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ensemble. Selon la distance et Torientation, Taspect change du tout au tout.
De loin, sur la route du Pirée, le rocher s'écrase et perd de son importance; le Parthénon, au sommet, gagne d'autant. Ainsi aperçu, le rocher est un piédestal qui élève le temple dans Tair et le baigne dans rélétnent dont les yeux bleus d'Athéna reflétaient la couleur et la sérénité. Ce temple paraît à peu près intact : il se montre par l'un de ses frontons, et la grande mutilation qui l'a ruiné se devine à peine. Le rocher semble n'être qu'un soubassement grandiose, fourni par la nature et choisi par l'architecte avec une sûre notion de son art.
Lorsque, après l'avoir perdue de vue, le long du boulevard de l'Université, entre les hautes maisons neuves, l'Acropole apparaît de nouveau, après le Palais-Royal et le boulevard d'Amélie, l'irréparable blessure du Parthénon se montre dans toute son étendue. Le temple se découvre de flanc et, entre les deux frontons, il n'y a que le ciel. L'impression religieuse s'affaiblit. On n'a plus devant les yeux qu'une ruine, d'où le prestige divin a disparu. Exposée sur cette base majestueuse, elle procure le sentiment calme et purement humain d'une pièce de musée, de ce musée en plein air que forment les restes de l'ancienne Athènes.
A mesure que l'on approche, le Parthénon s'abaisse et disparaît. Alors, l'Acropole retient seule l'attention. C'est maintenant une citadelle primitive, un de ces rochers fortifiés par la nature, dont la rencontre par les hommes préhistoriques détermi-
nait la naissance des villes. Les hommes se hâtaient de Toccuper, s'efforçaient de le rendre inaccessible, Tentouraient dé murs et, au centre, ils bâtissaient le temple de la divinité poliade, le palais du roi et les demeures des chefs. Le peuple s'établissait au pied, et, à la première alerte, il se réfugiait au sommet.
Ici, la position était particulièrement forte et le travail de l'homme n'a cessé de la remanier que le jour où il a cru l'avoir portée au plus haut degré de résistance dont elle fût capable. Sur le côté méridional, celui par lequel les visiteurs l'abordent ordinairement, un énorme rempart la couronne. Ce sont les murs de Cimon. Leurs assises régulières, d'une teinte jaunissante, tranchent sur la masse brune de la roche, les débris blancs du théâtre de Bacchos, étages le long de la pente, et les noires arcades de l'Odéon qui s'étendent au pied. Le temple est comme rentré dans le plateau, derrière la crête des murs. Il n'y a plus là qu'une forteresse dont l'histoire commence mille ans avant Jésus-Christ, et ne finit qu'en 1827. L'Acropole a soutenu toutes les formes d'attaque, depuis les armes de pierre et de bronze jusqu'au boulet et à la bombe. Elle a soutenu la guerre civile et la guerre étrangère ; elle a vu fumer à ses pieds les camps des Perses et des Spartiates, des Vénitiens et des Turcs.
Chaque face du rocher présente de même sa ligne de remparts. Au nord, sur les Longues roches, s'élèvent les murs de Thémistocle, ceux dont Thucydide raconte la construction. Il fallait, après la fuite des Perses, remettre au plus tôt la forteresse
démantelée par eux en état de défense contre la jalousie de Sparte : « L'ouvrage, dit Thistorien, porte encore aujourd'hui des traces de la précipitation avec laquelle il *fut exécuté. Les fondements sont en pierres de toute espèce, non appareillées, telles que chacun les apportait. On y fît entrer jusqu'à des stèles funéraires et des marbres sculptés. » Cet aspect est toujours le môme; on reconnaît, engagés dans la maçonnerie, des tambours de colonnes et un entablement.
Par une pente douce, le boulevard de Denys TAréopagite, qui longe le flanc méridional du rocher, sous les murs de Cimon, le visiteur arrive au pied d'un des petits côtés du quadrilatère formé par l'Acropole, le côté occidental, le seul accessible. Entre deux tours carrées et massives, s'ouvre une haute porte et s'élève un escalier monumental. C'est la porte Beulé. La découverte de cette porte, en 1853, fut un événement archéologique. Elle contribua pour beaucoup au maintien de l'École française, alors très discutée, et rendit célèbre, à vingt-sept ans, le jeune homme dont la science et la volonté l'avaient devinée menée à bien. Après cette découverte, Beulé explorait minutieusement l'Acropole et la décrivait dans un beau livre. Il ramenait sur elle l'attention du monde savant et provoquait un vaste mouvement d'études.
Il avait cru découvrir l'entrée primitive, une entrée conçue à la fois pour la défense et pour l'appareil religieux. Si les caractères de la construction dénotaient un travail romain, c'était, d'après
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lui, le remaniement d'un édifice plus ancien, compris dans le plan primitif de Mnésiclès, l'architecte des Propylées. Il se trompait et, à cette heure, sa théorie est complètement abandonnée. La porte et l'escalier sont une œuvre purement romaine, qui gâtait l'aspect de l'entrée, telle que l'avait conçue l'architecte grec. C'est ce que nous expliquent nos guides habituels, auxquels se sont joints deux membres de rÉcole française, MM. Perdrizet et Fournier. Nous en avons un autre, absent de sa personne, présent par son œuvre, M. HaussouUier, Fauteur d'Athènes, dans le guide Joanne et cette œuvre, comme on le voit sur place, est un petit monument de science et de critique. Les successeurs de Bculé détruisent, puisque la vérité l'exige, le système de leur ancien, mais ils ajoutent, avec raison, que, par Tensemble de ses travaux, cet ancien demeure un honneur de l'École française. Il a été l'initiateur des fouilles entreprises sur l'Acropole à partir de 1853; aujourd'hui encore, il est le plus complet historien français de ses monuments. Il a marqué sa place à côté d'Otfried Mûller et de Curtius, inspirateurs de l'action archéologique des Allemands en Grèce. Il avait débuté comme eux ; s'il avait continué de même, il aurait laissé un nom égal au leur.
Beulé voyait en imagination la procession des Panathénées s'étager majestueusement sur les soixante-quatre marches de son escalier monumental. « Alors je me figure la pompe sacrée se divisant en trois troupes.... Les trois troupes se rencontrent sur le vaste palier qui forme le centre de
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Tescalier,... etc. » Les Grecs n'ordonnaient pas- ainsi leurs fêtes en cortège d'opéra. Outre que leur goût y répugnait, leurs édifices, entassés dans des espaces étroits et séparés par des voies sinueuses, s y fussent mal prêtés. La procession que Phidias a représentée là-haut, sur les murs de la cella, était formétj simplement d'une longue et étroite file. L entrée de l'Acropole l'exigeait ainsi.
En efi'et, cette entrée était un simple sentier datant de Tépoque pélasgique. Il était à peine large d'un mètre et suivait les contours du rocher. Une partie de ce scnlier est encore visible, avec ses entailles irrégnliciTs, destinées à fournir au pied un point d'appui, ci les trous creusés pendant des siècles par le sabot des montures. Sur le flanc abrupt du rocher, sinueuse comme le chemin qu'elle suivait, la procession se déroulait, autrement pittoresque à l'œil que les étages symétriques du cortège imaginé par Beulé.
Sans l'écran <jle la lourde maçonnerie romaine, à mi-c6le, se dressaient, complètement découverts, les Propylées de Mnésiclès. Comme leur nom Tindiqufi, ils étaient simplement une entrée décorative, ni lemplc, ni forteresse. Ils comprennent une façade centrale et deux annexes en retour. La façade consiste en un grand mur, percé de cinq entrées. Un portiqno dorique la précède et un double vestibule ionique la flanque des deux côtés. Derrière le mur, un .second portique, de môme ordonnance, répète la décoration de la façade. L'annexe de gauche, précédée d'un petit portique dorique, formait une
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pinacothèque, c'est-à-dire un musée de tableaux; celle de droite répète le motif dorique et s'ouvre sur la plate-forme où s'élève le temple de la Victoire aptère.
Transformés en forteresse par les ducs d'Athènes et en arsenal par les Turcs, les Propylées subirent en 1656 une explosion provoquée par la foudre. La couverture fut emportée et deux colonnes ioniques renversées; des colonnes doriques, deux seulement conservèrent leur chapiteau. L'édifice n'est donc plus qu'une ruine, à travers laquelle le bleu du ciel s'étend en larges pans, et qui laisse apercevoir, à mesure que Ton monte à droite le Parthénon, à gauche TErechthéion, ruinés, eux aussi, et tendus d'azur.
Tels quels, les Propylées sont un chef-d'œuvre et l'antiquité les égalait ou même les préférait au Parthénon. Purement décoratifs et sans autre destination que de donner accès dans une enceinte sacrée, ils réalisent déjà le principe essentiel de l'art grec, l'adaptation de l'œuvre à son objet. L'espace compris entre leurs ailes et leurs hautes portes fournissait aux cortèges l'emplacement nécessaire pour se grouper, avant de pénétrer dans l'enceinte, après le long défilé au flanc de la colline. Leurs portiques servaient d'entrée aux édifices latéraux et annonçaient déjà la double ordonnance, dorique et ionique, des temples construits sur le plateau. Ainsi la conception de l'ensemble était déterminée par l'utilité. Dans le détail, aucune virtuosité d'exécution.
En revanche, cet ensemble est majestueux et charmant; dans ce détail, le soin est porté jusqu'au scrupule. Les joints des tambours et le travail des chapiteaux sont d'une précision et d'une perfection absolues. L'écartement des colonnes diminue de l'axe aux extrémités pour correspondre à la largeur également diminuée des cinq portes. Enfin il est aisé, aux Propylées, de vérifier deux principes de l'architecture grecque, découverts par un architecte anglais, M. Penrose : les courbes horizontales et les inclinaisons verticales. Le premier consistait en ce que les lignes horizontales, au lieu d'être strictement droites, étaient légèrement courbées; le second, en ce que les lignes verticales, au lieu d'être strictement perpendiculaires au sol, étaient légèrement inclinées, de façon à converger vers un centre fictif, situé dans l'espace. Ce double artifice corrigeait la sécheresse de la ligne droite, et en faisant ghsser le regard sur les surfaces planes, augmentait la longueur apparente de Fédifice. De là une double impression de grandeur et d'harmonie. Les moyens, si ingénieux et si simples, qui produisaient cette impression, ne sont pas pour étonner chez un peuple qui faisait de la géométrie, c'est-à-dire du plan même de la nature, le point de départ et le bul de toute création humaine, intellectuelle ou physique et, en tout, cherchait l'eurythmie.
Tous les effets de l'art grec sont obtenus par des calculs analogues : la raison y produit la beauté. Chaque détail étant subordonné à l'ensemble, le caractère général résulte de l'exacte concordance
des parties vers un mt^me but, La simplicité s'y tourne en clarlé et Tordre en harmonie. Point de fechercheSj ni <h surcharges; aucun dé.^ir de produire TefTet par Trlalage de la masse. Rien de colossal : les dimensions sont di^lerminées par la destination de ! édifice, son emplacement, la nature des matériaux, le site, Thorizoni
En adoptant les éléments de rarcliitectnre grecque les Romains les ont dénatures; ils ont méconnu les principes rationnels et les rapports logiques qui les déterminaient. Ils ont cru pouvoir les appliquer à toutes les grandeurs, élever les colonnes et éleudrc les frontons à toutes les échelles. Chez eux, la grandeur, au lieu d'élre le résultat naturel des proportions, était produite par Vélalage des niasses; ils causaient plus d'étonnement rjue d'admiration,
La Renaissance et les temps modernes nont d'abord vu la Grèce qu'à travers Home. Puis, à Terreur qui croyait pouvoir grandir arbitrairement les ordres grecs, ils en ont ajouté une autre. Alors que, dans T édifice grec, tout détail avait une raison d'utilité, ils ont multiplié les ornements, sans autre butqu'eux-m*îmes. Des trois ordres, ils ont employé de préférence le corinthien, le plus riche de tous, le plus éloigné de la simplicité primjHve, ie plus favorable aux caprices de Vimagi nation, !e plus récent aussi et déjà marqué de décadence. Ils ont fait un bien moindre usage deTionique, si gracieux, mais encore sobre. Ils n'ont presque pas employé le mâle dorique. De \h^ cette surcharge qui, k partir du xvi« siècle, est allée toujours croissant, ce luxe
de décorations lourdes et compliquées, efforts laborieux d'une imagination qui se tourmente, alors que Fart grec résultait de la raison, appliquant avec aisance des principes simples et sûrs. Devant les Propylées, le souvenir des plus célèbres édifices de Rome souffre de la comparaison qui s'impose en cet endroit. On se dit aussi que les imitations de la Renaissance ont été plus romaines que grecques et on trouve que c'est un malheur. Quant aux applications de Fart grec à des œuvres modernes, comme la colonnade du Louvre et la Madeleine, on estime que ces énormes constructions auraient choqué les Grecs comme une erreur et un excès barbares.
L'illogisme de l'art romain, par comparaison avec l'art grec, éclate au pied même des Propylées, non seulement par le mur et l'escalier de la porte Beulé, mais encore et surtout par le gigantesque piédestal de la statue élevée, l'an 27 avant Jésus-Christ, au gendre d'Auguste, Agrippa, contre l'avant-corps gauche des Propylées. Cette masse a seize mètres soixante-quinze centimètres de haut, alors que les colonnes doriques des Propylées n'ont que huit mètres cinquante-cinq centimètres. Isolée sur une place publique, elle aurait de la grandeur; contre les Propylées, elle est une insulte à l'eurythmie grecque.
Les Propylées franchis, aux premiers pas sur le plateau de l'Acropole, s'offre un autre exemple de l'adaptation de l'architecture grecque au site et à la destination. A droite, sur un soubassement
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haut de huit mètres, s'élève le temple ionique d'Athéna Niké, la Victoire aptère. Vu d'en bas, il se détache sur le ciel, comme un promontoire sur la mer ; il paraît très élevé et il n'a que sept mètres. C'est que, de l'endroit où il apparaît, le spectateur n'a pas de recul pour choisir le point de vue. De près, isolé sur ses quatre faces, à pic sur un abîme et dominant un vaste horizon, il est minuscule et charmant. A cet endroit, il ne pouvait ni ne devait être plus élevé. Il ne le pouvait pas, car la plateforme sur laquelle il s'élève, vrai bastion de citadelle, est étroite et sa largeur commandait la hauteur de l'édifice. Il ne le devait pas, car, plus large, il aurait caché l'horizon.
Cet horizon de terre et de mer est un des plus beaux qu'il y ait au monde. A gauche, la côte de l'Attique se déroule jusqu'au cap Sounion; au loin, par delà le golfe d'Egine, se dressent les montagnes de l'Argolide. Dans la courbe du golfe, Egine porte comme une couronne les ruines de son temple. A droite, le regard se heurte contre le haut massif de l'Acro-Corinthe, puis il se repose sur la rade d'Eleusis. L'espace parcouru, il revient au spectacle voisin que lui offrent Salamine, le Pirée et Phalère. En face, isolé sur le ciel, au sommet d'une colline, le monument de Philopappos, médiocre de près, très décoratif à distance, jalonne, comme un navire à la crête d'une vague, la plaine qui se soulève et retombe en larges ondulations. A l'ouest, sur les bords du Céphise, s'étend un grand bois d'oliviers, la forêt sacrée de Colone. Et partout, brillant à tra-
vers les terres, ce qu'Eschyle appelait « le sourire innombrable des flots ».
A l'heure où nous sommes, le soleil, longtemps voilé, a dissipé les nuages et touche Fhorizon. Il verse obliquement sur la terre et la mer une nappe de lumière dorée qui, en allongeant les ombres, met en valeur chaque détail du paysage. L'air est d'une limpidité parfaite; aucune brume n'estompe la nappe bleue de la mer et les pentes violettes des montagnes. Des deux côtés du Céphise, qui semble jeter sur la plaine les mailles d'un filet d'argent, les grands oliviers étendent une voûte d'un vert léger, piquée par le soleil de paillettes d'or.
Cette heure est exquise, d'une mélancolie et d'un charme infinis. Le passé évanoui et la gloire morte sèment à travers l'espace les souvenirs radieux ou sinistres, consacrés par l'histoire et la poésie. Sur la terrasse où nous sommes, à l'endroit où s'élève le temple de la Victoire aptère, Egée attendait, selon la légende, le retour de son fils Thésée et, lorsque le navire parut vers Sounion, en Aboyant les voiles noires, au lieu des voiles blanches, il se précipita. Du même observatoire, les Athéniens guettaient le retour de la galère sacrée qui, chaque année, portait la théorie de Délos, et durant l'absence de laquelle aucune sentence de mort n'était exécutée. C'est d'ici que descendit le veilleur pour annoncer aux Onze que Socrate pouvait boire la ciguë. Là-bas, dans la baie de Salamine, l'immense flotte de Xerxès fut dispersée et le chœur triomphal d'Eschyle est monté vers le ciel, ici, à gauche, le long de cette
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pente, sur ce théâtre de Bacchus, où les Perses furent représentés : « roi Jupiter! tu viens donc de détruire l'armée des Perses.... » Sur cette m^^me rade, Alcibiade avait réuni la plus belle ttottc qui soit sortie d'un .port de la Grèce, celle qif Alliènes envoyait en Sicile et qu'elle ne devait plus revoir. Et ce souvenir évoque le récit de Thucydide, tragique dans sa simplicité voulue, impassible comme la vérité, quoique la main de rhislorien ait dû trembler en l'écrivant : « L'embarquement terminé, la trompette commanda le silence.... >> Ce bois doliviers est celui qu'a chanté Sophocle; le chœur d'Œdipe à Colone a frappé ces mêmes murs de Cimon qui avaient entendu le chœur des Pene$ : « Étranger, te voici dans le plus beau srjour de la terre, sur le sol du blanc Colone, riche en chevaux.... »
Pour contempler ce spectale, nous sommes un groupe de Français en qui les mOmes souvenirs s'éveillent. Divers d'âges et de professions, mais formés par la culture classique, nous éprouvons pour elle une même reconnaissance. L éducation du collège, malgré ses lenteurs, ses lancuncs et ses ennuis, a déposé au fond de notre mémoire des scènes et des mots qui n'en sortiront plus, Eïîc nous a munis d'un viatique, en nous for^^ant a retenir quelques phrases d'Hérodote et de Thucydide, quelques vers d'Eschyle et de Sophocle. Rien de meilleur ne les remplacerait, car, si la vie rocom menée et se renouvelle toujours, les premières fleurs, et les plus belles, de l'héroïsme et de la beauté ont été
cueillies ici, sur la terre qui s'étend sous nos yeux. Au moment où nous quittons à regret la plate-forme, pour faire le tour de l'Acropole avant le coucher du soleil, un de nous résume notre impression commune à la française, en égayant d'un sourire le sérieux de la pensée : « Nous sommes venus ici parce que nous sommes bacheliers »
^iûUkwJ
LB PARTHANQïï IT 1,*ERKCQTÉI0N î l'AIRK DS L*ACH0P0LE, — LE CÉMB ATTEQUE; THtrCTDl&E, SOPIJOCLE, AHlSTflPHANE. — SOUVENtHS DE COLLÈGE.— LA HAI&ON DA\S L^OnDRE [lORrQtlK ; LA FATiTAJSIE DANS L'ORDHE IOHEUUK, ^ (.A THIDUNE DES CARTATIDEfi. — LA POLïCimOMIË ET LE CLtMAT DE LA OnÉCE. — LE CLLTE i/aTUÉKA,
Paris, 21 avril
Les souvenirs de la poésie et de Thistoire ne nuisent pas à la sincérité des impressions personnelles, lorsqu'ils sont spontanés. Le panorama de TAtlique, vu de TAcrûpole, appartient à tous les spectateurs. Pour animer Colone et Salaminc, il suffit de Téducation classique et chacun goûte le spectacle k sa manière. Il n'en est pas de même devant quelques monuments consacrés par une admiration universelle. Trop de pages célèbres en .ont fait des lieux communs et Ton craint, en leur présence, de sentir d'après autrui. Un effort est nécessaire pour 6tre de son propre avis.
Nulle part cette impression n'est plus vive que sur le plateau de TAcropoIe. Lorsque, au sortir des
Propylées, le Parthénon et TErechtliéion surgissent, à droite et à gauche, la première pensée est pour Chateaubriand et Renan. Byron est plein de beau vers sur l'Acropole; mais, disséminés à travers Childe Harold^ ils ne font pas corps. Lamartine délaie son enthousiasme en pages si copieuses que, après avoir lu le Voyage en Orient^ on ne se plonge plus guère dans cet océan de mots. La pensée reçoit une impression plus durable des tableaux vigoureux peints en quelques traits par Chateaubriand et du bercement dont la prière mystique de Renan Ta caressée. On a beau arriver sur le plateau à la tombée du jour et n'être pas Breton, ces deux débuts chantent aussitôt dans la mémoire : « J'ai vu du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette.... » — « Je suis née, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux.... » Heureusement, cette bouffée livresque se dissipe bientôt; la pensée écarte les deux enchanteurs et l'impression du site, dominant tout, permet de sentir pour soi-même.
Le regard va d'abord au Parthénon. Le temple se présente par le côté gauche de la cella. S'il a conservé son fronton, ce côté n'offre qu'une immense brèche. La première impression est une déception navrante. Cette ruine, le Parthénon! Ces colonnes mutilées, le temple de la beauté suprême ! Mais peu à peu, la majesté simple de cette riiine produit son effet nécessaire. L'âme de ces marbres se dégage; faite de raison et d'harmonie, elle vient au-devant
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de la réflexion. Comme tout dans Tédifice était clair et logique, le peu qui en reste offre un tel caractère d'évidence qu'il suffit à chaque spectateur d'un peu de réflexion pour relever et compléter les ruines. Les parties absentes sont évoquées par celles qui restent.
La hâte est grande de parcourir d'un seul coup tout le plateau. A gauche, l'Érecthéion attire par l'aspect de la tribune des Cariatides qui se profilent sur le ciel, et le portique ionique qui, en contre-bas, surgit d'un amas de marbres brisés. On longe le flanc du Parthénon et, de la terrasse qui le supporte, dominant le bas-fond où s'entassent ces marbres, on arrive au pied de la tribune. Cette ruine à gauche et, en face, cette tribune à peu près intacte forment un contraste mélancolique. Ce qui n'est plus et ce qui existe encore se font mutuellement valoir.
Le Parthénon n'exprime que simplicité et grandeur. L'Érechthéion est un chef-d'œuvre de libre élégance. En cet endroit de l'Acropole, le sol offre une dépression profonde. L'architecte s'est bien gardé de la combler. Il en a profité pour donner à Tédifice toute la variété que permettait la différence des niveaux. Sur la partie haute, il a bâti un grand mur, aux larges assises, le mur du fond et, pour en rompre la monotonie, il a placé contre une des extrémités la tribune des Cariatides. A l'autre extrémité, en retour, se présente un portique ionique, puis, à l'entrée de la partie basse, opposé au grand mur, un autre portique du même ordre. Ainsi,
tandis que l'œil embrasse d'un seul coup la masse rectiligne du Parthénon, il doit tourner autour de l'Érechthéion, où la diversité des motifs l'arrête sur chaque face. Au Parthénon, tout était conçu pour l'ensemble : ici chaque détail a son attrait.
La perfection du travail est la même dans les deux édifices, mais, au Parthénon, les diverses parties tendent à l'unité, tandis que, à l'Érechthéion, chacune vaut par elle-même. Ainsi, à quelques pas de distance, le génie grec a donné les deux plus parfaits modèles de la majesté et de la grâce. Le Parthénon, type de la beauté mâle, éveille un idéal de force sérieuse; l'Érechthéion sourit comme une femme parée.
Jadis, tout ce plateau, de trois cent dix mètres de long sur cent quarante de large, était couvert de monuments et de temples. Entre les Propylées et le Parthénon s'étendait une enceinte consacrée à Artémis, et une chalcothèque ; contre l'Érechthéion, s'élevait un ancien temple d'Athéna, précédé d'une statue de la déesse combattant, Athéna Promachos. Derrière le Parthénon et l'Érechthéion, entre les deux temples et l'extrémité du plateau, on trouvait un grand autel d'Athéna et, plus tard, un temple de Rome. Partout des statues et des monuments votifs, autour desquels serpentait la voie sacrée. Avant que l'Acropole fût tout entière consacrée à Minerve et aux divinités qu'elle admettait dans son enceinte, sur l'aire aplanie par les Pélasges, s'était élevé le palais des rois d'Athènes. De tout cela, il ne reste plus, avec quelques bases, que le Parthénon et
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rÉrechthéion. Selon le point de vue, ils se dressent isolés, tantôt sur Tazur du ciel, tantôt sur Thorizon des montagnes et de la mer.
Je n'ai guère cessé, durant trois jours, d'aller cl de venir entre le Parthénon et rÉrechthéion, regardant et comparant, laissant mes impressions s'oi-donner et se préciser peu à peu. Le soir, à TErole française, tandis que, au bas du Lycabette, les retraites aux flambeaux sonnaient le long des boulevards, et que les feux de Bengale embrasaient r Acropole, comme si Tincendie de Morosini se riiîlumait, je feuilletais quelques livres emportés im fond de ma valise. Avec Homère et Hérodote, fleur juvénile du génie grec, c'étaient Thucydide, Sophocle et Aristophane, épanouissement de sa force virile. Ils me suffisaient pour ressaisir ce que j'ai pu apprendre de l'ancienne Grèce. L'historien et les deux poètes résument, à eux trois, l'esprit attique. L'âme d'une race forte, fine et souple sort de leurs pages, comme là-haut, sur l'Acropole, elle dure par les monuments.
Parmi ceux en qui Athéna devait reconnaître son esprit, Thucydide est le mieux fait à l'image de la raison suprême. Il s'est débarrassé du merveilleux et du fantastique. Il interprète librement les vieux mythes; il ne retient que ceux où l'énigme du monde se pose de manière acceptable pour la raison. Devant les choses humaines, il s'efl'orce de saisir la logique apparente ou cachée qui les conduit. Nul n'a été moins dupe et plus clairvoyant. Il semble, en le lisant, voir le front impassible, le regard clair et la
sérénité divine de l'image sculptée par Phidias. Patriote, il a jugé sa patrie; il en a dit le fort et le faible. Quelques lignes où tout porte lui ont suffit pour tracer le portrait d'un peuple. Il a montré les Athéniens au complet, qualités et défauts, dans le discours des Corinthiens aux Lacédémoniens ; il a dit toutes les raisons qu'ils avaient d'aimer leur ville et eux-mêmes dans le discours de Périclès sur les premières victimes de la guerre du Péloponèse.
Thucydide, c'est la raison sûre d'elle-même, ne nianfpas le mystère, mais l'écartant. Sophocle, c'est le sens du divin, c'est-à-dire de la loi supérieure dont l'homme subit les arrêts sans en connaître toujours les considérants, mais qu'il supporte par le courage et la résignation. Les paroles les plus profondes qui aient été dites avant Pascal sur la destinée humaine, c'est lui qui les a prononcées. Il sait les causes et la marche des passions; il les explique en les faisant agir. Il discipline sans effort la force qu'il porte en lui, le génie dramatique; il tire de tout sujet exactement ce que ce sujet contient. Il s'élève jusqu'au sublime par une gradation aisée. Lorsqu'il atteint le dernier degré de la grandeur ou qu'il touche le fond de la pitié, il n'a pas cessé de dominer son émotion et de la régler sur le vrai. Ses œuvres sont ordonnées comme le plus lumineux des édifices. Là-haut, sur l'Acropole, le plus austère et le plus solide des ordres grecs, le dorique, le plus gracieux et le plus élégant, l'ionique, produisent la beauté complète par leur rapprochement. Thucydide et Sophocle, dans la
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même littérature, c'est le Parthénon et les Propylées se complétant l'un par l'autre.
Je dirais que voici l'Érechthéion avec Aristophane, si le grotesque et l'obscène n'étaient absents du charmant édifice et si, dans les chœurs de Sophocle, la grâce capricieuse de l'inspiration ne rappelait souvent le temple aux trois portiques. Mais un temple est une création de la raison épurée, un hommage de la vie à la cause supérieure qui la règle. La comédie d'Aristophane exprime la vie tout entière, avec ses sublimités et ses bassesses. Lui aussi représente la raison dorienne, dure et âpre, attachée aux vieux usages, défiante des nouveautés, détestant le mensonge et la chimère. A côté de l'ironie sophocléenne, faite d'intelligence et de pitié, d'observation qui choisit et épure, le comique ailé d'Aristophane traduit l'observation railleuse et lyrique de la nature complète. Il barbouille de lie et de boue la face d'Athéna, sans altérer la beauté de ses lignes.
Pendant la traversée de France en Grèce, je voyais des passagers à barbe grise feuilleter leurs Homères et leurs Virgiles d'écoliers. Avec quelques livres classiques, j'ai emporté un vieux cahier de « corrigés », écorné, le dos rompu, les nerfs relâchés, les plats montrant le carton sous un reste de papier gaufré. En relisant, sur la terre grecque, à quarante ans passés, ces pages laborieusement rédigées dans ma première jeunesse, au pays natal, je songe avec reconnaissance et tristesse au maître dont elles ressuscitent à chaque page la pensée et la
parole. Je poursuivais des éludes solidement dirigées, mais sans flamme, sous des professeurs attachés à la lettre des programmes et d'esprit peu curieux. J'entrais en seconde, lorsque Charles Loiret nous arriva de TÉcole normale. Il était jeune et d'intelligence vive; il nous communiquait aussitôt quelque chose de son ardeur. Pour moi, Tannée que je passai avec lui fut un enchantement. Nous avions vécu entre quatre murs, hauts, solides et gris; le nouveau maître nous ouvrait de larges fenêtres sur la littérature et la vie. Pour mes camarades et moi, l'amour du simple et du vrai, l'aversion pour l'emphatique et le précieux, bien des idées qui ont germé plus tard, toute une direction d'esprit nous sont venus de lui.
Il aimait beaucoup le grec et nous en faisait faire le plus possible. Le choix de ses versions dénote une vaste et sûre connaissance des auteurs. Pas un morceau qui ne soit typique. Je me rends compte à cette heure que son enseignement m'a fait connaître pour la première fois la plupart des pages célèbres qui, tout à l'heure, sur l'Acropole, me revenaient à la mémoire. Je relis aussi les notes où je résumais son commentaire. Elles sont pleines de faits et d'idées. Surtout elles respirent l'amour de la Grèce antique. J'y retrouve, sur Vrfih (pw;, un développement enthousiaste et charmant. 11 regrettait que son classement, au sortir de l'École, ne lui eût pas permis de partir pour Athènes. Il espérait voir un jour la Grèce et, en attendant, il se donnait tout entier à son enseignement. Il me témoignait un
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attachement que je lui rendais bien, et cette amitié de maître à élève, fortifiée par le temps, a duré autant que sa vie.
Charles Loiret est mort prématurément, sans a voir vu la Grèce. Avec une vive intelligence, l'amour du travail et un sens littéraire des plus fins, une parole facile et attachante, il donnaîL lenlemrnl une forme laborieuse à une pensée difficile, Proies^feur, il eut de la peine à prendre srs ^radrs et quitta renseignement pour Tadminis Ira lion. Entre temps, il avait essayé de la critique, sans grand succès. Il suait sang et eau sur des articles dont quelques connaisseurs appréciaient la pensée originale^ mais dont la forme tourmentée rebutait la masse des lecteurs; C'était un talent incomplet.
Je pense à Charles Loiret et à sa carrière maiiquée dans cette Athènes qui élail pour lui comme une patrie lointaine vers laquelle il aspirait, el où il n'est pas venu. Je lui dois le premier sentiment de l'hellénisme, je recueille à cclto heure ce qu'il a semé en moi et je répète trislomcnL ù son sujet le Sic vos non vobis.
La ville, racontée par Thucydide, Sophocle et Aristophane, ornée par Phidias, Mnéslclès et Ictinos, Athènes, réalise le génie ionien ^ inOlanl sa souplesse et son aisance à la force et h la solidilé du génin dorien. Pour honorer sa divinik^ nationale, Aiïu'^na, la déesse des vertus réfléchies — science, sagesse^ courage, chasteté, — elle a choisi Tordre dorique et construit un édifice où tout est logique et simple. Il n'y a pas, dans le Parthénon, un détail qui ne
soil déterminé par un calcul. Un petit nombre d'éléments y fournissent une surprenante variété de combinaisons. Les dimensions de l'édifice, en hauteur, longueur et largeur, sont dans un rapport parfait avec celles de la colline et les lignes de l'horizon.
Un soubassement lui donne une première assise et un escalier de quatre grandes marches achève de lui procurer l'élévation sans laquelle il eût paru écrasé. 11 suit en biais l'ovale du plateau, de manière à produire tout son effet, qu'il se découvre du plateau même ou des divers points de la plaine. Il va sans dire que l'on y retrouve l'application des deux lois que j'indiquais au sujet des Propylées, la courbure des horizontales et l'inclinaison des verticales. En vertu des mêmes principes, et, aussi, pour mieux répartir le poids, les colonnes sont légèrement renflées au milieu. Elles posent directement sur le stylobate et n'ont d'autres ornements, avec la perfection de l'assemblage et du travail, que les cannelures à arêtes vives du fût, qui donnent de la sveltesse à la masse, et les parties constitutives du chapiteau, qui est lui-même un évasement nécessaire pour soutenir l'architrave. Dans ces combinaisons réguUères de lignes droites et courbes, toute autre décoration aurait dénaturé le caractère logique de l'ordonnance.
Le fronton de lest n'existe plus. Celui de l'ouest, dépouillé de ses sculptures, et ses rampants aux trois quarts détruits, n'a conservé que la maçonnerie du t}*mpan, mais, grâce à ce squelette, sa
forme est reconnaissable. On a voulu voir dans cette forme une imitation du PentéJique, dont le sommet, en face de TAcropole, s'étend, eïi eflet^ comme un fronton, ou le souvenir d'un aigle aux ailes éployées. Il est plus simple de conslatcr qu*ellc était imposée par la double inclinaison du toit. Les métopes et les triglyphes avaient commencé par être les points d'appui et les intervalles de la charpente , c'est-à-dire des néccssitéB de construction ; puis , les surfaces qu'ils o (Iraient avaient reçu des motifs de sculptures racontant les actions des dieux. La décoration du tympan avait le même objet. Ainsi, dans tout l'édifice, rien qui n'eût une utilité, rien qui ne répondît à une destination.
On sait trop que les sculptures des deux frontons, sauf quelques fragments, sont au Musée britannique, ainsi que la plus grande partie des métopes — sauf celles des frontons — et les trois quarts de la frise arrachée de la cella. Pour celle-ci, la subordination de l'œuvre au sujet est particulièrement frappante. Cette frise est placée à une hauteur de onze mètres et, pour la voir, il faut la regarder avec attention, la tête renversée de manière fort gênante. De nos jours, l'artiste qui recevrait une telle commande se plaindrait amèrement d'être sacrifié de parti pris. Phidias, maître de Tœuvre et libre de la distribuer à son gré, n'a pas cru devoir choisir un autre emplacement pour y figurer la procession des Panathénées. C'est que la cella était le but de cette procession et la figurer ailleurs eût
été un contresens. L'emplacement a réglé de même la nature du travail : les figures de la frisé n'ont qu'un faible relief, pour que, éclairées par le bas, elles ne donnent pas d'ombres trop fortes. Dans nos musées, elles n'offrent plus l'aspect pour lequel elles ont été conçues.
Ainsi, partout, la logique et le calcul, le rapport des parties entre elles , l'ensemble dominant les détails, c'est-à-dire la souveraineté de la raison. De là l'impression unique de simplicité et d'harmonie, de grandeur et de force que cause le Parthénon au premier aspect et qui se fortifie à mesure qu'on le regarde plus longuement.
La raison n'est pas absente du délicieux Érechthéion, mais elle n'y règne pas seule. La fantaisie a partagé avec elle la direction de l'œuvre. C'est la raison qui a prescrit à l'architecte d'utiliser les inégalités de terrain pour construire son temple sur deux niveaux; de la sorte, elle a dirigé le caprice d'où est sorti le plus original des temples grecs. C'est elle encore qui, dans la tribune des Cariatides, a réglé tous les détails d'exécution. Les six figures de jeunes filles posent sur un stylobate très élevé, afin que la stature humaine ne semble pas trop petite, par rapport à la hauteur du temple. Légèrement inclinées vers l'intérieur, chacune d'elles plie une jambe, comme si elle portait sans effort le poids de l'entablement. Pour chacune, la jambe pliée est celle qui se trouve vers l'intérieur de la tribune; de là deux groupes symétriquement opposés. Pour diminuer l'impression de lourdeur qu'aurait
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causée un entablement complet, la frise a été supprimée : celui de rÉrechthéion se compose d'une corniche posant directement sur l'architraYC. Entre la tête des figures et rarchilrnve t^sl disposé un chapiteau, en forme de coussinet, dont la base se perd dans la chevelure et celte disposilion achève d'écarter l'idée de surcharge.
Ainsi, élevées dans l'air, Tallure aisée et dansante, portant sans effort un eril«ib!oin<*nt sans lourdeur, la tête dégagée par le coust*inct, ces figure;^ exquises offrent un aspect unique de légèreté ci de force. L'art du sculpteur a rail disparaître tout ce qui pouvait éveiller une idée pénible dans loffice de support qu'il leur a imposé. Ces esclaves paraissent libres et, dans ce temple où tout est élégance facile et richesse abondante, elles contribuent, malgré leur rôle servilé, à produire un effet riant.
La fantaisie a multiplié les onieinents de détail sur les colonnes de TÉrechthéion, mais c'est encore la raison qui en a réglé la nature et le choix. L'ordre adopté est l'ionique dont l'élégance et la sveltesse conviennent mieux que le grave et robuste dorique aux édifices de dimensions moyennes ; car, si rÉrechthéion occupe une assez vaste surface, chacune de ses parties est petite. Les chnpiteaux des colonnes sont couverts de palniettes, d'oves et de perles; la porte est décorée des mêmes ornements. Colonnes et portes sont étonnantes de richesses et incomparables de finesse ilans rexéculion. Mais cette richesse n'arrive jamais à la surcharge, ni cette finesse à la minutie. L'arlisle a profilé de tout
ce que lui permettait la natufe de Tordre ionique; il n'a rien pris en dehors d'elle.
Les deux temples sont revêtus de la patine dorée qui, en Grèce, pare tous les édifices antiques. Leurs marbres ne choquent pas l'œil par la blancheur crue ou la saleté noirâtre d'où résulte tant de dureté ou de tristesse pour l'architecture d'Occident. Sous cette teinte chaude et douce, leurs profils mutilés gardent une jeunesse éternelle. Quelques parties des deux édifices sont informes; les métopes demeurées en place au Parthénon sont lamentablement frustes et les Cariatides de l'Érechthéion sont criblées de blessures; les figures vigoureuses de Phidias n'ont pas été plus épargnées que les sveltes images du sculpteur inconnu. Mais ces blessures sont comme voilées par la coloration que le temps a déposée sur elles; il semble que le soleil de Grèce ait voulu panser les plaies reçues à travers les âges par ces merveilles dont il a éclairé la jeunesse.
Les traces de boulets qui étoilent les colonnes du Parthénon permettent d'apprécier, par leur blancheur mate, combien le marbre gagne à la vieille patine et ce qu'il perdrait à reprendre l'aspect de la carrière. Sous une lumière éclatante, qui met tout en valeur, dans une atmosphère limpide où aucune brume n'estompe les contours, le blanc pailleté du paros ou du pentélique blesserait l'œil par son éclat miroitant. Aussi, après les architectes et les sculpteurs, les peintres venaient donner à ces marbres le charme et l'harmonie de la couleur. Aujourd'hui,
la question n'est plus douteuse : dans l'art grec, les édifices et les statues étaient peints. Nous avons eu beaucoup de peine à reconnaître cette vérité révélée par Hittorf. Longtemps l'architecture et la sculpture gréco-romaines nous étaient apparues comme uniformément blanches ou grises. Jusqu*à ces dernières années, « la pure blancheur des marbres dans la verdure » était un lieu commun littéraire. Il a bien fallu se rendre à Tcvidence, après un examen plus attentif des œuvres connues de tout temps et^ surtout, la vue des œuvres nouvellement découvertes. Il reste des traces de peinture sur 1c Parthcnon, mais les fouilles exécutées dans CCS dernières années sur les divers points de la Grèce ont mis au jour des quantités d'œuvres où la couleur primitive avait conserve toute sa vivaciLé, depuis les statues archaïques exhumées sur TAcropole par M, Cawadias^ jusqu'aux terres cuites de Béotîe et d'Asie Mineure, Nos peintres et nos sculpteurs ont dû confesser leur erreur plusieurs lois séculaire, mais, sauf rares exceptions, comme celle de M. Gérôme, qui a exposé de beaux marbres colorés avec une délicate franchise, ils laissent encore à leurs œuvres la blancheur du travail et s'en remettent sur la pluie et la poussièi-e, sur les moisissures et les fumées, du soin d atténuer celte crudité. Encore regrettent-ils que leurs figures ne puissent pas rester telles que le chantier et Tatelier les ont vues sortir.
Noire lumière, notre climat et les couleurs naturelles de notre sol expliquent ce parti pris; mais.
en Grèce, les mêmes causes produisaient des effets tout opposés. Je viens de parler de la lumière et du climat grecs. Chez nous, les couleurs vives de la terre sont l'exception ; seules, les fleurs revêtent le sol de teintes éclatantes pendant quelques mois de Tannée, mais notre verdure est monotone et, rarement, les terrains et les rochers se présentent des teintes franches; la lumière est diffuse, et, le plus souvent, elle tombe d'un ciel voilé, sous lequel tout s'estompe et se fond. De là résulte une harmonie douce qui est un charme, mais la nature grecque avait le sien, entièrement opposé. Dans l'Attique surtout, les terrains et les rochers offrent souvent la couleur et l'éclat des pierres précieuses : ils sont rouge vif, bleu foncé, jaune clair, violet, lilas. Le ciel les couvre d'une voûte d'azur et la mer les sertit d'émeraude. Et, malgré la vivacité propre à chacune de ces teintes, leur ensemble est plein d'harmonie, d'une harmonie vibrante et chaude.
Sur cette terre éclatante, l'art empruntait son caractère à la nature et les peintres décorateurs procédaient comme celle-ci. Eux aussi faisaient vibrant et harmonieux. A leurs édifices et à leurs statues, ils appliquaient les couleurs dont la nature leur offrait l'exemple. Au bord de cette mer et sous ce ciel, ils faisaient chanter sur la pierre les notes les plus vives, le rouge, le bleu et le jaune. Ils y. joignaient les métaux : le vert du bronze, le fauve de l'or, le blanc de l'argent. Lorsque, du haut de l'Acropole, on a regardé le panorama de l'Attique, l'imagination, se tournant vers le Parthénon et
TErechléion, les revêt aussitôt des teintes vigoureuses que Toeil vient de voir répandues sur la terre.
Ainsi, dans larL grec, tout s'inspirait du principe de variélé harmonieuse dont Timagc d'ivoire et d'or enfermée dans le Parthénon était Tapplication la plus complète. Ainsi la déessf^ v^^nérée sur rAcmpolc, comme type de la raison, du courage el de la beauté, résultant de Tordre, était atisfii le Hymbolc de la nature cl de la vie. Elle réglait Tari comme Tactioîi et la pensée.
La beauté et la raison étaient partout en Grèce et partout leurs traces se retrouvent, mais nulle part elles ne se sont réalisées au même degré que sur le coin de terre défendu et orné par l Acropole, Partout ailleurs il y a de Tcxcès et de rinsuffisauce; on regrette ou l'on désire. Delphes a trop d'èpreté, Olympie trop de douceur, M y cènes est trop voisine^ de la barbarie primitive. Délos était une création factice du sentiment religieux sur un écueil. Athènes seule est parfaite, à la fois vigoureuse et charmante. Elle n'étale jamais sa force, et ses excès môme ont leur sagesse. Sa philosophie, sa poésie et sa poétique sont restées Técole du monde, comme son art. Même après le christianisme, le leniple de Pallas Athéna est le sanctuaire d\mo religion.
Avant de quitter Athènes, une fois terminées mes dévotions personnelles au Parthénon et lorsque, dans la mesure de mes forces, j'ai eu dégagé mon « sens propre >i, alors seulement j'ai relu la Pritre êU7' rAcropple. Ce que Renan disait de lui-même est
vrai de nous tous, barbares d'Occident : « L'initia-, tion que tu conférais à l'Athénien naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexion, au prix de longs efforts ». Pour chacun de nous, le progrès intellectuel consiste à se rapprocher de la raison attique. Il n'est pas possible de chercher la vérité ni « de faire quelque chose de bien » en dehors des règles qu'elle a tracées. La beauté vraie et durable n'est produite que par l'application de ses principes; tout ce qui s'écarte d'Athéna renferme une part de laideur et un germe de destruction. Depuis bientôt deux mille ans, l'humanité pensante travaille à retrouver ces principes, et les progrès qu'elle fait ne sont que des étapes dans la voie marquée par Athéna. Toutes les lois et toutes les applications de la Science, qui mène le monde sous divers noms, sont la conséquence directe des règles transmises par l'esprit grec à l'esprit humain. Pourtant, depuis qu'Athènes célébrait le culte de sa déesse dans le Parthénon intact, le monde s'est agrandi de tout le ciel. Un « laid petit juif » est venu prêcher une foi nouvelle sur la colline de l'Aréopage. Athéna s'est évanouie devant le « dieu inconnu ». Mais cette éclipse de la raison n'a-t-elle pas été plus apparente que réelle? La vérité, c'est que le « miracle juif », pour parler encore comme Renan, s'est superposé au « miracle grec », ou plutôt il s'est étroitement uni à lui et, depuis, les deux ne font plus qu'un. La morale chrétienne a pris la substance de la morale hellénique; elle a réuni en corps de doctrine ce qui était épars et
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fragmentaire dans la pensée grecque. Elle a misa la portée de tous ce qui était le privilège d'une élite, mais, pour s'adapter à la vie normale des sociétés, le christianisme a dû mêler la pensé*' antique a sa propre pensée.
Non seulement la morale et le ciilin chrétien!*, mais la littérature, l'art et la sciencï* des sociétés nouvelles sont un prolongement de la peni^éc antique. Des sentiments nouveaux sont nilrés dans le monde avec le christianisme, mais non de nouvelles façons de penser, ni môme de nouvelles formes de beauté. La scolastique callioht[ue ne s'exerçait que par le moyen de la logiïjuc grecque, et l'art du moyen âge se rattachait à Tari grec |)ar l'art romain. Lorsque, dans la palinodie qui etit In seconde partie de sa prière, Renan reprend ce qu'il vient d'accorder, les arguments dont il appiiicî ses réserves sont aussi faibles que les autres tUaienl forts. Rien de ce qu'il refuse à la pensée allique ne lui a manqué, même le mysticisme, dont Kleusis était le sanctuaire, même « la poésir rlu Stryrnon glacé et l'ivresse du Thrace », car (Oies souL dans Eschyle et Aristophane.
L'argument de la durée est peut-être celui auquel la déesse du Parthénon résiste le plus victorieusement. « Si une société, dit Renan, si une philosophie, si une religion eût possédé la véiilé absolue, cette société, cette philosophie, celle relifj^ion aurait vaincu les autres et vivrait srule à T h ci ire qu'il est. » Société, philosophie et religion grecques vivent encore par leurs principes essenlieljs; ili^ &ont
passés dans la société, la philosophie el la' religion du monde moderne. Quant aux divers genres de beauté, le front d'Athéna les embrasse tous.
Aussi les barbares ont-ils pu s'acharner contre son temple, le mutiler à coups de canon et à coups de marteau. Ils ne Tout pas détruit. Tous ces sacrilèges auraient pu rapprocher encore l'édifice de la ruine sans atteindre aucun des principes qu'il réalise. Il suffirait, pour les retrouver, d'un tambour de colonne couché dans l'herbe et d'un fragment de statue exhumé. L'Occident a restauré le culte d'Athéna et le célèbre à côté de la révélation chrétienne. La déesse de l'Acropole n'est donc pas « roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts •». Sa pensée vivante est partout et son temple s'élève encore aux confins de deux mondes, l'un qui lui appartient, l'autre qui lui appartiendra.
DËLOS
LE CÏWTHli. — PyVNOnA.MA UEis rV^JLADKS, — Lk rAVKRMÊ W {iRAÔÛN. — h\ VIE A DÉLOS. — LE " TÉHÉNO« » I*'APOLLON* — LLS MAISOMS
cHÊeO'BaMAiNEa- — le rucATnii ; la ^ue^tio.n lui » lchjéh>?t ■ . —
Lfc TtJKSE lï'AUTÉaill^.
On nous avait prévenus à Alhèneii tlu Lnijptj probable que nous trouverions à Déloy. JJ ordinaire, le vent du nord y souffle rudenicni cl balaye la surface de Tîle comme le ponl d'un navire. Je ni étais endormi au sortir du Firét% par une mer calme; un fort rouli!^ me réveille au milieu de la nuit et il m'est impossible de nie rendomiir. J'ouvre Homère et je vais au premier fies hymnes houiériquos, eelui qui raconte la nais^atice d'Âpollou et la fondation du sanctuaire de Délos.
Tl es t bien beau, ce tliymne^ et il caractérise avec une précision singulière Tilot sacré : « Latonc t'enfanta, délices des humains, arrêtée prés de la coUiue de Cynthios, en une île t\pre, à Délos, ceinle parla mer^
tandis que, poussés par les vents sonores, les flots, des deux côtés, bondissaient sur le rivage » . Sauf Tenfantement de Latone, chacun de ces mots est une vérité. Repoussée de partout, Latone s'adresse à Délos et lui dit : « Je ne pense pas que tu sois à l'avenir riche en bœufs, riche en brebis; tu ne porteras pas de vignes et tu ne produiras pas de nombreuses plantes. Mais, lorsque tu posséderas le temple d'Apollon aux longs traits, tous les hommes t'amèneront des hécatombes; ils viendront ici en foule et le fumet des sacrifices ne cessera pas de s'exhaler. » Puis le poète montre le jeune dieu parcourant « le Cynthios hérissé de rochers ». Ces pierres sur un sol aride, nos pieds vont les fouler tout un jour.
Cependant, le roulis s'apaise et le mouillage commence. C'est la pointe du jour; le ciel est couvert, avec quelques éclaircies, et le vent annoncé, un vent du nord auprès duquel le mistral est bénin, le Vorias, souffle avec rage. Le canal où mouille le Sénégal est formé par deux îles, Rhênée, la grande Délos, et la petite Délos, la vraie, celle du culte apollonien. Toutes deux sont inhabitées. Les gens de Mykonos y récoltent quelques maigres champs d'orge et y font paître leurs troupeaux. Grande et petite Délos sont d'un gris sombre, maigrement plaqué de vert. A droite, sur la pointe de la petite Délos, les flots brisent furieusement contre les rochers noirs. La mer doit être dangereuse, car plusieurs caïques se tiennent à l'abri dans le canal. Déjà se détachent de la côte les barques mandées pour nous de Syra.
Nous apprenons qiie^ la veilfc, liine d'elle?^ a coulé en roiile et qu'un <!o ses maleiots s't^st noyé.
Entre les doux îles, malgré le venl, Ja mer est relativement calme. Toutefois, tes rameurs des diverses barques ne sont pas assez ma lires de leur direction ponr aborder au mi^me endroit, et chacune d'elles dépose son chargement .sur des points assez éloignés. Les anses de la côte, très découpée, et les rameaux détachés du Cynlhe bornent la vue. Nos petits paquets ne parviendront à se grouper en colonne qu^asscz lard dans la matinée.
Le paquet dont je suis a devant les yeux deux cimes inégales, dont Tune, la plus haute, est le sommet du Cynthe, Puisque Tascension de la monta^nie sacrée figure au programme et que nous sommes à pied d œuvre, commenf^ons par là. Nous gravissons d'abord la plus petite cime, qui se rattache à la grande en dos d*àne. Le sol se hérisse d'éclats de granit. Nous les retrouverons partout. L'île en est couverte, comme la Crau, en Provence, Test de cailloux roulés. Ces éclats sont à angles vifs. Glissants et coupants, ils rendent l'ascension très pénible. Il y a beaucoup de chutes et quelques mains écorchées.
Nous atteignons le petit sommet, que couronne un rocher en forme de bonnet phrygien, el, déjà, nous découvrons le panorama des Cyclades, groupées autour de Délos. Mais la grande cime est proche et nous attire. Encore quelques glissades et nous y sommes. De Tel roi te plate- forme, la vue est superbe. On compte aisément les dix-sept îles qui
forment la ceinture de Délos. Autour d'elles, la mer moutonne; les vagues noires à crinières blanches dansent au large et bondissent autour des promontoires; elles justifient le vieux nom de cette mer, la mer Egée, « la mer des chevreaux ». L'île jadis flottante n'a plus bougé; si elle nç tient plus au sol sous-marin par quatre colonnes de diamant, comme le croyait Pindare, elle est ferme sur sa base de granit. Mais, sur cette mer qui semble animer ses rivages, la pensée suit encore l'imagination riante des Grecs. Cette ceinture d'îles autour de Délos ressemble toujours à une ronde d'Océanides autour d'un dieu. Le soleil levant les colore de rose et de bleu. Sous cette teinte infiniment délicate, elles prennent vie et l'on dirait des corps divins, où les veines courent sous la peau. Paros domine le cercle et semble la mère animée du peuple de statues sorti de ses flancs.
Après l'horizon de mer, nous tournons les yeux vers le paysage de terre. Delphes et Mycènes étaient sauvages ; Délos est sinistre. Dans toute son étendue (quatre mille cinq cents mètres de long sur douze cents de large) aucun arbre ne paraît. Rien que des rochers et des ruines, au milieu desquels serpente le lit desséché d'un torrent, l'Inopos, et croupit une mare, qui fut jadis le lac sacré. Il arrive pourtant qu'à l'époque où nous sommes, Délos se couvre de fleurs, vite apparues, vite disparues. Elle surgit alors de la mer comme une corbeille parfumée. Cette année, la sécheresse de l'hiver nous prive de ce spectacle. Le souffle tiède du printemps n'a pu suffire à
parer pour quelques jours d'un manteau diapré la mince couche de terre qui couvre le squelette granitique de l'île.
Jadis, d'après Homère, il y avait dans l'île un palmier célèLn% vAuï mi pied duquL^l Laloiie mil au monde Apollon et Artémis. Les deux pas^^ages inspires par ce palmier sont Tun parmi les plu!^ gracieux, rautrc parmi les plus beaux du vieux poète, îy^ns \'Odyssêt\ Ulysse dit h Nausicaa : t< Un jour, à Délos, près de Taulel d'Apollon, je ym, élancée comme toi^ une jeune tige de palmier. Mon Ame fut longtemps surprise, car la terre n avait pas encore produit un si bel arbre. Ainsi, ô jeune fille, je m'ctonne h la vue, je t'admire et je n'ose embrasser tes genoux, » Et, dans l'hymme homérique ; « Latonc jeta ses deux bras autour d'un palmier, el elle appuya ses genoux sur le tendre gazon, et la terre au-dessous dVlle sourif, et reniant bondit h la lumière », De là le pnlmier de [»ronxo, consiieri'' jjar Nicias et dont la chute écrasa la statue colossale d'Apollon; nous verrons toul à l'beui-e les débris de celle-ci. Il y avait aussi uq bois sacré de lauriei's et d'oliviers; il n'eu reste plus trace, comme si ledieu^ en se relira ni, avait enlevé à son île la faculté de nourrir les arbres qu'il aimait. Avec les niaigres champs f l'orge et riierbe rase des pa tu rages , la seule végétation consiste en des chardons énormes qui blanchissent el se dessèchent entre les tas de granit bleuâtre. Autour de nous, sur le plateau balayé par le %^eut brutal, l'ancien temple de Zeuset d'Athéna n'a laissé que des débris informes.
Les ruines sont concentrées sur le côté nord, entre le Gynthe et la mer. De loin, elles semblent encore plus confuses que celles de Delphes. Là-bas, sur le lac sacré, voguaient jadis des cygnes, sacrés comme lui. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une mare déserte. A l'extrémité de l'île, deux maisonnettes sont les seules habitations qui dénotent la présence de l'homme. L'une abrite les membres de l'École française d'Athènes ,lorsqu'ils séjournent dans rîle,rautre le gardien des ruines, l'unique habitant de Délos.
Nous apercevons nos compagnons et nous descendons pour les rejoindre. Sur notre route, au flanc ouest de la montagne, nous rencontrons la Caverne du Dragon. C'est une grotte artificielle : la main des hommes a placé, sur les parois d'un petit ravin, un toit formé d'énormes pierres, s'appuyant en angle obtus par leurs sommets. Les caractères de la construction sont pélasgiques. Au centre s'élevait une statue, d'Apollon sans doute. Au-devant de la caverne, un mur pélasgique soutient une terrasse. Sur cette terrasse, une margelle de marbre offre encore les trous où s'engageait un trépied. Ainsi, comme dans la plupart des sanctuaires grecs, les fidèles d'Apollon avaient utilisé le travail des constructeurs cyclopéens.
Nous traversons ensuite un sanctuaire des dieux étrangers, puis, en franchissant avec peine de nombreux murs en éclats de granit, qui croulent sous l'escalade, nous rejoignons la colonne qui commence la visite des ruines, sous la conduite de M. HomoUe.
Ici, comme à Delphes, l'œuvre des fouilles est toute française. Seuls, les membres de notre École ont porté la pioche dans les ruines et à chaque partie du déblaiement s'attache le nom de l'un d'eux. Lebègue le commençait en 1873. De 1877 à 1888, M. Homolle le continuait et fondait par là sa réputation d'archéologue. Un pensionnaire de l'Académie de France à Rome, M. H. Nénot, le futur architecte de la Sorbonne , faisait le relevé du Teixevoç, l'enceinte consacrée à Apollon. De 1881 à 1895, MM. Hauvette-Besnault, Salomon Reinach, Paris, Fougères, Doublet, Legrand, Couve poussaient l'exploration.
J'énumère leurs noms pour montrer avec quelle suite l'École s'est dévouée à cette entreprise. Il faut voir Délos pour apprécier à sa valeur le zèle scientifique des jeunes gens qui consentent à vivre en cet endroit pendant des mois. Ils campent dans la maisonnette construite à l'extrémité de l'île, avec un domestique qui leur prépare une maigre nourriture. L'île ne produisant rien, il faut aller en barque chercher des vivres à Mykonos. Si la mer est mauvaise, c'est la disette. Pour mener les ouvriers grecs, il faut beaucoup de patience et d'énergie; il en faut autant, avec beaucoup de diplomatie en plus, pour s'entendre avec les éphores grecs chargés de surveiller les fouilles. Enfin, pendant longtemps, les crédits accordés ont été dérisoires. M. Homolle a commence sa première campagne avec quinze cents francs. Au total, en vingt-cinq ans, la France n'a guère dépensé à
Délos plus de cinquante mille francs. Nous devons quelque reconnaissance à ceux qui ont mené, pour l'honneur de la science française, cette existence de contremaître et de naufragé.
Comme tous les lieux consacrés par la religion grecque, Délos se composait essentiellement d'une enceinte sacrée, le Ts^jLevoç, dans laquelle le dieu principal admettait d'autres divinités. Ici, le temple d'Apollon s'élevait au centre. En avant était dressée une statue du dieu, colossale et archaïque, dont le tronc existe encore. L'imagination complète sans peine cette robuste poitrine. Elle voit l'image nue, les bras tombants et les jambes réunies, l'arc à la main. Autour du temple d'Apollon, un Artemision neuf et un vieux, un temple de Dionysos, un autel de Zeus. Gomme à Delphes et à Olympie, une suite de trésors conservait les offrandes des diverses nations grecques. Ces trésors sont rangés en cercle autour du temple d'Apollon, à l'image des Cyclades autour de Délos. Puis des autels particuliers, des terrasses, des portiques, des propylées, des logements pour les prêtres et pour les théories, des places et une voie sacrée serpentant au milieu des édifices.
Il ne reste de ceux-ci que des substructions et des bases, beaucoup plus mutilées qu'à Delphes et à Olympie. En l'absence de toute description ancieiîne, les attributions sont très malaisées. Comme valeur d'art, on n'a trouvé ici rien de comparable aux statues de Delphes et d 'Olympie ou au trésor de Mycènes, quoique nous ayons vu au musée national
d'Athènes plusieurs pièces de grand intérêt, notamment des statues archaïques, qui viennent de Délos; C'est l'histoire surtout qui a profité des fouilles; nulb part il n'a été décoiiv(*rI autant d'inscrijdionH; elles dépassent dt?jâ If* nomhn* de deux milln. Parmi les objets demeurés en place, nous remarquons 1rs restes du Savcttiaire dt^s- Taureaux, de V Autel df*s Cornes et du porliquc du m^me nom. L'autel, une des sept merveilles du monde, avait été élevé, selon la légende, avec les cornes des chèvres ahaltnes par Apollon. Le sanctuaire et le portique devaient leur nom aux tôles de taureaux qui les décoraient. Les chapiteaux étaient formés par des avant-trains de taureaux^ agenouillés deux à deux. Nous sommes frappés de Tanalo^ie qu'offroni ces sculptures d'un art rude et puissant avec les chapiteaux rapportés de Perse par la mission Dieulofoy. La plupart des archéologues admettent cette anatotïie. Ils y voient une preuve des rappc^rts qui existent entre Tari gre{^ et Tari oriental, M. ^alomon Reinach conteste ces rapports, avec sa science et sa dialectique habituelles, dans son Mirnfft' orlmiaL Séance tenante, avec une belle ardeur^ il saisil cette occasion de défendre ses idées.
Les inscriptions de Délos permettent de reconstituer en détail l ordre et la nature des fêtes, depuis les fameuses théories athéniennes, amenées dans rUe tous les r[uiitre ans, jus([u"à la danse sacrée de la fspxvoî, exécutée devant Tau tel iles cornes et qui ressemblait à un vol de grues, d'où son nom. Elles commentent l'hymne homérique^ exaltant 1' k^ im-
mortelle merveille » qu'étaient les prêtresses du dieu : « Elles savent imiter le rythme et les accords de toutes les contrées. Chacun croit entendre ses chants accoutumés, tant elles ont réussi à les ajuster à leurs voix. »
Il ne venait pas à Délos que des fidèles d'Apollon. La position de l'île en avait fait un entrepôt cosmopolite, pour la Grèce, l'Italie et l'Orient. De là des quais de débarquement, des docks et des habitations de commerçants, quelques-unes très riches. Des colonies importantes s'y étaient formées, notamment une colonie romaine. Il y avait, autour du lac sacré, tout un quartier religieux et marchand, et, au-dessus du têménos, une vraie ville que dominait un théâtre. Il ne reste des quais et des docks que des ruines informes, mais les fouilles ont mis au jour des restes importants d'édifices publics et d'habitations privées.
Celles-ci, dont le déblaiement n'est pas encore terminé, forment déjà comme un petit Pompéi, dont quelques parties surpassent l'intérêt du grand. Ainsi, plusieurs maisons du second siècle avant Jésus-Christ montrent la transition de l'habitation grecque à l'habitation romaine. Il en est une, récemment découverte par M. Couve, où se trouvent deux mosaïques charmantes. L'une représente un dauphin enroulé autour d'une ancre, l'autre un vase panathénaïque sur lequel est figurée une course de chars, avec une couronne déposée au pied et une branche de lauriers jetée en travers. La colonie romaine avait érigé une statue au préteur Caïus
Billienus. Cette statue a été retrouvée et redressée sur son piédestal. En attendant son transfert au musée, elle est protégée par une enveloppe de planches et Ton songe devant elle à un mélancolique La Balue de la statuaire antique.
Au haut de la ville était le théâtre. On y arrivait par une do ces rue.s éiroitcs ([u'aimaiont les anf:toiïs et que, entre auLrcs raisonis, juslinaiL à Déloî? l'exiguïté du terrain. Seulî^, les trois premiers nnij^rs de gradins sont conservés, niab il reste des pRrlies considérables du mur de scène, le Aoyu&v, Tend mit d oii l'acteur parlait. L elymologic de ce mot et la nature des choses n'ont pas empoché le savant directeur de rinstilui allemand dAUièncs, M, DurpIVM, de produire une théorie surprenante. 11 eslimc que les ac leurs grecs ne se tenaient pas sur la scène, mais dans Torchestre; seulement, ajoiUe-t-il, les hauts cothurnes leur servaic^nt d' « estràfles mobiles >k Ainsi le hgéîon^ Teudroil où Ton parle, deviendrait l'endroit oii Ton ne parle pas* En attendant que celte théorie Tasse lortune, le miir de scène de Oélos est siiigulièremenl net à Texamen ri répond point par point à la deseri[)tion de Vilruvc,
La plupart des objets trouvés k Délos onl été transportés au musée national d'Atliénes ou au petit musée de Mykoiios, Oueh|ues-an8 se trouvent encore dans la misérable cahute oii habile le gardien des fouilles. Elles sont amoncelées le long des murs et les se uïpt tires se dégradent par cet en tassement. Je remarque une statue sans léte de Polymnie, réplique de celle du Louvre, qui, même
en cet état, mériterait l'abri d'un musée. Elle est ensevelie jusqu'à mi-corps dans les débris de marbre.
Près de la porte est un bloc d'aspect informe. Il a failli provoquer une catastrophe. Un de nos guidés le retourne pour nous faire examiner le travail de la partie appuyée contre le mur. Le bloc, très mince à la base, chancelle et tombe. Un cri de terreur nous échappe. Notre compagnon, entouré d'autres blocs, ne pouvait reculer! Heureusement, deux d'entre nous retiennent la masse et, sans parvenir à l'arrêter, accompagnent sa chute. La statue pèse déjà sur ses jambes, mais on vient à notre aide et elle est enfin relevée. Il n'a aucun mal et, avec un parfait sang-froid, il détaille les mérites du morceau, qui est le dos d'une statue d'Artémis. Une draperie légère s'applique sur les formes et les dessine. C'est un travail délicat et charmant. Mais sa vue a failli coûter cher ! On songe au récit fantastique de Mérimée, la Vénus d'Ille, à la déesse irritée écrasant celui qui lui avait manqué de respect.
Si ce morceau eût été à sa place, dans un musée, l'accident ne serait pas arrivé. Puis, avec l'unique gardien, la surveillance des fouilles laisse beaucoup à désirer. Les visiteurs ne sont pas nombreux à Délos, mais les gens de Mykonos y font pâturer leur bétail et ils n'ont guère le respect des atitiquitéSi Dans une des maisons gréco-romaines, un élégant petit autel a été mutilé par quelque berger, pour tuer le temps. Les blessures du marbre sont encore fraîches et tranchent sur la teinte dorée dont le soleil et la terre l'ont revêtu. Il faudrait aussi abriter
les mosaïques dont je parlais tout à Thcure. Outre les bergers mykoniates, le vent violent qui règne à Délos dégradera vite les parties délicates des ruines. Si le transport est trop coûteux, il suffirait de construire sur place un hangar fermant à clef. Je suis sûr que Téphore général des antiquités, M, Cavvadias, ne demanderait pas mieux. Malheureuscmnnl , la Grèce n'est pas riche, et, en (irèce plus {jue partout, les plus simples questions d'art se coitipJitjueiiL de questions politiques. Le gardien de DéJos n est pas bien en cour et il craint pour sa place : il a éié nommé sous M. Tricoupis. L'habitation de cette masure où, seul, un savant pourrait lutter contre un ennui mortel, fait des envieux. Il est vrai qut^ !ii fonction rapporte vingt-cinq francs par mois.
J'ai, pour ma part, terminé la visite de DéloB et je songe à regagner le Sénégal, car j'ai fait Ti^scension du Cynthe vers lequel se dirigent niiiiiilenant mes compagnons, et mes chaussures sont coupées par les éclats de granit. A travers les éboulis du quartier marchand, je longe la mer. La roule e^^^t pénible. Il n'y a pas moins de trois petits porly et il faut en suivre le contour. Le vent du nord souffle avec une force croissante et la mer blantliit plus que jamais sur la falaise. Je me souviens du prOtre d'Apollon, Chrysès, dans VIliade i « Il suivit en silence le rivage de la mer retentissante >k La colonne qui escalade le Cynthe est invisible, comme aussi les deux maisonnettes^ Il n'y a dans VWe d'autre bruit que la plainte du vent et du JloL. r*ardessus les monticules qui séparent les rriquest
pointent les mâts du Sénégal. Leur vue ajoute encore i\ l'impression de solitude et d'abandon que donat^ nir» stérile. On se croirait très loin de TEurope et de Lout pays habité, dans une de ces terres que df^rnuvralent les navigateurs du siècle dernier, GonU OH La Pérouse, quelque île de Pâques ou de Vanikoro,
Nulle [)arl, en Grèce, la mélancolie du passé TiN'st plus complète et plus profonde. A Delphes, à Olympie, môme à Mycènes, malgré Fâpreté du site, la vit; suhrsiste encore près de la mort. Il y a des hommes oL des arbres, des maisons et des cultures. A Délos, rien. L'île où il était défendu de naître et lie nuiïjrir. pour ne pas souiller un sol sacré, n'a plus, depuis que son dieu l'a quittée, ni morts ni naissances. C'est un désert de pierres, un cimetière sans venluîc, brûlé par le soleil et le vent. Mais il nVël pas lie cimetière plus auguste. Délos découronnée, après avoir, dit l'antique poète, « fleuri rrjmiEC lîi cime d'un mont couvert des fleurs de la ïovri ^ îii'Ios reste sacrée, et, deux mille ans après Ja (in du riiUe, voici qu'un navire d'Occident vient d y ramener, pleine de fidèles, la galère délienne.
I vnfci
ftïHAr — LE i:af UM.KEi I/EHMJTE, — CYTliKTil-. — LE DÉTHOlT Ui
diî^ËU^E; it&ûom Et »Ëâ»m£; (Ihaliyuûe et scvlla.
En mer, 10 avril
La plage pierreuse de D<4os n'est pas la demie rt^ Lerre de Grèce que nous devion^î fouler au eoiirs dt» ce voyage. En la quiUanL nous faisons route sur Syra, Poiirtanlj au momcnl. où le navire ?iort du canal de Rhénee, la mi>me rt^dlexion nous vient à tous : « C'est déjà Uni! ?> En eiïel, Syra est la première étape du retour. Nous sommes recnis de fatigue; nous avons été mouillés et éventés, ^elés et rôtis, mais notre provision tle curiofiité et d'enlliousiasme n'i^st pas éjiuifiée. Ntms laissions derrière nous bien de^ noms auxquels nous aurions voulu attacher un souvenir. Nous sommes près de^ H ehamps où fut Troie », el il tant revenir,
M* Homolle nous quille h Syra^ el eette séparation marque bien la un du voyage- Aussilùt embarqut^, BOUS uous concertons, tandis que M. ttomolle boucle
sa valise. Nous tenons à dire tout haut au directeur de l'École d'Athènes notre reconnaissance et notre admiration pour l'œuvre que ses jeunes confrères et lui poursuivent en terre grecque. Rendez-vous est pris dans le grand salon et bientôt les passagers s'y trouvent au complet. On va chercher M. HomoUe; les coupes de Champagne se remplissent et, dans le grand silence que scande la machine, M. Duval, avocat général à la Cour de Cassation» prend la parole. Il remercie, en termes excellents, tous ceux qui ont contribué à la conduite du voyage, et, en saluant M. Homolle, il invite un de ses confrères à dire ce que lui doivent tous les passagers. Un vétéran de l'Université, professeur honoraire au lycée Louis-le-Grand, M. Pressard, exprime en quelques mots émus et spirituels la pensée qui a groupé notre caravane, et demande que les dames, si courageuses pendant ce voyage, ne soient pas oubliées dans nos remercîments. Comme M. Paul Janson l'avait fait à Delphes pour la Belgique, M. le professeur Nicole, de Genève, ancien maître de conférences à notre École pratique des hautes études, réclame pour ses compatriotes suisses une part dans la reconnaissance française. Un des confrères de M. Homolle rappelle ce qu'a été la carrière de l'éminent archéologue, entre Délos et Delphes, et il exprime la fierté que, grâce h lui, nous avons éprouvée pour la France, au cours de ce voyage. M. Homolle répond avec une profonde émotion; il définit l'œuvre de l'École française et fait la part de chacun, sauf la sienne.
Un point nous a frappé dans celte exposition lucide et modeste, c'est combien sont faibles les ressources normales de la mission permanente qu'est rÉcole française : elle figure annuellement au budget pour soixante-dix-huit mille francs. Les Chambres lui ont libéralement voté des fonds pour la grande entreprise de Delphes, mais son budget courant est une cause permanente d'infériorité. Que de petites entreprises pourraient être fécondes pour la science avec un peu d'argent toujours disponible! A Délos, d'où nous venons, les fouilles sont arrêtées. Demander tout à l'État est une habitude trop constante dans notre pays. L'étranger, lui, obtient beaucoup, en pareil cas, de l'initiative privée : les instituts anglais et américains d'Athènes sont des fondations libres. En France, les particuliers s'intéressent enfin à la science, l'universelle bienfaitrice; ils font des donations aux facultés. Ces donateurs devraient songer à l'École d'Athènes, car son œuvre en Grèce est pieuse entre toutes : elle remet au jour les titres de l'humanité.
Pourquoi ne donnerions-nous pas l'exemple, nous, le groupe de Français qui vient de contracter envers l'École une dette spéciale? Nous avons eu par elle des guides bénévoles et gratuits que des millionnaires n'auraient pu s'offrir; il serait bien de marquer notre reconnaissance par l'otTrc coUective à l'École d'une somme d'argent destinée aux fouilles, la fondation du Sénégal. Je soumets celte idée aux organisateurs du voyage.
Le Champagne d'honneur offert l^i M. Homollc
nous a conduits en vue de Syra. La ville, Hermoupolis la bien nommée, la cité d'Hermès, dieu du commerce, s'élève en amphithéâtre sur deux hautes collines que des maisons d'un blanc éclatant escala^ dent, semblables à un troupeau serré de moutons. La couleur de la côte, fauve comme une peau de lion, complète Taspect oriental de la ville. Cheflieu du nome des Cyclades, la chaîne d'îles qui unit l'Europe à l'Asie et la Grèce à l'ancienne lonie, Hermoupolis est la première annonce des villes asiatiques. Elle a reçu la visite de Théophile Gautier et de Gérard de Nerval. Je relisais tout à l'heure leurs descriptions et je constate d'après eux que, à Syra comme partout, la couleur locale a beaucoup perdu.
Nous avons trois heures à passer dans l'île, et nous suivons par escalade ses rues montantes, qui, surtout dans le vieux Syra, le Syra d'en haut, rayonnent en zigzags d'éclairs autour de l'église latine de Saint -Georges. Nous passons sous de sombres voûtes ; nous glissons sur les dalles polies. Tandis que, sur la plate-forme de l'église, nous admirons encore le panorama des Cyclades, un sacristain vient nous dire que l'évêque nous verrait volontiers. C'est un prélat italien, d'une politesse tout ecclésiastique, et qui veut bien nous assurer de ses sympathies pour la France. A côté de l'église est un hôpital, où nous éprouvons un sentiment plus immédiat de solidarité française, en y trouvant des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul.
En descendant vers la place où la statue de
Miaouliâ, Théroïque brûleur de Modon, s'élève au milieu des palmiers, nous lisons au-dessus d'une porte : Alliance française, section des Cyclades. Les lecteurs du Temps savent ce que TAlliance française fait en Orient pour la diffusion de notre langue et le maintien de notre influence. En s'installant à Syra, ville de commerce et de transit, qui a repris, entre le Pirée et les ports d'Asie Mineure, l'ancien rôle de Délos, elle a bien choisi son terrain d'action.
Il ne nous reste plus qu'à acheter, selon l'usage, quelques boîtes de rahat-loukoum, et à nous défendre contre les offres des marchands de fausses antiquités. Quelques-uns d'entre nous sont conduits en grand mystère hors de la ville, dans la campagne strictement aride, vers des boutiques louches dont les volets se ferment aussitôt sur le visiteur. Avec des gestes de mystère, on exhibe devant eux quelques statuettes cachées sous le comptoir et enveloppées de chiffons : ce sont des marbres, fabriqués à Florence ou à Smyrne, d'après des originaux alexandrins ou hellénistiques, voire romains; ils sont lourds et ronds, teintés de brou de noix pour imiter la patine antique. Malgré la naïveté de ces faux, il arrive qu'on s'y laisse prendre.
A six heures, l'ancre est levée et le Sénégal ne s'arrêtera plus qu'à Marseille. Cette fois, la traversée est réglée de telle manière que les spectacles manques à l'aller vont nous être rendus. Le lendemain, au point du jour, nous doublons le cap Malée, sans y trouver la tempête, classique depuis VOdyssée : « Déjà, raconte Ulysse, nous espérons atteindre
sans péril notre patrie, mais, comme nous doublons le cap Malée, les vagues, le courant et le souffle de Borée nous poussent au delà de Cythère. Pendant neuf jours, les vents contraires nous emportent sur la mer poissonneuse. » Il vente frais, autour du cap, et c'est tout. De Sounion à Marseille, toute notre route est ainsi jalonnée de points jadis terribles, aujourd'hui prétexte à citations.
A la pointe du cap, une petite aire balayée par le vent et battue par le flot, porte un ermitage sur lequel Lamartine a écrit une belle page, dans son Voyage en Orient. Consacré de la sorte, l'ermitage du cap Malée est devenu une institution. En doublant le promontoire, les vapeurs dpnnent un coup de sifflet; l'ermite sort de sa grotte et bénit le navire. A présent, il est vieux et il faut siffler plusieurs fois pour le faire sortir. Enfin, il paraît, le chapelet à la ceinture, s'agenouille, étend les bras et reste longtemps dans cette attitude.
Aussitôt après l'ascétisme du christianisme primitif, surgit un souvenir du paganisme finissant. Tandis que, à droite, le golfe profond de Marathonisi déroule, au soleil levant, une nappe de velours vert, bordée par la chaîne bleuissante du Taygète, à gauche sort de la mer une roche pelée. Ce rocher s'appelait autrefois Cythère, Oh! le souvenir de la fiction de Watteau ! Le contraste de ce rêve et de cette réalité ! Devant la côte âpre et déserte, sous le vent rude et froid, comme il est plein d'ironie et de tristesse le souvenir des pèlerins vêtus de soie que le peintre enchanteur a groupés sur une rive
fleurie, avec des attitudes de volupté nonchalante, tandis que la galèro d'iunour gonfle sa voile 1 Gérard de Nerval est descendu à Cythère et en a décrit la désolation. Son rocit sonihle avoir fait grande impression sur les romanliqurs. Diaprés lui. semble-t-il, Baudelaire a peint celte << île triste et noire », L*aspoct de ce « pays fameux dans les chansons *» lui a fait « remonter aux dents »
Le long fleuve de flel îles ilouleurâ ancienries.
11 montre sur la côle, toujours comme (Jérard de Nerval, un pendu symbolique, le ventre ouvert et dévore par les oiseaux de proie. Ce pendu devait pïairc au poète de la Charogm. lîautlçlaire en fait rimage des fins d'amour, Viclor Hugo, lui aussi, a dû lire le récit de Gérard de Nerval, car il a reflété laspect symbolique de Tîle dans un flol d'images fortes et gracieuses :
Tout homme qui vieillit est ee rcie solitaire Et triste, Cérîjço, qui fut jadis Cyllièiv,
Il se souvenait aussi de Watteau, lorsqu'il disait à rtle désolée :
C'riit toi? qu'a^tu donc fait de la blanche luniqueT..* Klu'im a-l-ou fait? où donc t*ont-ils, ou donc sont-elleit, Ea\. les oîympiens, clleii, Iuï^ ïnimorli^ll(>s? On donc est Mars? où donc Kros? où donc P&yi^he?-» QuVn as-lu fait, rocher, et qu'îis-tii fait iles rose^^'ï
Les savants, chercheurs tranquilles do vérité, exphqnent Tantithèsc de l'île et de ses souvenirs. Ce ne sont pas les Grecs qui ont établi le culte d'Aphrodite tm un tel endroit* L'AphroditiV de
Cythère était TAstarté syrienne, apportée dans Tîle par les Phéniciens. Les Grecs, en adoptant ce culte, identifièrent la farouche divinité avec leur riante Aphrodite. L'imagination magnifique et sombre de M. Gustave Moreau, qui ramène tant de légendes à leur âpreté primitive, a deviné la vraie Cythère dans sa Naissance de Vénus. Le décor imaginaire de son tableau prend l'énergie de la réalité; voici bien, devant nous, les roches qu'il a évoquées sans les connaître. Sur la côte de l'île, on ne voit plus le groupe d'hommes et de femmes qui, chez le peintre, supplient et maudissent la déesse, impassible sur sa conque marine. Cythère ne nourrit plus ses habitants et ils s'expatrient en Asie Mineure.
Après le cap Malée, nous doublons le cap Ténare, où se trouvait une entrée des Enfers. Il complète le dessin de la presqu'île « en feuille de mûrier ». Aussitôt après commence la mer sans îles ni rivages. Elle nous entoure jusqu'au lendemain matin, où nous entrons dans le détroit de Messine.
A Taller, nous l'avions traversé de nuit, sous la pluie. Cette fois, malgré quelque brume, le commandant nous promet du beau temps. En effet, à mesure que nous avançons entre la Sicile et l'Italie, le ciel s'éclaircit. Nous n'apercevons pas FEtna, dont les nuages couvrent la cime, mais nous longeons la côte de Calabre d'assez près pour compter les maisons éparscs sur la plage, voir distinctement, au cap dell'Armi, la manœuvre du sémaphore, à qui le Sénégal signale son passage, suivre la marche d'un train qui file en toussotant le long de la mer.
OU même compter les pas mélancoliques d'un doua* nier. Cette côte est d'une beauté robuste et charmante, avec ses montagnes neigeuses et ses petits ravins, où s'accrochent les villages, parmi les oliviers et les pins, entre les vignes et les champs de blé.
Le navire a ralenti sa marche pour nous laisser le temps de contempler le spectacle et il longe le rivage de très près. Reggio paraît, en amphithéâtre, rose et blanche, avec une ceinture de jardins et de vergers, sous un vieux château. Une rue montante coupe la vifle en deux, d'une ligne nette et profonde, et, sur la mer, à la pointe du golfe, un superbe palmier élève son panache au-dessus des aloès.
Après Reggio, nous obliquons à gauche vers Messine. Le moment et le site sont délicieux. Le ciel achève de se découvrir, le vent tiédit et le Sénégal glisse, avec un frémissement doux, sur la mer paisible. A l'avant une troupe de marsouins bondit hors de l'eau, lutte de vitesse avec le navire et, nageant de côté sous la nappe verte, met à ce jeu un amourpropre amusant. Messine se rapproche, nette et colorée comme une toile de fond. Un cimetière monumental la domine, cimetière à l'italienne, emphatique et décoratif, en tableau d'opéra. Un long viaduc, jeté hardiment sur un ravin tapissé de verdure, le relie à la ville. Autour et au-dessus, une ceinture de vieux forts, en pâtés, cuits et dorés par le soleil. Sur une langue de terre, des soldats manœuvrent ; nous entendons distinctement le clairon et les commandements. Le port décrit un vaste arc de cercle, bordé de maisons majestueuses
OU riantes; les toits sont roses, les murs blancs, les volets verts. Sur ce quai, il doit faire bon vivre et aimer. C'est bien la Messine des poètes, « étrange et surannée », la Messine de Molière et de Banville, où les valets, brillants comme des tulipes, enlevaient aux vieux Turcs les belles captives coiffées de sequins.
Nous apercevons déjà l'autre bout du détroit. A ce moment, un remous léger ride la mer. Cette agitation inoffensive, sur laquelle le grand vapeur passe avec un tranquille dédain, c'est Charybde. En face, dans un pli de la côte italienne, une ligne de maisons blanches descend en cascade, le long d'un rocher très décoratif, mais nullement farouche. C'est Scylla. L'imagination, au temps où l'homme n'avait que ses bras pour lutter contre les courants, en avait fait l'écueil formidable que décrit Homère : « Sa pointe aiguë touche aux vastes cieux et un sombre nuage l'environne ; jamais il n'est dissipé et jamais la sérénité ne brille au sommet de l'écueil ». Au bas, dans une grotte u tournée du côté de l'Erèbe », habitait le monstre aux six têtes et aux douze bras, qui, promenés au large, enlevaient les marins. Nous n'avons devant les yeux qu'une jolie marine, ferme de lignes et douce de tons.
Cette lettre est déjà longue, et nous ne sommes qu'à moitié route. Je ne pourrai vous l'envoyer que de Marseille, mais je l'arrête ici. Pour vous dire ce que nous aurons vu encore, je vous écrirai une dernière fois, en arrivant au port.
DE HESSIHE A MARSEILLE
STBOMBOLI. — FÊTE A BURD, -— LE3 BOl'CBKS DE BOMIFACIO ; l'ÎLOT LAVEZ/.I ET LA Sémitlanle. — la TEMFÉTE. — HETOI It A MAhSElLLE.
— lettue d'atiiêwes»
Maraeille, la avril
Le 10 avril, vers huit heures du maLin^ nous sor-
lonsï du détroit de Messine. Les îles Lipari s'égrèneul à notre gauche, el, en face, droite comme une borne, se dresse à l'horizon la montagne de Slromboli. Pendant des heures, nous allons tenir le cap sur elle et, vers midi, nous serons au pied.
Cette fois encore, le navire ralentit sa marche pour nous donner le temps de bien voir. A mesure que nous approchons, la montagne change de couleur, pour la joie des yeux; elle passe pai" ton les ïes nuances du lilas et du gris-perle. Jusqu'au (lers de la pente, le vert des vignes et des olivettes repose le regard, et, au pied, un village se tapii, minuscule et blanc, entre des haies d aluès et de cactus. Un panache de fumée ondule au sommet du cône, se
dissipe à la brise de mer et se reforme aussitôt, comme la respiration régulière d'un géant. C'est le souffle du volcan, rouge la nuit, blanc le jour. Nous contournons l'île, et, sur son flanc gauche, paraît une large coupure où s'étale, brune et lisse, la coulée de lave. L'air est tiède; une brise légère souffle; la mer est d'un bleu profond. Toute la journée, nous recevrons cette caresse de tous les sens. La mer Tyrrhénienne, abritée des vents, est unie comme un lac et son atmosphère égale comme l'air d'une serre.
Il est probable, nous disent les officiers, que cela va changer du tout au tout, lorsque, au sortir des bouches de Bonifacio, demain, nous entrerons dans le golfe du Lion, royaume du mistral.
En attendant, il faut mettre à profit ce passage tranquille. Puisque, sur la mer calme, le navire n'éprouve pas le moindre balancement, il y aura concert ce soir, au profit de la Société de secours aux naufragés. Le théâtre fut toujours le moyen favori des Français pour charmer l'ennui des captivités, longues ou courtes, volontaires ou forcées. Ils jouaient la comédie dans l'îlot meurtrier de Cabrera; le théâtre fonctionnait régulièrement devant Sébastopol. Dès qu'ils se trouvent en nombre, il y a parmi eux assez de talents pour improviser un spectacle.
Sur le Sénégal^ les éléments abondent. Tandis que les timoniers décorent la dunette avec le bariolage vif des pavillons, un jeune peintre, M. Henri Callot, peint à l'aquarelle un programme, où le sentiment de
Tart et la blague parisienne forment le plus amusant mélange. En haut, robuste et fine, une des cariatides de l'Erechtliéion ; au-dessous, un dôme de parapluies, en souvenir des averses reçues; au milieu, un flirt; en bas, une chéchia rouge, que l'on voyait partout, gaie, bavarde, cordiale et polyglotte ; sous la chéchia, deux pieds énormes, largement chaussés de jaune, pieds anglais, qui se posaient tranquillement, à la hauteur de Tœil, sur les bastingages; enfin, comme pendant à la cariatide, un amateur de photographie, harnaché de trois appareils, résigné et convaincu sous la charge.
Il y a tant d'esprit dans ce programme qu'il soulève un incident. Quelqu'un se fâche et exige que son image soit enlevée. Le commandant, qui représente l'autorité, est dans un grand embarras. Mais il y a, paraît-il, à bord, un passager qui a pratiqué la censure et le cas lui est soumis. Ordonné par Anastasie que la tête trop ressemblante sera remplacée par celle de l'Hermès de Praxitèle. La décision est approuvée de tous, même du réclamant, qui finit par rire.
Je ne vous ferai pas le compte rendu de la représentation : les acteurs s'amusaient pour leur compte et la presse y assistait pour son plaisir. Il me suffira de vous dire que « la chose fut exquise et fort bien ordonnée ». Il y avait conférence « sur le dévouement des gens de mer », récitation de poésies parmi lesquelles, bien entendu, Y Epave ^ de François Coppée, morceaux de chant, lecture en musique d'une de ces légendes mystiques, en prose
rythmée, où excellent les frères des Gâchons, et, clou final, la Sérénade du pavé, avec refrain repris en chœur par nos jeunes gens.
Le public, c'était nous tous, et, aussi, derrière Tétat-major, l'équipage en vareuse de gala. A la fin, un punch d'honneur était offert aux officiers et une adresse, signée par tous les passagers, remise au commandant Rebufat. Cette adresse disait, avec beaucoup de chaleur et de sincérité, notre reconnaissance pour la courtoisie et la complaisance de l'état-major.
Le lendemain, dimanche, nous tenons le cap sur les bouches de Bonifacio. Le matin, dans le cadre préparé pour le concert de la veille, la messe est dite par les prêtres présents à bord. L'un d'eux, M. l'abbé Bertrin, adresse aux assistants une allocution nourrie et sobre sur l'immortalité de l'âme et la transition de la morale païenne à la morale chrétienne. La veille, à la même place, un laïque avait fait une manière de sermon sur la charité; aujourd'hui, un prêtre donne une conférence sur la philosophie antique. Preuve, entre bien d'autres, de l'esprit conciliant qui règne à bord du Sénégal.
Pendant la messe, un vent violent s'est levé, et les toiles de la tente claquent avec force. C'est le mistral annoncé, qui nous arrive déjà de l'autre côté des bouches. Le navire danse et, très vite, cette danse s'accentue jusqu'à troubler les cœurs; le pont se vide et les cabines se remplissent. Nous sommes en vue de l'îlot Lavezzi. C'est l'écueil sur lequel, le 15 février 1855, à midi, IdL Sémillante, son gouvernail
emporté et ne manœuvrant plus dans la brume, périt corps et biens. Relisez, dans les Contes du lundi, d'Alphonse Daudet, « TAgonie de la Sémillante », avec ces détails poignants : les cadavres du commandant et de Taumônier relevés sur la roche, l'un en grand uniforme, l'autre avec l'étole violette, Tétole des agonisants.
Les officiers du Sénégal se tiennent sur la passerelle, très attentifs à la manœuvre. Un groupe de passagers est monté sur le gaillard d'avant. Le vent est si fort que l'on a peine à se tenir debout; on s'abrite derrière le cabestan, les manches à air, les rouleaux de cordages. Voilà le navire tout à fait engagé dans la passe et nous longeons l'îlot à une centaine de mètres. C'est un rocher désert, dentelé, à fleur d'eau, désert et nu, sur lequel les flots brisent avec le bruit du canon. A la cime se dresse une pyramide entourée d'une grille. Plus bas, le toit rouge d'une petite chapelle dépasse un carré de murs blancs. Fauchés d'un coup par la mer, sept cent cinquante Français, marins et soldats, dorment là. D'un seul mouvement, nous nous levons, en nous cramponnant pour nous tenir debout, et, face à l'îlot, nous nous découvrons. Parmi nous est un officier qui fait le salut militaire à la tombe de ses camarades.
A ce moment, le maître d'équipage vient nous engager à descendre, car nous pourrions être enlevés par un coup de mer. Les matelots prennent les mesures qui annoncent le gros temps : ils serrent les toiles des tentes et amarrent les objets
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mobiles. Bientôt, non amarrés et mobiles, les passagers qui persistent à rester sur le pont sont lancés les uns sur les autres comme des volants par des raquettes.
A la sortie du détroit, la tempête éclate, complète et typique. Nous avons toute facilité pour vérifier les descriptions techniques de V Odyssée et les développements littéraires de V Enéide. Rien n'y manque : montagnes d'eau fendues par le navire, values courtes et dures — les vagues spéciales à la Méditerranée, — voix de la mer, qui menace, supplie et se lamente. Le ciel est balayé par le mistral; sur l'agitation formidable de la mer, brille un soleil radieux, et à la crête des flots verts, l'écume vole en aigrettes d'argent.
A l'intérieur du navire, on entend des voix gémissantes, sous l'étreinte du mal de mer, et aussi des cris de fureur. Les sabords ont été solidement fermés, mais un passager a eu l'idée ingénieuse d'ouvrir le sien, pour contempler de près la danse des flots. Un paquet de mer l'a souffleté et roulé, puis, le laissant se débattre au milieu de ses couvertures, se promène à travers la batterie, inondant les cabines, où les malades se tenaient bien sages sur leurs couchettes. Ils hurlent, les malheureux, et invectivent l'imprudent.
Avec cela des frayeurs; pas beaucoup, à vrai dire, mais enfin, une voix aiguë, une voix de femme, domine les craquements du navire, et retrouve, par la force d'une émotion sincère, les cris et onomatopées que Rabelais prête à Panurge.
DE MESSINE A MARSEILLE. d6i
Le soir, à six heures, peu de monde à table. Le commandant rassure ceux qui montrent quelque inquiétude. Pourtant, il ne nous cache pas que c'est une vraie tempête, car, le maximum du vent étant 10, nous sommes à 8, presque à 9, et il ajoute que^ certainement, nous n'arriverons pas à Marseille le lendemain matin à sept heures, comme c'était prévu^ Il faut serrer les côtes de Corse, puis monter vers Gênes, à l'abri du golfe de Ligurie.
La nuit est très dure. Je suis logé à l'arrière et lorsque l'hélice, en sortant de l'eau, donne au navire ce que les marins appellent le coup de casserole^ je suis enlevé de ma couchette, comme une crêpe, et, par deux fois, jeté à bas. Au cours de nos excursions, j'avais fait provision de morceaux de marbre, et je les avais disposés au-dessus de la couchette, dans un filet : ils m'arrosent d'une pluie d'aérolithes.
Au jour levant, nous sommes par le travers de Nice et, dès lors, nous allons suivre la côte de Pro- .vence, jusqu'à Marseille. Peut-être pourroijs-nous entrer dans le port de la Ciotat. Nous passons,en vue d'Antibes, du cap Roux, de Saint-Tropez, des îles d'Hyères, de Toulon. Voici la Ciotat : impossible d'entrer! Nous continuons et, bientôt, nous apercevons Marseille. C'est la terre promis^ : nous passons devant elle pour aller nous abriter dans la baie de l'Estaque, où, sous la haute montagne de la Nerte, la mer, enfin, est calme et le navire peut mouiller à quatre heures du soir.
Quand entrerons-nous au port? Peut-être au cou-
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cher du soleil. Beaucoup se plaignent : ils sont attendus et ils voudraient prendre le chemin de fer. Le commandant est descendu de la passerelle. Ce$ quelques jours ont établi entre lui et nous une sympathie cordiale. Doucement, il nous explique la difficulté, mais il devine que tous les impatients ne sont pas convaincus. Sans insister, il remonte à son poste et Tappareillage commence. Le brave marin veut jusqu'au bout satisfaire ses passagers. Il n hésite pas à jouer une assez grosse partie et à tenter rentrée. Lentement, avec une adresse et une prudence que Ton peut admirer sans être un professionnel, il manœuvre vers le goulet. A mesure que nous approchons de la Joliette, l'agitation de la mer recommence et la vague déferle avec force sur Tîlede Ratonneau. Enfin, voici la jetée. Feutrée, le port. Les remorqueurs frappent leurs amarres sur le Sénégal et, en quelques rninutes, nous sommes à quai.
Le voyage de Grèce est fini, et, ce soir, à sept heures, nous monterons en chemin de fer. J'ai tout dit, ail jour le jour. Ai-je besoin de conclure? En débarquant, j'ai trouvé une lettre d'Athènes. Elle vient de l'École française et j'y lis ceci :
Notrç pensée vous a suivis, vos compagnons et vous. Le Sénégal était pour nous quelque chose de cher, comme le pays dont il nous avait apporté Timage gracieuse et forte. Nous l'aimions et nous lui étions reconnaissants, parce qu'il montrait la France en des pays où elle se fait trop peu voir, et ses rivaux ou ses ennemis trop, et parce qu'il ui faisait honneur. Nous lui avions encore de la gratitude
parce qu'il voulait bien aller jusqu'aux lieux où nous travaillons pour la scieuoe et la patrie, afin de connaître nos efforts et de les faire connaître aux autres, qui sont restés là-lias et (jue Ti^xempie donné entraînera plus tard....
Vous no^mÊti comblés de louanges qui aouss ont été lau cœu^^^lpe, Français, vous ave^ jitgé que nous lavj^^^^Wiérit^ de la France, Vous allez faire des pro- ^our l'Ecule française; pcut-cÈre des hommes ITreiJï s'inirrosseront-ils à nos travaux. Vous avez senti vous leur direi qu'il y a ici une place a garder pour \^ j^ance. Tl liiut non seulemeut la garder, mais Tagmadir, la concurrence vM conslunlc et énergique.,,, I nous oubliez pas auprès des < Stïnégalais ».
B avon^V
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H|iiais il fai
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Jie aulorilé unique, le signataire de cette
J^omolïe, dit ce que j'aurais voulu dire
^ps, SCS paroles arriveront à leur
la plus intéressante partie de la Ique la visite de cette aunce soit le, nous étions gaf^nés à la religion ^J^Ê^fà^àmj^f^ ] nous^^prouviouH pour la Grèce les senlii™^^iniii fils pour une mère dont la pensée loinLaine Taurait initie à la vie, mais qu'il n'aurait jamais vue, Nous laimerons désormais en connaissance de cause. Dans ce pèlerinage, nous avons visité chez elle la nourrice de l'Europe ; nous Tavons trouvée vénérable sous ses rides et radieuse sous ses cicatrices. Nous garderons au cœur son image vivante.