LA MADONE DE PISTOIA
La Madone du Dôme de Pistoia était attribuée par la critique, sur la foi de Vasari% à un élève de Verrocchio, Lorenzo di Credi, jusqu'au jour où l'on
il avait fait cette ingénieuse remarque: <( Gomment peut-on croire avec tant de facilité que Verrocchio ait pu être si étonné en voyant l'ange peint par Léonard dans le tableau du Baptême? Ce ne devait pas être la première fois qu'il voyait ce dont Léonard était capable ». Je dois ajouter que cette opinion est de plus en plus devenue prépondérante dans les écrits qui ont été consacrés à Verrocchio au cours de ces dernières années.
1. Cette nouvelle erreur de Vasari nous prouve combien il était mal documenté pour ce qui concerne les œuvres de Verrocchio.
retrouva le document attestant que, non seulement l'œuvre avait été commandée à Verrocchio, mais qu'elle avait été à peu prè§ terminée par luimême vers Tannée 1479 ^ Comparée au Baptême, elle nous montre Verrocchio dans toute sa maîtrise de peintre, et nous avons ainsi, dans ces deux œuvres, le début et l'aboutissant de son art (Pl. p. 11 3).
Ici, il s'agissait d'une Madone, de ce motif charmant qui plaisait tant au maître, et qui lui convenait bien mieux que le motif du Baptême du Christ, Dans cette Vierge, à l'attitude si tendre, nous retrouvons Fart délicieux que nous avons admiré dans la Madone de l'Hôpital. L'enfant, d'une ravissante beauté, est le type même de ces enfants que reproduiront, sans le modifier, les peintres florentins, et surtout Léonard et ses élèves de l'école milanaise. Comme dans l'Enfant de la Madone de l'Hôpital, c'est une irréprochable précision de dessin, une observation aiguë de la nature, le plus fidèle réalisme dans la reproduction des chairs grasses et souples ; c'est une savante maîtrise qui se plaît à accumuler les difficultés dans le rendu des raccourcis, c'est une vive sensibilité qui fait voir et aimer à l'artiste la bouche mignonne, les joues rondes, les cheveux soyeux, le regard si naïf et
I. Andréa del Verrocchio in Pistoia^ par MM. A. Chiappelli et Alfredo Ghiti (Bolletino storico pistoiese, fasc. 2, 1889). Avant la publication de ce document, Morelli, avec une rare sagacité, avait reconnu dans ce tableau l'art et la main de Verrocchio (Kunstkritische Studien, t. III, p. 3j),
LES MAITRES DE L'ART
si ensorcelant des petits enfants. Et quel charme dans la pose des mains de la Vierge, dont Tune soutient délicatement Jésus, et dont l'autre s'approche de lui sans le toucher, toute prête à le retenir s'il venait à tomber! Geste délicieux des mères qui, chaque jour, donnent à leurs enfants un peu plus de liberté, mais qui sont toujours en éveil, gardiennes vigilantes de leurs chers et fragiles trésors.
Aux côtés de la Vierge se tiennent debout deux personnages, à gauche saint Jean, à droite saint Zenon. La figure de saint Zénon est particulièrement intéressante, car c'est une véritable statue, une statue telle que seul Verrocchio pouvait la concevoir; superbe de ligne et de beauté expressive, elle peut nous consoler de la perte de ces statues d'apôtres^ qu'il avait faites sur la commande du pape Sixte IV. Sans le moindre mouvement factice, sans aucun de ces grossissements et de ces recherches anatomiques que la Renaissance va mettre à la mode, Verrocchio crée une figure d'un style irréprochable, qui égale en beauté le Saint Matthieu de Ghiberti.
Si Lorenzo di Credi, ce qui est probable, a aidé Verrocchio dans l'exécution de ce panneau, c'est en travaillant aux parties accessoires, telles que la robe de la Vierge ou les détails si minutieux du tapis, et peut-être aussi à la figure de saint Jean-Baptiste, figure un peu doucereuse, qui manque de ces accents d'énergie que Verrocchio lui eût sans doute donnés s'il l'avait achevée lui-même.
Cliché Alinari.
La Vierge et l'Enfant
ENTRE SAINT JeAN-BaPTISTE ET SAINT ZÉNON.
Dôme de Pistoia.
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N'oublions pas de considérer l'architecture de ce tableau, le trône en marbre, terminé par une niche, les pilastres cannelés, l'entablement, la coquille : c'est le style même de Michelozzo dans toute sa finesse et sa sobriété. Ce style n'est plus conservé par les contemporains de Verrocchio, qui préfèrent les pilastres couverts d'arabesques et des architectures plus lourdes et plus compliquées. Le changement est très marqué déjà chez Ghirlandajo et chez Botticelli ; il l'est encore bien plus chez Lorenzo di Credi, à qui ce tableau n'aurait jamais dû être attribué, ne fût-ce qu'en raison du style des architectures.
Si nous comparons les architectures de Verrocchio avec celles qui avaient été peintes antérieurement sous l'inspiration de Michelozzo, celles des Madones de Fra Angelico par exemple, nous verrons que Fra Angelico place la Vierge dans un palais dont le fond est entièrement occupé par des architectures, tandis que Verrocchio, introduisant une très intéressante nouveauté, conserve les éléments essentiels du décor architectonique, — pilastres, corniches, trône, — mais supprime les murs : cela lui donne de belles ouvertures sur la campagne, lui permet de peindre de jolis paysages, et d'associer, d'exquise façon, le charme de la nature aux délicatesses de la plus fine ornementation sculptée.
Je signalerai enfin le soin extraordinaire avec lequel cette œuvre a été exécutée. Peu de tableaux
LES MAITRES DE L'ART
ont été finis aussi minutieusement, jusque dans les moindres détails. On remarquera en particulier le tapis, le plus étonnant tapis qu'ait peint un artiste italien, où le peintre a accumulé à plaisir toutes les difficultés du dessin, pour montrer son habileté à les résoudre. C'est bien l'œuvre d'un maître qui, dans sa jeunesse, s'était consacré si passionnément à l'étude des sciences, de la géométrie et de la perspective.
S'il fallait dire encore quelque chose pour montrer la valeur de la Madone de Pistoia, je conseillerais de la comparer avec les œuvres mêmes de Lorenzo di Credi, à qui on l'a si longtemps attribuée. Lorenzo est un maître charmant, mais monotone et peu inventif. Il n'ajouta rien d'essentiel à l'art de Verrocchio et passa toute sa vie à reproduire les motifs qu'il lui avait vu créer. Il continua l'art de son maître en l'affaiblissant, en lui enlevant ses caractères d'énergie, en accentuant ses caractères de douceur, pour les porter jusqu'à la mollesse. La Vierge du Louvre, une des plus belles œuvres de Lorenzo, est très inspirée de la Vierge de Pistoia^ mais elle est bien loin d'avoir la même tendresse et la même V vivacité de naturalisme : c'est ainsi que, dans son
désir de mieux marquer le geste de bénédiction, Lorenzo étend outre mesure le bras de l'Enfant, et nous n'avons plus ce motif de Verrocchio, si intime et si vrai, où l'enfant esquisse à peine le geste, n'allant pas au delà de ce que ses forces lui permettent,
faisant un geste d'enfant et non de petit homme. Et combien plus gracieux étaient, 4^ns la Madone de Pistoia, les deux bras vus en raccourci et les petites mains rapprochées Tune de Tautre ! A Pistoia, c'est Verrocchio qui parle; à Paris, c'est Lorenzo qui imite, autant qu'il le peut, mais de bien loin, son illustre maître.