L'EXPRESSION
Métier loyal, métier puissant, métier souple, investigateur, complet, capable d'égaler la nature dans toutes ses créations ; inégalable évocateur de l'atmosphère qui nous baigne, en laquelle nous retrouvons les clartés contemplées. Tous les secrets de Vermeer ne sont point encore là. Il en est d'autres. Ou plutôt il est d'autres causes à l'étrange, à l'insolite puissance de son art.
Il a pensé en regardant autour de lui. Jamais il n'a détaché ses yeux émerveillés des réalités humaines. Seulement, entre ce qu'il regardait et ce qu'il voyait, s'interposaient la fraîcheur, la noblesse et la pureté de son âme. Il regardait le monde au milieu duquel il vivait, et ce qu'il voyait, c'était une humanité grandie, apaisée. Passez en revue, dans votre mémoire, les œuvres des autres Hollandais de ce temps qui regardèrent aussi, qui virent les mêmes hommes et les mêmes mœurs. Rappelez -vous les Jan Steen, les Ostade, les Brouwer, les Mostaert ; jamais vous ne trouverez dans leurs œuvres la plus lointaine impression de pureté. La Hollande, dans leurs tableaux, semble n'être occupée qu'à boire, à fumer et à caresser des filles brutalement. Nulle part, même chez de plus concentrés, de plus recueillis, comme de Hooch, Metsu, Maes ou
La Mandoliniste.
Collection Johnson, Philadelphie.
Brekelenkam, ne s'exprimera le respect attendri devant la femme, ce qu'il y a, dans l'amour, de volupté chaste et d'émotion contenue, cet émoi qui arrête, mesure le geste, qui fait attendre le désir et, pour un moment, donne à la femme le caractère et la poésie d'un symbole.
La Hollande était-elle aussi sensuelle, aussi paillarde ? En tous cas, Vermeer l'a vue autrement. A ses yeux se sont offertes les mêmes scènes qui inspirèrent à d'autres peintres des œuvres anecdotiques, malicieuses, gaillardes. Voyez cette Coquette du Musée de Brunswick, appelée aussi VOffre du verre de vin. Songez à ce qu'aurait fait de cela Jan Steen, et appréciez la distinction du geste de ce cavalier galant. Toujours, l'homme, chez Vermeer, garde en présence de la femme cette discrétion, cette retenue, un respect de soi-même et un respect de la compagne, que les autres Hollandais semblent ignorer. Ses femmes sont plus voluptueuses que celles des peintres de son temps, même que celles de Rembrandt, que sa Suzanne, que sa Bethsabée ; Vermeer a peint la femme avec plus d'admiration fervente, a donné à ses mouvements un rythme tendre et harmonieux absent des œuvres de ses contemporains. Et devant ces femmes plus belles, plus désirables que les autres, il y a moins de basse convoitise ; l'homme est respectueux, attendri. La concupiscence fait place à l'amour. Et les figures féminines sont pleines de fraîcheur, sont
auréolées de pureté, d'une pureté dont tout Fart hollandais de ce temps est dépourvu. Les belles lèvres entr'ouvertes de la jeune fille au turban de La Haye sont des lèvres encore ignorantes, et ce regard limpide, avide et ingénu ne dit encore rien que de l'interrogation. Ni la Coquette, ni la Femme au collier, ni la Liseuse, ni la jeune femme de la Leçon de musique, ni la Dentellière, ni la Femme au Clavecin, ni celle qui pose dans VA telier du peintre, n'ont rien qui ne soit chaste ; pas un mouvement équivoque chez ces êtres paisibles dont les yeux ont des clartés transparentes de ciels. Et devant de telles femmes, l'homme doit avoir cette noblesse attentive et protectrice que disent toute la personne et l'attitude du personnage silencieux debout à côté de la musicienne, dans le tableau de Windsor.
Comme il a vu les couleurs purifiées, comme, des jaunes, des bleus, des verts, des rouges, claironnants chez les autres peintres, il a fait les tons délicats, atténués et pourtant ardents encore, — ces bleus à reflets d'argent, ces jaunes acidulés de soleil neuf, ces verts adoucis de printemps ensommeillé, — comme il a, dans les tissus éclatants des tapis, assourdi de discrétion les somptuosités en leur donnant comme une richesse d'orgueil, il a vu tout ennobli ; et la servante du tableau de la Collection Simon — la Dame et la servante — a le masque sérieux et pensif d'une figure allégorique. La
noblesse de la fiction de la Toilette de Diane, il la conserve quand il s'attache aux réalités.
Ainsi, c'est, dans les humbles figures peuplant les intérieurs paisibles, le même art que dans la Toilette de Diane. Ici c'est le rêve devenant, en s'inscrivant dans des formes familières, de l'espoir ; là c'est de la nature embellie, ennoblie par un peu de rêve, et comportant de l'espoir aussi.
Le rôle de l'art n'est-il pas de grandir, de purifier la pensée et les sensations humaines en habituant les yeux à voir de la beauté dans tout ce qui s'offre aux regards ?
Nul homme n'avouerait qu'il n'est pas prêt à un effort pour accroître un peu le bonheur commun. On n'a point encore trouvé de grandeur hors de cette volonté. Or, on n'accroît pas le bonheur des hommes en leur disant que la beauté, la paix et la joie sont d'un domaine inaccessible, situé en dehors des réalités qu'ils peuvent contempler, qu'ils peuvent toucher, dont ils peuvent goûter les saveurs. On ne l'accroît pas davantage en leur montrant simplement ce qu'ils voient tous les jours tel qu'ils le voient, sans souligner, en l'accentuant, en la dépouillant de ce qui nuit à l'harmonie, la signification de ces spectacles familiers ; mais on l'accroît en cherchant dans la nature ce qu'elle a de beau et de clément, même en mentant un peu par l'exagération de cette beauté qui apprendra à la mieux découvrir ; on l'accroît en chargeant un regard de
plus de pensée, en donnant aux gestes d'une figure un rythme qu'ils n'ont point dans la réalité, en baignant cette image d'une atmosphère plus sensible que celle dans laquelle nous vivons ; on l'accroît en épurant le style d'une ligne d'arbres, en forçant la communion de son mouvement avec celui des nuages, avec les vallonnements de la terre ; on l'accroît en harmonisant les couleurs, en rendant plus désirables et plus précieuses les choses à conquérir. Si, en ce faisant, on demeure vraisemblable, si l'on garde la mesure qui permettra aux hommes de se reconnaître encore, de reconnaître encore le décor dans lequel ils vivent, on les baigne doucement d'un peu de mensonge charitable et salutaire, on crée en eux la faculté d'éveiller du rêve dans la contemplation, la force de poursuivre, en regardant quelques arbres, la ligne idéale montant vers le ciel et conduisant vers l'infini, de percevoir, en admirant une femme, la sensation de l'éternité, de sentir en soi un rythme de pensée nouvelle, d'entrevoir des beautés et des buts qui ne sont plus à leurs yeux de l'inaccessible ; et l'on fait naître en eux des volontés nouvelles et des joies inconnues. Pour atteindre ce résultat admirable, il faut demeurer entre l'imagination pure et la réalité nue, entre le rêve déréglé et la stricte réalité. Il faut, avec ce qui est, créer ce qui peut être, ce qui est, sûrement, quelque part, ce que l'homme peut espérer accomplir ou ce qu'il peut voir en complétant, par ses regards qu'un peu
Le Concert.
Musée Gartner, Boston.
de rêve aura rendus plus lointains et plus puissants, ce qu'il voit.
Vermeer fait cela : il est le réaliste qui s'épure, le rêveur qui contemple et transforme les réalités, qui ment sublimement aux hommes pour leur donner plus de confiance, plus d'espoir, dans un crâne et clair optimisme.