‹ Vers Athènes et Jérusalem: journal de voyage en Grèce et en SyrieChapitre 10 sur 17 · DEUXIÈME PARTIE VERS JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE VERS JÉRUSALEM

VBRS JÉRUSALEM

LK RETOrn AU NAVIBE. — HELLÉNrSaiE ET CHRlàTlANlSÎIR. — PK ■ ARBEILLK A MESSi:VE. — LES ILOTES DU PÊLOP0^È?E. — LA CHANSON nu VOYAGE.

En mer, îiî septembre 1897

L'an dernier, la revue le Tour du monde or^anisîait un voyage en Grèce^ avec le coneours de la compagnie des Messageries maritimes, et deux cents tourisleR prenaient passa g^e sur le Sénégal Ils revenaient si eue hantés qu'ils auraient voulu , celte année, recommencer le voyage. Les événements que l'on sait ne Tonl pas permis. Il y aurait eu de la barbarie à parcourir en touristes la Grèce écrasée. La /i<^t)uû générale des sciences a transformé le projet d'un retour à Athènes en un voyage à Jérusalem, avec escales aux lieux w où se faisait tout ce qu'a dit'

l'histoire », Rhodes, Chypre, Beyrout, Damas, Jaffa, la Crète.

J'étais du premier voyage; je me suis empressé de me faire inscrire pour le second. Voir de ses yeux le « pays des Croisés » est une leçon aussi utile que la visite de la Grèce, et jamais les choses d'Orient ne furent d'un intérêt plus immédiat.

Je me retrouvais donc lundi dernier, 13 septembre, à Marseille, sur le même Sénégal qui, au mois d'avril 1896, m'avait porté en Grèce. Il est toujours sous le commandement du capitaine Rebufat, ce Marseillais cordial et fin qui s'était fait des amis de tous ses passagers helléniques. Nous sommes une centaine à bord, conduits par MM. Olivier et Amphoux, de la Revue des sciences^ qu'assiste M. Charles Diehl, professeur à l'Université de Nancy.

Reprendre passage à bord d'un navire sur lequel on a déjà fait un beau voyage, est d'un vif agrément. Aux premiers pas à travers la ville flottante, les souvenirs se lèvent en foule. C'est la même impression que le retour dans un pays où l'on a vécu en peu de temps une existence pleine. On n'a pas cette pénible sensation d'arrachement que cause d'ordinaire le départ pour un lointain pays. On se rappelle les faciles relations du bord, là griserie du changement, la rentrée délicieuse, après les journées de grande fatigue, au navire devenu le home, les longues lectures, sur le pont, des livres d'histoire et de voyages, décolorés et froids dans le cabinet, vivants et animés lorsqu'ils servent de contrôle et d'aide à l'observation personnelle. On s'ins-

talle avec Texpérience de ce qu'il faut rechercher ou évil(fr. Les premiers Lallcmenls de rhélit'e, d'obord timides et hésitants, puis Torlement rylhmés et sûrs deux^mômes, produisent l'eiTet d'un essor daQS l'espace, d'un Lattement d'ailes libres et puissantes. On va s'alTranchir pour un temps de la vie monotone et surchargée; on court vers les grands spectacles, dont le souvenir sern la consolation des vulgarités et des misères quotidiennes-

J'ai cette fois une grande cabine, bien éclairée, où je puis insinuer une table à écrii-e. Je ne devrai plus, comme dans le voyage de Grèce, faire de la copie sur le pont^ sous le vent, ou dans les salons communs, au milieu du va-et-vient, des conversations et des questions. C'est que nous sommes beaucoup moins nombreux ï[ue Tannée dernière. Il n'y a plus sur les deux gaillards le grouillement joyeux qui faisait du Srnéf^nl une ru du* bourdonnante* Celte différence semble d'abord un peu triste, mais pas longtemps. La mer est belle et le temps doux. Nous n*avons pas un seul malade. Sur celte Méditerranée aux rivages rapprochés, à peine a-t-on perdu de vue les côtes de Provence, que les montagnes de Corse s élèvent sur l'horizon; Tltalie se profile à Test, taudis que les îles Lipari poinlenl au sud. L'ennui qui sort de Tocéan morne et désert ne se pose point sur cette mer riante et pleine de souvenirs.

Il semble, pourtant, qu'un voyage à Jérusalem aurait du attirer une afHuence de touristes. Leur petit nombre s'explique d abord par l'époque fie

Tannée : Tannonce a été faite assez tard et, dans ce dernier quart des vacances, chacun suit jusqu'au bout ses projets primitifs. Peut-être aussi la date choisie, un 13, a-t-elle, en quelque mesure, effrayé les superstitieux.

Mais voici, je crois, le principal motif. Les fervents de rhellénisme n'avaient, pour aller en Grèce, que l'occasion offerte par le Tour du Monde, Pour les chrétiens, de grands pèlerinages à Jérusalem s'organisent chaque année. Ils s'y trouvent en communauté de croyances, conduits par leurs prêtres. A l'appel de la Revue des sciences les curieux ont seuls répondu : nous n'avons parmi nous que deux prêtres catholiques et trois pasteurs protestants. Il est aisé de voir, aux premières conversations, que le goût du tourisme, beaucoup plus qu'une croyance, réunit cette fois les passagers du Sénégal.

Au demeurant, comme dans le premier voyage, tous les âges et toutes les conditions sont représentés. Nous avons des vieillards et des jeunes gens, des matrones et des jeunes femmes, des médecins, des magistrats, des officiers, des artistes, des professeurs, de simples oisifs. Nous pourrions former une colonie complète, voire cosmopolite, car nous comptons un groupe belge assez nombreux, des Suisses, un Roumain.

Le navire a quitté le port à l'heure indiquée, trois heures de l'après-midi. Je revois, avec le double enchantement de la sensation présente et du souvenir évoqué, les merveilleux spectacles semés au long de la Méditerranée. Le 14 au matin, jious

D'EUROPE EN ASIE. i7Î

passons les bouches de Bonifacio, sous la petite ville corse, serrée dans ses murs génois, au sommet de falaises à pic, que percent à la base des grottes profondes. Les vieilles maisons, dorées par le soleil, semblent s'accrocher les unes aux autres, sur l'étroite plaie-forme, pour n'être pas emportées par le Vent de mer. L'entrée dti port, étroite et longue, se devine plus qu'elle né se voit. Elle s'enfonce, comme un fiord, entre une double paroi de rochers blancs. Nous longeons le lugubre écueil de Lavezzi où se brisa la Sémillanteei, en face, l'îlot sarde, la Maddalena, armé jusqu'aux dents, alors que Bonifacio n'a que de vieilles fortifications. Derrière l'abri de la Maddalena, les torpilleurs italiens guettent l'île française avec une affectation de mauvais goût.

Le 15, vers le milieu du jour, dans une lumière radieuse, Stromboli surgit en rouge vif, plaqué de vert doux, de brun fauve et de blanc cru par les vignes, la lave et les maisonnettes, sous un double panache de fumée. Son petit satellite, Strombolino, est dentelé de si étrange manière qu'il ressemble à un attelage d'hippocampes, corps serrés, oreilles dressées et crinières flottantes. Au milieu, une tête plus haute hennit vers le ciel. Voici bientôt le détroit de Messine. Le fleuve salé qui unit la mer d'Europe et la mer d'Afrique est animé comme un boulevard de grande ville. Les grands paquebots, les petits voiliers, les minuscules bateaux pêcheurs le sillonnent, sur les lames courtes et frémissantes qui se heurtent sous la brise. Charybde et Scylla, Messine et Reggio, les villes blanches et roses, les petites vallées fraî-

ches au flanc des hautes montagnes brûlées rient sous le soleil. L'Etna, malheureusement, est voilé de nuages, comme le matin où je traversais le détroit, il y a dix-sept mois. En revanche, après six heures de route vers l'orient, la silhouette gigantesque de la montagne surgit dans le ciel éclairci. Le soleil couchant plonge brusquement derrière elle et couronne sa double cime d'une gloire rayonnante.

Le 16, nous longeons les côtes du Péloponèse jusqu'au cap Malée, du haut duquel un ermitage fameux regarde Cythère qui expie le culte de Vénus par la plus sinistre aridité. Jusqu'à la nuit, malgré la chaleur de fournaise qui embrase le pont, nous suivons le défilé des nobles lignes sur lesquelles chante l'harmonie des couleurs, de la plus vigoureuse à la plus douce, du rouge feu au vert mourant. Les côtes sont abruptes et nues, sans arbres, à peine voilées d'une végétation courte et roussie. Des villages blancs s'éparpillent aux plis des gorges. Mais la fête de lumière est merveilleuse sur la terre changeante et la mer moirée. La côte de Cythère s'allonge avec la majesté d'un double fronton et le cap Malée se dresse, haut, massif et robuste comme une énorme tour. A la pointe même du cap, tandis que souffle, comme par une porte brusquement ouverte, le vent du nord, le Vorias si redouté des anciens, et que la sirène du navire demande inutitilement la bénédiction de l'ermite, absent ou mort, le soleil couchant étend sur cette porte de la mer Egée un manteau triomphal de pourpre changeante.

Bientôt Cythère bleuit et le cap devient noir. Une

coupole de nuages cuivrés, enflammés parle rayonnement d'une fournaise invisible, illumine les cimes. Puis Fombre monte de la mer vers les montagnes. Le ciel passe du bleu pâle au vert opalin. Soudain, la nuit est profonde. Le navire semble glisser sur une nappe de velours noir.

Nous allons maintenant droit sur Rhodes. C'est la dernière étape des croisés en Orient et nous suivrons à rebours la marche de l'épopée chrétienne. C'est à Rhodes qu'aux mains de deux Français, Pierre d'Aubusson et Villiers de l'Isle-Adam, groupant autour d'eux six cents chevaliers d'Europe, la croix tomba sous le choc du croissant, après une lutte héroïque des deux parts, mais où chaque chrétien avait quarante musulmans à combattre.

En deux conférences, parfaites d'ordonnance et de clarté — études attentives et concentrées que, seul, un spécinlifite pouvait faire, en dominant son sujet d'iissez haut pour le présenter dans ses grandes lignes et le mettre à la portée d'im auditoire de cul* turo moyenne, — M. Dii^hl nous a rcLrart^ les fastes de r Orient latin. Tandis que riiisloncn parle, sur le pooL du navire qui court entre les Cyclades et la Crète, nous songeons qu'à moins de cent kilomètres, à droite et. h gauche, chrétiens et Turcs sont encore face à facei en armes, trois cents ans après la prise de Rhodes par Soliman. Aujourd'hui. comme alors^ le conftil a des causes lointaines et multiples; il s'agit encore de religion et de politique, de sang et d'argent- L'escadre européenne est composite, comme Tordre des Hospitaliers de Saint- Jean. La

17i VERS JÉRUSALEM.

rivalité d'intérêts qui laissa succomber Rhodes subsiste, avec des éléments identiques, entre les nations qui montent la garde à la Canée et discutent à Constantinople. Et, de même que la chute de Rhodes fut le signal d'un remaniement de l'Europe, sommesnous destinés, après la victoire du Turc sur le Grec, à voir notre vieux continent, où tout est prêt pour une guerre universelle, pétrir à nouveau des États dans le sang?

J'ai pour voisin de cabine un mélomane discret. C'est un des commissaires du bord, grands voyageurs par métier, qui ont beaucoup vu et entendu. Celui-ci possède un répertoire musical d'une variété prodigieuse. 11 se joue à lui-même sur la mandoline les mélodies joyeuses de Naples, les chansons rêveuses de l'IUyrie, les tristes cantilènes de l'Orient, toute la partition de Carmen. 11 brode, il improvise, il se grise de sa musique, avec une sûreté de mémoire, une agilité de doigts, un sens artiste qui lui permettraient de changer son goût en profession. Il compte sur le battement de l'hélice pour couvrir aux oreilles de ses voisins le son grêle et métallique de l'instrument. Mais celui-ci domine. Pour moi, je prends avec un vif plaisir ma part du concert. Cette musique composite, par cette nuit brûlante, est la chanson de ce A-oyage entre l'Europe et l'Asie.

LA VILLR; L'ENCEIKTE; la RIR HEt^ CeCVALIËBS; LE BAGNE^ — Lï CI.>JETIÈRE TUHC; LE SlÊGff 1>E i322. — LA KHANCB A RUOD£B, — L£Ë VlCTOlKËâ TUaOUE^; LL SALUT AU PADL'^CJUIt.

Rhodes, 17 septembre

Nous avons quitté celle nuit les eaux ji^recques pour les eaux turques et, ce motin, depuis le Jever du jour, nous ran gnons les dernières Cyclades. Elles sortent de la mer, toujours semblables entre elles, c cst-à-dire rousses et arides sous la lumière limpide. Vers midjj nous découvrons en môme temps la côte d'Asie et Rhodes, L' a île du soleil », Rhodes la brillante, Macaria, la « fortunée », apparaît, couronnée do rochers blancs et ceinte de verdure,

La douceur du climat, la pureté de Tair et la fertilité du sol en faisaient, pour les anciens, un paradis terrestre. Là, disaient-ils, « on ne connaît guère les différences de chaleur et de froidure; les deux températures se confondent >k Les anciens ont dit vrai et les Turcs n'ont pu dépouiller Rhodes de

ces dons célestes. Malgré l'ardeur du soleil, la brise est fraîche autour de Tîle, grâce à l'appel d'air que font au-dessus d'elle les plaines brûlantes d'Egypte, tandis qu'en hiver, les monts de Lycie la préservent du Vorias. Dans le creux des collines foisonnent les grenadiers, aux feuilles brillantes et aux fruits éclatants; ils justifient toujours le nom de Rhodes, symbolisé par la fleur épanouie, f:5Sov, la grenade, qui figure au revers de ses anciennes monnaies, tandis que, sur la face brille, couronnée de rayons, la tête de Phoibos.

Bientôt, sur un double promontoire, s'étage la ville, autour d'un port en croissant. Malgré les palmiers et les minarets, la première impression est celle d'un mont Saint-Michel qui surgirait d'une mer plus bleue, sous une lumière plus brillante. Une enceinte crénelée, où, de distance en distancé, des tours sont comme liées en gerbe, la serre étroitement. Cette enceinte est épaulée à droite par une bastille à plusieurs étages de remparts, l'ancien palais des grands maîtres; à gauche, par un châtelet percé d'une porte robuste, la porte Sainte- Catherine. Jadis, l'entrée du port était défendue par une superbe tour, couronnée de quatre tourelles et surmontée d'un donjon. C'était la tour Saint- Ange, merveille de l'architecture militaire. Elle occupait l'emplacement du célèbre colosse, représentant Phoibos rhodien. On la voit toujours sur les anciennes estampes, mais elle n'existe plus : ébranlée par un tremblement de terre en 1851, elle s'est écroulée peu à peu. L'incurie turque ne détruit rien,

mais laissé tout détruire par les hommes où par le temps.

Comme le Mont-Saint-Michel, Rhodes était une cité religieuse et guerrière, toujours « au péril de la mer » et de Tennemi. Moitié européenne,. moitié asiatique, il semble aux premiers pas que rien n'a changé ici depuis le 31 décembre 1522, où Soliman prit possession de la ville. La population bruyante et bariolée qui grouille sur le quai, attirée par la vue de notre grand paquebot, a conservé le costume oriental; il nous semble que, tout à l'heure, les bannières des sept « langues » vont flotter sur les bastions et que les casques des chevaliers, ombragés du koùffiéh oriental, vont briller entre les créneaux.

En quelques pas, après avoir franchi Tenceinte intérieure qui séparait la cité bourgeoise de la cité noble, nous sommes dans la rue qui s'appelle toujours « la rue des Chevaliers ». Ici, Pillusion tient du prodige. Des deux côtés, l'architecture du xiv® et du XV® siècle survit, sous ses formes les plus caractéristiques, dans une suite d'édifices extérieurement intacts : aucun restaurateur de monuments historiques n'a passé par ici. A peine si de légers moucharabis en bois s'accrochent aux façades. Ils en dénaturent d'autant moins le caractère que les chevaliers ont souvent adapté leurs habitudes occidentales à celles que leur imposait l'Orient. Ainsi leur grand hôpital est construit en forme de khani : les bâtiments encadrent une cour centrale à arcades, mais ces arcades sont ogivales et la façade est celle d'un château fort. Vers le milieu delà rue,

une chaire, surmontée d'un abat-voix, est pratiquée dans la muraille. Elle entendit, en 1522, l'appel aux ai'mes que l'archevêque grec adressait aux femmes et aux enfants, toute la population virile étant déjà sur le rempart. Il n'y a que nous dans la rue, groupés devant M. Diehl qui, sur les premières marches de l'escalier, nous raconte le siège. Nous pouvons supposer que femmes et enfants, suivant l'archevêque, sont allés rejoindre les hommes au bastion de France et que nous allons entendre la clameur de l'assaut musulman, coupée par l'appel des cloches et la voix des canons.

Les « auberges » et les prieurés des nations se succèdent, portant au front l'écusson national, accolé à celui du grand maître qui les a construits. Ceux d'Angleterre et d'Italie étaient au bas de la rue, celui de France au milieu. Les Anglais et les Italiens ont obtenu d'emporter leurs écussons. Les armes de France sont toujours en place. Les fleurs de lis, d'un dessin vigoureux et pur, brillent au soleil d'Orient sur une plaque de marbre entourée du vieux cri : Mont joye Sainct Denys^ et, à côté, surmonté du chapeau cardinalice, le blason du grand maître Pierre d'Aubusson. La France a demandé aux Turcs les portes du château pour le musée de Cluny. Il est fâcheux qu'elle n'ait pas réclamé en même temps les armes de son prieuré, double monument d'art et d'honneur. Les chevaliers de Saint-Jean furent surtout un ordre français. Des dix-neuf grands maîtres ayant tenu le magistère à Rhodes^ quinze furent choisis dans noire

nation, et parmi eux les deux héros de 1480 et de 1522, Pierre d'Aubusson et Villiers de TIsle-Adam. Lorsque Soliman arriva devant Rhodes, les deux cent quatre-vingt-douze chevaliers profès comprenaient cent vingt Français, quatre-vingt-huit Espagnols et Portugais, quarante-sept Italiens, dix-sept Allemands et Anglais. Les témoignages de cette vieille gloire feraient bonne figure aux murs de Saint-Denis,

Le gouverneur de Rhodes a supprimé pour nous les formalités de douane et de passeport, si gênantes en pays turc. Il a donné des ordres pour que toutes facilités de visite nous soient laissées. Nous n'avons à subir qu'une consigne sévèrement gardée, la défense de prendre des photographies « sur les points stratégiques ». Or, pas une pierre n'a été ajoutée aux remparts de Rhodes depuis que Soliman eut fermé les brèches du siège et il suffirait d'un obus pour ouvrir la forteresse de bout en bout. Le chef de la police, un officier d'ordonnance et le secrétaire du gouverneur nous accompagnent, aussi empressés à nous donner les facilités permises qu'à empêcher les violations de consigne. Le gouverneur de l'île, pauvre chef-lieu du sandjak des « îles de la mer Blanche », est un ancien ministre des affaires étrangères, envoyé ici en disgrâce. On devine ses craintes. Après Rhodes, que ferait-on de lui, s'il déplaisait encore? La condition de ces gouverneurs turcs est pitoyable. Tout courrier arrivant de Conslantinople est pour eux un motif d'angoisse. Il leur est interdit de communiquer entre eux. Récemment

.Jl^^â^.

à Smyrne, Tun d'eux interrompait son voyage pour ne pas se rencontrer sur le paquebot avec un de ses collègues. Suivant Tusage, lorsque le chef a des inquiétudes, ses subordonnés tremblent. Nos guides concilient de leur mieux la crainte d'être trop complaisants et celle de ne pas Têtre assez.

Ils nous introduisent dans le palais des grands maîtres, transformé en bagne. Du haut d'un chemin de ronde, nous regardons à loisir une centaine de forçats qui fument ou savourent le kief entre les hautes murailles d'une vaste cour. Ces bandits sont superbes sous leurs haillons. Toutes les races de l'empire ottoman figurent parmi eux, du nègre au Circassien. Beaucoup posent pour la galerie. Dédaigneux des visiteurs européens comme de leurs compagnons, deux jeunes hommes, beaux comme des dieux, se promènent à l'écart en se tenant par la taille. Tels, chez nous, les amoureux de village, garçon et fille. Ce groupe masculin, c'est l'amitié antique, à la façon d'Achille et de Patrocle. Passons.

Du haut de l'esplanade, nous découvrons la ville, le port et, au loin, la côte d'Asie. Le souvenir imprime à ce panorama splendide une tristesse infinie. Sur cette terrasse, où s'ahgnaient encore il y a quelques années les énormes canons aux armes de l'ordre — la plupart ont été transformés en gros sous, mais deux, offerts à Napoléon III, sont aux Invalides, — les grands maîtres veillèrent pendant deux cent treize ans, comme les sentinelles perdues de l'Europe chrétienne, l'œil tourné vers l'Asie. C'est d'ici que Villiers de l'Isle-Adam vit arriver l'immense

flotte de Soliman, sept cents navires, portant cent cinquante mille hommes. Devant TEurope divisée et distraite, comprenant que Theure suprême était arrivée, il ne songea plus qu'à bien finir.

Nous sortons dans la campagne par une porte de nom et d'écusson français, la porte d'Amboise. Jusqu'en 1837, on y voyait le crâne gigantesque du monstre fameux que Dieudonné de Gozon aurait tué en 1342. C'est de ce côté, le moins fortifié par la nature, que les chevaliers avaient accumulé leurs moyens de défense et que se porta l'effort des Turcs. Ce front est un superbe morceau d'architecture militaire et l'histoire de la fortification au début du XVI® siècle, lorsque les ouvrages rasants commencèrent à remplacer les hautes murailles, se lit avec une parfaite netteté sur ces pierres dorées par le soleil, timbrées aux armes des grands maîtres et élevant les créneaux à la sarrasine sur les larges embrasures. De distance en distance, d'énormes bastions portent encore le nom des « nations » à la garde desquelles ils étaient confiés : France, Provence, Auvergne, Espagne, Italie, Allemagne, Angleterre.

Un immense cimetière, hérissé de doubles stèles et foisonnant de chardons desséchés, s'étend au pied des remparts. Là reposent les quarante mille Turcs que six cents chevaliers, soutenus par cinq mille mercenaires et miliciens, abattirent pendant un siège de cinq mois. Jamais les musulmans ne touchent aux vieux cimetières. Celui-ci est particulièrement respecté. Après la prise de Constantinople, celle de

Rhodes fut la plus grande victoire de rislamisme. A voir ces dalles de pierre qui, droites et surmontées du turban, semblent montera l'assaut des murs, on songe que, dans la différence des races et des religions, ceux qui tombèrent des deux côtés de ce fossé sont frères dans l'héroïsme et dans la mort, car ils ont donné leur vie pour une idée.

Un Rhodien et un prêtre français, MM. Edouard Biliotti et l'abbé Cottret, ont consacré à l'île de Rhodes une histoire qui est un monument' de patriotisme et de conscience. Tout n'y est paâ d'égale valeur et leur critique laisse à désirer, mais, à la condition de le contrôler, leur livre offre les recherches les plus profondes et les plus originales dont l'île ait été l'objet. Rhodes n'ayant pas d'imprimerie, M. BiHotti s'était fait imprimeur : « Notre compositeur, dit-il dans sa préface, est un enfant n'ayant pas la plus petite notion de la langue française ». Les auteurs de ce livre naïf et touchant ont eu la bonne fortune de découvrir une relation manuscrite du siège de 1522 par un musulman.

Sous la rhétorique ampoulée du narrateur, éclate l'héroïsme égal de la défense et de l'attaque, celleci procédant à coups d'hommes, celle-là suppléant au nombre par la ténacité et le courage réfléchi. L'esprit de l'armée ottomane respire encore dans des phrases comme celle-ci : « Les braves soldats de l'Islam tombaient par centaines et les anges ouvraient pour leurs âmes la porte du paradis ». Avant l'un des plus furieux assauts donnés à la place, « les troupes musulmanes s'étaient abordées

en se pardonnant mutuellement leurs offenses ». Quant aux chevaliers, Soliman vainqueur leur témoigna son admiration. Il leur permit de quitter la ville avec leurs reliques, leurs étendards, leurs richesses mobilières et les cinq mille habitants qui voulurent les suivre. Il combla de dons Villiers de risle-Adam.

Le 1" janvier 1523, la flotte de Tordre mettait à la voile « pour le Frenghistan ». Depuis cinq jours déjà, le sultan avait pris possession de la ville :

Le 6 Sefer (25 décembre), jour de Vendredi, le Sultan, selon la sublime loi que le bienheureux Omar a établie à regard des pays conquis, ordonna qu'un muezzin montât sur VArop'Kouleh (la tour Saint Ange), cette tour dont rélévalion atteint le troisième ciel; de là le muezzin, d'une voix aussi forte que celle du bienheureux Bilial, notifia à la population la glorieuse conquête du Sultan Soliman, et entonna ensuite la sublime prière que Mohammed, le Saint Prophète de Dieu, a instituée sur la terre des croyants, et cette voix claire et forte étonna les chrétiens.

Déjà aussi l'église Saint-Jean était devenue une mosquée. Elle a été détruite en 1856 par l'explosion d'un dépôt de poudre caché pendant le siège dans la crypte de l'église et allumé par la foudre. Cette poudre aurait été dissimulée par le prieur d'Espagne, d'Amaral, concurrent de Villiers del'Isle- Adam à la grande maîtrise, et qui se serait vengé de son échec en l'obligeant à capituler faute de munitions. Le traître fut mis à mort et sa tête exposée sur le rempart, en face du camp musulman.

i84 VERS JÉRUSALEM.

Il convient d'ajouter que, jusqu'au bout, d'Amaral protesta de son innocence et que, parmi les historiens, il a trouvé des défenseurs.

Trois villes, turque, grecque et franque, se pressent dans Tenceinte de Rhodes, réunies et distinctes. L'île a eu plus de cent mille habitants; elle n'en a plus guère que vingt-sept mille, dont vingt mille Grecs, six mille Turcs et mille Juifs. Environ onze mille se partagent la ville, parmi lesquels cinq mille Grecs, autant de Turcs et tous les Juifs. Les routes du commerce, qui jadis convergeaient sur Rhodes, s'en sont détournées. La domination turque a fait le reste. Il ne reste plus de l'antiquité que des ruines informes, sans aucune trace des trois mille statues dont parlent les auteurs. Il y avait à Rhodes une école célèbre de rhéteurs et de philosophes, où vint enseigner Eschine, banni d'Athènes, après son grand duel avec Démosthène. Aujourd'hui, les quarante-sept villages de l'île n'ont qu'une seule école indigène. Dans la ville, les établissements d'instruction sont français.

La diversité de la population éclate dans celle des visages, des costumes et des langues, comme dans le soin jaloux avec lequel chacune des trois nations minuscules vit chez elle, à sa façon. Tandis que les musulmanes se voilent étroitement le visage, les juives se montrent à visage découvert. Des enfants aux cheveux blonds et aux yeux bleus nous suivent, parmi de petits moricauds au crâne rasé. Le faubourg actuel de Néochori s'est appelé longtemps Keratochori^ le « village cornu ». Les cheva-

liers y faisaient, paraît-il, des visites, et il en est resté des traces parmi la population. Sur la marine, dans la foule curieuse, des prêtres grecs regardent, à côté de santons. Mais des Frères de la doctrine chrétienne viennent à nous, les mains tendues, en disant : « Nous sommes Français! » A cette distance de la patrie, comme nos divisions et nos querelles s'oublient! Nous éprouvons aies entendre une émotion profonde. Les Frères nous disent leurs efforts pour répandre notre langue. Il existe aussi à Rhodes un collège soutenu par TAlliance française. Somme toute, notre petite colonie est la plus influente et la plus laborieuse de l'île. Un professeur de français, qui n'a jamais vu la France et qui parle notre langue avec une correction parfaite, nous dit que nous retrouverons l'action française, aussi forte avec des moyens restreints, tout le long de notre voyage. Bien plus qu'à la lecture des journaux turcophiles ou philhellènes, nous comprenons ici avec quel soin la France doit garder ses intérêts d'Orient Elle y poursuit une œuvre de civilisation ; elle doit y rester la première des nations européennes, — malgré la Russie, protectrice des catholiques grecs; devant laquelle, depuis quelques années, elle s'efface trop, par le souci exclusif de ses intérêts européens; malgré l'Angleterre, que nous verrons, dans deux jours, maîtresse à Chypre, dans l'ancien royaume des Lusignans, comme elle l'est à Malte, dernière possession des chevaliers de Rhodes.

Musulmans, Grecs et Juifs vivent en bonne intel-

ligence sous Tautorité turque, équitable ici, et qui, malgré les récentes affaires d'Arménie et de Grèce, a su éviter jusqu'aux rixes. Les Grecs sont des agriculteurs ignorants, pauvres et pacifiques; le commerce, de plus en plus réduit, ne les a pas émancipés en les enrichissant. Les Juifs ont encore la lâcheté des races longtemps esclaves. Quelques-uns de nous en ont pris un pour guide. C'est un homme jeune et robuste. Il les conduit à une mosquée. Au moment où ils y pénètrent, un soldat turc marche sur le juif et, violemment, le frappe au visage : il paraît que l'heure où les roumis peuvent entrer est passée. Le juif ne résiste ni ne riposte; il vient en pleurant nous montrer sa joue rougie.

Brutalité à part, nous admirons l'aspect martial des soldats qui montent la garde aux portes, l'arme au pied, immobiles comme des statues et haussés sur des tréteaux de bois. Ils sont vêtus de guenilles sordides, mais on voit qu'ils éprouvent la fierté des victoires récentes. L'Europe a laissé le champ libre à cette armée résistante et brave; l'Allemagne a refait son éducation arriérée. Le soldat turc est désormais redoutable. Les nations d'Europe qui ont des sujets musulmans en Asie ou en Afrique savent déjà que leurs Arabes ou leurs Hindous prennent leur part de la confiance qui a retrempé les armes turques.

Tout à l'heure, j'ai demandé à voir, dans la cour du konak, les dalles tumulaires des chevaliers, déposées en cet endroit depuis l'explosion qui a détruit l'église Saint-Jean. Je venais de lire sur une pierre

écussonnée des Tours de Portugal et où les lettres semblent gravées d'hier, Tépitaphe de « Ferdinand de Hérédia, chevalier de la milice chrétienne, châtelain d'Emposte, mort le 15 août de Tan du Christ 1493 ». Soudain, sur le coup de cinq heures, la dixième heure turque, j'ai entendu, derrière les murs de la caserne voisine, monter une fanfare sourde et lente, suivie d'une acclamation rythmée, tandis que, sous mes yeux, deux sentinelles présentaient les armes dans le vide. C'était le salut journalier de la garnison « à l'honneur du drapeau et à la gloire du Padischah ». Sur le port et la ville, le drapeau rouge, frappé du croissant et de Tétoile, dominait les pavillons des navires et des consulats. Tout le microcosme qui vit à Rhodes sous l'autorité turque voit, entend et comprend. Je souhaite que la sauvage acclamation de la dixième heure n'ait pas d'écho vers Tunis et Alger.

- ■ Il 1 1 j^Éffîii

LA CÔTE DE PAMPHYLIE. — ADALIA. — LE KHANi; LE BAZAR. LES remparts; LOUIS VII A ADALIA. — LE GOUVERNEUR TURC.

Adalia, 18 septembre.

Le programme de notre voyage portait Adalia et ridée de cette escale nous avait d'abord étonnés. Adalia est une petite ville de Pamphylie, au fond du golfe auquel elle donne son nom. Elle n'a d'autre intérêt pour Thistoire que le passage de Louis VII, pendant la seconde croisade. Y a-t-il là de quoi motiver un long crochet?

Dès que, au point du jour, le Sénégal commence à ranger la côte d'Anatolie, notre étonnement cesse. Jusqu'à présent, le long de l'Italie et de la Grèce, nous n'avions vu le Midi et l'Orient que sous leurs formes nues et sèches. Rhodes même n'est verdoyante qu'au bord de la mer; elle élève au-dessus d'une plaine étroite des collines rocheuses. A cette beauté architecturale il manquait des arbres. Maintenant, les sources jaillissent de tous côtés aux flancs des

ADALTA. 189

montagnes et descendent en cascades jusqu'à la mer. La côte est un nid de verdure. Une haute végétation couronne les falaises roses ou violettes, encadre les petits ports aux maisons blanches, foisonne sur les ruines antiques. L'eau fécondante scintille au soleil; elle s'élance toute blanche dans le flot bleu ; elle rit aux yeux et à l'âme. Devant de telles oasis au milieu d'une ardente fournaise, on comprend mieux les souhaits des poètes qui ont vécu parmi ces contrastes de sécheresse et de fraîcheur :

Oh! qui me gelidis in vallibus Hemi Sistat et ingenti ramorum protegat umbra!

« Oh! qui me conduira dans les vallées glacées de l'Hémus? Qui étendra sur moi l'ombre des grands arbres? »

Puis, les villes de Syrie que nous allons parcourir, Beyrout et Damas, JalTa et Jérusalem, sont plus ou moins entamées par la civilisation occidentale. Elles ont une population cosmopolite où toutes les races et tous les costumes du bassin méditerranéen mêlent leurs notes confuses. Demeurée en dehors des grandes routes du commerce, Adalia conserve intacte la physionomie asiatique et sa médiocre étendue permet d'embrasser cette physionomie d'un coup d'œil.

La ville apparaît dans une double ceinture de remparts fauves, au sommet d'une falaise rouge. Et il semble que toutes les sources aperçues le long de la. côte se soient donné rendez- vous ici. Aux deux

extrémités de la ville, sur le port, le long des rues montantes, Teau gronde ou babille en jets puissants ou en ruisselets. Elle nourrit la vigueur des beaux arbres — micocouliers, mûriers, platanes surtout, l'arbre favori des Turcs — qui ceignent la ville, y pénètrent en colonnes épaisses, s'éparpillent en panaches au milieu des maisons.

Tous les hommes sont sur la marine, étalant un bariolage de costumes parmi lesquels de rares complets européens piquent leurs notes fâcheuses. Du haut des terrasses, les femmes regardent, étroitement voilées ou le visage découvert, selon leur religion. Tout à l'heure, dans la ville, elles se risqueront sur le pas des portes pour nous observer de près, curieuses et craintives. Quelques-unes, les plus jolies, relèveront leurs voiles. Cela nous vaudra le spectacle d'une querelle de ménage. Un mari survient tandis que ses femmes laissent entrevoir leur visage aux infidèles. Il les apostrophe rudement, les pousse dans la maison et elles fuient devant le maître, avec des cris aigus.

Comme à Rhodes, le gouverneur s'est piqué de nous bien recevoir. Il a envoyé ses officiers à bord et nous débarquons escortés de zaptiés qui distribuent dans la foule trop curieuse des coups de poing donnés et reçus avec le même flegme* Nous devons déjeuner hors de la ville, dans un bois de platanes. La route qui y conduit vient d'être réparée à notre intention. Il n'y a qu'une voilure dans la ville; elle est mise à la disposition des dames*

Aussitôt la porte franchie, on est dans le khatli.

C'est jour de marché et les chameaux arrivent en longues files. Ils s'accroupissent sous le soleil de feu, dressant leur tête solennelle et comique sur leur cou recourbé en proue de navire. Du khani, une rue montante conduit au bazar, qui aligne sur un plateau ses allées ombragées de treilles et bruissantes de fontaines. Des étroites boutiques sortent des odeurs délicieuses ou fétides. De place en place, sous de grands hangars, citadins et campagnards, pressés autour de petites tables, fument en buvant le rhaki et le café, coupés d'eau fraîche. Puis, c'est la double enceinte des remparts, moitié romains, moitiés turcs. Contre une courtine blanchissent les débris d'un arc de triomphe élevé en l'honneur d'Adrien. Ils sont affreusement mutilés, mais entre les arcades courent encore des sculptures délicates. Au delà, les cimetières musulmans hérissent leurs stèles enturbannées parmi les détritus de tout genre, loques, savates, ordures ménagères. Le Turc est respectueux de la mort, mais il ne songe pas plus à la préserver de la saleté qu'il n'en préserve sa vie.

Le tour de la ville terminé, l'autorisation nous est donnée de parcourir la ligne des remparts. Ils sont beaucoup plus vieux et aussi décoratifs que ceux de Rhodes. Des embrasures ont été pratiquées dans leur épaisseur et quelques canons de fonte, sans affûts et remplis de terre, gisent devant celles qui regardent la mer. Mais, dans leur ensemble, ils remontent plus haut que le xii* siècle. Ils étaient à peu près tels que nous les voyons, lorsque Louis VII vint leur demander un abri.

Aussi devant ces doubles courtines, ces tours encore intactes ou fendues de haut en bas par les tremblements de terre, ces portes en bois de cyprès doublées de fer et constellées de clous, nous avons, comme à Rhodes, la sensation d'une vieille histoire tout à coup rajeunie.

Louis VII a jeté dans les murs d'Adalia, en 1148, son armée harcelée par les Turcs. L'histoire que l'on nous apprenait se borne à cette mention et les plus instruits d'entre nous l'avaient oubliée. Et voilà que maintenant, entre ces pierres silencieuses, s'anime un drame poignant. Des hommes de notre pays et de notre race ont été égorgés là. Ils arrivaient, exténués de fatigue. Depuis Gonstantinople, ils se traînaient sous leurs lourdes armures, le long des côtes de l'Asie Mineure, semblables, disent les Gestes de Louis Vll^ « à des brebis effarées, qui se portaient tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt dans les vallées, tantôt sur les montagnes ». Leur roi, pieux et brave, mais général incapable, n'avait su que payer de sa personne. Les Grecs, effrayés dé voir sur leur territoire une armée puissante, fermaient devant eux- les portes des villes, leur refusaient des vivres, empoisonnaient les fontaines, égorgeaient les traînards. Un jour, Louis VII, séparé de son armée et cerné par la cavalerie turque, avait dû se réfugier sur un monticule avec quelques chevaliers. Il évita la captivité par une défense héroïque ; les Turcs, qui ne l'avaient pas reconnu, se lassèrent. Par une abnégation touchante, se jugeant luimême, il remit le commandement à un simple che-

valier, appelé Gilbert, que la voix commune désignait comme le plus digne.

Au prix de souffrances inouïes, Gilbert conduisit l'armée jusqu'à Adalia. Les Turcs, qui la suivaient pas à pas, bloquèrent la ville. Louis VII décida de continuer sa route par mer, mais, faute de vaisseaux, toute l'armée ne put s'embarquer. Le roi avait laissé pour ceux qui restaient des subsistances et une forte somme d'argent au gouverneur grec, qui avait promis de les faire escorter jusqu'à Antioche, rendez-vous de la croisade. Le Grec ne tint pas sa promesse et les Français essayèrent de se faire jour, seuls, à travers l'armée turque. Ils furent repoussés et lorsqu'ils voulurent rentrer dans la ville, ils trouvèrent les portes fermées. Les Turcs les massacrèrent ou les firent prisonniers entre leur camp et les murailles.

Nous avons suivi le théâtre de ce carnage. Dans ce décor intact, notre impression était aussi vive que si nous avions longé les bords de la Bérésina ou monté la colline de Waterloo. Il nous semblait voir cette foule se ruant vers les murs, tendant les mains, criant de fureur et de rage, percée dans le dos. Aujourd'hui, après bientôt huit cents ans, il n'y a plus en cet endroit que quelques stèles musulmanes, peut-être celles des vainqueurs tombés dans la poursuite, et, sous la principale porte, biaise et louche, un tombeau de derviche, drapé de vert, sous une neige de ces petits papiers où les fidèles inscrivent leurs prières.

Nous traverserons des endroits consacrés par des

souvenirs plus grandioses, mais aucun, plus que celui-ci, ne nous donnera la sensation de Thistoire. Nous verrons la côte de Syrie, où combattirent saint Louis et Richard Cœur de Lion, les remparts de Jérusalem escaladés par Godefroy de Bouillon et Tancrède, mais le détail de ces exploits exigerait de longues lectures et nous n'aurons pas le temps de les faire. Adalia nous offre, au contraire, un drame net et court qui procure en quelques mots toute son émotion. Nous comprenons de plus en plus Tidée qui nous a conduits ici. Elle nous fait sentir par un exemple topique ce que fut la conduite des croisades et les désastres qui les marquèrent du premier jour au dernier.

Par la route neuve du gouverneur, à travers les faubourgs habités par les Grecs et les Juifs, le long des bosquets d'orangers, nous gagnons le bois de platanes où nous devons déjeuner. Le chemin est dur et long, sous un soleil de 39° à l'ombre. Mais quel charme à l'arrivée î Le bois couronne un petit promontoire qui domine la mer de très haut. L'immense golfe d' Adalia s'étale comme une coupe de turquoise sous le dais argenté d'un ciel en fusion. Les troncs énormes des platanes sont entourés de fossés que remplit l'eau courante. Au bord du chemin, les tombes soigneusement entretenues d'un petit cimetière juif brillent sous les mûriers.

Avant le départ, il importe de remercier le gouverneur, et le commandant du Sénégal se rend au konak, suivi de quelques passagers. Le konak est un vieux château byzantin, aménagé au moyen de

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planchers et de cloisons de bois, où le va-et-vient fait comme un tonnerre de théâtre. Par les portes ouvertes, nous apercevons les plaideurs qui attendent le juge et les employés qui bâillent sur les paperasses. Le gouverneur nous reçoit <lans un cabinet vaste et Trais, oii le raobilit^r administratif d'Europe contraste fàcheusejnenl avec les divans et les guéridons à rorientale, Ces! un vieillard, la barbe courte et blanche sur le teint bistré. Le consul de France servant d'interprète, il échange avec nous quelques banalités coupées de longs silences, tandis que ses domestiques nous oiïrenl les cigarettes, Teau de cerise et le café. 11 nous reconduit avec une noble politesse. Tout à Theure, il nous rendra notre visite h liord. Si le protocole était banni du reste de la terre, il se retrouverait chez les Turcs.

Il n'y a eu dans le gouvernement d'Adalia ni massacres, ni môme des troubles. On nous dit que partout il aurait pu en être ainsi. Les Turcs n'égorgent que par ordre. Il suffirait de quelques zaptiés distribuant un nombre raisonnable de gourmades pour faire vivre en paix les populations disparates de Tempire ottoman < Le fanatisme ne peut rien contre le respect du Padischah. Concluez.

l'iLB de CllïPftE? LE CULTE DE VÉNUS. — LES LUSIGNANS; BAGRADINO. ^ LES ANGLAIS* A CHYPRE. — FAMAGOUSTE; LE PALAIS*, LA CATHÉ- DRALE J LES Églises; les remparts. — joinville a Chypre. — le COMJBA^QAVT anglais. — Othello et Tannhœuser. — la prison. — l'amt chypriote. — varocha.

Famagouste, 19 septembre

Rhodes ressemble à un navire dirigeant sa proue vers la côle d'Anatolie; Chypre éveille l'idée d'un poisson-épée^ d'un espadon pointant sa lame, la péninsule de Karpasos, vers le golfe d'Alexandrelto, nœud vital, où se rencontrent TAsie Mineure, la Syrie eL lu Mésopotamie. Après avoir longé le continent depuis Adalia, il faut piquer droit au sud et doubler le cap Saint-André, pointe de la lame, pour aller joindre le port de Famagouste. L'île s'est présentée d'abord par une immense côte, en lig;ne dentelée, au-dessus de laquelle s'étagent, comme deux remparts parallèles, les monts Cérines ci la chaîne de l'Olympe. Nous suivons cette côte pendant des heures, car, après la Sicile et la Sar-

CHYPRE. i 07

daigne, Chypre est la plus grande des îles méditerranéennes. Puis, les deux côtés de la péninsule de Karpasos nous présentent par le nord et par le sud leurs plages basses, entre lesquelles court une ligne de hauteurs, arête de Fépée.

Nous sommes ici dans la zone la plus chaude de la Méditerranée. Nulle part, dans notre hémisphère, le morne accablement de midi ne pèse plus lourdement que sur cette terre fauve et nue, silencieuse sous la nappe d'argent qui tombe de l'azur pâle. Il n'y a pas un souffle dans l'air et la mer semble frémir sous la flamme céleste. Complétez par une marine le Midi de Leconte de Liste et vous aurez l'impression du milieu du jour, en vue de Famagouste.

La fécondité naît du soleil ; aussi Aphrodite estelle sortie de l'écume qui frange cette côte. Elle est apparue ici, sœur ou fille d'Astarté. Sur les vaisseaux phéniciens elle est passée à Cythère, puis en Laconie, et, de là, elle a pénétré dans l'Olympe grec. Les premiers sanctuaires de Kypris étaient dans la partie de l'île où nous allons aborder, à Idalie, à Paphos et à Amathonte. C'est à Paphos que se trouvait sa plus ancienne image, une pyramide de pierre blanche, autour de laquelle des torches brûlaient sans cesse. Ses temples ne sont plus que des ruines informes et ses bosquets fameux ont disparu. Sa trace, cependant, n'est pas tout à fait effacée. Les femmes de Chypre sont chrétiennes, mais comme autrefois, elles se rendent chaque année en procession au bord de la mer et,

d'après le vieux rite dont elles ne savent plus le sens, pour devenir fécondes, elles plongent leurs mains dans récume des flots.

En tout, Chypre était pour les Grecs le pays des origines. C'est par elle que, de l'Orient, leur arrivaient, confus et troubles, les mythes et les arts dont leur raison lumineuse développait les germes de poésie et de beauté. L'Egypte et l'Assyrie se rencontraient dans l'île; les Phéniciens, inventeurs médiocres et merveilleux courtiers, en avaient fait le grand entrepôt de leur commerce méditerranéen. Des trésors passaient à travers Chypre et beaucoup y restaienL Un chercheur avisé, M. de Cesnola, consul d*llalie, sut les exhumer, il y a quelques années, pour les vendre au musée de New- York et, grâce à ses découvertes, l'histoire de l'art antique s*e8i enrichie d'un chapitre essentiel.

Lorsque les Lusignans eurent perdu le royaume de Jérusalem, Richard Cœur de Lion conquit Chypre pour eux sur l'empire grec et ce fut le commencement d'un lîtat qui devait durer deux siècles et demi, h la fois religieux, militaire et commercial. Les papes inlerdisant à l'Europe tout commerce avec rislum, l'Europe pouvait trafiquer à Chypre, terre chrélienne, sans désobéir à l'Église. Gênes et Venise dispulaient l'île aux Lusignans; grâce au mariage d'une Coniaro avec leur dernier descendant, Venise en resla maîtresse. Les Vénitiens ont eu ici le même honneur (jue les chevaliers de Saint-Jean à Rhodes. Leii derniers, ils ont défendu cette possession chrétienne contre les Turcs. En 1571, Amurat prenait

Famagouste, après une défense de onze mois, dirigée par Marc-Antoine Bagradino. Soliman avait traité de façon chevaleresque les chevaliers de Rhodes; Amurat viola de manière abominable la capitulation de Famagouste : il fît écorcher vif Bagradino et envoya sa peau à Constantinople. La glorieuse dépouille fut rachetée par la république et j'ai vu à Venise l'urne qui la contient, dans l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul , le Saint-Denis des doges, le San Zanipola du peuple vénitien.

Après sept cents ans, les Anglais ont repris pour eux-mêmes la vieille conquête du roi Richard. Avec la sûreté de coup d'œil et l'audacieuse avidité qui leur a fait mettre la main sur les clefs extérieures et intérieures de la Méditerranée, Gibraltar et Malte — en attendant de saisir l'Egypte par notre faute, et la Crète, ce qui, sans doute, serait déjà fait sans le concert européen, — ils se sont fait attribuer Chypre en 1878, au prix d'une alliance éventuelle avec le Sultan contre la Russie. Ils s'établissaient ainsi, comme jadis les Phéniciens, au seuil de trois contrées qu'un immense avenir attend, après qu'elles ont eu la plus ancienne histoire du monde. Qu'ontils fait à Chypre depuis dix-neuf ans? Comme à Gibraltar et à Malte, comme en Egypte déjà, ont-ils imprimé leur marque vigoureuse sur la terre où les Lusignan et Venise avaient enraciné profondément l'Europe du moyen âge?

A ceux qui ont vu TÉgypte, Famagouste rappelle d'abord Alexandrie. C'est la même côte basse et plate, empanachée de hauts palmiers. Mais à mesure

que l'on approche, les profils sévères d'une enceinte bastionnée et, surtout, les églises ogivales, surgissant au-dessus des remparts, procurent une impression toute européenne. Proche du port, une cathédrale à peu près intacte met comme une vue de côte normande, plus saisissante encore qu'à Rhodes, car ici la terre sans verdure offre une aridité asiatique. Cette cathédrale est Saint-Nicolas, où fut sacré le dernier des Lusignans ; cette enceinte est celle qu'a défendue Bagradino. Depuis 157i, les Turcs n'avaient rien fait à Famagouste, pas plus qu'à Nicosie, à Limassol et dans le reste de l'île. Au lieu de s'installer dans la place, dévastée par leurs boulets, puis ruinée par un tremblement de terre, ils ont préféré construire hors des murs le village de Varocha. Les Anglais, eux, auront-ils exécuté leurs projets d'établir ici des arsenaux, des magasins, de puissants moyens d'action éventuelle ? Dès le débarquement, il est visible que non. Le port est ensablé. Les navires doivent mouiller sur rade foraine, avec beaucoup de précautions. Seules les petites barques du pays font le va-et-vient, sur les fonds bas, entre les débris à fleur d'eau de l'ancienne jetée. Famagouste est toujours désert et ce sont les habitants de Varocha, une centaine, qui nous regardent à l'ombre des remparts vénitiens. Quelques soldats les contiennent, soldats indigènes à la solde de l'Angleterre, en uniforme pittoresque et pratique, rappelant le costume des evzones grecs. Ce sont de vrais colosses, superbes de prestance et de tenue. Ils forment avec les Turcs de Rhodes

et d'Adalia un contraste complet. Mais nous apprendrons tout à rheure que le corps de sept cents hommes auquel ils appartiennent est la seule création militaire des Anglais depuis 1878.

Il n'a été besoin, en effet, d'aucun effort pour établir dans Fîle l'autorité de l'Angleterre. De tout temps, la population mêlée de Chypre s'est montrée parfaitement docile envers ses divers maîtres. Pas un coup de fusil n'a été tiré lors de l'occupation. La garnison de troupes continentales débarquée au début a été réduite graduellement à une centaine d'hommes, pour instruire et encadrer la troupe indigène. Aujourd'hui, une trentaine d'officiers et de fonctionnaires suffisent à administrer et à garder un territoire de cinq cents lieues carrées et deux cent quarante mille habitants. Il faut reconnaître que l'Algérie, le Tonkin et Madagascar étaient d'autres morceaux que Chypre. Cependant, il y a une leçon pour nous dans le procédé constant des Anglais. A Chypre comme partout, ik onl innové le moins possible, conservant les fonctionnaires turcs, se contentant de les surveiller pour les rendre intègres, respectanL les usages locaux. Surtout, ils y ont envoyé des hommes de choix et en petit nombre. Pas plus k Chypre qu'ailleurs, ils u'oni cherché à satisfaire les iléclassés et lenf politiciens de ia métropole. Enfîn^ obligés d'ajourner leurs grandes ambitions sur TAsie Mineure, ils n'ont pas créé prématurément un outillage coûteux.

Supposez une ville de France Iràiie du xiv'' au XV" siècle^ roj'tifioc au xvi", autrefois riche d'églises

et de palais, ruinée par un siège et désertée par ses habitants, vous aurez une idée fidèle de Famagouste. Jadis, la campagne qui s'étend vers Tintérieur de l'île était féconde et riante. C'était le seuil de la Messorée, grenier de l'île. Lorsque saint Louis prit ses quartiers d'hiver à Chypre', d'immenses approvisionnements avaient été amoncelés en plein air. Le sire de Joinville admirait fort ce spectacle :

Les fourmens et les orges ils les r'avoient mis par monciaux en mi les champs ; et quant on les véoit, il sembloit que ce feussent montaignes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc temps, les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'herbe vert. Or avint ainsi que, quand on les vot mener en Egypte, l'en abati les crotes de desus à tout l'herbe vert, et trouva l'en le fourment et l'orge aussi frez comme l'en l'eust maintenant batu.

Aujourd'hui, du haut des remparts, on ne voit, jusqu'à l'horizon de montagnes, que la terre fauve et nue. Le soleil brûle et l'air vibre de chaleur. Nos pieds s'enfoncent dans une poussière rougeâtre. Si la cathédrale Saint-Nicolas est à peu près intacte, une dizaine d'églises et de chapelles ouvrent sur le ciel leurs fenêtres sans vitraux. Derrière la façade grandiose du palais des Lusignans, il n'y a plus qu'une cour immense et des ruines informes.

Autour de ces squelettes gigantesques s'étendent les anciennes demeures des seigneurs, écroulées ou misérablement aménagées. Les rues sont à moitié comblées de débris. Comme une sentinelle restée debout sur le massacre d'un camp, Saint-Nicolas domine cette solitude silencieuse.

Car, au milieu de ces ruines, il n'y a d'autres passants que nous. Les habitants de Varocha nous laissent errer à la suite du commandant anglais, qui nous conduit au pas militaire à travers cette fournaise. Il est d'une correction impeccable, Fécharpe rouge autour du casque, la jugulaire au menton, le stick dans la main gantée, du reste ruisselant comme nous et son uniforme transpercé de sueur. Les indigènes restent à l'ombre, savourant le rhaki, l'eau fraîche et un thé délicieux dans un petit café installé sous des micocouliers, sur le parvis que les rois de Chypre, le jour de leur sacre, traversaient à cheval, couronne en tête, les chefs des colonies génoise et vénitienne leur tenant la bride.

Ceux qui aimaient les vieux remparts d'Antibes n'auraient pas assez d'admiration pour ceux de Famagouste. Plus nette encore qu'à Rhodes, ils y liraient une superbe page d'histoire militaire. Avec leurs revêtements de pierre, leurs bastions où le lion de Saint-Marc rugit toujours, la patte sur l'Évangile, leurs vastes casemates, leurs hauts cavaliers, ils représentent le dernier progrès du génie militaire au moment où Vauban et Cohorn allaient créer une fortification nouvelle. Nous suivons l'enceinte avec le plus compétent des guides, M. le commandant du génie Barré, professeur à l'École de Fontainebleau. Avec une parfaite obligeance, il nous fait Vnmphi, comme disent les polytechniciens. Il nous conduit à Ténorme bastion qui forme Tangle nord-ouest de la place. C'est là que la défense était la mieux conçue et la plus complète. Nous sommes

nmgés autour âe lui, sur Therbe brûlée de la plateforme, et tandis que, appuyé contre une embrasure yidc, l'ofljcier français nous explique pourquoi Bagradino fut un héros, je songe que là-bas, au fond de TAdriatique, sous les voûtes silencieuses de Sa7i Zanipolo, ce qui reste du général vénitien doit tressaillir à cet hommage lointain d'un soldat.

Dans le bastion défendant Feutrée du port était aménagé un palais, où deux grandes salles gothiques subsistent encore. C'est ici, dit la tradition, que demeurait Othello et ces voûtes ont entendu le nMe de Desdémone. Le commandant anglais n'est pas bavard, pour deux motifs, d'abord parce qu'il est Anglais, et puis il sait à peine quelques mots de franf^ais. Pourtant, il voudrait rendre hommage à Sliakcspcare. Tl rappelle donc, en les espaçant lentement, les noms de Desdémone, d'Othello, d'Iago, (le Cassio. Puis, il récite quelques vers du drame, le déLuL du monologue d'Othello entrant l'épée à la main, dans la chambre de Desdémone :

U l-A ihii cftuse, it is the cause, my soûl.

Lct me not name it lo you, you chaste stars!...

" Voilà la cause, voilà la cause, ô mon âme.

Permettez que je ne la nomme pas devant vous, chastes étoiles!.,. »

Cela suffit pour évoquer le chef-d'œuvre où le grand inventeur a créé, si vraie, la Chypre vénitienne, sans lavoir vue, comme il a marqué pour jamais la terraisse d'Elseneur. Au coin des rues en ruines et sur les dalles disjointes du port, comme

dans les salles éventrées du palais d*Othello, les scènes du drame s'animent. On croit entendre au loin, sur la mer, les coups de canon annonçant l'arrivée d'Othello et de Desdémone, « la belle guerrière '>, les rixes et les duels^ la plainte de Cassio, pleurant son honneur de soldat, l'appel d'Éniilia : «< Au secours 1 au secours 1 le Maure a lue ma maîtresse »,

Un autre chef-d'œuvre, le /^rn^iA^useî' de Wagner, est évoqui'-, du haut des remparts, par la vue des montagnes dont les cimes ferment Thorizon comme un rideau bleuissant et frangé. Elles rappellent la légende allemande dont s'est inspiré Wagner. La déesse de Ta mou r antique a séduit nu chevalier chanteur et s'cilorce de le retenir au fond du palais souterrain qu^elle habite dans les montagnes de Thuringe. Cest la lutte de la volupté antique et de Tamour chrétien. Le etievalierse rcpent, échappe h la déesse et. meurt près de la pure Elisahethn morte elle-même pour le sauver. Mais une légende du temps des croisades^ origine de la légende allemande, raconte que le chevalier Tannhœuser vit toujours près de Vénus dans les cavernes de l'Olympe, Il atlend dans ses bras la trompette du jugement dernier, Aphrodite, exilée, peut être vaincue dans la froide Germanie ; sur sa terre de Chypre, elle est restée victorieuse.

J'ai dît que Téglise Saint^Nîcolas est intacte. De misérables aménagements de mosquée y sont disposés et des phMraLJ^es en nids d'abeille bouchent les fenêtres. Mais il suffirait do replacer les autels et

les vitraux, de remonter les orgues dans leur tribune, de coucher h nouveau sur le pavé les dalles funéraires!^ aiijounrJiui dressées et retournées contre le mur, pour ri^ndre sa physionomie primitive à un beau spécimen de rarchitecture française du xiv® siècle. Le Turc fanatique devient humble devant son maître. Le commandant anglais nous introduit dans la ( nlln'^di'iïlLs «lontla porte principale s'est ouverte toute grande devant lui, et Timan à turban vert s'incline jusqu'à terre, quoique les éperons de Tofficier et, derrière lui, nos lourds souliers de touristes, sonnent sur les dalles où les croyants ne marchent qnc pieds nus. Nous pouvons à loisir tourner autour iWs rohiifiles colonnes, nous asseoir sur les marches (lu Llisetir, ou l'arrachement de Tautel a laissé sa trace, on l v^v dans les chapelles et les sacristies, où nos deux prôhes catholiques rêvent tristement.

Je maille sur la terrasse qui remplace les toits d' Europe, Malgré ce sacrifice aux usages orientaux, rarchilccle a voulu rappeler les édifices de son pays et il a lîanqné le pourtour de glabes aigus, autour ilcsquds croassent des corneilles. Le regard s'étend, jusipfaux montagnes lointaines, sur Famagouste en l'Uïncs et la Messorée inculte. Le souvenir de saint Louis aidant, on croit voir la plaine d'Aigues- Moiles. DaiiH l'antiquité près de deux millions d'iiabiluuls vivaient avec le blé de cette terre; ils étaient encore cinq cent mille sous les Lusignans; avec la domination turque, j'ai dit à quel chiffre ils çîonl lombes,

La conversion en mosquée a sauvé Saint-Nicolas;

en revanche, l'église Saint-Georges est d'un délabrement lamentable et sana remède. Les voûtes tiennent encore, mais les portes sont remplacées par des brèches et le pavé par un tas de fumier. C'est une étable : deux vaches sont couchées dans le chœur. Pourtant, la piété grecque veille encore dans l'église profanée : dcvani l<^s fresqucfî qui, çA et lA, fiiibsistctil. aux murs, brûlent de petites torches, souvent renouvelées, rar les traces de leurs fumées zèbrent le crépi. A quelqueM pas, une chapelle évcnlrée laisî^e voir, peinLe à fresque sur les murs, la moitié d'un cavalier de belle allure^ un quart pour Thomme, un quart pour le cheval. Et rien n'est plus triste que cette altitude de triomphe dans celle désolation. (Tesl aujourd'hui dimanehe. Je suis seul devant ces éghses ouvertes au vent de mer. Là-bas, en Occident, les clochers sonnent et ceux-ci ne leur répondent plus.

La propreté et l'élégance anglaise se sont emparées de ce qui reste ilu palais des Liisignans. Sur l'aire de la cour, soigneusement balayée, un lavvntennis est Iracé, Autour, sous les grands arJ>res, des fragments de sculpture ancienne^ de vieux canons, des piles de boulets en fer et en pierre forment un décor moitié militaire, moi lié seigneurial, qui ressemble k rentrée d'un château historique dans un comté d'Angleterre, Un reste de pavillon est disposé •en cottage, ou les trois familles anglaises de Famagouste prennent ïc Ihé. Celle du commandant militaire nous TollVe cet après-micli.

Le commandant, lui, avec une patience infati-

caille, f-oniltiil par petits pelotons les touristes français h la pi'ïBon f!e Tîle. Il semble tirer de celle-ci (jiiol<[iir fiprh', Dv lait, on ne sauraitrien voir déplus ]ïrali(|rhMM fJiMnn n^tenu. Les cellules, peintes d'ocre jaillir :i 1 ('\irn'i<'Mi% de chaux blanche à l'intérieur, ^uul (tispiisrr?; atitour d'une petite cour. Un coup d'ueil siilMl [Hiiir la surveillance. Au moment où le eoiiimaihlaul IVatirhit Feutrée, la garde prend les armes rt, ^uv luppel du chef de poste, chaque prisonnier" sr jirrst iilc devant sa grille, la main au Iximiii. Krs ilT'lirius sont une vingtaine, les uns enfiTirit^ isulriiK^U, les autres par groupes de trois ou quatre, Il v a parmi eux un prêtre assassin à tête dr palnar<"fu% un jeune berger incendiaire, d'une Jioautê srnlphirale, quelques bandits fort truculonte*. Ils (ïiil iltnant les yeux, au centre de la cour, iviiitièiv a n-llexioiis tardives, un gibet de pierre, ronsïruil nwr ilrs colonnes antiques. Plusieurs y Bcinul ariTurbi'^ dans quelques jours.

11 osf t'*rrit *|iït' j'aurai de grandes obligations au iHjiniimniïaiit. Kn récitant quelques vers de Shakcsiivî^rc, il m'a suggéré la vision d'Othello. Il prinlrrHlnil dans lo pavillon, où sa femme offre le \\n\ ;nvi' la i^i{\r{' anglaise, un peu raide, mais si IVanL-hr. Il a laam'* dans u^ne armoire le résultat des (builln^ ojiri't'es, au hasard de la pioche, par ses soldats. Cr biiliij arrlipologique n'a pas, bien s'en faut, kl rÎL'lîr.'^Hi IVnrhii'use des trésors exhumés par le Hair ilalîrn dr M. de Cesnola. Il ne renferme ni or m nrf^pnl , I jr tr\, tache, les fragments de pierre cali?aîri' ti*i (Ir hiir cuite y abondent et offrent la série

assez romplele tles seul pUires chypriotes : sUlur-tles archaï(iues dans 3e style reniiu fameux par les fouilles de M, Cawadia» à TAcropole d*ALliènes, bustes trAplirotlile, coilVén de la milre phrygienne^ vases funéraire?^, œnochoés à la panse slriée. Ion le la série de ces poteries aux (ormes tourmentées, par lesquelles Tari chypriote a créé une brandie de la céramique. Je Un signale riniérôt de quelques-unes de ces pièces. Il me les olTre aussitôt. J'ai beau refuser ; un soldat me les remettra au moment du départ.

Nous prions le commandant de nous faire Thon» neur de dîner avec nous h bord du Sénégal. Il s'excuse sur une obhgation de service : il doit recevoir le soir ni*hue le juj^e criminel qui vient de Nicosie pour expédier quelques prisonniers. Il prend donc congé de nous et monte à cheval pour aller à la rencontre du majj^islrat. Du haut des i-eniparU. nous le voyons traverser les ruines de la ville, franchir le pont-levis et s'enfoncer dans la Messorée déserte. 11 est à Faniag;ouste depuis loccupalion, mais il ne s'ennuie pas et ne désire f)as revenir encore en Angleterre.

Il nous reste le temps de voir Varocha. C/esl un pauvre village, musulman et grée. H va des alebers de poterie on se conservent par routine les|jrocédés et les formes d'autrefois. On nous présente des encensoirs en terre cuite, dont le foyer et le couvercle ajourés sont réunis par des volutes de mO me matière, formant charnière. Ils servent à une gracieuse coutume, reste du culte de Vénus. Lorsqu'un Ia6le entre

210 VEllS JÉRUSALEM.

dans une maison, le père lui présente la pomme, chère à la déesse; lorsqu'il part, la fille aînée Tencense avec des résines odorantes.

A l'heure où nous regagnons le port, le soleil couchant auréole la façade fauve de Saint-Nicolas, embrase la poussière rouge dans les rues désertes et allonge Tombre des palais béants. La désolation de Famagouste est si complète que la tristesse du crépuscule ne peut l'augmenter; elle la diminuerait plutôt, en voilant les ruines que le jour inondait d'une lumière implacable. Nous franchissons la porte massive au pied de laquelle un gigantesque lion de pierre a vu passer la dépouille de Bagradino. Nous étions venus chercher ici le passé et voir si quelque germe d'avenir n'y levait pas. Nous n'avons trouvé qu'un cimetière dans un coin duquel un officier anglais s'est ménagé une guérite confortable au milieu des tombes, pour surveiller une prison, lire Shakespeare et jouer au tennis.

L'INSTITI'T DLS JLSL'ITES ; la KA^^LI.TÉ KIïAKGAISE hE MËUECIAË. — GAMBETTA tït JLLE9 FKHHY* — LA FRAiVGE EN SïfllE. — L^IiOlàTIl,! TÉ TURQUE.

Il sérail in té ressaut de décrire Beyroui et û\^n tirer la somme d'orit^ntalisme qirU coiitienL Quoique fortemeiiL entamé par TEuropc, le grand port syrien conserve une physionomie originale : mélange de deux civilisations (pii se font valoir par le contraste, site gracieux, viUc animée, campagne délicieuse au pied du Liban, qui ferme Thonïon de ses hautes et âpres cimes, tandis f[ii'il déroule jiisqn'à la mer un chapelet de collines fleuries. Mais j'ai déjà dit, en quittant Adalia^ le premier aspect de TO rient et, pour compléter le point de vue, Damas va me fournir une matière autrement riche. Je préfère, parmi mes premières împj'essions de Syrie, en choisir une qui me semble d'un intért^t encore plus vif que la litléra-

ture pittoresque et raconter une visite aux Jésuites de Beyrout.

A tort ou à raison, je n'aime rien des Jésuites, ni Tesprit de leur ordre, ni leur enseignement, ni leur littérature, ni leur art. Je leur en veux d'avoir écrasé Port -Royal, qui valait mieux qu'eux, de toute façon. Élevé par l'Université, je vois en eux de faux humanistes. Libéral, j'éprouve à leur égard quelque chose des sentiments professés par M. Homais et je me console en songeant que le grand Pascal pensait de môme, en motivant un peu mieux son antipathie que le pharmacien de Flaubert. On m'eût beaucoup étonné en me disant que, aussitôt débarqué en Syrie, je visiterais avec une vive curiosité un établissement de Jésuites français et que j'éprouverais dès les premiers pas une admiration respectueuse pour l'œuvre qu'ils poursuivent

Sur le bateau, j'avais été engagé à faire cette visite avec une insistance qui devenait Une obsession, mais la fréquence de ce conseil, donné par des hommes fort divers d'opinions et de carrière, ne me permettait pas de le négliger. Donc, la ville aussitôt parcourue, je montais la côte d'Achiafyéts et je sonnais à la porte des Jésuites. Sur le désir exprimé par un Français de visiter la maison, le Père recT teur voulait bien me recevoir et me guider. Voici ce que j'ai vu et l'impression que j'en garde, après avoir essayé de bien voir et avoir contrôlé mon sentiment par tous les moyens dont j'ai pu disposer.

Les Jésuites français ont fondé à Beyrout une

école à trois degrés, dans laquelle ils donnent l'enseignement primaire à trois cents élèves^^renseignement secondaire à quatre cent cinquante, renseignement supérieur à cent vingt. Ces élèves sont admis sans différence de nationalité ou de religion. Enseignement primaire et enseignement secondaire répondent à ce que ces mots signifient chez nous, avec les différences qu'exigent ici le milieu et d'autres besoins. Quant à renseignement supérieur, il consiste en une faculté de médecine.

Cette école de Jésuites est une fondation de la troisième République. En 1879, Gambetta en adoptait ridée avec Tardeur passionnée qu'il mettait au service de tout ce qui lui semblait intéresser le prestige français à l'extërieur. Il mourait avant d'avoir pu la mènera bien. Jules Ferry la reprenait et l'exécutait. La lettre ministérielle qui est, pour la faculté de Beyroul, comme une charte de fondation, porte sa signature.

Les Pères jésuites sont au nombre de quatrevingts. Ils sont assistés, pour l'enseignement de la médecine, par six docteurs français. Ils reçoivent de la France, au titre exclusif de ce dernier enseignement, une subvention annuelle de quatre-vingttreize mille francs. Enfin, ils ont fondé une impri* merie, dont les publications en langues hébraïque et syriaque ont obtenu les plus hautes récompenses à nos Expositions universelles. Leur Bible, notamment, est un chef-d'œuvre de typographie savante.

L'établissementest installé dans un édifice superbe sans faux luxe. De la terrasse qui en forme le centre.

le regard embrasse la ville, la campagne et la mer. Les Pères qui lisent leur bréviaire entre deux classes et les élèves penchés sur un texte ou une préparation anatomique aperçoivent, en levant lés yeux, le pavillon français qui flotte sur notre stationnaire, le Troude, et les paquebots des Messageries maritimes. Ils entendent les sonneries françaises, vives et gaies, auxquelles répondent les clairons du stationnaire turc — un vieux vapeur à aubes, enlizé dans le port, — clairons sourds et traînants, comme la voix lointaine du muezzin, comme la plainte de l'Orient fanatique et contenu.

Aux premiers pas dans la maison. Tordre et la propreté, la netteté des méthodes, traduite par les détails matériels, contrastent de manière singulièrement instructive avec la négligence, la saleté et rincohérence des habitudes orientales. Classes, doroirs, bibliothèques, collections, laboratoires sont des modèles de tenue. Sur les tables et les rayons se trouvent toutes les revues scientifiques de quelque intérêt et le meilleur choix de tous les livres spéciaux. Dès qu'une facilité d'étude se traduit par un nouvel instrument, il arrive à Técole de Beyrout. Il n'y a pas une grande ville de France dont les institutions d'enseignement supérieur soient mieux outillées que celle-ci. Pour les cours de médecine, les Pères qui assistent, comme maîtres de conférences, les six professeurs titulaires, sont eux-mêmes des savants au courant des derniers travaux. L'un d'eux, en relations constantes avec les docteurs d'Arsonval et Tripier, me montrait, avec une compé-

CHEZ LES JÉSUITES DE BEYROUT. 2ir>

tencc et une modestie sin^ulièrcsj son laboratoire (l'électrolhérapie cl ffes pholographies aux rayons Rœntgen.

Quant au bui qu'ils poursuivent, le voici, tel qu'ils TexposeuL, eu louto simplicito et toute conviction. Depuis sept cents ans la France a commence» en Orient une œuvre de civilisation. Si les croisades, entreprises au nom de Dieu par des lionimes, ne furent pas seulement une œuvre de sen liment, mais de saugetde conquête , le plus bel exemple de vertu où se soit realisi'^ l'idéal chrétien, saint Louis, appartient à la France. Les Lusignans i\ Jérusalem et à Chypre, les chevaUers de Saint-Jean à Rhodes, nos barons féodaux en Palestine, eu Syrie et en Grèce, ont mainteun pendant trois siècles la langue, la penst^e et les mœurs de la France. A leur suite, appelés, protégés et détendus par eux, nos marins et nos marchands ont fait de hi Médilerranée un lac français et des ports, du Levant autant de comptoirs français. Puis t< le mira^çe oriental n a lui aux yeux de Bonaparte. Par sa fulgurante apparition en Egypte et eu Syrie, le vainqueur des Pyramides et du mont Thahor a donné à Timagination orientale un choc si retentissant que son nom assure encore le respect du Français.

L'écroulement de la fortune uapaléonienne n'a diminué en rien le prestige du nom français. Les Orientaux, qui se connaissent en grandeur et en poésie, estiment que la catastrophe finale ne détruit pasThistoirc faite et que la gloire reste acquise. Ils nous tiennent encore pour le premier peuple de

TEurope. Ils savent aussi que nous sommes le plus loyal en affaires, le plus généreux d'idées, le plus bienfaisant par ses œuvres. Ces peuples, dont le radieux soleil éclaire tant de souffrances, ont éprouvé notre désir constant d'affranchir les hommes, de les rendre moins misérables, de défendre les opprimés.

Mais cette position privilégiée en Orient est menacée. Depuis la Révolution et Waterloo, tout Teffort de l'Europe, à la suite de l'Angleterre, notre plus constante rivale, tend à diminuer le rôle prépondérant de la France dans le Levant. Depuis 1870, deux grands États, dont l'un méditerranéen, l'Allemagne et l'Italie, sont entrés en ligne avec des ambitions impatientes. Un autre, la Russie, un moment arrêtée par la guerre de Crimée, a repris en Orient sa politique traditionnelle, qui consiste à éliminer toute influence rivale de la sienne. Partout notre langue, notre action et notre commerce rencontrent des rivalités sourdes ou déclarées, hypocrites ou franches. Le Sultan a écarté notre tutelle, par peur de la Russie devenue notre alliée, et s'est jeté dans les bras de l'Allemagne.

Issue d'un mouvement religieux, l'influence française en Orient s'appuyait en grande partie sur les missions religieuses. Tous nos gouvernements les ont protégées, el avec eux leur nombreuse clientèle d'indigènes. On se rappelle le mot de Gambetta : l'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation. Voilà pourquoi, depuis vingt-sept ans, la République, continuant en Syrie l'œuvre de l'ancienne monarchie, subventionne des congrégations hospitalières

OU enseignantes, parmi lesquelles les Jésuites de Beyrout.

Ceux-ci s'emploient en échange à faire aimer la France, à instruire et à moraliser en son nom. Ils n'ont ni plus de zèle ni plus d'habileté que les autres ordres, Lazaristes et Augustins. Mais ils ont eu l'heureuse idée de porter leur effort sur une des parties les plus utiles de l'œuvre commune, en se donnant à l'enseignement de la médecine. On sait ce qu'est l'hygiène en Orient. La négligence et la saleté y sont effroyables. Les maladies contagieuses y font des coupes sombres. Celles qu'un peu de soin arrêterait y multiplient les infirmités. Partout, dans ces pays, les rues, pleines d'aveugles, d'estropiés et d'ulcéreux, sont un appel à la pitié. Les Jésuites de Beyrout ont donc créé en 1883 une faculté de médecine. Ils apportaient ainsi un appui décisif aux efforts des médecins français qui, depuis un demisiècle, s'efforcent de faire comprendre au gouvernement turc la nécessité des mesures hygiéniques, .introduisent un peu de salubrité dans les villes, assainissent les bazars et les cimetières, donnent des soins gratuits dans des dispensaires et des hôpitaux.

L'enseignement de la faculté de Beyrout est constitué sur le modèle français. Les Pères jésuites présentent leurs professeurs au choix du gouvernement qui les agrée. Chaque année, un jury choisi dans les facultés de France vient à Beyrout conférer les diplômes de docteur en médecine et de pharmacien au nom de l'État français.

Le succès de cette fondation, considérable dès le

début, a toujours été grandissant. J'ai dit qu'à cette heure la faculté de Beyrout compte cent vingt élèves. Ils viennent surtout, outre la Syrie, d'Egypte, de Mésopotamie et des îles grecques. J'ai vu leur attitude envers leurs maîtres ; elle respire la confiance et la reconnaissance. Quant à la valeur des diplômes qu'ils obtiennent, elle est grandement appréciée dans tout l'Orient. En France, elle a équivalence légale avec les diplômes français.

Les choses en étaient là il y a un mois, lorsque le Père recteur a été avisé par le consulat de France d'une mesure prise à Constantinople et qui, si elle est maintenue, va ruiner d'un seul coup la faculté de Beyrout. Le Conseil de l'enseignement médical ottoman refuse de reconnaître le diplôme français. Bien plus, avoir commencé ses études médicales à Beyrout devient une sorte de « casier judiciaire » aux yeux de ce Conseil. Les élèves de Beyrout sont systématiquement écartés des examens turcs, c'està-dire qu'ils sont déclarés incapables par la Turquie, parfaitement incapable elle-même d'examiner quoi que ce soit, en dehors des collèges d'ulémas et de derviches.

Cette double interdiction est le résultat d'une intrigue patiemment menée près du Sultan. Le bien public à longue échéance est son moindre souci; en toutes choses, il ne voit que l'intérêt politique et immédiat. Qui a tenu les fils de cette intrigue? Plusieurs mains, sans doute, mais, ici, je n'ai pas de renseignements assez précis pour citer des noms.

Voîlà donc la science française officiellement con-

damnée parle gouvernement turc. Ce pays de haute culture regarde nos maîtres comme des ignorants dangereux.

Nous avons à Constantinople un ambassadeur qui ne passe ni pour un naïf ni pour un maladroit. Il est fort inquieL Tl a fait des réclamations; dlefi n'ont pas abouti. Notre minisLrc dea alTaires étrangt^res est saisi fie la question et, eerlainemenl, il avisera, mais il n'est pas mauvais que Topinion française le soit aussi, \ot\i\ pourquoi il m'a semblt^ intéressa ni de dire dans le Fifjaro l'aftrontqueles Turcs veulent faire à la France en la personne des Jésuites de BeyrouL.

Car ces Jésuites sont Fran(,;ais et travaillent pour la France* S'ils appartiennent a un ordre cosmopolite , cela ne les cmpOche pas d aimer leur pays^ comme on raime a distance, d'un amour plus éclairé, plus actif et moins tranquille. J'ai e^ncore dans roreillc laccent avec lequel ils nie disaient ; « Nous sommes Français et notre œuvre est française *>. Les abandonner sérail , pour la France, s'abandonner elle-même.

DE BETROUT A DAMAS

LA BANLIEUE DE BEYROUT; AÏN-SOFAR. — LE LIBAN; LA PHÉNICIE ET LES PHÉNICIENS. — LA C/ELÉ-SYRIE; L*ANTI-LIBAN. — LB PAYS DES PATRL\RCHES.

Damas, 21 septembre

Autour de Beyroul, Tétroite plaine qui sépare le Liban de la mer rappelle singulièrement la banlieue de Cannes et de Nice. C'est la même végétation et, avec un luxe moins fin, la même profusion de villas. En été, chassés de la côte parla chaleur humide, les riches négociants émigrent vers les premières pentes de la chaîne. Grâce au chemin de fer qui joint Beyrout à Damas, ils peuvent s'installer à mille et douze cents mètres. Au-dessous du col que franchit la voie pour descendre dans la Caelé-Syrie, « la Syrie creuse », étalée entre le Liban et l'Anti-Liban, à Aïn-Sofar, vient de s'établir une station d'air, faite pour ravir Paul Bourget et navrer Pierre Loti.

Pendant l'arrêt, je visite l'hôtel gigantesque élevé en cet endroit. Sur les tables du hall, s'étalent les

DE BEYROUT A DAMAS. 221

journaux de France; dans le salon, un piano joue une mélodie anglaise ; une piste pour bicyclettes est aménagée sur la terrasse, et un superbe professeur, américain, dit une affiche, attend ses élèves, avec des effets de torse et de mollet. Elles s'attardent à regarder les touristes français ou môme à faire la conversation avec eux, car Ja contiaissance de noire langue est générale dan;^ le Liban, Ce sont des Levantines aux yeux de velours, au teint mal, aux formes lourdes.

Mais c'est ici la dernière impression de luxe cosmopolite. L'antique Orient^ celui des Pliénicîens» se découvre au loin et, vu de cette ha u leur, les détails discordants se perdent dans rharmonie générale. On oublie le chemin de iVr (juî ^^ravit leutemenl la montagne sur une voie à crémaillère. On domine le pays de Tyr et de Sidon, longue el étroite bande, verte d'oli^ierw el d orangers, rouge de sable, semée de villes blanchissanlcs. Elle borde la mer qui conduisait les ancêtres de Garthage vers tous les rivages de la Méditerranée. De là se sont répandus sur le monde antique les cultes de TAsic, mythes de volupté, qu'épurait la poésie grecque, et qui troublaient la raison romaine. Vers Byblos coule TAdonis, au bord duquel les femmes syriennes pleuraient chaque année la mort symbolique du beau chasseur aimé de Vénus, et, d*île en île, de rivage en rivage, leur lamentation s(* prolongeait à travers le monde grec.

A mesure que la voie s^élève, le caractère de la contrée se dégage et explique Thisloire du peuple

singulier qui a vécu sur cette côte. Pour qui se souvient des livres de Renan, de MM. Georges Perrot et Maspéro, il y a là une merveilleuse leçon de géographie et d'histoire. Il suffit à la rigueur, pour la comprendre, des vagues notions qui restent dans la mémoire du plus modeste bachelier. Resserrée entre le Liban et la meï*, coupée de petites chaînes perpendiculaires à la grande et divisée de la sorte en vallées sans communication entre elles, la Phénicie poussait ses habitants vers la mer, une mer difficile et dangereuse, qui leur apprenait l'audace et l'habileté. Leurs villes n'avaient qu'une banlieue de jardins et le Liban leur fermait l'intérieur des terres. Ne pouvant s'étendre en arrière, ils échelonnaient sur leur longue falaise des ports sans cohésion nationale, Tyr, Sidon, Berytus, Byblos, et demandaient la richesse au commerce de mer.

Leur pays était petit et, comme produit précieux, ne fournissait que la pourpre. Ils avaient peu d'invention et leur art ne révèle guère que des éléments imités, mais c'étaient des industriels laborieux et des trafiquants infatigables. Moitié marchands, moitié pirates, établissant des comptoirs sur toutes les côtes de la Méditerranée, sans prendre racine dans aucun pays, ils furent les courtiers du monde ancien. Ils semaient sur leur passage les germes d'art et d'industrie, comme font les oiseaux voyageurs avec les graines des pays lointains. Ils n'avaient d'autre mobile que l'amour du gain et ils ont fait autant pour la civilisation que le grave génie de l'Egypte et la raison lumineuse des Grecs.

DE BEYKOUT A DAMAS. 223

Ils ont inventé et répandu l'alphabet. Leur dieu national, Malquart, mérite une place à côté d'Osiris et crAliiéiifi. L'ardeur qu'il mettait au cœur de son peuple pour la uavigatiou eL le t^oinmercc compense amplemnoL le mal qu'on 1 fniL au inonde ancien les mythes d'Ai^Larté et d'Adonis.

La chaîne du Liban forme In Lransilion en Ire le pays des marins el celui des pasleurs. Cultivée en terrasse par un labeur patient, elle déroule un amphithéâtre merveilleux de couleurs franches et de lignes nettes, au-dessus de la plaine dont une brume d'argent amollit les contours. Elle nourrissait une population moins avide et plus simple que celle de la cote. Après le peuple marchand, dont TespritéUiit uniquement tourné vers 1 aventure fructueuse, celte échelle dressée vers le ciel dirigeait la pensée de l'homme vers Dieu- Un flot d'idéalisme a coulé sur les deux versants de la montagne, \ilc arn^lé du côté de la mer, largement répandu dans l'intérieur de TAsie, vers les grandes plaines de h\ Mésopotamie.

Le soleil baisse sur Thorizon à Theure où nous commençons à descendre vers la Ca^lé-Syrie. NVjus sommes en plein paysage biblique- Les premiers hommes ont habité cette plaine. Ici, comme dit Bossuel, Caïn <t fit voir au monde naissant la première action tragique )>. Noé et Abraham plantèrent leursi tentes dans cette vallée, fermée au sud par l'Hermon et prolongée à Test par le désert vers la Mésopotamie. Le Liban baigne déjà dans Tombre violette, tandis que l'Anti- Liban brille d'un rose viL

Sous une épaisse chevelure de mûriers, la plaine blanche fuit vers Damas. Une paix sereine enveloppe l'étendue et le soir descend sans tristesse. Vers les villages, accrochés aux flancs de la double chaîne, montent les troupeaux de chèvres noires et les files de chameaux. Dans la plaine, des bergers à cheval .rassemblent leurs moutons. Le cheval galope, la crinière et la queue flottantes, la tête droite, les jambes hautes ; le berger, les genoux remontés par les étriers courts, le manteau gonflé par le vent de la course, le long fusil à Tépaule, salue d'un grand geste les voitures fumantes qui amènent dans son pays les hommes d'Occident.

La plaine traversée, une gorge étroite donne accès dans l'Anli-Liban. Ici prend sa source le Barada, qui va porter à Damas la fraîcheur çt la fertilité. Ses eaux bondissent le long de la voie. Après l'air brûlant et sec de la plaine, une brise humide souffle au visage. De grands arbres bordent le torrent. Tandis que le ciel passe de l'azur sombre au vert doré, au jaune pâle, au lilas mourant, des feux percent le feuillage. Ce sont les femmes maronites qui préparent le repas sur Taire des maisons. Bientôt, dans le ciel noir, les étoiles brillent d'un éclat de diamant.

Je suis à Tarrière du train, sur une plate^forme découverte, et je n'ai rien perdu de cette fête. Je songe aux hommes de la Bible qui — chemin de fer à part — virent ce pays, il y a sept mille ans, tel que nous le voyons. Ils étaient encore tout voisins de Dieu et ils entendaient sa voix dans les solitudes.

DE BEYROUT A DAMAS. 225

Ils le mêlaient à tous leurs actes; ils Tavaient pour allié ou pour ennemi; la nuit, ils luttaient avec les anges* De leurs passions, ils démêlaient lentement la notion du bien el du mal. Ils atteignaient une dignité morale qne le génie de la Grèce et de Borne n'égalera pas. Les traditions de ces pasteurs ont formé le livre sacré du genre humain.

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