‹ Vers Athènes et Jérusalem: journal de voyage en Grèce et en SyrieChapitre 13 sur 17 · DE JAFFA A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

DE JAFFA A JÉRUSALEM

Depuis deux siècles l'histoire de mon pays est faite de sa lutte contre ceux qui avaient fondé leur pouvoir sur le dogme chrétien. La raison ne s'exerce qu'en niant ou écadani la foi, et la croyance au surnaturel n est possible que par une abdication volontaire de la raison, Foiirtant, c'est la parole chrétienne qui a déposé dans l'âme moderne ce qu'elle contient de meillrijir. Elle n formulé la solidarité et la fraternité lui mai nés, la pitié, le respect des humbles, ia dignité et le prix de toutes les âmes, régalîté devant Dieu. Des flots de sang ont été versés au nom du Christ, mais par la férocité humaine, saisissant ce prétexte à s'exercer, comtnc elle en a saisi tant d'autres, une et diverse selon les temps. Si la part de cette férocité a été restreinte, si l'oppression de Thomme par l'homme a dJûjinué^ si plus de justice règne sur la terre, c'est que le momie applique les préceptes chrétiens, mOme lorsqu'il semble les combatlre.

J'ai roulé ces pensées confuses au fond du cœur, tandis que, à travers la triste Judée, je montais vers Jérusalem. Je les ai ressenties, nettes jusqu'à la souffrance, dans la cellule où les Pères augusting me donnent Thospitalité.

LES COnHKIïS DE JÉRUSALEM. — LES PÈRES AUGUSTINS. — l'ÉGLISE nu îiAlM-SÈPULCRE. — LA « FOLIE HIÉROSOLYMITAINE ». — UNE

ritocuaâioN ijRECQUE.

Jérusalem, 26 septembre

Toules différences gardées entre des cochers et des baldiçrs, on entre à Jérusalem comme on débarque à Jaffa, c'est-à-dire fort secoué. Nous trouvons à la gare des cochers auprès desquels ceux de Baalbck sont une livrée de haut style. Encore plus m^]i''5 et plus minables, mais aussi amoureux d^étranfifes fantasias, ces forbans, écume de vingt races, chargent sur de vieux fiacres attelés d'haridelles les voyageurs préalablement dévalisés, c'està-dire dépouillés de leurs bagages, par des portefaix '^ui ont escaladé les wagons avec une furia de pirates montant à l'abordage.

Yoyafi^eurs et bagages à peine réunis dans les fiacres, ccuxL-ci partent à fond de train sur une pente raidc?, qui traverse la vallée du Hinnom, et se relève

brusquement pour gravir la colline de Sion. Ils rasent tour à tour les deux côtés du ravin; ils se coupent et s'accrochent pour se dépasser, en s'injuriant à pleine gorge. Notre cocher est un nègre. Les yeux hors de la tête, fouettant ses deux bêtes menées à rênes flottantes, il se grise de vitesse et de bruit.

Nous avons pu, durant cet étrange stccplc Jelcr un coup d'œil sur les abords de Jérusalem, A droite de la route, une haute muraille, surmontée de créneaux et flanquée de tours, couronne Tescarpement. Elle s'appuio sur une forteresse massive, la cilé de David, Sa position la pré.'^irrvant des attaques qui, toutes, des Romains aux Croisés, se portaient sur le front nord, cette forteresse a été remaniée dans ses parties supérieures, mais la base do la tour principale, avec ses gros blocs en bossage, est la même qu'au temps du roi prophète. A Tangle du bastion s ouvi'e la porte de JafCa, par laquelle, jusqu'à ces derniers temps, les pèlerins d'Europe eji Iraient dans la ville. Ils arrivent aujourd'hui par la Porte-Neuve, récemment ouverte, en face d'un faubourg moderne, où se trouvent l'hôpital français de Saint-Louis, Notre- Dame de France, hôtellerie des pèlerins français, et le vaste établissement des Husses. Ces constructions sont monumentales et (lignes de Jérusalem; mais, à côté d elles, des auberges, des cafés^ des magasins h leuropéenne, donnent à ce coin de banlieue Taspect d'un village pro ventral.

Pendant longtemps, les Pères franciscains furent •les seuls à recevoir les pèlerins de notre pays,

comme tous ceux de communion latine. Ils partagent aujourd'hui ce rôle hospitalier avec les Pères augustins de TAssomption, qui ont bâti Notre-Dame de France. C'est un bel édifice de pierre blanche, encore inachevé, sur lequel flotte le drapeau tricolore. De hautes et larges galeries, toujours fraîches sous ce climat brûlant, un immense réfectoire, des rangées de cellules peuvent y recevoir déjà jusqu'à cinq cents voyageurs. Cette fondation est Tœuvre des « grands pèlerinages de France », c'est-à-dire une «association cléricale ». La plupart d'entre nous sont venus à Jérusalem moins en pèlerins qu'en touristes. Ils répugnent au mélange de la religion avec la politique. Mais nous sommes en lointain pays et nous éprouvons ici le sentiment que nous ont laissé les Jésuites de Beyrout. L'idée de patrie domine de très haut les classements politiques. Les Pères travaillent pour la France, et cela suffit pour que nous nous sentions d'accord avec eux.

De ma cellule, je découvre un vaste panorama : sous mes yeux, le camp des Croisés; adroite la ligne des remparts, coupée par la porte de Damas; en face une vallée profonde, la vallée de Josaphat, dont le versant opposé forme le mont des Oliviers, à droite un groupe énorme d'édifices, sur lequel flotte le drapeau russe. Ce panorama est plein d'histoire. Les croyances juives sur la vie future, la veillée suprême du Christ, le premier acte des Croisades, la politique d'aujourd'hui et celle de demain se concentrent dans cet espace.

L'aspect de « l'établissement russe », comme on

dit ici, est obsédant. Cet ensemble d'édifices est colossal et somptueux. Il comprend deux hospices d'hommes, un hospice de femmes, un hôpital, une église, le consulat. Il dénote une puissance en plein développement, ambitieuse et absorbante. Chaque pas dans Jérusalem confirmera cette première impression.

Nous visilerons la ville par pelils groupes i 6 chacun desquels un Père augustin servira de guide. J'ai pu causer avec la plupart des membres de la communnuLé. Chez tous, j*ai trouvé une i-ordialité, une franchise, une candeur ouverte, une bonne humeur spiritupllc, qui sont le contraire de la réserve ecclésiastique telle que nous la connaissons en Europt^ Ils se lieiinent au courant des dernières recherches sur Thistoire el la topographie de Jérusalenri. Plusieurs d entre eux sont en rapports personnels avec les savon(s qui se sont voués à Tétude de la Terre -Sainte, Mais ce qui me frappe le plus, c'est la liberté de leur esprit critique. Ces croyants n'ont rien do la crédiililé du dévot. Ils n'acceptent pas les légendes sur les lieux saints en bloc et les yeux fermés. Ih n'y voient pas des articles de foi, mais simplement un point de départ pour des recherches où la piété rloit s appuyer sur la scienre.

J'ai trouvé ces qualités a un haut degré chez celui que j'ai eu la bonne fortune de suivre pendant trois jours. Jeune, desprit fin, de manières élégantes et simples, il nous a laissés |)leins de reconnaissance pour sa bonne gr^Vce, comme aussi de curiosité discrète devant le mystère que proposent

les antécédents et Torigine, Téducation et la vocation de ces hommes qui ne parlent jamais d'euxmêmes et répondent à toutes les questions, ont une personnalité et se dévouent à une cause abstraite, sont modestes avec tout ce qui, dans le monde, produit et justifie Tamour-propre.

Je dois ajouter que, si les Pères augustins ont l'esprit critique et si j'ai beaucoup profité de leur érudition, ils conservent la foi dans les principales attributions de la légende et que mes réserves sur celles-ci n'engageront que moi-même.

Nous descendons à l'église du Saint-Sépulcre par un dédale de ruelles étroites, le long desquelles grouillent les mendiants. Nous en avons vu beaucoup depuis Rhodes. Ceux de Jérusalem sont les plus loqueteux et les plus pitoyables. Leurs plaies font horreur. Leur lamentation ne cesse pas jusqu'au mur puissant qui enferme l'église et autour duquel rayonne le bazar. Vendeurs et acheteurs offrent tous les types de la Judée : Bédouins du désert en manteau rayé. Fellahs en courte jupe de toile, gros Turcs en tarbouch etstambouline, Levantins en complet d'Europe. Le mur tourné, on est sur le parvis de l'église. Celle-ci, avec ses deux portes et ses deux fenêtres à cintre surhaussé et légèrement ogival, rappelle nos plus modestes cathédrales de France. La simplicité de la primitive église survit dans cet aspect. On songe, par contraste, à l'apothéose religieuse et politique dont Saint- Pierre de Rome étale la splendeur.

Le parvis est plein de foule. Les croyants rêvent

au sortir de Téglise, les curieux s'amusent du va-etvient, les musulmans impassibles regardent l'affluence chrétienne devant ce que leur mépris appelle el quomâmah^ Tordure ; mépris impartial et protecteur, cardes soldats turcs, en armes, circulent devant Téglise pour mainlcnir Tordro, comme ils montent la garde à TinLéricur , assurant à chaque cuUc l'exercice de ses droits, à son lieu et à son moment. Le Saint-Sépulcre est la j>ropriété i-ommune de toutes les confessions chrétiennes. Chacune, en vertu de vieux usages jalousement défendus, a ses droits, f^cs privilèges, ses prétentions viclorieuses ou disputées. Les rivalités diplomatiques attisent ces antagonismes. Par là, le sanctuaire du Dieu de paix est un temple de discorde. On sait quelle portée peuvent avoir les querelles religieuses de Terre-Sainte; la guerre de Crimée est sortie d'une dispute entre moines latins et grecs dans Tcglise de Bethléem. Ces moines ont riiiimcur également taquine. Pressés daus un petit espace, ils nourrissent des rivalités de petite viîle et se grisent de commérages. Orgueilleux cl ignorants, ils attachent une importance énorme à des riens; enflammés de passions religieuses, ils en cuisent le fiel; soutenus par leurs gouvernements respectifs, ils sont politiciens. Leur esprit concentre en un même ferment de liaine les passions de la Ligue et celles du Lutrin. Il inspire une; l'olie spéciale, la <« folie hiérosolymitaine >> qui, violente ou douce, étalée ou cachée, obsède le pèlerin et le touriste : folie contagieuse qui gagne les plus calmes el les plus sceptiques.

Il convient de dire que notre clergé, le plus éclairé et le plus digne des clergés catholiques, recueille ici l'avantage visible de cette supériorité. Je suis très frappé du respect que nos guides rencontrent partout, aussi bien chez les Turcs que chez les communautés rivales.

L'église du Saint-Sépulcre fut bâtie par la mère de Constantin, sainte Hélène. Venue à Jérusalem trois cents ans après Jésus-Christ, elle a consacré la tradition topographique, en un temps où la critique était peu exigeante, dans une ville bouleversée de fond en comble par une série de sièges. De là viennent les incertitudes, ou même les impossibilités, que la science moderne relève à chaque pas dans cette topographie traditionnelle. Longtemps, les moines latins ou grecs ont repoussé comme sacrilège toute discussion à ce sujet. Aujourd'hui, pénétrés par l'esprit du siècle, ils consentent à douter un peu; ils admettent plus ou moins, mais enfin ils admettent en principe, que tout n'est pas certain dans les attributions légendaires. Môme, il se trouve des religieux, comme les Augustins, pour travailler à l'œuvre de critique libre et respectueuse qui se poursuit sur les lieux saints. Jérusalem est loin de Rome. Cet éloignement l'a préservée de cette manie de certitude, de ce besoin de définir et d'imposer qu'éprouve l'autorité romaine. Le croyant peut encore, à Jérusalem, concilier le respect du dogme et l'amour delà vérité.

Depuis l'impératrice Hélène, l'église du Saint- Sépulcre a été plusieurs fois détruite et reconstruite.

Elle a été restaurée une dernière fois en 1808, après un incendie. Tel qu'il est à cette heure, Tédifice porte surtout la marque des Croisés, qui lui donnèrent sa forme essentielle, et des Grecs, qui profitèrent de l'incendie final pour le restaurer avec un mauvais goût criard. Héritiers de Byzance, ils s'acharnent contre tout ce qui rappelle la conquête et la possession latine, c'est-à-dire des droits supérieurs aux leurs : ceux du sang versé. Ils professent à l'égard des Latins les sentiments de terreur et de haine qui animaient les empereurs grecs, ces Alexis, ces Isaacs et ces Murzuphles, perfides, cruels et lâches, tandis que les Latins conservent le mépris des Croisés pour « ces Grécules, les plus vils des hommes ». L'incendie de 1808 avait épargné les tombeaux des premiers rois latins de Jérusalem, Godefroy de Bouillon et Baudoin; les Grecs les ont détruits, sous prétexte de restaurer l'humble chapelle où les deux rois avaient voulu reposer, au seuil du Saint-Sépulcre.

Ils laissent de mauvaise grâce aux cultes rivaux, latins et autres — arméniens, coptes, syriens, abyssins, — un tiers de galerie, un quart de chapelle, un bout de pavé, que ceux-ci défendent avec acharnement. Une lampe ou un tapis déplacés provoquent des bagarres sanglantes. Il est arrivé que, des processions se rencontrant, on s'est battu à coups de crucifix. En pareil cas, les Turcs interviennent et frappent sur les combattants avec impartialité. En somme, le Saint-Sépulcre est la chose des Grecs. Ils sont maîtres de la grande rotonde et du tom-

beau. Leur place est prépondérante, fastueuse, étalée.

A l'heure où nous entrons dans Téglise, les Grecs célèbrent une cérémonie. Sous le dôme se pressent les papas coiffés de hauts bonnets noirs et couverts d'ornements magnifiques, dont les gemmes et les • broderies brillent d'un éclat aveuglant, à la lumière des lampes et des cierges. Les chants de la liturgie grecque vibrent monotones, stridents, nasillards, et, malgré cela, d'un grand caractère. Les formules de supplication sont répétées longuement, avec un accent indicible d'angoisse et d'espoir. Sur un trône élevé, autour duquel s'étagent les évêques et les archimandrites, le patriarche est assis, immobile comme une idole, les cheveux d'un noir argenté tombant sur les épaules, la barbe épaisse et longue, l'œil fixe et comme halluciné. Au-dessous de lui s'étend la houle mouvante des papas. Plusieurs de ces têtes sont d'une beauté singulière. Les barbes épaisses et les longues chevelures encadrent des visages olivâtres, dont les yeux, profonds et rêveurs, reflètent la foi mystique. Sur beaucoup de ces visages se lisent aussi l'orgueil, la volonté, le despotisme sacerdotal. On n'y voit pas la finesse et la fermeté des masques césariens que façonne la religion romaine. Le souvenir de Saint-Pierre évoqué au Saint-Sépulcre fait ressortir l'opposition des deux religions, catholique et grecque , occidentale et orientale , essentielle malgré la communauté d'origine.

Aux portes étroites du sanctuaire se presse une foule mêlée. Les yeux brillent de foi dans cette

masse éclairée par de violents contrastes d'ombre et de lumière. L'odeur acre des haillons, des baleines et des corps se mêle au parfum de l'encens. Une procession se forme, ordonnée et cou I use, sous des bannièreî> aussi riches que les ornements sacerdotaux. En têle, brodés d'argent el IVappant les dalles de leurs longues cannes, marchent des cawas. Les prêtres suivent, précédant le patj'iarclte, qui porte sur la tOte, à doux mains, le reliquaire de la vraie croix. Derrière lui, en grand uniforme et le cierge à la main, s'avancent les agentii du eonsuiat de Russie, Avec une irrésistible poussée de vague lente et trouble, les moujiks ferment la marche, en Eouloupe et en grosses boites, le bonnet -k la main.

Le cortège sort de léglise, pour aceompagner le patriarche et ses pn'^tres au patriarcaL Les cloches sonnent, frappées au marteau ^ sur une cadence trionïphaîe et f^auva^e. Au soleil d'Orient, cette pompe s'étale avec orgueil. Les uniformesre*>peclés du consulat russe exposent aux yeux la prépondérance grecque, c'est-à-dire russe. Le rite grec, en effet, s'est mis depuis le commencement du siècle sous le protectorat delà Russie, qui l'ait servir cette tutelle k la poursuite de ses grands desseins, politiques et religieux. A cette heure, Jérusalem est russe. Les établissements russo-grecs sont d'une richesse éloquente. Des cérémonies comme celle-ci achèvent la démonstration. Tandis que les Grecs d'Athènes, écrasés, pleurent ta ^^ grande idée >s les héritiers présomptifs des Turcs, les futurs maftres de Conslantinople défilent au son des cloches éclatanlQ^.

Ils étendent la main, non seulement sur Constantinople, mais sur Jérusalem et la Syrie. Jadis maîtresse intellectuelle et morale de la région par le protectorat latin, ses missions, ses écoles, ses hôpitaux, naguère encore, par Beyrout et Jaffa, poussant deux chemins de fer au cœur du pays, la France semble se résigner à l'effacement. Elle a sacrifié beaucoup à Talliance russe dans les affaires de Grèce. Elle fait de même en Syrie.

Doit-elle abandonner ses droits et sa politique? Il ne s'agit pas pour elle de faire du cléricalisme en Orient, mais d'y répandre sa langue et d'y maintenir son commerce, d'y servir la civilisation. Cette œuvre était en bonne voie. Notre déférence constante pour la Russie et le mauvais vouloir de la Porte la compromettent. Des incidents comme l'affaire des Jésuites de Beyrout sont significatifs. Si notre pays ne veut pas se réduire à monter la garde sur les Vosges et à faire de la politique électorale, qu'il veille à ses intérêts en Syrie et en Palestine.

Tout cela pour une procession? La cérémonie du Saînt-Sépulcre symbolise des impressions multiples. Et puis, y a-t-il rien de plus significatif à Jérusalem qu'une procession?

I.ES MOl&fES ET LEK pilLimîîS AU SAINT-SÈPHLCBE. — INCE3HTlTirf>E DES LlKIl-X SAlNTî^, ^ LES IIKLIÇLES DE GODEFAOY DE llOUlLLON, — LK WOUHISTAN^ L'EilPEIÏEUh d'aLLEMAOKE ; LÉS ASVSSINS. — LA

VOIE DOULOUREUSE. — LE S 01 H A jéhusalem. — LA Jévusalem délivrée.

Jénisalem, "1' sejdembra

La procession grecque vieuL de quiLter le Sainl- Sépiilcre et il semble, après tout ce qui en est sorlr, que r^glîse doive L^ïre vide. Elle est presque aussi pleine. Noyés dans la foule orthodoxe ou refoulés par elle, les visiteurs des dilï'érentea confessions renvahissenl aussitôt après le départ des Grecs, En même temps^ des coins sombres de Téglise et des couvents reliés au sanctuaire par des couloirs lortueuXi sort une foule de moines, mêlée et bigarrée comme les pèlerins. Touies les tribus de la Babel chrétienne, Latins, Arméniens, Coptes, Abyssins, ont ici leurs représentants. Campés autour du Saint- Sépulcre, ils montent la garde pour la défense de

leurs droits et ils reprennent leurs postes dès que la place est libre.

Ce sont des croyants, animés d'une passion noble entre toutes dans son principe, mais qui se complique chez eux des plus basses formes de l'esprit prêtre. Cet esprit a son côté tragique, celui que Racine incarne dans Joad et Mathan; il est singulièrement mesquin par son côté comique, celui que montre Boileau dans le chantre et les chanoines du Lutrin, Sublime ou bas, c'est un esprit d'égoïsme et d'ambition, s'efforçant de faire de Dieu son complice; c'est un esprit de discorde et d'acharnement :

Abîme tout plutôt; c'est l'esprit de l'Église.

Au Saint-Sépulcre, cet esprit est particulièrement odieux. Il commence par donner la nausée à tous les visiteurs de Jérusalem qui ont quelque culture d'esprit et quelque délicatesse d'âme.

Tout à l'heure, j'ai vu de mes yeux une scène du Lutrin, Deux prêtres, un copte et un arménien, se poursuivaient, littéralement, l'encensoir à la main, le long des chapelles qui rayonnent sous la coupole. Chacune de leurs confessions prétend au droit d'encenser à la même heure les autels de ces chapelles. Pour éviter la péremption de ce droit, dès que l'Arménien a encensé, le Copte encense derrière lui. Au milieu de leur course, les deux porte-encensoir se sont rencontrés, brandissant les cassolettes aux plaques vibrantes. J'ai cru qu'ils allaient engager le c©mbat. Ils se sont contentés d'échanger un regard de suprême dédain.

Mais Taspect de la foule chrétienne, le bruit de ses pas, le murmure de ses prières, sa sincérité, sa ferveur, font oublier les prêtres ridicules. Hommes et femmes, jeunes et vieux, tous se prosternent avec la même foi devant les autels affectés à leur rite et, chacun dans sa langue, poussent la même prière vers le même Dieu. Ils déposent un moment sur ces dalles leur fardeau de douleur et de misère. Beaucoup sont poudreux des longues routes, amaigris par la fatigue, tremblants d'une double fièvre, celle de l'âme et celle du corps. Les pierres où ils s'agenouillent sont grasses et brillantes des contacta innombrables. L'air surchauffé, chargé de miasmes, épaissi par la fumée de l'encens, prend à la gorge et pique les yeux; mais on éprouve à peine le malaise et le dégoût physiques. On regarde ces mains suppliantes, ces visages d'extase, la lueur de ces yeux où se reflètent les mille lampes brûlant aux voûtes. On a commencé par invoquer mentalement Jésus chassant les vendeurs du Temple ; on ne voit bientôt plus dans Jérusalem que « la Cité de Paix », le lieu de la terre où le sens du divin est d'autant plus fort qu'il parvient à se dégager d'un alliage humain plus lourd et plus bas.

Entre les objets de vénération que renferme l'égHse et qui, à toute heure, ont leurs fidèles, il en est trois de particulièrement assiégés : la pierre de l'Onction, le Saint-Sépulcre, le Golgotha.

Sur la pierre de l'Onction, Nicodème aurait oint le corps du Christ avant de l'ensevehr. C'est une dalle de marbre jaunâtre, placée à l'entrée de l'église,

Des chandeliers gigantesques Tentourent et audessus brûlent des lampes. Elle est polie par les baisers des fidèles. Comme un essaim de mouches^ ils s'agenouillent sans cesse, déposent leur baiser et se relèvent. Aucun ne songe au dégoût et au danger de ce contact.

Le Saint-Sépulcre se trouve au-dessous de la coupole. Il est contenu dans une étroite chapelle où Ton pénètre en rampant. Taillée dans le roc, la cavité sépulcrale est couverte d'une table de marbre fendue, devant laquelle les fidèles se succèdent rapidement, car la chapelle ne peut contenir que trois ou quatre personnes à la fois. Quarante-trois lampes, appartenant aux diverses confessions, y entretiennent une chaleur étouffante. Le visiteur, étourdi par cette chaleur et aveuglé par Téclat des lumières, se prosterne et baise la pierre, tandis qu'un prêtre grec l'asperge d'eau de rose.

Le Golgotha, la colline du supplice, est compris, lui aussi, dans l'enceinte de l'église. Il faut renoncer ici à la vision du calvaire que se forme tout chrétien ; on ne Itrouve pas à, Jérusalem la colline abrupte et nue, avec les trois croix dressées sur le ciel. Le Golgotha domine à peine de quelques mètres le Saint-Sépulcre et le sol primitif est couvert par les murs et le pavement. Partagé en deux chapelles, appartenant l'une aux Latins, l'autre aux Grecs, il ressemble à n'importe quel sanctuaire, étroit, obscur et surchargé; il ferme à l'âme toute envolée vers le ciel. Il laisse voir, difficilement, trois ouvertures pratiquées dans le roc : l'une, garnie d'argent, est

celle où aurait été plantée la croix du Christ; les deux autres auraient reçu les croix des deux larrons. On montre à côté la fente du rocher qui répond au texte de saint Mathieu : « La terre trembla; les pierres se fendirent ». Les Grecs se sont emparés du rocher. Les Latins ont pour eux la place où la Sainte Vierge aurait reçu le corps de son fils après la descente de la croix.

Hélas! aucune de ces attributions n'est certaine et plusieurs sont inacceptables. La pierre de TOnction a été souvent déplacée et remplacée; il est prouvé que la pierre actuelle date seulement de 1808. Il se pourrait que le Golgotha fût une élévation non pas naturelle, mais artificielle et assez récente. La proximité du Calvaire et du tombeau soulève de grandes difficultés. Non seulement la critique libre, mais les croyants discutent à ce sujet; ils accordent plus ou moins à l'authenticité des divers lieux vénérés dans le Saint-Sépulcre.

Mais, en somme, qu'importe? Pour les croyants, la divinité de Jésus-Christ ne dépend pas du succès ou de l'insuccès des recherches menées par sainte Hélène, ni même des supercheries imaginées par les prêtres. Sincères ou fourbes, ceux qui ont recueilli ou créé les traditions relatives au Saint-Sépulcre n'étaient que des hommes. Leurs erreurs ou leurs tromperies ne prévalent pas contre ce qui s'est passé autour du Golgotha. Quelques mètres de terrain, bien ou mal mesurés, quelques pierres authentiques ou fausses, sont ici de médioci'e importance. Ce qui est certain, c'est que le Christ a subi la passion sur les collines

de Sion et qu'il est mort sur l'une d'elles. La vénération des fidèles ne s'égare donc pas ; ils sont certains de s'agenouiller sur la scène du grand drame, un peu plus près ou un peu plus loin du dénouement. Ils ne se trompent que de quelques pas. Les pierres qu'ils baisent en tremblant ont été consacrées par toutes les prières qui ont palpité vers elles.

Ainsi s'est répandu sur la terre un torrent d'idées et de sentiments qui reflue continuellement vers sa source. Qui en compterait les flots et quelle plume y puiserait l'essence de foi qui les préserve de la corruption? L'imagination chrétienne a revêtu le drame de Golgotha de toutes les formes naïves ou savantes. Le meilleur de l'art européen vient de là, depuis les Vierges du Pérugin jusqu'aux récentes images de Tissot, depuis le mystère de la Passion, joué par des villes entières dans les cathédrales aux immenses vaisseaux, jusqu'à la tragédie croyante de Racine, jusqu'au théâtre incrédule de Voltaire, jus- * qu'au drame romantique et à l'opéra.

Si la foi résiste à l'incertitude du Saint-Sépulcre et du Calvaire, l'histoire respecte de même les reliques douteuses de Godefroy de Bouilon. Un moine latin les montre à quelques pas du tombeau profané par la jalousie grecque. Il sort d'un tiroir l'épée, la croix et les éperons du premier roi de Jérusalem. L'épée est fort simple et surtout d'aspect un peu faible pour les idées qu'elle éveille. Les éperons n'ont de remarquable que leur longueur. Épée et éperons n'étaient montrés jadis qu'en grand mystère, par crainte des Turcs. Aujourd'hui, chacun les manie»

Ils servent à conférer Tordre du Saint-Sépulcre. Chateaubriand a reçu Taccolade de cette épée et chaussé ces éperons. « Cette cérémonie, dit-il, ne pouvait être tout à fait vaine. » Il suffirait que ces reliques aient été prises au sérieux par le grand écrivain pour leur mériter le respect des lettrés.

Aux couvents qui entourent le Saint-Sépulcre se rattachent nombre de traditions religieuses et de faits historiques, mais le souvenir de l'église leur fait tort. II en est deux, cependant, qui éveillent des impressions toutes récentes ou qui frappent par le contraste.

En face de Féglise s'étend le Moûristan, où les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, les futurs chevaliers de Rhodes et de Malte, avaient installé le siège de leur ordre. L'édifice est en ruines, mais une part sera bientôt rebâtie. Depuis 1869, celle-ci a été cédée à la Prusse, et l'aigle à deux têtes surmonte l'entrée. L'empereur d'Allemagne veut faire grand, là comme partout. Il a commencé la reconstruction de l'église, et le travail est en pleine activité. Déjà les trois nefs sont relevées. Guillaume II a déclaré son intention de venir l'inaugurer en personne. Que produira ce jour-là le « germe » dont parlait Renan? Quelle parole retentissante le César germain ajoutera-t-il aux paroles innombrables qu'il a déjà prononcées?

Tout près, une cour entourée de réduits misérables forme le couvent abyssin. A demi nus, lamentablement pauvres et refusant avec simplicité les aumônes que nous leur offrons, les noirs sujets de

Tempereur Ménélick disent leurs prières avec ferveur. Ils portent en toute simplicité Tauréole des victoires récentes.

La grande chaleur est un peu tombée et on peut se risquer dans le dédale des rues qui forment la Voie douloureuse^ de la porte Saint-Étienne au Golgotha. Je suis les quatorze stations à l'exemple desquelles les églises d'Europe ont imaginé « le chemin de la croix ». La plupart sont douteuses. La seule qui ait quelques chances d'authenticité est la première, « le prétoire », dont une caserne turque occupe aujourd'hui l'emplacement. J'entre dans la cour. Sous la porte, devant le corps de garde, est tendu le drapeau rouge, frappé du croissant et de l'étoile. La cour est déserte, car la dixième heure vient de sonner et, à l'intérieur des bâtiments, j'entends, comme à Rhodes, scandée par le clairon, la prière pour le Padischah.

Le procurateur romain aurait voulu sauver Jésus. Pour éviter une émeute, il dut le livrer au peuple. Ainsi Pilate, par politique, les Juifs, par fanatisme, se chargeaient inconsciemment d'un crime qui allait peser à jamais sur leur mémoire. M. Anatole France a imaginé le procurateur de Judée retiré à Naples et repassant tous les actes de son gouvernement en Judée, sauf un : « Jésus? Jésus de Nazareth? Je ne me rappelle pas. » Pour ce jugement oublié, le nom de Pilate est en horreur aux petits enfants. La populace juive, ameutée par ses prêtres, prononçait elle-même la malédiction terrible : « Que son sang retombe sur nos enfants I » Sur

Taire de ce prétoire, la nation la plus Tivace et la plus cohérente qui ait paru dans le monde a donné le signal de sa propre dispersion.

Aussitôt après le prétoire, les incertitudes ou les impossibilités recommencent. Le couvent français de Notre-Dame-de-Sion est bâti contre un arc romain, où la tradition voit Tare de VEcce homo. Ce n'est probablement qu'une porte du temps d'Adrien. A chacune des plaques marquant un arrêt du sinistre cortège qui accompagnait le Sauveur vers le Golgotha, la critique la moins exigeante élève des doutes. Mais l'imagination s'en dégage et les domine. On voit le corps débile, chargé de la lourde croix et tombant à trois reprises; on assiste à la rencontre du fils avec sa mère; on entend la bouche divine prononcer la parole qui répond au cri de la foule juive : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ». Ainsi, partout à Jérusalem, l'esprit domine la matière et l'âme des choses s'exhale de leur poussière incertaine.

Le couvent de Notre-Dame-de-Sion est surmonté d'une tour qui domine la ville et la campagne. Je monte sur la plate-forme à l'heure où le soleil baisse sur l'horizon. La mélancolie du spectacle est indicible. Sous les rayons éclatants et obliques, la campagne est couleur de cendre. Dans l'enceinte de remparts qui la serre comme une couronne d'épines, la ville blanche a la pâleur d'un visage mort. Aucun bruit, aucune fumée ne s'élèvent. Les maisons carrées et fermées ressemblent à un immense cime*

tière. Les vrais tombeaux, chrétiens, juifs, musulmans, foisonnent autour des remparts. Leurs dalles et leurs stèles remplissent la vallée de Josaphat. Par eux, les approches de la ville sont un désert, de pierres funéraires. Tombeau suprême entre tous ces tombeaux, la coupole du Saint-Sépnlcre les domine. La mosquée d'Omar, sur son aire semée d'édicules et plantée de cyprès, éveille l'idée d'un campo-santo italien, de la place superbe et morne où dort la gloire de Pise. De l'autre côté de la vallée, le mont des Oliviers ferme ce paysage de désolation. Entre les bouquets d'arbres, il est parsemé d'édifices clos et, lui aussi, fait songer à une sorte de Père-Lachaise. Bientôt, sur la campagne et la ville, le crépuscule étend son manteau de deuil. Avant de regagner Notre-Dame-de-F'rance, je veux jeter un coup d'oeil sur l'enceinte de la mosquée d'Omar, le Harâm es- Chéri f. Les soldats de garde me laissent entrer, à la condition de ne pas franchir les escaliers qui conduisent à la mosquée. Je longe un vaste hangar, sous lequel sont entassés des bois confus; c'est un dépôt de cercueils et de tables à laver les morts. Je sors de l'enceinte par la porte de Damas. Sous la lumière mourante, l'ogive d'un gris bleuâtre est comme voilée de crêpe. Au pied des remparts, une tribu de Bédouins a établi son campement. A la lueur rouge des feux qui palpite sur les tentes, les hommes, debout dans leurs grands manteaux, et les femmes, accroupies devant la flamme, semblent commencer une veillée funèbre, car un chevreau mort est étendu au milieu d'eux.

Il se peut que, sans les souvenirs. religieux, Jérusalem ne serait pas plus triste que les autres villes d'Orient, mais telle est leur puissance qu'ils endeuillent tous les aspects de la ville. Ils ont formé Jérusalem à leur image et ïœ\\ ne peut la voir qu'à travers eux.

Cette impression nuit grandement à la lecture de la Jérusalem délivrée que je fais le soir, dans ma cellule. Tasse étale la raciUté brîManLe du gt'nic italien, comme Dante en concentre l'éncrg-ie et la passion. Joints à Machiavel et Boccace, les deux poètes expriment au complet Tûine fine el forte de leur pays. Mais tandis que^ en tous pays et devant tous les sites, Dantc^ Machiavel et Boccacc conservent leur vigueur ou leur grâce, le Tasse, transporté aux lieux dont il s^esl inspire de loin, perd beaucoup. La fausse élégance, les anachronismcs de sentiments, de langage et de couleur, la joie païenne, Talliage de la galanterie et de la sensualité avec la passion déparent cette poésie» ils forment un contraste choquant avec le site et Thistoire de Jérusalem, la tristesse nue du paysage et la grandeur sombre des légendes, la rudesse et la naïveté des Croisés. Le po^^te de la Renaissance italienne sur son déclin n'a exprimé que Tâme de son temps; il n'a pas élevé son génie jusqu'à Tesprit chrétien, dont le souffle est parti d'ici, jusqu'à l'arae universelle, qui respire dans Homère et dont une part a passé chez Virgile, poète crimîlatîon et de réflexion, comme Tasse, mais qui dominait et dépassait son temps.

Je n'ai pas emporté Dante et je le regrette. C'est

lui que je voudrais relire ici. Je suis sûr que, dans ces vallées de Josaphat et de Hinnom, que j'ai vues aujourd'hui du haut des murs et où je descendrai demain, le poète de Y En fer ^ loin de perdre, lui, gagnerait. J'en dirais autant de Milton; oh peut le lire à Damas, dans les jardins du Barada.^ Chateaubriand a loué Tasse à Jérusalem ; c'est qu'il songeait à ses Martyrs^ sur lesquels l'influence de la Jérusalem délivrée a été plus fâcheuse que salutaire, et l'on sait par le Génie du christianisme qu'il appréciait Dante médiocrement. Il eût mieux valu pour lui que ce fût l'inverse. Je n'ai pas pu aller jusqu'au bout du poème. Herminie et Clorinde ne sont pas des filles de Sion.

LA VALLÉE DR JOSAPHAt ET LK J«.ifîEMEÎîT DKIlMER, — LE TOUBEAC DE LA VIHHGE. — LE tïETIIHeMAM. — LE MONT DES OLIVLEIIS» -^

LA MER MOME. — Uî Dominus fleviL

Jêruaaltini, â8 septembre

Pour visiter les environs de Jérusalem, peut-être est-il prudent de prendre une escorte; U est certain, du moins, que cela fait vivre quelques soldats turcs. Au moment où nous sortons de Notre-Dame-de- France, à six heures du matin, un grand escogriffe nous attend pour nous accompagner, Il est long et sec, avec une ligure de tristesse, un torse étique, une invraisemblable ouverture de jambes* Les manches de sa vareuse et les jambes de son pantalon s'arrêtent fort loin de ses poignets et de ses chevilles. Il a la eourbachc au poignet et le sabre autour des reins. Il prend la têle de notre groupe et, deux jours durant, sa grande ombre nous précédera.

Pour descendre du plateau dans la vallée de Josa-

phat, le chemin fait brusquement un coude, vers 1 angle nord-est de l'enceinte. A cet endroit se présente une caravane de Bédouins qui arrivent de la mer Morte. Ils tiennent toute la route et noire soldat leur ordonne rudement de faire place. Un dialogue des plus animés s'engage. Les voyelles sonores et les dures aspirations se croisent avec un éclat strident. Seul contre la caravane copieusement armée, notre soldat fait bonne contenance, mais nous nous demandons si le chemin de Josaphat ne va être pour nous la route de Thèbes, avec le conflit tragique d'Œdipe et de Laïus. Las d'éloquence, notre homme dégaine et marche sur les Bédouins, qui s'écartent aussitôt. Vainqueur sans combat, il nous fait signe que nous pouvons avancer et ne remet le sabre au fourreau que lorsque nous avons dépassé la caravane.

Y a-t-il eu vraiment danger de bataille? Notre guide, le Père augustin, estime qu'en pareil cas on ne sait jamais. Turcs et Bédouins sont tantôt plus criards que méchants, tantôt prompts aux coups. Après comme avant sa victoire, le soldat reste impassible et silencieux.

Du haut de Notre-Dame-de-Sion, nous avons déjà vu le paysage désolé qui s'étend devant nous, mais il ne formait qu'une partie du panorama. Maintenant, nous ne voyons que lui, et, dans la splendeur du soleil levant, il est d'une tristesse lugubre. La vallée de Josaphat descend du nord et, longeant le front oriental de l'enceinte, va rejoindre au sud la vallée du Hinnom. Le Cédron, « le ruisseau d'hi-

Ter», est censé y couler, mais il n'y a trace d'eau. Cette vallée est un immense cimetière, musulman du côté de la ville, sur la pente du mont Moriah, juif sur la pente opposée, au flanc du mont des Oliviers.

Une erreur d'interprétation sur un passage du prophète Joël a donné naissance k la Iradilion qui iait de la vallée le fulur Ihéûlre du jugement dernier : « Lorsque j'aurai fait revenir les captifs de Juda et de Jérusalem, j'assemblerai tous les peuples et je les emmènerai dans la vallée de JosaphaL, où j'entrerai en jugement avec eux, touchant Israël mon peuple et mon héritage, qu'ils ont dispersé parmi les nation?, et touchant ma terre, qu'ils ont divisée entre eux ». Dans ce jugement entre Israël et ses ennemis, les juifs, les chrétiens et les musidmans ont vu celui que doivent subir tous les hommes, à la fin du monde. Sur le mur d'enceinte qui entoure la mosquée d'Omar, est placé en travers un tronçon de colonne. De ce tronçon jusqu'au mont des Oliviers, disent les musulmans, un fil de fer sera tendu sur la vallée, pour servir de pont aux âmes. Celles des bons, soutenues par les anges, franchiront Tabîme d'un trait; celles des méchants, comme des balles de plomb, tomberont au fond de l'enfer.

En attendant, juifs et musulmans choisissent leurs places pour le grand jour. Aussi les pierres funéraires hé rissent -elles les deux pentes de la vallée, plus pressées que les asphodèles dans la prairie infernale des Grecs, Elles blanchissent à

perte de vue, sans qu'un brin d'herbe pousse entre elles, comme roulées par les eaux disparues du Cédron. Un groupe sombre fait tache au loin parmi les stèles, sous le soleil déjà haut. Ce sont des musulmans qui déposent un mort de plus dans l'immense nécropole.

Au fond de la vallée, à gauche du pont qui la traverse — un vieux pont, sur lequel Jésus a passé bien souvent et qu'il franchit une dernière fois, conduit vers Jérusalem et le Golgotha par Judas et les gardes, — se présente un porche ogival, à trois arcades inscrites les unes dans les autres, entre deux contreforts romans. C'est l'entrée du « tombeau de la Vierge ». Un escalier large et rapide y descend. Sur les premières marches, deux lits se font face, entourés de rideaux. L'église appartient en commun aux Grecs et aux Arméniens; chacune des deux confessions, pour maintenir son droit de propriété, y fait coucher un moine. Au fond, dans l'église, brillent de nombreuses lampes et la chaleur qu'elles dégagent lutte contre l'humidité glaciale de la crypte. De cette profondeur monte le chant d'une voix nasillarde et cassée. C'est un moine grec, très vieux, qui psalmodie, debout et immobile, comme une antique statue de bois peint, seul dans l'église, à ce qu'il semble.

Le sarcophage de la Vierge est enfermé, comme celui du Christ au Saint-Sépulcre, dans une étroite chapelle, où l'on se glisse par une porte basse. A l'intérieur de cette chapelle, j'entends un murmure de voix. J'y pénètre en rampant et, en me

redressant, mon nez frotte rudpment contre le drap d'or d'une chasuble : on y dit la messe et j'ai rencontré le dos de l'officiant. Les prêtres n'ont pas l'air de s'apercevoir qu'un intrus a pénétré dans le sanctuaire.

L'église renfermerait encore les tombeaux de saint Joseph, de saint Joachim et de saiiiLe Anne. Rien de plus douteux que toutes ces attributions. Quant à celle qui place le tombeau de la Vierge en cet endroit^ elle est formellement condamnée.

Le tombeau de la Vierge est déjà sur le terrain du Gethsémani, « le pressoir d'huile >>, Tendroit où Jésus passa sa dernière nuit, en attendant Judas et les soldats romains, A côté de la porte, quelques marches conduisent à la grotte de TAgooie. C'est là qu'il aurait veillé. La grotte est le seul des endroits consacrés par la tradition chrétienne dont un amas de constructions cl d'orncmenls n'ait pas dénaturé l'aspect primitif. On voudrait pouvoir rêver ici, en toute sécurité d'attribution^ au drame de souffrance qui s'y est déroulé dans lombrc et le silence. Mais aucun des évangélistes ne parle de cette grotte. Ce n'est probablement qu'une ancienne citerne. Ainsi, partout le doute, la superstition au lieu de la foi, la raison mise en garde, par le respect même, contre la crédulité?

Non, car voici eniin, au sortir de la grotte, l'enclos des Oliviers, le coin de la terre où, sans incertitude possible, Jésus a veillé sa nuit d angoisse. Les récits des évangélistes s'accordent tous à lo désigner.

Au-dessus d'un mur, pointent des oliviers; une petite porte s'ouvre au coin de ce mur et nous entrons. Ilélas! nous sommes dans un jardinet mesquin et propret, aux carrés de fleurs entourés d'allées sablées. De petites niches enferment, en plâtre colorié, les stations d'un chemin de croix. De cet endroit auguste, la piété sacrilège des Franciscains a fait un petit cloître à l'italienne. La déception est profonde. Les résultats de l'esprit moine sont encore plus odieux dans cet enclos solitaire et pauvre que les pompes et les rivalités du Saint- Sépulcre.

Derrière un grillage sont groupés huit oliviers. Ils ne tiennent plus que par l'écorce et ils sont étayés par des piliers en maçonnerie. Un rare feuillage, d'un vert jauni, les couronne. On sait la prodigieuse longévité des oliviers. Ceux-ci sont au moins les rejetons de ceux au pied desquels le Christ s'est prosterné; ils sont nés de la terre qui a bu la sueur d'angoisse et entendu les dernières paroles : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. — Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi; néanmoins, qu'il en soit non comme je le veux, mais comme vous le voulez. — Voici l'heure qui est proche et le Fils de l'homme va être livré entre les mains des pécheurs. Levezvous, allons, celui qui doit me trahir est près d'ici. »

Alfred de Musset a exprimé le regret de la vieille croyance devant le Golgotha; Alfred de Vigny a fait parler le désespoir de l'âme humaine au Gethsé-

manî. Le pur et sloïque poète du pessimisme romantique constate froidement

Le silence éternel de la divinité.

Si le Père n'a pas répondu à Fappel de son Fils, cet appel console encore la misère humaine. Pour deux poètes qui désespèrent, des millions d'hommes continuent à espérer, en murmurant aux heures de souffrance : « Que votre volonté soit faite et non la mienne ».

Au flanc du mont des Oliviers, le chemin s'élève presque à pic, poudreux et pierreux, écorchant la terre jaunâtre. Nous atteignons bientôt le sommet. Une mosquée le surmonte, bâtie avec des débris antiques. C'était autrefois la chapelle de l'Ascension. Des imans à turban vert la gardent. Au milieu, sur le roc, ils montrent une empreinte confuse, qu'aurait laissée le pied du Christ.

A quelques pas, sur le plateau, un vaste ensemble de constructions appartient aux Russes. Ils occupent de la sorte les deux points culminants de Jérusalem, le camp des Croisés à l'ouest, le mont des Oliviers au nord. Ils ont ici une superbe église, destinée, paraît-il, à contenir la sépulture de leur dernière impératrice, mais la Turquie aurait refusé le passage au corps d'armée qui devait escorter le convoi funèbre. Une haute tour la domine. Il faut renoncer à monter au sommet, car le gardien est allé à Jérusalem, emportant la clef. Notre regret est diminué par la vue qui se découvre du parvis de

Téglise. 11 ne semble pas possible que, de là-haut, cette vue soit plus étendue et plus belle.

Des cercles concentriques de collines grises, séparées par des vallées bleuâtres, ondulent jusqu'à l'horizon. La mer Morte paraît à Test, au fond d'un entonnoir gigantesque, creusé à quatre cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée. Près de six lieues nous séparent d'elle, mais telle est la transparence de Tair qu'on la croirait toute voisine. D'ordinaire, sa nappe est d'un bleu doux. A cette heure, sous les rayons du soleil déjà haut, elle ressemble à un miroir terni. Cet aspect est plus conforme à la légende des villes englouties sous le bitume. Il complète la désolation de ce paysage couleur de cendre, où les taches de verdure disparaissent dans la lumière vibrante. On dirait une cuve infernale où dorment lourdement, sous une buée livide, des flots de plomb fondu. Un grand silence plane sur elle et il semble que si l'on élevait la voix, le moindre son retentirait sur ce gouffre avec un fracas de tonnerre.

L'œil suit les contours de la nappe aussi nettement que sur une carte. Au nord, l'embouchure du Jourdain forme comme le manche du sombre miroir. Une végétation épaisse foisonne sur les rives du fleuve et met quelque vie dans ce royaume de la Mort. Au delà de la mer, Thorizon s'adoucit un peu. Sur l'azur pâle du ciel tranchent les montagnes violettes du pays de Moab. L'une de leurs dentelures est la cime du mont Nebo, d'où Moïse, avant de mourir, découvrit la Terre promise. Du côté de

A JÉRUSALEM. 29f

Fouesl, à certains jours, la Méditerranée se laisse apercevoir vers Jaffa. Ainsi le prophète aurait embrassé, dans son dernier regard, toute la contrée que Dieu donnait à son peuple. Après la mer Rouge, le Sinaï et le désert, il aurait revu les flots qui battaient les bords d'où il avait arraché Israël captif.

En revenant vers Jérusalem, derrière le petit village de Zeitoun, qui occupe une partie du plateau, s'élèvent l'église du Credo et celle du Paier, relevées par la princesse de la Tour d'Auvergne. L'église du Credo, où les apôtres auraient formulé la profession de foi chrétienne, n'est qu'une crypte, ancienne citerne, semble-t-il. Celle du Pater marque l'endroit où Jésus aurait enseigné à ses disciples l'oraison dominicale, la prière chrétienne par excellence, si humble et si confiante. Le sanctuaire est vaste et beau, en forme de temple antique, mais le charme et le sens du lieu sont dans le cloître ogival, aux murs duquel la princesse a fait disposer trente-deux plaques de faïence émaillée, portant le Pater écrit dans toutes les langues qui chaque jour, par des millions de bouches, l'élèvent vers le ciel. Elle a voulu reposer au milieu de cette invocation silencieuse. Une chapelle aménagée dans le cloître renferme son tombeau, sur lequel gît son image de marbre blanc.

En gravissant la montagne, nous avons passé à mi-côte, sans entrer, près de l'éghse ruinée du Dominus flevit. Nous voulions attendre que le soleil levant éclairât Jérusalem de sa pleine lumière. En cet endroit, « près de Bethphagé et de Béthanie, à

la montagne qu'on appelle des Oliviers », la tradition place la scène rapportée par saint Luc. Le jour des Rameaux, Jésus, monté sur un ânon, allait entrer dans la ville aux acclamations du peuple, lorsque, « étant arrivé proche de Jérusalem, et regardant la ville, il pleura sur elle », et il prédit sa ruine prochaine, « parce qu'elle n'avait pas connu U^ temps auquel Dieu Tavait visitée ».

Est-ce vraiment le caractère essentiel de ce paysage, dont la Bible vante pourtant la splendeur et Id charme? Est-ce plutôt le mirage de religion et d histoire à travers lequel un chrétien le voit aujourd'hui? Est-ce simplement l'effet de la saison où il nous apparaît, après les ardeurs de l'été qui ont dépouillé cette terre blanchâtre? Je ne sais, mais, tandis que partout le soleil levant apporte la joie, Jérusalem nous apparaît aussi triste, dans la lumière vermeille du matin, que la veille, à Theure grise du crépuscule. De plus en plus cet amas de formes blanches, cette ville close d'où ne sort pas la rumeur de la vie, d'où ne monte aucune fumée, ressemble à un immense cimetière. Ici se vérifie pleinement le mot qu'un paysage est un état de l'âme.

Les noms que nous dit notre guide complètent cette impression de morne tristesse, car ils éveillent des souvenirs de crime et de deuil. A nolro gauche, la colline qui continue le mont des Oli* viers s'appelle le mont du Scandale; c'est un del ^ hauts lieux » sur lesquels Salomon sacrifiait aui dieux étrangers. Un peu plus loin, s'élève le moni du Mauvais Conseil, où les Juifs complotèrent II

perte de Jésus. Au flanc de celui-ci, est le champ du potier, qui fut acheté par Judas avec le prix de sa trahison, et où le traître se pendit. A nos pieds, le tombeau d'Absalon, le fils révolté^ domine la fouit de.'^ pierres sépulcrales, et la vallée de Josaphai va rejoindre celle du Hinnom, la Gehenna de TÉcriture.

Au-dessus des tombes, entre les collmes aux noms maudits , la ville monte en pente légère vers le Saint- Sépulcre et la porte do JafTa, Au premier plan, sur le mont Moriah, s' élève une merveille, la mosquée d'Omar, avec sa coupole verte dominant une petite ville d'édieulcs pieux, mais la vaste esplanade est déserte et le silence enveloppe cette splendeur. Là s'est élevé le temple de Salomon brûlé par les soldats de Titus; les Croisés, à la prise de Jérusalem, y firent un tel carnage que leurs chevaux avaient du sang jusqu'au poJlraiL Pour nous Français, le souvenir do VAihalie de Racine complète cette impression et nous entendons la prophétie de Joad gronder sur la solitude.

Au-dessous de la plate-forme, dans le rempart, la porte Dorée présente deux baies aveugles. C'est par elle que Jésus fit son entrée h Jérusalem. Les musulmans Font murée, car une vieille tradition dit que par là doit venir l'infidèle vainqueur qui reprendra la ville. Comme pour la garder encore après leur mort, des croyants ont voulu être enterrés devant elle, barrant le seuil avec leurs tombeaux.

Ainsi, partout le souvenir des catastrophes historiques et la lutte acharnée des croyances» Les

peuples d'autrefois ont plongé cette ville dans le sang et les peuples d'aujourd'hui se la partagent en haine et discorde. La prophétie du Dominus flevit pèse toujours sur elle. Il ne peut y avoir de beauté calme et de charme doux en un tel endroit.

A JÉRUSÂLEU

LE « HARAM ECH CAtmtV " ^ LA JlÛSOtTÉK d'oMAII ; LZ MUEZ^F!?. LA LUrfË DES RELimONS; LE S£NtJUS?4t RELII^IËUX.

Jérusalem, 39 septembre

Jérusalem n'tvst pas seulement chrétienne. Elle est aussi musulmane el juive. Je devrais dire juive et musulmane, pour suivre Tordre du temps. Mais, outre que les musulmans sont les maîtres de la ville, ils ont mis sur elle une marque profonde^ tandis que le passé juif n'est plus que dans le souvenir.

L'islamisme a pris au christianisme une grande part des traditions hébraïques et messianiques. Il honore les prophètes, Jésus et sa mère. Il s'est emparé du mont Moriâh, emplacement du temple de Salomon et, en y élevant la mosquée d'Omar, le plus vénéré de ses sanctuaires, après la Cailba de la Mecque, il a consacré Tune de ses origines.

Jadis, les musulmans regardaient comme une souillure laccès d'un infidèle dans la mosquée d'Omar et, en y pénétrant, le chrétien risquait sa

vie. Il suffît aujourd'hui de demander, par Tintermédiaire de son consul, une autorisation qui n'est jamais refusée. Pour la visite, le consul fait accompagner ses nationaux par un de ses cawas^ ces soldats à l'air féroce et bonasse, aux moustaches épaisses, éminemment décoratifs, car ce sont toujours des hommes superbes et parés comme des châsses. L'étoffe de leur veste disparaît sous les broderies et un sabre innocent, au fourreau d'argent ciselé, dessine sur leur large pantalon une courbe menaçante. Comme nous sommes en nombre, nous en avons deux et ils prennent la tête de notre colonne. Après quelques recommandations de discipline et de réserve, ils nous conduisent au pas militaire, sous un flamboiement de soleil et dans un tourbillon de poussière, vers l'enceinte sacrée du Harâyn ech Cherif^ où s'élève la Koubbet es Sâkhra, la coupole du Rocher.

Le Harâm ech Chéri f s'étend au sud-est de la ville, au dessus des vallées de Josaphat et du Hinnom, en face du mont des Oliviers. Il occupe une vaste esplanade, carrée et artificielle, obtenue par des murs de soutènement qui élargissent le sommet aplani du mont Moriâh. C'est là que Salomon, avec l'aide du Tyrien Hiram, car les Juifs manquaient d'art national, avait élevé son palais et le temple, centre de la religion et de la nationalité juives. Hérode augmenta dans des proportions magnifiques ce temple, d'abord assez modeste, quoiqu'il ait excité l'admiration emphatique des historiens juifs, « petit temple pour un petit peuple », comme dit M. Mas-

péro. C'est le temple d'Hérode que les Juifs défendirent avec tant d'héroïsme contre Titus. Hadrien le remplaça par un temple de Jupiter, Le calife Omar consacra Tenceinte à Tlslam, et ses successeurs y élevèrent la Koxéhet es Sdkhra, qui reçut communément le nom d'Omar, .Les Musulmans défendirent lo Bar dm ech Chéri f contre les Croisés avec le même acharnement que les Juifs avaient défendu le temple contre Titus. Les Croisés consacrèrent à Jésus la mosquée de Mahomet et y fondèrent Tordre du Temple. L'islamisme a repris possession de son sanctuaire- Pour le lui enlever encore, iï faudrait im massacre aussi sanglant que celui des Croisés.

Le Hardm ech Cherif^^^l un des points culminants de Jérusalem et^ en parcourant la ville, on a souvent devant les yeux son enceinte et ses coupoles. Il se découvre complètement du haut de Notrc-Dame-de- Sion et du mont des OHviers, Mais aussitôt franchie Tune de ses huit portes, on constate que, pour recevoir rimprcssion de sa rare beauté, il faut y pénétrer. On ei^t au sein d'une des merveilles de rOrient. Il réunit ici ses contrastes et ses harmonies.

Le visiteur a devant lui une vaste plate-forme, semée d'arbres et d'édicules. Elle entoure une aire surhaussée, à laqucUe donnent accès quatre escaliers, terminés par des arcades en ogives. A travers celles-ci, on aperçoit la Kùnbbet es Sàhhra, 1 immense coupole reposant sur une puissante construction octogonale.

Un souvenir se présente aussitôt à Tesprit, celui

du Mariage de la Vierge, le tableau de Raphaël, qui est au musée de Milan, imité lui-même d'un Pérugin, que possède le musée de Caen. Le peintre a représenté au fond de sa composition un temple évidemment inspiré par la mosquée d'Omar. A la suite des Croisades, Timage de celle-ci s'était répandue dans la chrétienté et on prenait l'édifice musulman pour le temple même de Salomon. L'esprit de la Renaissance italienne a singulièrement transformé le souvenir d'Orient. L'édifice de Raphaël, avec ses arcades à pleins cintres, ses fenêtres carrées, ses contreforts en forme de console renversée, est gréco-romain. Il n'a guère conservé de son lointain modèle que l'idée de la coupole sur un double édifice polygonal. La mosquée d'Omar est une transformation de l'art byzantin par le génie arabe. Entre le tableau chrétien et l'édifice musulman, il y a l'abime de deux civilisations.

Cet édifice est puissant et léger, grandiose et exquis. La haute coupole s'élève, couverte de plomb noirâtre, sur un tambour émaillé d'azur intense, où courent en arabesques des versets du Coran. Le contraste est charmant entre la coloration claire de l'un et la sombre teinte de l'autre. Le tambour repose lui-même sur une construction octogonale, percée de hautes arcades et revêtue en bas de marbre blanc, en haut de faïence verte, bleue et blanche. Les formes robustes et les couleurs doucement fondues produisent la plus douce harmonie.

Au fond de la grande esplanade, une autre mosquée, la mosquée £1 Aksa ferme la perspective ; sur

les deux aires, les édicules élégants et les arbres sveltes répandent une variété sans confusion. La blancheur vive des murs et le vert sombre des cyprès, les pierres dorées par le soleil ou brunies par le temps, procurent à la mosquée multicolore une ceinture de teintes neutres qui la met en pleine valeur. Seule la place du Dôme, à Pise, avec son ensemble divers et harmonieux d'édifices, dans une clôture de vieux remparts, peut supporter la comparaison avec Tenceinte du Harâm eck Cherif,

Nous sommes arrivés à Theure de la prière et nous devons attendre, pour pénétrer dans les mosquées, que les croyants aient fini leurs dévotions. Je n'avais pas encore entendu d'aussi près la prière du muezzin. Il vient de paraître sur le haut minaret qui s'élève à l'un des angles de l'enceinte et, faisant lentement le tour de la galerie, les deux mains appuyées à la balustrade, il jette son appel aux quatre coins de l'horizon. Cette voix humaine remplace, pour l'Islam, la cloche chrétienne. Le minaret est le signe visible de l'Orient, comme le clocher celui de l'Occident, et le chant du muezzin scande la vie des cités asiatiques, comme la sonnerie du bronze celle des cités européennes. Lentement, répétant plusieurs fois chaque partie de la formule, le chanteur aérien module la mélopée aux noLeâ longuement tenues, au rythme large, que Félicien David a introduite dans le Désert, A cet appel, les promeneurs de l'enceinte et les soldats du poste se réunissent dans un édicule à jour qui fait face à la

mosquée d'Omar, et tournés du côté de la Mecque, ils se prosternent à intervalles réguliers. Ils n'accordent aucune attention au groupe de roumis qui les regarde. Leur foi s'absorbe dans Textase. Elle méprise tranquillement l'impiété qui ne la comprend pas.

Les imans nous attendent à la porte de la mosquée d'Omar, le turban vert des hadjis autour de la tête et la malraque au poing. Ils tiennent à distance les gamins qui polissonnent autour de la mosquée et ils poussent contre eux ces cris féroces et inoffensifs qui sortent si aisément des gosiers orientaux. Nos chaussures à la main, nous les suivons.

La « coupole du Rocher » répond exactement à son nom : elle consiste en un rocher recouvert d'une coupole. Ce rocher serait, d'après les Juifs, le lieu du sacrifice d'Abraham. II était pour eux ce que la pierre blanche de Delphes était pour les Grecs, le centre du monde. Compris, semble-t-il, dans l'enceinte du temple de Salomon, il dut en marquer le milieu. Là se trouvaient les énormes chérubins en bois d'olivier doré, dont les ailes divergentes, d'un côté touchaient la muraille et de l'autre se rejoignaient au milieu du temple. Le rocher portait l'autel des holocaustes. On y voyait gravé le chêm^ le nom inexprimable de Dieu. Auprès se trouvait le Saint des Saints.

En s'emparant du rocher, les musulmans lui ont fait une histoire miraculeuse. De là, disent-ils, Mahomet s'est élevé vers le ciel, monté sur la jument Bourâq. Comme le rocher suivait le Prophète, l'ar-

change Gabriel le retint et l'on voit encore sur la pierre l'empreinte de sa main; depuis il plane sur l'abîme, sans autre appui que la volonté divine. Audessous du rocher se trouve un puits, où, deux fois par semaine, les âmes dès croyants se réunissent pour adorer Dieu. Une grotte creusée dans la cavité inférieure du rocher a été l'oratoire de David et de Salomon; au plafond de cette grotte, la tête de Mahomet a laissé une empreinte ; le pied du Christ est visible à la base extérieure du rocher.

Nous tenons ces légendes musulmanes pour des fables puériles; les musulmans traitent de même les miracles chrétiens. Eux et nous rejetons une part des légendes juives. Les juifs voient une égale imposture dans les miracles chrétiens et les miracles musulmans. En aucun lieu du monde ne se montre plus nettement le rôle du surnaturel dans toutes les religions, et aussi la négation mutuelle qui engendre l'intolérance. Ici, trois croyances se disputent les mêmes sanctuaires, avec le mépris et la haine de la croyance rivale. Bien plus, chacune de ces religions est divisée en confessions hostiles. Si les juifs sont à peu près maintenus dans la concorde par l'oppression commune, les musulmans ont leurs sectes, acharnées les unes contre les autres, et si nous pouvions être témoins de leurs querelles, comme ils le sont des nôtres, la mosquée d'Omar nous offrirait des spectacles aussi scandaleux que ceux du Saint- Sépulcre.

Aussi le pèlerinage de Jérusalem commence-t-il par attrister et troubler non seulement les croyants.

mais ceux qui, dans la ruine de la foi, ont conservé le sentiment religieux. Il faut la dévotion naïve du pauvre moujik, qui vient du fond de la Russie, en haillons et les pieds en sang, se prosterner en larmes sur le tombeau du Sauveur, pour ne rien voir de ce qui choque autour de cette pierre, comme le contraire des vertus chrétiennes. A chaque pas dans la ville sainte, tout homme de quelque culture rencontre, avec la bassesse et la méchanceté humaines, les contradictions et les impossibilités. Il se demande si toutes les religions ne sont pas des écoles d'aveuglement et de haine.

En regardant plus longuement , croyant ou incroyant, il en vient à Tétat d'esprit dont les Pères de TAssomption présentent le modèle idéal : il ne voit dans^les attributions crédules et les partis pris aveugles qu'un alliage ajouté par l'infirmité humaine au sens du divin. Celui-ci paraît d'autant plus haut et plus fort. Il communique sa noblesse à l'âme ulcérée du juif, à l'âme violente du musulman, à l'âme pitoyable du chrétien qui, rapproché de son Dieu, le voit tel qu'il fut, souverainement bon et miséricordieux. L'interminale série des miracles devient chose secondaire et comme la forme symbolique de la religion. La foi s'élève et s'épure, Jérusalem démontre la parole divine : « La lettre tue et l'esprit vivifie ».

Aussi, dans cette mosquée d'Omar, où les juifs et les chrétiens ont prié, où des musulmans prient encore, le Dieu unique habite toujours,, reconnaissable sous les altérations qui le défigurent. Lorsque

Timan raconte les miracles de sa foi, écoutons-le sans raillerie. Cet homme en turban vert est allé à la Mecque par le désert d'Arabie, bravant la faim, la soif et la peste, comme jadis nos pèlerins catholiques venaient ici, comme aujourd'hui viennent encore les paysans russes, à travers les souffrances et les dangers. Tout à Theure, au pied du grand mur qui soutient la montagne sainte, nous verrons les juifs attester leur espérance invincible et rappeler à Dieu les promesses qu'il fit à son peuple.

Si le sentiment religieux se retrouve et s'épure sous la coupole du rocher, le plaisir d'art est immédiat et sans mélange. Le plan de l'édifice a la simplicité des œuvres grandes : trois enceintes concentriques, formées par deux rangées de colonnes, soutiennent la coupole au-dessus du rocher qu'entourent deux clôtures, l'une en bois, de travail arabe, l'autre en fer, de travail français, toutes deux exquises. Les disques de cyivre ciselé, les mosaïques, les plaques de faïence émaillée courent en bandeaux le long des murs; l'immense coupole ouvre sa voûte de stuc, parsemée de clous d'or; les fenêtres, en nids d'abeille garnie de vitraux, tamisent et colorent la lumière. Toutes les teintes, des plus vives aux plus douces, figurent dans cette décoration; mais le bleu domine et donne la note générale. L'impression générale est d'une richesse harmonieuse et d'une délicatesse infinie. Une atmosphère d'azur semble baigner et fondre ces splendeurs.

Je ne songe pas à décrire les édicules parsemés autour de la mosquée d'Omar. Je me borne à noter

que, à rextrémiié de la plate-forme, la mosquée El Aksa, « la plus éloignée », basilique de Juslinien, comme Sainte-Sophie de Constanlinople, reproduit le plan traditionnel des églises byzantines. L'islamisme Ta conservé, comme le christianisme a imité la coupole de la mosquée d'Omar.

Ainsi Dieu, le Dieu unique, toujours le même sous différents noms, est partout chez lui dans ces édifices pris et repris par les croyances ennemies. L'impression de respect pour le sentiment religieux, identique à lui-même sous des formes diverses, grandit à chaque pas dans Jérusalem.

A JÉRUSALEBf

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