LE MÉTIER
Vermeer, le moment est venu de le constater avant d'aborder l'examen des œuvres exprimant sa vision coutumière, est le plus puissant, le plus investigateur et le plus loyal des réalistes de la réaliste école hollandaise. Personne n'a poussé plus loin le respect des choses, personne n'a, avec plus de docilité, assoupli son métier à la nécessité de tout évoquer fidèlement, d'égaler la nature, de ne s'avouer impuissant devant rien. L'artiste qui a peint la Laitière, a osé entreprendre et su réaliser cela, qui a donné ce relief à cette tête sous une coiffe blanche se détachant sur ce mur blanc, qui a fait vibrer avec tant de vérité humble la matière de ce pain* de ce pot de terre, de cette corbeille d'osier et de ce panier de cuivre, dépasse en fidélité, dans le réalisme, et en puissance tous les autres. Les autres sont amusés devant les choses. Lui, il est pénétré de respect. Et pour en donner des images fidèles, des images complètes évoquant autre chose que leurs chatoiements de couleur, il a, cherché et il a trouvé un métier à part, un métier spécial n'ayant rien d'analogue dans la peinture contemporaine, et dont deux peintres seulement se rapprochent : Fyt et Kalf. Vermeer, peintre de
La Laitière ou la Servante.
Rijksmuseum, Amsterdam.
figures, a plus encore que ces deux peintres de nature morte, cherché le moyen d'évoquer avec force les choses inertes. Avec eux, plus complètement encore, il a éprouvé et traduit la mystérieuse palpitation de leur essence, il a pénétré, sous leur enveloppe, leur substance, et perçu la consistance, tantôt tendre, tantôt rude de leur rayonnement et de leur parfum dans l'atmosphère, le poudroiement que la lumière, après les avoir caressées, emporte d'elles et fait errer autour de nous. Il a compris les relations entre ces choses et l'homme, la solidarité qui les unit en des frémissements communs dans l'atmosphère qui les relie les uns aux autres.
L'expression des formes, l'émotion de la couleur, la vibration de la lumière ne lui suffisent pas. Il y a, dans la nature, autre chose encore qui participe à son langage : la matière, élément souverain, a, elle aussi, des expressions infiniment variées. Si elle paraît à certains accessoire, méprisable, c'est qu'ils ne l'ont point étudiée. Ils la voient uniforme, toujours même, rude et brutale pour les uns, inconsistante et molle pour les autres, ou banalement caressante. Il est des peintres pour qui tout semble être de pierre, d'autres pour qui tout est de chair, d'autres encore pour qui tout est de soie. Ceux-là ne nous donnent jamais de la vie une image complète, parce que l'émoi physique n'est pas, dans leur œuvre, à la base de l'émoi de la pensée ;
les valeurs de la matière n'étant pas respectées, plus rien n'est vrai.
Vermeer, lui, les respecte. Il semble qu'il ait pesé et caressé toutes choses, qu'il ait étudié en physicien la puissance d'absorption et de réfraction de la lumière dont chacune dispose, et qu'il se soit fait un métier savant basé sur cette étude. Ce luministe ébloui ne s'est point laissé entraîner à négliger l'objet du spectacle dont la lumière n'est en réalité que la parure. C'est ce qu'elle éclaire qui est héroïque, tout ce qu'elle éclaire ; si elle ne rencontrait plus des formes précises, si elle ne faisait plus vibrer de la substance, nous ne la percevrions même plus. Et si toutes les choses par elle caressées étaient faites de textures identiques, les vibrations dont elle les anime ne seraient pas plus intéressantes que le mouvement régulier, indifférent d'un moteur. Le contraste, l'infinie variété de force de ces vibrations, les voluptés de ces spasmes font le monde sensible et vivant, créent dans l'atmosphère le drame permanent où se confrontent et s'unissent et s'embrassent les sensations et les pensées, la vie inerte et la vie consciente, dans le permanent mystère des forces et des actions.
Pour exprimer cela, il faut que l'artiste ému soit un peintre disposant de moyens de création physique souples et savants, il faut qu'il scrute autant la matière impassible que le regard humain et que la pulpe vivante d'où ce regard surgit.
Jeune Dame près de son clavecin.
National Gallery, Londres .
Ces moyens physiques de création, Vermeer se les est merveilleusement appropriés. Il s'en sert avec une joie de virtuose, avec une passion d'analyste. Il n'est pas un peintre ayant avec autant de précision, autant d'exactitude, fixé non seulement l'aspect extérieur, les apparances des choses, mais leur structure. La nature morte de la Laitière constitue, à cet égard, un chef-d'œuvre que rien n'égale ; n'étaient Fyt et Kalf nous ne verrions même rien d'analogue. Et c'est ici qu'apparaît, le plus clairement, ce métier curieux, ce métier prodigieux de Vermeer, ce métier victorieux, contribuant si largement à fournir, nous verrons comment, l'émotion. Avant de peindre ce pain dans ce panier d'osier, il en a rompu des morceaux, les a manipulés, les a émiettés, dirait-on, et, pour mieux rendre leur pâte friable, il a imaginé cette facture granulée qui si souvent réapparaît dans sa peinture à côté de morceaux faits de coulée lisse, satinée, caressante. Il varie ainsi subtilement la texture de cette peinture, selon le poids, selon l'impression donnée par le contact des objets. Ainsi naîtra ce procédé que l'on a voulu rapprocher du pointillisme d'aujourd'hui et qui n'a, avec celui-ci, rien d'analogue, puisqu'il ne décompose pas le ton, mais applique seulement en touches menues des tons savamment composés sur la palette. Le but de ce procédé est évidemment de différencier les qualités de la matière, celle de ce pain de celle de ce pot de terre, de cette écuelle,
celle de l'étoffe du tablier de celle du petit panier de cuivre, de celle de ce mur ou de celle encore des carreaux de faïence. Ces carreaux et ce mur seront inondés, pénétrés de rayons, et les mêmes rayons caresseront les formes larges de ce visage sans que le procédé intervienne.
Ce n'est pas pour faire vibrer la lumière que Vermeer use de ce métier fragmenté, si particulier : c'est pour faire vibrer la matière ; celle de la chair est plus tendre que celle des étoffes, celle des étoffes plus souple que celle des accessoires ; et ainsi se manifestent les graduations de la vie dont tout est inégalement animé et qui établissent les relations des saveurs.