‹ Vers Athènes et Jérusalem: journal de voyage en Grèce et en SyrieChapitre 12 sur 17 · DE JAFFA A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

DE JAFFA A JÉRUSALEM

les voies ferrées ne détruiront pas de sitôt la foi et la poésie. L'éternel soleil et la vieille histoire les conservent.

Quant à Toriginalité de TOrient, elle sur%'it tout entière dans Je débarquement à JalTa. Pour peu que la mer soit mauvaise, lopération est dangereuse; elle est difficile par les temp.s les pJus calmes, La côte reçoit sans cesse le choc des lames que le vent d'ouest lance contre elle du fond de la Méditerranée, Pour franchir la passe, il faut se confier aux bateliers habiles et aux fortes barques du pays. Dès que le navire a mouilléi ces barques Icntouront, montées par des (^Lres à faces de dénions. Toutes les races de TAfrique et de TAsie sont représentées parmi eux.

A demi nus sous leurs haillons, ils crient et gesticulent; ils s'injurient et interpellent les passagers. L'accès du navire leur est interdit. Us maintiennent donc leurs barques au bas de Téchelle, avec beaucoup de peine, car Tagilation de la mer les rapproche et les éloigne violcnimcnl. Pour les passagers, ils doivent saisir le moment oii la vague soulève rembarcation au niveau de Téclielle et y sauter. Plusieurs hésitent et manquent leur coup; ils tomberaient à la mer ou seraient écrasés entre la barque et le navire, sans Tadresse- merveilleuse des bateliers, dont les bras de fer ou de bronze les saisissent au vol.

Les barques remplies, les bateliers rament vers la passe, en chantant une mélopée sauvage. Nous sommes fortement secoués et un peu mouillés.

Tandis que les femmes se lamentent ingénument, les hommes sont sérieux et silencieux : ils regardent la ligne de brisants qui se rapproche. Bientôt la passe est devant nous : elle paraît de plus en plus étroite et ses rochers ont des aspects de bêtes méchantes. Mais en arrivant sur elle, barreur et rameurs enlèvent la barque au moment précis où la lame se gonfle et, après un fort coup de tangage, nous lancent dans les eaux calmes.

Les bateliers de Jafl'a sont d'excellents marins et de parfaits sacripants. Ils essayent presque toujours de mettre à profit l'impression que leur mer, leurs manœuvres et leurs mines produisent sur les timides. Au moment où la barque arrive *ur la passe, ils lèvent les avirons et demandent un hachchich supplémentaire. Une menace énergique suffit à leur faire reprendre refl'ort. Pourtant, il y a quelques années, par un gros temps, ils poussèrent l'intimidation un peu loin : ils manquèrent l'entrée et noyèrent une vingtaine de pèlerins. Pour eux, ils nagent comme des poissons et tous se tirèrent d'aff'aire.

Une ligne de constructions massives borde le quai. Ce sont les couvents, grec, latin et arménien. Ce dernier servit d'hôpital pendant la peste fameuse qui ravagea, en 1799, l'armée de Bonaparte. Le train va partir pour Jérusalem et nous ne pouvons que jeter un regard au passage sur les galeries aux voûtes massives qui virent l'héroïsme médical de Larrey et Desgenettes. Nous traversons au plus vite le bazar, dont les éternels chameaux barrent les rues étroites,, à travers une foule où dominent les

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traits de' la race sémitique, profils chevalins, yeux saillants, nez crochus, fortes lèvres, le long des boutiques où la camelote européenne voisine avec les marchandises de l'Orient. Par une longue rue qui offre un contraste du même genre — maisons hautes et largement ouvertes, murs clos et bas, — nous entrons dans une gare du « modèle généml > et nous mon tons dans le Lrain minuscule qui va gravir jusqu'à Jï^rusalem les moiiLagnesde Judée. -• Il est sept heures du malin. Le ciel esl voilé (Furie brume légère et un soleil pille luit sur la plaine. La terre de Syrie était rouge et ses montagnes d'un rose vif. Celle-ci est d'un gris doux et ses collines d'un hteu psUlissanl, La nature avait, prédestiné celte contrée à un rôle aulrement sérieux que la voluptueuse Syrie, et Thistoirc a jeté sur elle un voile de tristesse. Bieniôti aux bois d'orangers et aux plan la lion s de mûriers, aux bouquets de grenadiers t^t de caroubiers succède une vaste plaine, où les aloès el les cactus découpent l'étendue, sillonnée piir les lils caillouteux des torrents dessécliés. Des villages, aux murs de lerre et aux toits plats, couronnent les ondulations du terrain. C'est la plaine de Saron que chantait Isaïe : k La terre déserte et sans chemin se réjouira, la solitude sera dans l'allégresse et elle fleurira comme le lis. Elle poussera, elle germera de toutes parts, elle sera danf> une effusion île joie et de loueingcs. " Mais nous voyons dans la nudité sèche de Tété Unissant cette terre sur laquelle l'allégresse du prophète tressaillait au printemps-

Peu à peu le soleil a dissipé la brume et répand sur la campagne un fleuve d'or fauve, qui devient, bientôt de Targent en fusion. Pourtant, la tristesse du paysage ne fait que croître. Malgré les groupes d'hommes et d'animaux qui cheminent sur l'étendue, on éprouve la morne impression de la solitude. Lydda, la ville des Benjaminites, laisse bientôt apercevoir son église ruinée. C'est ensuite Ramlèh, « le Sable », d'où Richard Cœur de Lion protégeait JafFa contre les musulmans.

Nous regrettons de ne pouvoir nous arrêter ici. Bonaparte y séjourna dans sa marche sur Saint- Jean-d'Acre et nous voudrions voir, au couvent latin, la chambre qui fut habitée par lui. Le plus résolu des hommes d'action était aussi un rêveur et un poète. On sait quel mirage il suivait du Caire à Saint-Jean-d'Acre, ses immenses projets, sa vision d'un empire oriental, à l'exemple d'Alexandre, et des croisades renouvelées pour un objet tout terrestre. 11 espérait prendre Jérusalem et Constantinople, puis marcher sur les Indes. Mais déjà, dans cette bourgade de Ramlèh, il avait le sentiment de l'impossible. Il songeait avec rage à Sydney Smith, qui lui avait enlevé sur mer son matériel de siège. Il allait se heurter contre Saint-Jean-d'Acre, défendu par son ancien camarade de Brienne, le colonel Phehppeaux, émigré au service de l'Angleterre. Bientôt, il devait regagner l'Egypte, après s'être arrêté bien loin de Constantinople et tout près de Jérusalem. « Cet homme, disait-il de Sydney Smith, m'a fait manquer ma fortune. »

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Le mot ne se trouve pas dans cette Campagne d'Egypte et de Syrie, dictée à Sainte-Hélène, que je citais à propos de Damas. En revanche, on y peut voir rimpression que la Palestine avait produite sur le général et son armée. Dès les premières pages, Napoléon a tracé en quelques lignes Timage morale de Jérusalem : (= Jérusalem a été la mélropole religieuse du monde chrétien. Elle est aujourd'hui révérée par les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, ceisl-à-dire par les Irois religions qui ont transmis aux hommes la connaissance d'un seul Dieu créateur et rémunérateur, et dont le culte s'étend sur presque tout l'uni vers. C'est la ville sainte, très noble, très religieuse. Qu'est-ce que Rome auprès de Jérusalem, de la Judée, aux yeux de la religion? » Quant aux soldats, <*. tous se faisaient une fête d'aller à Jérusalem; cette fameuse Sion po riait à toutes les imaginations et réveillai l toute espèce de sentiments.... Quelques vieux soldats, qui avaient été élevés dans les séminaires^ chantaient les cantiques et les complaintes de Jérémie, que Ton entend pendant la semaine sainte dans les églisos d'Europe. *>

Mais il fallait d'abord prendre JalTa, puis tnârcher sur Saint-Jean-d'Acrc. Le regret était vif : ^ Les coureurs de Tarmée s'approchèrent à trois lieues de la ville sainte. L'armée brûlait de voir la colline du Calvaire^ le Sépulcre, le plateau du temple de Salomon ; elle éprouva un sentiment de peine lorsqu'elle reçut Tordre de tourner à gauche, j^ En indiquant le motif de eut ordre, le général laisse

voir que' ce Benliment est le sien : « Marcher sur Jérusalem sans avoir occupé Jaffa eût été manquer à toutes les règles de prudence ».

Des lieux saints, Bonaparte et son armée ne virent que Nazareth. Voici, à propos de ses environs, Béthulie et Cana, un des rares traits où Napoléon daigne avoir de l'esprit et sourire : « Les soldats visitaient avec intérêt le lieu où Holopherne avait eu la tête coupée; le miracle surtout des noces de Cana était fort célébré, car ils n'avaient point de vin ». Il est possible que la vision d'un Te Deum à Notre-Dame rouverte au culte se soit dès lors présentée à l'esprit du général : « En entrant dans le couvent de Nazareth, l'armée crut entrer dans une église d'Europe; elle était belle, tous les cierges étaient allumés, le Saint-Sacrement exposé ; l'armée assista à un Te J)eum; il y avait un très bon organiste ».

Dans tout le récit de la campagne semble vibrer l'écho de cette réflexion simple et grave î « En cam-^ pant sur les ruines des anciennes villes, Monge lisait tous les soirs l'Écriture sainte à haute voix sous la tente du général en chef. L'analogie et la vérité des descriptions étaient frappantes; elles conviennent encore à ce pays après tant de siècles et de vicissitudes. »

A Deir-Abân, nous sommes en pleine montagne, une chaîne aride et hue, dont la roche a percé, émietté, chassé en poussière la terre blanchâtre. A peine si, de loin en loin, au fond des gorges ou surles plateaux, elle laisse place à quelques oliviers au milieu desquels s'élèvent de pauvres villages. La-

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désolation grandit. Les vallées ne .sont plus que des chaos de pierres, entre les ilanes à pic des roches ardoisées. Pendant des henres, nous mon Ion s vers le sommet de la chaîne. Enfin les indices habituels annoncent rapproche d'une ville. Les villages sont plus rapprochés; des femmes, lourdement chargées, gravissent les pentes et des hommes poussent devant eux des troupeaux de chèvres noires. Tout à coup le ciel s'élargit; la locomotive siiïle longuement, tristement ctj sur la gauche, très loin encore^ au sommet d'une colline qu'entoure une chaîne de hauteurs, comme une reine assise au milieu de ses femmes, parait une ville ceinte de remparts et de tours, couronnée de coupoles, toute blanche dans la lumière. C'est Jérusalem,

Parmi nous, les conversations et les rires, les plaisanteries habituelles des Français en voyage, ont cessé. Chacun se penche hors des portières et des plates- 1 ormes. Des sentiments mt^lés et confus remplissent les âmes. Pour moi, ceux qui dominent ce trouble sont la tristesse et l'attendrissement.

Des deux pentes de la vie, j'ai gravi la première, celle qui monte, et je suis sur le plateau, tout prés de celle qui descend. J'arrive à Page où Ton a plus de regrets que d'espérances, et, sur la route parcourue, que de tombes jalonnent déjà mes souvenirs! Je repasse ma jeune.sf^e et ses afTections. Les premiers enseignements que j'ai reçus venaient de l'histoire qui sVst déroulée autour de celle ville. Elle a été la patrie lointaine vers laquelle étaient tournés mon esprit et mon cœur d'enfant. Les noms

que j'ai appris, les prières que j'ai récitées, les cérémonies qui ont frappé mes yeux de cinq à quinze ans, exaltaient le nom de Jérusalem.

Je suis chrétien et Français. Si sceptique et si cosmopolite qu'aient pu me rendre la lecture, la réflexion, les voyages, la poursuite de la vérité pure, je sens bien que ces deux titres ont imprimé dans mon être une marque indélébile, que j'aurai toujours au cœur le respect de la foi et Tamour de la patrie. La cloche qui a sonné ma naissance sonnera ma mort et sur ma tombe sera dressée la croix. Souvent, avec cette complaisance des mères à revenir sur les naïvetés de leurs enfants, la mienne m'a rappelé que-, tout petit, un premier jour de l'an, j'avais reçu comme étrennes un beau sabre et que, mêlant le catéchisme, que Ton m'apprenait, avec la guerre de Crimée, où était l'un des miens, je défendais la gloriette du jardin, élevée au rang de forteresse, contre les Russes et les juifs. Je ne veux plus aucun mal aux juifs, malgré l'antisémitisme, et tout dans mon pays est à l'alliance russe. Pourtant, je regrette mes illusions et ma jeunesse, l'âge où je croyais la France invincible, où je récitais ma prière sans la comprendre toute, mais où le sens de quelques mots, si beaux et si pleins, me faisait rêver, comme rêve un enfant, vite et en surface, mais avec la candeur fraîche des âmes neuves. Il n'est plus à la mode d'aimer Musset. Cependant, je persiste à trouver pleins d'émotion et de beauté les vers de Jiolla sur le Christ et je ne puis les réciter tout bas sans qu'ils me retentissent dans le cœur.

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