‹ VerlaineChapitre 8 sur 33 · LES · texte numérisé non relu

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instincts de l’heure, dans l’enfant qu'il avait été; et c’est plutot

affirmation d’une foi de converti qu’un souvenir ému et précis. il passe briévement d’ailleurs sur cet épisode de son enfance, car il lui faut, peu aprés, reconnaitre que, sous |’influence des « affreux gamins », ses compagnons de classe, sous l’influence de Patmosphére du lycée, il devint vite un franc incrédule, un athée

-décidé. Avec Edmond Lepelletier, plus tard, il lut le Force et Miatiére, du D® Buchner, qu’on venait de traduire de l’allemand (1863). Ce livre, bien souvent réédité, vulgazisait les raisons que les positivistes les plus intransiseants d’alors avaient de combattre les affirmations du spiritualisme; le ton de l’argumentation était agressif, assez pour plaire a des révoltés jeunes ; les faits, entassés en maniére de démonstrations scientifiques, avaient bonne apparence, et pouvaient persuader. Sous l’influence de ce livre, ou du moins sous I|’influence des idées dont ce livre n’était que l’expression la plus outrée, l’impiété de Verlaine se fit brutale. I] blasphémait fort congriment, comme on aimait a le faire autrefois dans les milieux d’étudiants ; et longtemps, dans ses lettres aux amis intimes, le nom de Dieu ne parut que pour étre le prétexte de grosses irrévérences, que la typographie n’ose représenter que par des points.

Le souvenir de la« bonne» premiére communion était alors bien oublié. Mais, certainement, elle avait déposé dans l’esprit de Verlaine les germes d’une culture catholique rudimentaire. Jamais d’ailleurs cette culture ne fut trés poussée. Plus tard, quand le poéte, malheureux et tourmenté, reviendra a la religion, c’est son état d’Ame d’enfant qu’il désirera reconquérir, une foi | toute d’élan, de naiveté, de confiance, de pratiques, peu exigeante, sans beaucoup de dogme, avec trés peu de réflexion. Dés qu’il aura retrouvé, dans un catéchisme prété, ses sensations et sa sroyance d’enfant, il arrétera son effort de régénération et se sentira vraiment revenu a Dieu. C’est pourquoi, il n’avait pas tort, A cinquante ans, de reporter jusqu’au jour de sa sremiére communion sa véritable et définitive initiation cathoique.

Autant il est, méme a cette date, rapide et imprécis sur son

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éducation religieuse, autant il abonde en renseignements sur l’éveil et les premiéres curiosités de sa sensualité.

Mon enfance, elle fut joyeuse :

Or, je naquis choyé, béni

Et je crus, chair insoucieuse, Jusqu’au temps du trouble infini Qui nous prend comme une tempéte, Nous povssant comme par la téte Vers l’abime et préts 4 tomber ; Quant a moi, puisqu’il faut le dire, Mes sens affreux et leur délire Allaient me faire succomber...

(Bonheur, t. II, p. 252.)

Ses premiers enfantillages sensuels, l’exaltation de ses amitiés masculines, son godt naissant pour la femme, il a conté tout cela avec un parti pris de sincérité et un cynisme naif, au regard duquel les confidences de J.-J. Rousseau paraissent bien timides. Ce sont 1a d’ailleurs les passages des Confessions de Verlaine qu’il semble qu’on doive lire avec le plus de précautions, car cette attitude était chére au poéte vieillissant ; c’est par elle surtout qu’il cherchait 4 étonner ceux qui l’écoutaient. Sans cesse il équivoque sur les mots, avec une extréme habileté ; il prétend vouloir détruire ou réduire les mauvaises légendes que les aventures de son passé ont permises; mais sa phrase a tant de détours, les incidentes ajoutent tant de réserves, que finalement il consolide cette légende trouble, dont il est assez satisfait. Au total, il est fort sincére. On ferait mal voir l’homme et l’cuvre si l’on ne signalait cette mainmise précoce de la sensualité, — un démon du matin ! — sur l’auteur des Romances sans paroles et, de Parallélement. On l’a bien souvent, plus tard, représenté sous les traits d’un vieux faune barbu, laché dans une société trop vicille pour lui, mais complaisante. Il avait d’abord été un jeune sylvain,

enivré de sa force, impatient de jouir. Bien avant d’étre poste, il fut, selon ses mots,

L’enfant prodigue avec des gestes de satyre,

Ill. — L’écolier.

Je ne puis que rendre un excellent témoignage decet éléve qui est au nombre des sujets distingués que compte l’étae blissement. LANpry, chef d’institutions

Verlaine fit ses études secondaires, et de trés fortes études. I] serait conforme a sa légende, et tout a fait selon le got de certains de ses admirateurs, qu’il ait été un « cancre », Aussi bien, a-t-il dit dans ses Confessions qu’il le fut, et il l’avait laissé entendre plus d’une fois dans ses conversations. S’il avait pu étre mis a la porte du lycée, et prouver que ses professeurs de francais le rangérent toujours parmi les derniers de la classe, sa gloire serait compléte! Mais il n’en est rien, et voici pour le réhabiliter, ou le déshonorer, comme on voudra, son « livret scolaire », je veux dire le certificat qui lui fut délivré a la fin de ses études. Edmond Lepelletier nous |’a conservé.

- Je soussigné, chef d’institution, certifie que le jeune Paul Verlaine a fait

toutes ses classes dans l’institution, d’octobre 1853 a4 juillet 1862. Qu'il a suivi, avec des succés marqués par plusieurs prix, les cours du lycée Bonaparte,depuis la sixiéme jusqu’a la philosophie exclusivement; que sa conduite a été celle d’un bon éléve, et qu’il a terminé de fortes études, en se faisant recevoir bachelier és lettres a la fin de sa rhétorique. Je ne puis que rendre un excellent témoignage de cet éléve qui est au nombre des sujets distingués que compte l’établissement.

Signé : LANDRY, 32, rue Chaptal.

Cette attestation universitaire souligne de facgon trés nette, par la banalité méme de l’éloge, que Verlaine recut une forte culture humaniste et classique, celle des lycées d’autrefois. On en trouve mainte trace dans son ceuvre; et c’était la une acquisition ancienne, qu’il n’enrichit guére par la suite. L’armature était si solide qu’onla sent méme dans ses derniéres ceuvres, ou Verlaine a démoli, comme 4 plaisir, sa phrase, naturellement ordonnée et claire, et ot, pour satisfaire un idéal nouveau de naiveté, il a dépouillé tout artifice littéraire, renoncé a tout effort pour styliser.

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34 VERLAINE ie

DP PPIMOAL,

Il est revenu avec un visible plaisir, dans les Confessions et dans Mes Prisons, sur ses souvenirs de collége. Lepelletier, qui fut son condisciple au lycée Condorcet, alors lycée Bonaparte, confirme et compléte de facon intéressanteles souvenirs du poéte. Parmi leurs professeurs, plusieurs les instruisirent peu ou prou, mais les ennuyérent ; quelques-uns jouérent leur vrai rédle, en les intéressant,en aidant leur curiosité, en fouettant leur émulation. Les souvenirs joints des deux amis sont assez précis, assez vivants, pour nous bien mettre aux yeuxla vision des grandes classes parisiennes d’autrefois, ot les maitres, plus dédaigneux en général qu’aujourd’hui, et moins inquiétés par la pédagogie, ne s’intéressaient guére qu’aux « tétes de classe »; ils permettaient avec condescendance a leurs autres éléves une oisiveté volontiers turbulente. Cette méthode, qui était un moyen commode pour remédier aux empéchements des classes nombreuses, fut sans inconvénient pour Verlaine: il était, 4 l’ordinaire, de cette « téte de classe » bien entrainée ; les palmarés en font foi.

D’ailleurs il fut regu bachelier és lettres, tout de suite, et facilement, en un temps ot le baccalauréat était une épreuve chanceuse et difficile, l’attestation d’études véritables. Ii assurait avoir gardé jusqu’au bout de sa vie le précieux parchemin. Les Confessions nous racontent en détail l’oral de ce « si terrible bachot » (16 aodt 1862). Verlaine se souvenait alors d’avoir eu une boule blanche — c’est-a-dire un irés bien — en histoire, une autre en francais, deux autres en latin et en grec ; seule la « partie science », assure-t-i],lui valut une rouge (assez bien) et une noire (mal). Examen fort brillant! Pour une fois Verlaine se vante. Un mois aprés son succés, il écrivait plus exactement 4 Lepelletier (16 septembre 1862) :

Sans autre préambule, je t’annoncerai que fe suis recu : la fortune m’a fait cette galanterie-la, le 16 aofit, jour de mon oral. J’avais une blanche pour ma version et une rouge pour mon discours [latin]. Pour l’oral, j’ai eu toutes rouges, sauf une blanche que m’a généreusement octroyée l’examinateur d’histoire. On n’est pas un éléve de Rousset pour rien |

Le jeune bachelier croit inutile de parler, au lendemain de son succés, de sa naire en sciences ; selon les idées des collégiens et,

LES ANNEES DE JEUNESSE 35 SE SS EER SRS SEES He DOG COSY CE Cre NC TIDE des professeurs d’alors, une telle note était d’ailleurs, pour un liitéraire, un surcroit de gloire. Les registres de la Sorbonne (1), que l’on a eu l’obligeance de consulter, sur ma demande, confirment a peu prés les renseignements de cette lettre. Ils portent que «M. Verlaine a été admis avec la mention passable », c’est-adire «assez bien» selon la maniére actuelle denoter;qu’il a eu une blanche en version latine, des rouges partout ailleurs, méme en histoire, — il croyait pourtant bien avoir conquis l’admiration de son examinateur ! — et une noire pour l’interrogation de physique.

C’est A ce moment-la de sa vie, au Jendemain de son baccalauréat, que nous commencons a. pouvoir bien connaitre Verlaine, autrement que par ses confidences tardives ou les souvenirs, plus ou moins incertains, de ses amis. Sa correspondance avec Edmond Lepelletier commence en septembre 1862 ; et les premiéres lettres sont assez nombreuses, longues et appliquées, comme ie sont les lettres des jeunes gens de cet Age. Verlaine y parle de ses impressions et de ses joies de campagne, des ducasses auxquelles il prend sa bonne part, « festins homériques..., bals impossibles..., contredanses fantastiques»; il est trés fier d’avoir fait danser, parmi tant de « rougeaudes » et de « pecques villageoises », « plusieurs demoiselles charmantes, jusqu’a des Parisiennes, entre autres la fille d’un des chefs d’institution conduisant

{1) Voici, a titre de curiosité, les « notes obtenues par M. Verlaine, a la suite de ses compositions écrites et de ses réponses aux questions portées au

programme sous les numéros ci-aprés » :

Nombre des Couleur des

suffrages boules A Version latine J B Epreuve éerite } Hiccours latin 1 R grec... n° 1 1 R Explication d’un auteur) latin... n° 3 1 R frangais...n°7 1 R Epreuve orale / Logique... n° 19 1 R Histoire et géographie... n° 14 2 ; s Sciences (arithmétique, géométrie, 2 § R physique)... n° N

M. Verlaine a éié admis avec la mention Passable. (La boule blanche venait en compensation de la boule noire.)

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des éléves A Bonaparte ». Ge jeune homme, trés sage, s'amuse &

dessiner de petits tableaux rustiques, simples et proprets ; il se proméne dans les champs, un livre 4 la main, en révant pendant des heures entiéres. Il parle avec enthousiasme de ses lectures, des Misérables surtout qui venaient de paraitre. Il se lance dans de grandes et belles phrases, tout a la joie du coquebin de lettres qui commence 4 manier le style avec un peu d’aisance, et ne se lasse pas de pousser ses mots les uns aprés les autres afin de les voir s’avancer en belles files ordonnées.

Ce bachelier, trés fraichement dipl6mé, ne songeait, comme tous ceux alors de la « téte de classe », qu’a faire de la littérature, des vers surtout. Mais il fallait un métier, pour vivre ; du moins la famille en était persuadée. Il était tout indiqué que Verlaine fit son droit ; cela n’engage 4 rien, et cela lui permettait de gagner du temps, de se rendre libre, de hanter les cafés plus ou moins littéraires du Quartier latin. Et puis, le dipléme de licenzié en droit, bien facile & obtenir, serait un bon appoint dans une carricre administrative ; avec lui, on pouvait devenir plus vite chef de bureau !... Verlaine prit donc sa premiére inscription & la Faculté de droit, le 10 novembre 1862 ; il s’inscrivit aux cours de MM. Oudot, professeur du Code Napoléon, et Machelard, professeur de droit romain. Il prit une seconde inscription le 8 janvier 1863, et ce fut tout (1). Son pére comprit que le jeune homme ne voyait dans |’état d’étudiant qu’un moyen commode et décent de s’initier 4 la vie de boheme. Renongant a ses premiéres ambitions, il se hata de faire de ce fils paresseux un petit employé d’abord dans des compagnies d’assurances, ou il subit une sorte de stage d’application, puis dans les bureaux de l’Hotel de ville (1864). Un traitement minuscule, pas d’avenir ; mais cela n’importait guére, sans doute, ni au pére, ni au fils ; l’aisance, point trop réduite encore, de la famille permettait ces petites ambitions. Peut-étre le pére espérait-il inspirer 4 son grand fils un got de

(1) Renseignements dus a l’obligeance de M. le secrétaire de la Faculté |

de Droit. Verlaine (Confessions, t. V, p. 90) parle d’une seule inscription. On congoit qu'il ait pu oublier la seconde. ;

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es LES ANNEES DE JEUNESSE oo anh SU SS ate te ES Ue ee SCAN OC ARETE S la régularité dont il le sentait dépourvu ; du moins il lui faisait avoir ainsi une estampille qui augmentait sa valeur sociale, et rendrait plus aisé le dernier acte important prévu pour son existence : le beau mariage bourgeois.

Le jeune homme ne l’entendait pas ainsi. I] vit surtout dans sa nouvelle vie l’avantage de la liberté qu’elle lui donnait. Les heures de présence au bureau étaient réduites 4 fort peu de chose, et l’on pouvait quelquefois s’évader. C’était presque la vie d’étudiant, avec les gros livres de droit, les cours et les examens en moins. Les appointements, pour si maigres qu’ils fussent, donnaient 4 Verlaine, qui continuait 4 vivre chez ses parents, de Vargent de poche, une richesse qu’il n’avait jamais connue. Trés vite, il hanta les cafés et les brasseries, ou il retrouvait ses amis, d’abord pour le plaisir de ces rencontres, puis, bientét, et de plus en plus, pour le plaisir ausside boire. Ilsemble bien que ce soit dés les premiéres semaines de sa liberté que ce gott de la boisson se soit emparé de lui; il devait singuliérement agir sur une destinée que tout, d’abord, semblait devoir rendre ordinaire et méme banale.

Au lycée, Verlaine lisait les poétes qu’il aimait ; V. Hugo, Th. de Banville, Th. Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle, Glatigny ; il commengait a faire des vers, en s’inspirant d’eux. Sa vie d’étudiant paresseux, puis de commis insouciant, lui donna tous les loisirs qu’il fallait pour ses ambitions littéraires, une pleine liberté d’esprit. Quatre ans 4 peine aprés son baccalauréat, il publia ses beaux Poémes salurniens, dont les piéces les plus anciennes furent composées alors qu’il n’était encore qu’un grand collégien. L’étude de ce recueil va nous permettre de bien voir les fortes influences qui s’exercérent sur ce trés jeune écrivain, et aussi les premiéres manifestations de son

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