LE MILIEU
L'art hollandais du XVIIe siècle a été étudié, analysé, caractérisé souvent par les historiens d'art les plus sagaces et les plus savants. Taine et Fromentin ont dit, de la merveilleuse école de peinture qui s'épanouit en même temps que les Provinces Unies conquéraient avec leur indépendance politique, avec la liberté de conscience, leur admirable prospérité commerciale, des choses définitives. Il serait prétentieux et puéril de tenter de recommencer l'étude épuisée par de tels maîtres. Ils ont montré comment cette peinture hollandaise du xvir2 siècle fut ce qu'elle devait être. Un peuple particulièrement attaché aux réalités par les luttes qu'il a dû leur livrer, par la lente et laborieuse appropriation d'un sol conquis sur la mer, à une nature qu'il aime d'autant plus qu'il a dû, en quelque sorte, participer à sa création ; un peuple qui n'a pas eu le temps de rêver et qui, au prix d'une énergie allant jusqu'à l'héroïsme, s'est détaché d'une religion dont les symboles étaient pour lui trop abstraits, un peuple i qui comptait des savants hardiment investigateurs, un peuple enfin qui récoltait avec joie, mais avec une sagesse prudente les fruits d'une activité formidable appliquée au commerce des productions de la
Dame et Servante.
Collection James Simon, Berl
terre, ce peuple auquel des convoitises étrangères, d'autant plus obstinées qu'elles avaient pour cause des compétitions d'ordre économique, imposaient une inlassable vigilance, ce peuple devait avoir un art attaché aux réalités immédiates.
On a reproché souvent, à ce peuple, d'avoir insuffisamment compris et admiré Rembrandt. Et l'on a tort de lui faire ce reproche. Sans vouloir, en aucune façon, tenter de diminuer le génie de Rembrandt, on comprend que les Hollandais du temps des frères De Wit, du temps des guerres navales avec l'Angleterre, du temps où les querelles religieuses prolongeaient encore la résistance de vieilles incertitudes, — on comprend que les Hollandais de ce temps-là, pour qui la contemplation de l'œuvre d'art n'était qu'un bref repos dans l'action et dans la discussion vigilante, n'aient pas compris, n'aient pas voulu comprendre Rembrandt, génie exceptionnel, imagination somptueuse mais fantastique, attachée tantôt aux symboles d'un passé auquel on venait de s'arracher au prix de tant de douleurs, tantôt à une vision transposée des réalités du présent auxquelles il donnait un accent fabuleux. Les Hollandais en train d'édifier leur pays, les Hollandais en train de combattre les flottes anglaise et espagnole, les Hollandais en train de s'organiser une religion conforme à leurs mœurs, à leurs aspirations, ne pouvaient longtemps s'attarder aux rêves prodigieux du magicien de la Jodenbreestraat.
Enfin et surtout, les Hollandais qui avaient besoin d'une énergie sans défaillance, chez qui le moindre fléchissement de la volonté, de la pensée virile, du jugement sûr et clair, pouvait provoquer d'irrémédiables désastres, devaient craindre un peu l'expression d'inquiétude, de confuse angoisse dégagée par les compositions de Rembrandt. Plus ils avaient de sensibilité, plus ils étaient accessibles à l'intense émotion, à la majestueuse grandeur de cet art, et plus ils devaient éprouver le besoin de s'en détourner. Ils devaient démêler le danger contenu dans cette vision fabuleuse, dans cette étrange lumière de mystère, où brillent de lointains éclairs de drame inexpliqué, d'inéluctable cataclysme, dans cette tristesse de la beauté, mêlée d'anxiété, dans cette âcreté de saveur ne laissant aucune volupté intacte, même celle de la femme, et ainsi décourageant l'effort.
Ils avaient besoin de voir clair, très clair et très vrai, de dissiper toutes les obscurités et tous les doutes, de percevoir nettement des buts. Il leur fallait beaucoup de vaillance.
Pour en avoir, ils ne pouvaient cultiver le doute. Pour en avoir, ils devaient croire en ce qu'ils conquéraient, ils devaient croire au prix de leurs efforts, de leur sacrifice. Ils devaient aimer la vie, ils devaient exalter ses douceurs, ses joies, ses fiertés, ses enthousiasmes. Pour être vaillants, pour être forts, ils devaient désirer, ils devaient avoir une foi. Cette
foi, en cette heure-là, en cette heure où les événements venaient d'ébranler les croyances anciennes, ne pouvait être que la foi de l'homme en soi, en l'action, en la nature. Il leur fallait un art optimiste, simple et fort.
Cet art optimiste ils l'eurent; mais comme tout ce qui est uniquement savoureux, il fut un peu grossier. Si parfois, dans ce que Taine appelle la peinture publique, dans les toiles de Rembrandt, de Frans Hais, de Bol, de Ravenstein, de Van der Helst et d'autres, groupant les portraits de citoyens investis d'un mandat, s'exprime une grandeur et un peu d'héroïsme, dans les tableaux de chevalet les artistes ne s'appliquent guère qu'à donner un vêtement de couleur chatoyante aux plus menues réalités, à les peindre avec une sorte de gourmandise rude, à inspirer devant la vie un appétit, des convoitises. La plupart des petits maîtres hollandais ne font point autre chose.
« La peinture hollandaise, constate Fromentin, ne fut et ne pouvait être que le portrait de la Hollande, son image extérieure, fidèle, exacte, complète, ressemblante, sans nul embellissement. Les portraits des hommes et des lieux, des mœurs bourgeoises, des places, des rues, des campagnes, de la mer et du ciel, tel devait être, réduit à ses éléments primitifs, le programme suivi par l'école hollandaise, et tel il fut depuis le premier jour jusqu'à son déclin. »
Taine, qui caractérise l'art hollandais en les
mêmes termes à peu près, ajoute : « Parmi tous ces peintres, deux seulement, Ruysdael par une finesse d'âme et une supériorité d'éducation singulières, Rembrandt surtout, par une structure d'ceil particulière et une sauvagerie extraordinaire de génie, ont poussé au delà de leur nation et de leur siècle, jusqu'aux instincts communs qui relient les races germaniques et conduisent aux sentiments modernes. »
Fromentin, je l'ai dit, ne cite pas le nom de Vermeer de Delft. Il écrivait en 1875. Taine, en i865, cite ce nom, mais il écrit à une heure où l'on ne connaît, de façon certaine, presque rien du maître de Delft sur lequel l'année suivante, seulement, Burger va attirer l'attention. Si Taine l'avait mieux connu, sans doute il eût placé Vermeer à côté des deux artistes dont il démêle la vision supérieure à celle de leur milieu et de leur temps.
Si la personnalité de Rembrandt se particularise de façon évidente, impérieuse, dans l'école hollandaise, au point de n'avoir rien de commun avec elle, de n'avoir même rien de commun non plus avec l'esprit et les préoccupations de la nation et d'être par elle méconnue pour des raisons compréhensibles que nous avons indiquées, Vermeer, lui, est supérieur d'une autre façon : il est supérieur aux peintres de son temps en leur ressemblant, il est supérieur à son pays en appartenant bien à ce pays ; il se particularise uniquement par le grandissement que son art fait subir à ce qui l'entoure. Il peint les
Jeune fille endormie.
Ancienne Collection R. Kann, Paris.
choses les plus ordinaires, les mêmes choses que Pieter de Hooch, Terburch, Nicolas Maes ou Metsu, les mêmes choses que Berckheyde ; il ne regarde que la vie familière, comme Ostade, Brouwer ou Jan Steen. Et il ne ressemble à aucun d'entre eux. Il ne ressemble pas à Rembrandt qui pense en regardant en lui-même ; et il ne ressemble à aucun de tous ces peintres pittoresques et charmants, qui regardent autour d'eux sans penser. C'est qu'il est le premier peintre qui pense en regardant autour de lui, de même qu'entre Rembrandt peignant ce qu'on ne voit pas, et les autres peignant exclusivement et intégralement ce que l'on voit, il est seul à grandir, à transfigurer les réalités visibles en leur gardant leur vraisemblance. Ces autres se sont amusés de la couleur et du mouvement. Ils ont été exclusivement des réalistes, au point que parfois, si accessible que l'on soit aux caresses de la peinture, on peut se demander s'il y a autre chose que de ces caresses violentes, brutalement sensuelles, s'il y a de l'art dans certains tableaux de tels de ces petits maîtres comme Ostade ou Brouwer. Et l'on se dit que si Rembrandt était trop loin de l'action énergique, de la pensée claire et confiante des Hollandais de son temps, ceux-ci méritaient pourtant un art plus élevé que celui de pure, d'immédiate et étroite objectivité, cultivé par tant de peintres. L'intelligence pratique mais ouverte, l'âme fière des hommes qui venaient de conquérir la liberté
de conscience et la liberté politique, qui venaient de se grandir au prix de tant de patience et d'héroïsme, qui, avec une inlassable ténacité, exploraient le monde, qui, dans la richesse, demeuraient respectueux de la science, aimaient avec orgueil leurs universités peuplées de savants illustres, cette intelligence, cette âme-la devaient aspirer à un peu de noblesse ; et si, volontiers, elles s'abandonnaient au besoin de grosse joie reposante dans les kermesses et les beuveries, de calme jouissance dans la tiédeur de la vie amoureuse et de la gourmande vie familiale, elles étaient capables de percevoir et de désirer autre chose, autre chose qui les transportât au delà d'elles-mêmes sans cependant trop s'éloigner d'elles.
Et c'est cela que Vermeer de Delft va tenter de leur donner.
Rembrandt et ses imitateurs vivaient dans le rêve. Les autres peintres hollandais le proscrivaient complètement : ils reproduisaient fidèlement, renonçant à la tâche de créer de la beauté. Entre ces deux conceptions Vermeer trouvera une orientation, et, tout seul en son temps et en son milieu, il y maintiendra son art.