Jeune femme au clavecin, pour 42 florins
ig. — Un portrait en costume antique, pour 36 florins ;
20 et 21. — Deux pendants, pour 34 florins.
Le plus grand nombre d'entre ces tableaux semblent être aujourd'hui retrouvés. La Laitière, et selon toutes les probabilités celle qui fut longtemps dans la Collection Six, fut adjugée au prix de 320 florins dans une vente en Hollande en 1701 et que l'Etat néerlandais vient d'acheter pour le Rijksmuseum, aux héritiers Six, avec trente-huit autres toiles pour 75i,5oo florins, somme qui a permis d'évaluer la Laitière à 400,000 ou 5oo,ooo florins. Cette Laitière avait atteint 320 florins en 1701, 126 en 1719 à la vente Van Hoeck, 56o à la vente Neuville en 1765, i,55o à la vente Jacob de Bruyn, en 1798, 2,n5 à la vente Muilman, en i8i3.
La Jeune femme jouant de la guitare est le tableau actuellement chez M. Johnston, à Philadelphie, après avoir appartenu à la Collection Cremer, à Bruxelles et à la Collection H. Bischoffsheim, à Londres.
La Jeune femme au clavecin avec un monsieur qui l'écoute est sans doute le tableau tant admiré au Château de Windsor, dont il constitue un des trésors : la Leçon de musique. Il fut vendu à Amsterdam à la vente Roos, en 1820, pour 340 florins.
La Jeune femme prenant une lettre d'une servante est au Rijksmuseum d'Amsterdam, avec ce titre : la Lettre. Il a été payé 45,000 florins à M. Messcher
Jeune fille.
Collection du Jhr De Grez, Bruxelles.
Van Vollenhoven, par l'État, avec l'intervention de la Société Rembrandt et de M. Van Lennep.
La Servante ivre dormant sur une table doit être, selon toute vraisemblance, le tableau qui appartint jusqu'en ces derniers temps à la Collection Kahn, à Paris, et dont l'authenticité ne peut faire de doute. Bùrger posséda un autre tableau : une servante dormant dans une cuisine, en lequel il croyait reconnaître l'œuvre vendue en 1696. La figure n'y est point appuyée sur une table. Et dans cette toile, actuellement dans la Collection Weidener, à Philadelphie, on ne retrouve pas les qualités de Vermeer.
Un Monsieur et une jeune jemme faisant de la musique, n'est-ce pas la Leçon de chant de la collection Frick, de Pittsburg ?
Un Soldat avec une fillette qui rit, c'est le tableau de Mme Joseph, de Londres.
La Jeune Dentellière, c'est le petit chef-d'œuvre du Louvre, vendu 84 francs à la vente Muilman, en i8i3 ; 5ox en 1817 à la vente Lapeyrière ; 265 florins à la vente Nagel, en i85i, et acquis de M. Blockhuyzen, de Rotterdam, pour 1,270 francs, en 1870.
La Vue deDelft, s'il n'y avait point une réplique, est le tableau du Musée de La Haye, qui fut payé 2900 florins à la vente Stinstra,en 1822.
La Maison à Delft, c'est la Ruelle de la Collection Six.
La Jeune femme écrivant est sans doute le tableau
de la Collection Beit, de Londres, qui figura à la vente Héris, à Bruxelles, en 1857.
La Jeune, jemme qui se pare, c'est le Collier de perles du Musée de Berlin.
La Jeune femme au clavecin est le tableau de la National Gallery ou celui de la Collection Beit, ou celui encore de la Collection Salting.
On suppose que le portrait en costume antique est le portrait de jeune fille du Musée de La Haye, qui appartint à la Collection Des Tombes après avoir été adjugé en vente publique, à La Haye, pour 2 florins 3o cents. De cette œuvre d'un prix aujourd'hui inestimable, deux répliques furent autrefois vendues pour 36 et 17 florins. L'une d'elles seulement nous est connue : elle est à Bruxelles, dans la Collection du duc d'Arenberg. Ce n'est point tout à fait une réplique, mais une interprétation du même modèle, ou d'un modèle qui lui ressemble. Peutêtre sont-ce les portraits de deux filles du peintre ?
Enfin, du fait que, en 1720, à la vente Hendrik Borgh, on vendit, pour 160 florins, un Astrologue et le pendant, et que deux astrologues et un pendant sont adjugés à la vente Neyman, en 1797, pour 270 et i32 florins, on peut déduire que les pendants de la vente de 1696 sont ou les deux Géographes appartenant aujourd'hui, l'un au Musée de Francfort, l'autre à M. Du Bus de Gisegnies, à Bruxelles, ou l'un de ceux-ci et Y Astronome de la collection de M. Alphonse de Rothschild.
Le Géographe.
Institut. Stàdel, Francfort s/M.
Bùrger crut, pendant longtemps, avoir retrouvé le portrait du peintre. Il n'affirmait point : il suppo" sait qu'un tableau qu'il possédait était celui de la vente d'Amsterdam. Et il le reproduisit dans la Gazette de Beaux- Arts, en 1866, tout en constatant qu'il avait été attribué à Pieter de Hooch, puis à Coedyck. Et il semble avoir lui-même renoncé à son hypothèse que tout le monde a, par la suite, abandonnée.
Sur les vingt et un tableaux de Vermeer vendus en 1696, on peut donc en avoir retrouvé seize. Qu'est devenue la Jeune fille pesant de l'or, qui reparaît dans une vente en 1701, que Bùrger croyait avoir retrouvée et qu'il appelle Y&Peseuse d'or, comme il parle d'une Peseuse de perles, signée, dit-il, et apparterant à la Collection Lapeyrière ? Là encore, Bùrger s'illusionnait-il ? Que sont devenus le portrait de l'artiste, le Seigneur dans une chambre, la Vue de quelques maisons ? On ne le sait. La Société joyeuse, est-ce la Courtisane ? C'est peu probable. Un tableau de telles dimensions — il a 1 mètre 43 sur 1 mètre 3o, alors que la plupart des Vermeer ne mesurent qu'environ cinquante centimètres sur quarante — , n'eût pas été vendu pour y 3 florins. Est-ce le tableau de Brunswick ? Ou bien cette Société joyeuse est-elle perdue ? D'autres tableaux ont d'ailleurs été signalés à certains moments qui ont depuis disparu, notamment cette -Dévideuse dont il est question en i865 entre Bùrger et un connaisseur anglais, qui était
alors en Angleterre, et dont on n'a plus, depuis, retrouvé la trace.
Combien d'œuvres gisent encore obscurément dans quelque maison dont les hôtes ignorent la valeur deleur trésor, ignorent peut-être jusqu'au nom de l'artiste ? Combien ont été détruites ? Vermeer, sans doute, eut, de son vivant, une notoriété, et vendit certaines toiles 3oo florins ; mais outre qu'il mourut trop jeune pour que cette notoriété eût le temps de s'étendre, il y a lieu de supposer que les difficultés de l'existence l'obligèrent à déprécier ses travaux en les vendant à des prix modestes, pressé qu'il était par des besoins d'argent. On sait maintenant qu'il recueillit de petits héritages ; mais il avait dix enfants, à quarante-cinq ans. Et si M. de Monconys a rencontré ce boulanger de Delft qui avait payé six cents florins un tableau de son grand concitoyen, il s'agit, hélas ! très probablement de ce boulanger avec lequel la veuve du peintre eut des démêlés, parce qu'il détenait deux tableaux en garantie d'une dette de six cents florins pour fourniture de pain, tableaux qu'il s'était engagé à restituer contre le paiement de cette dette à raison de cinquante florins par an ! Un père de famille qui ne parvient point à payer son boulanger, une veuve héritant d'une situation obérée, recueillant, elle aussi, plus tard, quelques petites successions, mais ayant la charge de huit enfants mineurs, ne purent point attendre, pour vendre des tableaux, les offres bril-
lantes. Et beaucoup d'années s'écoulent avant que l'on reconnaisse une valeur aux œuvres d'art abandonnées à de trop bas prix. En 1719, alors qu'on adjugeait la Laitière à 126 florins, on vendait un Gérard Dou 6,000 florins ! Il ne serait pas surprenant que des œuvres aussi peu cotées n'eussent point été jugées dignes d'être jalousement gardées, préservées de la destruction, et que, au cours de ces longues années d'oubli, un certain nombre d'entre elles fussent définitivement perdues.
Il est cependant à peu près certain que l'on en retrouvera encore. En ces dernières années, les recherches des historiens d'art, les investigations des experts, en ont révélé plusieurs. Et le nombre grandit de celles que l'on connaît aujourd'hui et qui n'étaient point au catalogue de 1696, depuis la Toilette de Diane du Musée de La Haye, jusqu'à la petite étude récemment identifiée par M. Bredius dans la Collection du Jonkheer De Grez.
Ne figuraient point à la vente d'Amsterdam :
Le Nouveau Testament, du Musée de La Haye, signalé par Havard dans des ventes en Hollande, en 1699, en I7I8 et en 1735, et retrouvé par M. Bredius ;
La Toilette de Diane que nous venons de citer, qui fut vendue à la vente Goldschmidt, à Paris, en 1876, comme étant de Nicolas Maes, pour 4,726 francs, que M. de Stuers, le premier, attribua à Vermeer de Delft, qui fut d'abord catalogué Vermeer
cTUtrecht au Mauritshuis et est aujourd'hui restituée à notre peintre ;
La Liseuse du Rijksmuseum, qui la tient de la Collection Vander Hoop ; elle avait été vendue 200 francs à Paris en 1809; 1,060 francs à la vente Lapeyrière en i825; 882 florins en i83g ;
U Atelier du peintre, découvert par Waagen et Bùrger dans la Collection Czernin, à Vienne, où on l'attribuait à Pieter de Hooch ;
La Maîtresse et la servante, qui appartint à Lebrun, fut dans la collection Dufour, à Marseille, après avoir été vendue 600 francs en 1809, et 4o5 francs en 1837, et qui appartient aujourd'hui à M. James Simon, à Berlin;
Le Goût du vin, du Musée de Berlin ;
Le Verre de vin, ou la Coquette du Musée de Brunswick ;
Le Christ chez Marie et Marthe, de la Collection Coats, au château de Skalmorlie, en Ecosse;
La Femme au clavecin, de la Collection Beit, à Londres, et celle de la Collection Salting, en supposant que celle de la National Gallery soit le tableau de la vente de 1696 ;
La Femme au broc, du Métropolitan Muséum de New-York; sous le titre V Aiguière fut de la collection de lord Powerscourt, puis de la Collection Marquand, à New-York ;
Le Trio musical, du Gardners Muséum de Boston ;
La Leçon de Musique.
Château de Windsor.
La Femme lisant à la fenêtre, du Musée de Dresde, vendue à Paris en 1742, attribuée à Rembrandt, et, jusqu'en 1862, à Pieter de Hooch;
La Courtisane qui, nous l'avons dit, est peutêtre la Société joyeuse dans une chambre, et fut acquise en 1741 de la Collection Wallenstein;
Le portrait de jeune fille de la Galerie d'Arenberg, à Bruxelles ;
Le grand portrait de femme de Buda-Pesth ;
L'étude de la Collection du Jonkheer De Grez, à Bruxelles ;
Le portrait d'homme du Musée de Bruxelles attribué à Vermeer, en iqo5, par M. A.-J. Wauters, et dont M. Bredius conteste l'authenticité.
Enfin, l'un des deux Géographes du Musée de Francfort et de M. Du Bus de Gisegnies, en admettant cette supposition, encore incertaine, que les deux « pendants » vendus en 1696 fussent un de ces tableaux et Y Astronome de M. de Rothschild.
Il faut signaler également la Leçon, tableau de la National Gallery attribué à Vermeer, sans que rien ait jusqu'à présent confirmé de façon décisive une impression d'ailleurs de plus en plus générale.
Tel est le bilan actuel des certitudes et des suppositions. Il faut y ajouter quelques dates : celle de i656 relevée sur la Courtisane de Dresde; celle de 1668, sur le Géographe de Francfort; celle-ci, incomplète : i65.. découverte sur la Toilette de Diane, à côté du monogramme N. M. (Nicolas Maes),
reconnu faux et que Ton suppose avoir été superposé à celui de Vermeer.
Pour dresser ce bilan, je m'en suis rapporté, car je n'ai rien découvert, aux travaux de Bùrger, de Havard, de M. Bredius. Et, négligeant la Leçon de la National Gallery et deux ou trois tableaux de collections particulières attribués à Vermeer, mais dont l'authenticité est contestée, — le curieux portrait de jeune homme de la Collection Weidener, de Philadelphie, par exemple, — je m'en réfère à la liste admise par M. Hofstede de Groot dans son récent ouvrage. Il attribue définitivement à Vermeer trente-quatre tableaux : les quatre du Rijksmuseum et de la Galerie Six, à Amsterdam ; les quatre du Musée de La Haye ; les deux de Berlin ; les deux de Dresde ; celui de Brunswick ; celui de Francfort; celui de Pétersbourg actuellement chez M. Simon, à Berlin; celui de la Galerie Czernin, à Vienne; celui de Buda-Pesth ; celui du Louvre; celui de la Collection Kahn ; celui de la Collection de Rothschild; celui de la Galerie d'Arenberg; celui du Jonkheer De Grez; celui de M. Du Bus de Gisegnies ; celui de la National Gallery; les deux de la Collection Beit, celui de la Collection Salting et celui de la Collection Joseph, à Londres; celui du château de Windsor; celui du château de Skalmorlie; les quatre du Métropolitan Muséum, du Musée de Boston, des Collections Frick et Johnson, en Amérique.
A cette liste, il faut, je crois, ajouter le portrait
du Musée de Bruxelles, parce que les arguments fournis par M. A.-J. Wauters nous paraissent très sérieux. Voici ce que disait M. Wauters dans le Burlington Magazine de décembre igo5 (i) :
Il rappelait d'abord l'histoire de ce tableau acheté par le Musée de Bruxelles, à Paris, en 1900, pour la somme de ig,5oo francs ; l'œuvre avait appartenu aux Collections anglaises Norton et Humphrey Ward, puis à la Collection Otlet à Bruxelles. Smith l'avait cataloguée sous le nom de Rembrandt. Elle avait porté cette signature et la date 1644, date et signature reconnues fausses et enlevées. Elle avait pourtant figuré encore comme étant de Rembrandt à l'exposition de la Royal Academy, en 1888. Plus tard, elle avait été attribuée à Nicolas Maes et vendue sous ce nom à Paris. Mais la Commission du Musée de Bruxelles, après avoir comparé ce portrait à celui de la National Gallery, avait reconnu qu'il ne pouvait être de Maes, et l'avait classé parmi les œuvres anonymes. Enfin, un membre de la commission, M. Ch.-L. Cardon, ayant un jour, devant ce tableau, prononcé le nom de Vermeer, M. A.-J. Wauters avait été très frappé, surtout par la facture des chairs, aux petits points roses empâtés, aux ombres bleutées.
M. Wauters alla revoir les Vermeer de Hollande, d'Allemagne, de Londres et de Paris. Il
(1) Le même article dans Y Art moderne, le même mois.
retrouva, dans l'homme d'un des tableaux de Berlin, dans la Lettre de Dresde, les mêmes empâtements lumineux, dans les noirs d'autres tableaux une analogie saisissante avec les noirs veloutés du portrait de Bruxelles. D'autre part, M. Verlant, directeur des Beaux-Arts de Belgique, constata une grande ressemblance de peinture et de coloris entre ce portrait et celui de Buda-Pesth. Et cette impression fut confirmée par M. Heseltine, membre de la Commission de la National Gallery.
Mais voici l'argument principal de M. A.-J. Wauters :
« Enfin, nous devons appeler aussi l'attention sur la chaise sur laquelle est assis le personnage, chaise dont le dossier est surmonté de têtes de lion en chêne sculpté. Ici encore, Vermeer se signale par sa technique si personnelle, ses petites touches de rehaut dans les, clairs de façon à fixer la lumière. Or cette chaise, d'une forme particulière et dont le modèle meublait, sans aucun doute, son atelier, nous la retrouvons, absolument semblable, avec ses têtes de lion sculptées, dans plusieurs autres de ses tableaux : dans la Femme lisant du Rijksmuseum d'Amsterdam, dans la Liseuse du Musée de Dresde, dans le Soldat et la Rieuse de la Collection Joseph de Londres, dans la Cuisinière endormie de la Collection Kahn, à Paris, dans l'intérieur du Musée de Berlin où elle est reproduite à deux exemplaires dont l'un joue un rôle capital dans la composition,
Le portrait du Musée de Bruxelles.
montrant tout l'échafaudage de sa construction, laquelle authentique du même coup la chaise du tableau de la National Gallery. »
M. Wauters ajoute que ce modèle de chaise se retrouve dans quelques intérieurs hollandais, mais n'est chez aucun peintre ayant avec Vermeer des points de contact comme Pieter deHooch et Nicolas Maes. Il conclut donc formellement à l'attribution à Vermeer de Delft de ce très beau portrait.
M. Bredius, le savant conservateur du Musée de La Haye n'est pas du même avis. Un critique d'art de Bruxelles, M. Maurice Saey, ayant conçu des doutes sur l'attribution donnée par M. Wauters, et ayant écrit à M. Bredius, celui-ci déclara formellement que le portrait n'était point de Vermeer, que les arguments de M. Wauters n'étaient pas décisifs, et que l'œuvre était de J an Victoors, élève de Rembrandt. Dans la dernière édition du catalogue du Musée de Bruxelles, M. Wauters constate que M. Bredius a pourtant abandonné l'attribution à Jan Victoors.
Pour notre part, et sans nous aventurer dans des affirmations que tant de pratiques malheureuses, de substitutions de signatures opérées par de malhonnêtes spéculateurs, ont rendu hasardées, nous avons bien, devant le portrait de Bruxelles, l'impression de nous trouver devant une œuvre de l'artiste que nous admirons avec ferveur. Cette impression nous est fournie par les particularités de facture,
par la puissance d'expression dans la simplicité, par un air de parenté entre cette figure et celles de l'homme du tableau de Windsor, de l'homme du Goût du vin, par la magie de lumière sans artifice, par tous les caractères qui sont de Vermeer seul et que nous allons tenter d'analyser dans les trentequatre œuvres énumérées plus haut.
Je veux pourtant, avant de commencer cette analyse, signaler encore un très beau tableau qui sera, j'en suis convaincu, curieusement étudié. Il fait partie de la collection de M. Michel Van Gelder, un Hollandais habitant Uccle près de Bruxelles. Il s'agit d'une Vue de Delft, à peu près identique à celle de La Haye, mais de dimensions plus restreintes. On verra, par la photographie, qu'à ce tableau manque la partie gauche de celui de La Haye; on constatera aussi que les figures du premier plan ne sont point à la même place, sont autrement groupées, que le ciel n'est point le même dans les deux toiles.
J'ai vu le tableau de M. Van Gelder tout récemment, au moment où je corrigeais déjà les épreuves de ce livre. Je ne suis point un expert et je me garderai bien de me supposer une autorité suffisante pour rien affirmer. J'ai même hésité avant de me décider à parler de ce tableau. Mais depuis que je l'ai vu, je me demande vainement par qui, s'il n'est pas de la main de Vermeer, il aurait pu être peint, qui aurait pu, à ce point, imiter la facture du maître.
Je sais que Bùrger signale l'existence d'une copie de la Vue de Delft exécutée par un peintre hollandais, au commencement du XIXe siècle. Mais il ne s'agit point ici d'une copie, puisqu'il y a différence dans la composition. Et qui donc aurait pu imiter en modifiant avec cette habileté, peindre ce ciel merveilleux de fraîcheur, ces coins de toits lumineux dans cette matière onctueuse, donner cette impression d'éblouissement, de lumière vivante, que seul Vermeer donna? Le tableau de M. Van Gelder a moins de style que celui de La Haye ; la facture n'en est pas aussi serrée, aussi définitive ; les bouquets d'arbres sont d'un vert moins bleuté, moins savoureux que dans le tableau de La Haye dont le temps a davantage patiné les couleurs. On peut se demander, devant cette peinture demeurée très fraîche, quoique légèrement fendillée, si l'on ne se trouve pas devant un travail préparatoire du tableau de La Haye, devant une étude, ou une des études d'après lesquelles la Vue de Delft, plus étudiée dans les lignes, plus concentrée dans le style, et plus atténuée dans la couleur, aurait été exécutée ?
Je le répète : je ne suis pas un expert. Je n'affirme rien. J'ai été frappé par la beauté de cette toile, d'autant plus frappé que mon admiration pour Vermeer se passionne devant le mystère entourant encore son œuvre et sa vie. Et je signale
le cas à de plus autorisés que moi, en faisant part, modestement, de mon impression.
J'ajoute que M. Van Gelder ne connaît rien de l'histoire du tableau qu'il possède.