‹ Vers l'abîme (volume 2)Chapitre 20 sur 102 · REMARQUES ADDITIONNELLES · texte numérisé non relu

REMARQUES ADDITIONNELLES

Au sujet des scandales que les difficultés présentes occasionnent parmi les fidèles du Canada, un personnage très

— lbti —

éminent de Rome me faisait mie remarque et «un reproche sur ce que toutes les directions du Saint-Siège, en ces matières délicates, étaient immédiatement publiées dans les journaux de la province.

Cette remarque est très opportune, je le reconnais. Mais il ne faudrait pas en faire porter le poids sur ce»ux qui souffrent aujourd'hui de cette indiscrétion dans notre province, et le nombre en est grand.

Les rares journaux qui restent de la presse appelée catholique se sont tellement abstenus de parler des matières religieuses en litige depuis une couple d'années, qu'ils n'osent plus entreprendre même la défense des droits les plus incontestés de l'Eglise, ce qui serait pourtant si facile chez nous...

Un fait qui prouve jusqu'à quel point les journalistes catholiques du Canada ont porté le respect dû aux recommandations de l'autorité ecclésiastique, c'est le sacrifice qu'a fait de son journal, M. F. Houde, député au gouvernement fédéral, lors de sa défense de l'Hon. F. A. Trudel, sénateur du Canada, et de M. l'abbé Dumesnil, professeur de philosophie dans une de nos premières institutions du pays, contre les calomnies dont ces hommes si honorables ont été les victimes pendant leur voyage de pLome. M. Houde a préféré abandonner son journal, Le Monde, qui avait une très grande circulation, plutôt que de déplaire à l'Evêque de Montréal en continuant une défense légitime, et dans laquelle il avait engagé son honneur de journaliste.

Plusieurs autres journalistes catholiques souffrent tous les jours' considérablement dans leurs intérêts et leur crédit, pour ne pas répondre aux provocations injustes de leurs adversaires.

Mais les journaux libéraux, protestants et francs-maçons, ne sont pas si scrupuleux. Ce sont eux qui entretiennent et attisent l'agitation, en répandant des nouvelles et des commentaires qui blessent les bons catholiques. Il y en a deux, en-

tre autres, qui sont fort remarquables, l'un à Québec, l'autre à Montréal. Ce sont l'Electeur et le Star, et qui paraissent malheureusement tenir leurs informations de haute source.

Ce dernier organe protestant vient de publier in extenso le mandement de l'Evêque de Montréal contre l'Ecole, la veille môme du jour où il devait être lu dans les églises, et par conséquent quand il était encore inconnu aux catholiques.

Mais celui qui est une des principales causes des plus grandes indiscrétions dont on se plaint, c'est Mgr l'Archevêque de Québec lui-même. Tout en défendant aux journaux de parler des questions religieuses, il recourt presque constamment à la presse dans ces sortes d'affaires. Aussi le public canadien n'est-il pas renseigné et conduit par la presse, depuis quelques années, que selon le gré et l'opinion de l'Archevêque, et cela, dans des matières où le droit et les intérêts d'autrui gravement concernés, devaient être examinés et pris en grande considération. L'impression en est encore plus fâcheuse au pays qu'à Rome même.

Voici un exemple qui, pris entre beaucoup d'autres, fera toucher du doigt les grands inconvénients de ces publications autoritaires de l'Archevêque dans les journaux.

L'hiver dernier, avait lieu pour le comté de Nicolet, diocèse des Trois-Rivières, mie élection dans laquelle un ex-francmaçon, encore appuyé, dit-on, par ses anciens confrères de la secte, se portait candidat au Parlement provincial. Le comté de Nicolet se compose d'une 'population entièrement catholique, possédant au milieu d'elle nombre de personnes capables de la représenter au Parlement. M. le Grand Vicaire du lieu, consulté sur ce sujet, répondit privément que pour lui un ex-franc-maçon n'offrait pas à une population toute catholique, dans une telle occurrence, des garanties suffisantes à son choix, parjee que l'influence de la secte devait encore peser sur lui.

Par suite d'une consultation obtenue d'un théologien romain sous une représentation inexacte des circonstances, la

population rassurée élut l'ex-franc-maçon ; et Son Eminente le Préfet de la S. C. de la Propagande condamna la conduite du Grand Vicaire dans une lettre écrite pour prévenir les errements du clergé dans cette future élection. Or, lorsque la lettre de Son Eminence arriva au Canada, l'élection était déjà faite depuis plusieurs jours, et par conséquent la lettre devenait sans objet.

Cependant l'Archevêque s'empressa de la publier aussitôt dans les journaux de Québec, bien que sur les lieux et au fait des circonstances, infligeant ainsi une flétrissure qui parut à tous imméritée, sans l'avis et la connaissance de l'Evèque diocésain, au Grand Vicaire Charles 01. Caron, prêtre des plus vénérables du Canada, vieillard qui a fourni une carrière sans tache et toute de dévouement à l'Eglise de son pays. La conscience publique en fut émue. On regarda cet acte de l'Archevêque, fait sans aucune nécessité, comme une sorte de vengeance contre le Grand Vicaire et son digne Evêque, Mgr Laflèche, parce que ceux-ci ne partageaient pas ses vues, et ne subissaient pas son influence sur d'importantes questions.

Par ces moyens et d'autres semblables, l'Archevêque est devenu, dans le pays, l'arbitre presque souverain des questions religieuses, au détriment de l'autorité épiscopale diocésaine, de la paix et de la sécurité des âmes.

D'un côté, il empêche l'exposition 'et la discussion des questions religieuses, même d'intérêt général, à Rencontre de ses idéesi et lui seul dans la presse dit ce qu'il veut; de l'autre, tout-puissant à Rome par sa position et ses amis, il paraîl obtenir du Saint-Siège, presqu'à son gré, les réponses qu'il désire, et d'autant mieux que le recours du Canada à Romo pour la contre-partie est excessivement difficile.

De là il arrive souvent que la vérité est étouffée; que Je droit des autres est profondément blessé; que la masse du clergé et des fidèles gémit dans l'oppression, sans que le Saint-Siège s'en doute. C'est ce à quoi doivent faire penser, en ce moment, les très-graves causes qui arrivent à Rome

presqu'en même temps, sans aucune entente possible, mais par la seule force des circonstances.

Il faut ajouter à ce qui vient d'être dit que, par suite des nominations épiscopales, par suite des traitements infligés à certains collègues, à la presse et au clergé, la prépondérance de l'Archevêque est telle aujourd'hui, que dans l'opinion d'an grand nombre de prêtres et de fidèles, elle entraîne constamment de son côté la majorité de l'épiscopat, et qu'elle est une sérieuse menace pour les intérêts légitimes locaux. La position des catholiques qui ne partagent pas la manière de voir de l'Archevêque, même en dehors de son Diocèse, est devenue vraiment intolérable au Canada. On se plaint d'être traité d'une manière arbitraire, et de ne pouvoir être entendu.

J'ajouterai encore que Sa Grandeur est considérée, au pays, comme étant inspirée et dirigée par deux ou trois prêtres de l'Université Laval, lesquels, à tort ou à raison, sont loin d'avoir la confiance du clergé et des fidèles; on peut, par là, avoir une idée des misères qui doivent naître d'une telle administration, et des agitations qui s'en suivent.

Certainement, la situation est si tendue aujourd'hui qu'elle ne peut durer longtemps, et qu'elle entraînera avant peu des désastres, si le Saint-Siège n'y remédie promptement.

J'ai été amené à donner ces explications pour répondre, dans l'intérêt de la religion, à plusieurs questions qui m'ont été posées.

Rome, Hôtel Alibert, ce 18 août 1883.

Ls-E. Desjardins, Proc. E. M. C. M.

Ier APPEL. — A SON ÉMINENCE JEAN CARDINAL SIMEONI,

Page 1