entiérement dissipé.
Il serait sans grand intérét de reproduire ici les anecdotes des premiéres pages des Confessions, les souvenirs que Verlaine gardait de sa petite enfance, vécue dans les successives garnisons de son pére, 4 Montpellier, 4 Nimes, puis de nouveau a Metz ; ces anecdotes sont fréles et miévres ; le récit des Confessions les rend gracieuses, mais elles sont vraiment sans signification : Vhistoire d’une main trempée imprudemment dans une bouilloire, un flirt de Bibliothéque Rose avec une fillette de son age, Véveil d’une sentimentalité timide, vite étouffée par des sensations plus impérieuses ! Toutefois on doit retenir que Verlaine : en contant ces années de sa vie, a insisté avec complaisance
*% sur deux points, qui lui parurent essentiels : deux appels con- 23 traires qu’il a entendus dés sa jeunesse, et qui retentiront plus “ tard, presque aux mémes heures, dans les ceuvres de la seconde partie de sa vie : l’appel de la religion, les premiéres émotions catholiques ; — l’appel des sens, |’éveil d’une sensualité vite exigeante, et qui su! toujours se satisfaire plus complétement que le besoin religieux.
Verlaine a décrit brievement dans les Confessions (t. V, p. 56) et dans un court morceau (fnfance chrétienne) recucilli dans les CEuvres posthumes (t. I, p. 209), ’émotion du « plus beau jour de sa vie », celui de sa premiére Communion.
Ma premiére communion fut « bonne ». Je ressentis alors, pour la premiére fois, cette chose presque physique que tous les pratiquants de 1’Eucharistie éprouvent de la Présence absolument réelle dans une sincére approche du Sacrement. On est investi, Dieu est la, dans notre chair et dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en l’imaginant. Non. Et Vindifference des impies, la froideur des incrédules, quand, par dérision, ils absorbent les Saintes Espéces, est l’effet méme de leur peéeché la punition temporelle du sacrilége... ;
Ma confession générale avait été scrupuleuse : je me souviens de m’étre accusé de vol parce que ayant par megarde emporté de chez une épiciére de la rue des Dames deux images d’un sou au lieu d’une ! C’était bien n’est-ce pas, cela ? (Confessions, t. V, p. 58.) ,
Ces courts passages furent écrits 4 une époque ou le poate voulait se retrouver tout entier, avec ses bons et ses mauvais