III. — CONSÉQUENCES, DOMMAGES ET DANGERS
Des actes ci-dessus exposés de notre Evêque, de l'Archevêque et de leurs collègues, il résulte :
1. Que l'Ecole va être dépouillée de ses droits, de ses biens et de ses avantages légitimement acquis. Si l'Ecole est fermée, que restera-t-il, comme institution, de tous ses travaux de quarante ans? Personne n'ignore que la prospérité et les revenus d'une Ecole découlent de la confiance publique et du nombre de ses élèves obtenu par le succès et la durée de son enseignement.
2. Que ses professeurs seront à jamais privés de leurs honoraires, et de ce moyen d'existence. Malgré les énormes dépenses encourues pour résister à l'attaque qu'elle a été obligée de soutenir ces dernières années, et malgré les intérêts qu'elle paie sur ses dettes considérablement augmentées encore par cette lutte, l'Ecole peut offrir à ses professeurs des honoraires s'élevant annuellement à au-delà de 2,000 francs. Plusieurs professeurs sont avancés en âge et ont acquis leur positior à l'Ecole et leur crédit auprès du public par des travaux et des sacrifices de quarante années. Plusieurs ont un
absolu besoin de ces honoraires, que leur fournit l'Ecole, pour soutenir leurs familles; et ils ne peuvent voir, sans une profonde indignation, leur position et leur pain légitimement gagnés donnés gratuitement à d'autres médecins, la plupart leurs élèves, par un acte aussi arbitraire de l'Autorité religieuse
du pays.
3. Que beaucoup d'élèves vont être frustrés du droit de finir leurs cours déjà payés pour la troisième et quatrième année. Car, d'après une coutume établie dans nos Ecoles de médecine de Montréal, les élèves qui ont payé complètement tous les cours pendant les deux premières années, ont droit de suivre gratuitement les cours des deux dernières années. Or, un grand nombre de nos élèves se trouvent dans ce cas.
4. Que l'Ecole et chacun de ses membres individuellement seront exposés à subir autant de procès qu'il y aura délèves ainsi privés de ce droit.
5. Que l'Ecole, comme je l'ai dit plus haut, a des dettes considérables (120,000 francs); que celte institution étant détruite, ses dettes retomberont, de par la loi, sur chacun de ses membres personnellement; qu'enfin elle ne pourra, non plus, répondre à ses diverses autres obligations comme corporation.
6. Qu'un dommage très grave pour chacun des professeurs,' même ruineux pour quelques-uns, va s'ensuivre dans leur clientèle particulière; que ce dommage additionnel sera, pour plusieurs, beaucoup plus grand que la perte des honoraires annuels de TEcole. La raison en est que la clientèle de certains professeurs est surîout formée par les consultations des anciens élèves devenus médecins, et par les malades que ceuxci leur envoient continuellement.
7. Qu'aux pertes matérielles viennent s'ajouter pour l'Ecole et ses professeurs des pertes d'une nature infiniment plus regrettable et plus sensible : celles de l'honneur et surtout des biens spirituels. Après avoir formé au-dehà de 700 médecins, et avoir acquis une réputation incontestable dans
le pays, l'Ecole se voit mise sans cause au ban de l'opinion publique. Car, dans notre religieux pays, de telles déclarations ou sentences épiscopales entraînent une note excessivement diffamatoire aux yeux de la population, et capables à elles seules de ruiner matériellement comme moralement.
Mais surtout, que peut-il y avoir de plus pénible pour de vrais chrétiens que d'être privés, et injustement, des sacrements et autres biens de l'Eglise qui sont les plus précieux de la terre, et d'être ainsi traités au nom de l'épiscopat provincial? Ce coup est particulièrement sensible à l'Ecole qui pendant tant d'années s'est fait un devoir d'aider l'Evêque de Montréal dans la création et le soutien de 'ses grandes et nombreuses œuvres de charité et de bienfaisance qui font aujourd'hui l'admiration de toute l'Amérique du Nord.
En dernier lieu, je veux exposer les très graves dangers et scandales que provoquent les déclarations et sentences actuelles de l'Evêque de Montréal et de l'Archevêque de Québec.
L'Ecole déplore de se trouver dans une aussi triste position, mais elle ne peut consentir à être ainsi spoliée et déshonorée.
Elle a conscience de n'avoir fait rien d'injuste ni même d'irrespectueux à l'Eglise. Maltraitée, elle s'est adressée depuis plusieurs années, et avec mie grande patience assurément, d'abord à son Evêque, puis à l'Archevêque et aux Evoques de la Province, enfin à la S. C. de la Propagande. On n'a jamais répondu à ses demandes. Si quelques réponses lui sont parvenues, ça été sur d'autres objets, et d'après des expositions qui paraissent avoir été faites ex parte. Ainsi, on a prétendu qu'elle n'acceptait pas les Décrets, tandis qu'au contraire elle en réclame l'exécution, non pas partielle, (Comme elle a eu lieu, et qu'il est visible au pays, mais véritable et complète. On a dit et fait croire qu'il n'y avait pas chez nous d'obéissance aux ordres du Saint-Père; mais ce n'est pas du tout aux ordres du Saint-Père qu'on s'oppose, c'est aux interprétations étranges qu'on en fait. C'est pourquoi la con-
fiance même que l'on avait dans la justice de la S. C. de la Propagande est profondément ébranlée.
L'Ecole croyait cette Sacrée Congrégation si mal disposée contre elle, qu'elle ne s'attendait plus guère à recevoir protection de ce côté. Elle a appris de plus que le Saint-Père luimême est fatigué de cette question Laval. Qu'il me soit permis d'affirmer ici que ce n'est pas l'Ecole qui a porté d'eller mème ses affaires à Rome; c'est Laval qui l'a forcée à entrer en lice pour défendre ses droits, ses privilèges et même son existence. Et si les Evèques avaient prêté une sérieuse attention à ses justes plaintes, jamais l'Ecole ne serait venue ici. Elle en est même profondément affligée.
Mais quand la justice est grièvement blessée, les réclamations ne peuvent guère manquer de se faire entendre. De plus, l'Ecole croit, selon une Encyclique de Sa Sainteté Léon XIII, que dans ce cas l'autorité, même religieuse, cesse, c'est-àdire qu'une si sainte chose ne peut servir à consacrer Tinjustice.
Pour ces raisons, la majorité de l'Ecole s'est décidée à avoir recours aux tribunaux civils pour se protéger contre l'envahissement de ses biens, privilèges et propriétés. Elle veut effectivement citer Leurs Grandeurs l'Evêque de Montréal et l'Archevêque de Québec comme de simples citoyens devant les officiers de Sa Majesté pour avoir conspiré contre son existence. Elle se voit forcée de se défendre contre eux comme contre des ravisseurs du bien cl'autrui. Sept avocats des plus éminents de Montréal ont été consultés par l'Ecole et l'Hôtel-Dieu, et tous ont été unanimes à déclarer que les obligations contractées par la Communauté religieuse de l'Hotel-Dier. envers l'Ecole ne peuvent être brisées dans le cas présent, sans le consentement des parties contractantes, et non par des moyens comme ceux pris par les Evêques.
De plus, 1 Ecole s'est aussi décidée, en présence des procédés des Evèques, de reprendre le procès commencé devant le tribunal civil pour contester à Laval la validité du Bill
provincial qu'elle a obtenu en 1881, par conséquent, le droit civil de s'établir ailleurs qu'à Québec; d'amener cette institution à demeurer dans les termes de sa Charte royale telle qu'interprétée par le Solliciteur général du gouvernement anglais, Sir Farrer Herschell.
Les dommages, violations de droits, etc., même de la part des ecclésiastiques, sont au pays du ressort des tribunaux civils; mais spécialement — je dois le dire — depuis que Mgr Taschereau occupe le Siège archiépiscopal de Québec. La position de l'Eglise est devenue de beaucoup moins favorable sous son administration. Je puis affirmer que telle est du moins l'opinion d'un grand nombre de personnes instruites de notre pays, comme le prouve au reste la lettre de J\I. Pagnuelo, l'un de nos premiers jurisconsultes. (Vide p. 65. Derniers documents, etc.). Les prêtres ont été amenés devant les tribunaux civils, jusque pour répondre des actes de leur ministère, comme dans les contestations d'élection des comités de Charlevoix, Bonaventure et Berthier, et par des professeurs de Laval, juges et avocats; et les Evèques ont été bien moins sévères contre eux que contre nous.
Poui' l'Ecole, elle n'entend que protéger matériellement sa propriété, ses droits et sa vie contre des agresseurs injustes, et après avoir pris tous les autres moyens possiblejs.
C'est pourquoi, avant d'en venir définitivement à celui-ci, qui lui répugne beaucoup, l'Ecole a consenti, sur les représentations que je lui ai faites, à tenter encore une fois d'obtenir la protection du Saint-Siège. J'ai entrepris, à cette fin, le présent voyage, qui est très coûteux comme on le sait, à mes frais et dépens. J'ai laissé ma famille et une nombreuse clientèle, pendant un temps nécessairement long, également dans le but de prévenir l'humiliation de l'Episcopat et les scandales qui vont s'ensuivre, confiant dans la sagesse comme dans la justice du Saint-Siège. Pour faire connaître toute la vérité, je dois avouer que parmi nous il en est quelquesuns qui sont si outrés de l'injustice qu'ils subissent, qu'il est
à craindre, «'ils ne sont pas entendus ici, qu'ils réclament contre les Evêques toutes les rigueurs de la loi civile jusqu'à leurs extrémités. Rome a entendu parler du trop fameux procès Guibord au Canada; celui-ci peut devenir encore plus scandaleux. Dans celui-là, au moins, tout le monde reconnaissait la justice de la cause du clergé, quoique l'issue ait été malheureuse. Dans celui-ci, il sera impossible de justifier l'Episcopat et l'odieux en rejaillira jusque sur le Saint-Siège non seulement au Canada, mais dans toute l'Amérique du Nord.
Déjà, il n'y a pas à le cacher, nous sommes devenus, avec les droits de notre Ecole, un sujet de moquerie pour les Anglais protestants, qui font des gorges chaudes sur les décisions de l'Autorité ecclésiastique. Leur presse en fait le sujet de ses propos, et la caricature s'est même emparée de la question.
Il est enfin à craindre que l'Université protestante de Cobourg, blessée du mépris que l'Episcopat catholique et l'Université Laval font des faveurs de sa Charte royale prodiguées aux catholiques, sans préjudice à leur Foi, ne porte ses plaintes jusqu'auprès de Sa Majesté contre l'Université catholique de Québec, et n'en fasse périmer les privilèges même incontestés.
C'est pourquoi je prie avec instance la S. C. de la Propagande d'agréer l'appel de l'Ecole, que je présente, contre l'interprétation et le jugement des 'Evêques sur le Décret de 1883, d'entendre sa cause et de vouloir bien ordonner, sans délai, aux dits Evêques, de suspendre leurs procédés.
Rome, Hôtel Alibert, ce 15 août 1883.
Ls-E. Desjardins, Proc. E. M. C. M.