L'UNIVERSITÉ LAVAL ET LES JÉSUITES
— Ai, çàl m'écrit un loustic de Québec, il faut de l'impartialité. Vous débobinez ceci et cela en l'honneur des morts bien qu'en dépit des vivants; mais, des Jésuites, qui sont partout »et qu'on ne découvre nulle part; de ces tombeurs de Laval qui, dans l'ombre des coulisses, menèrent tout le gjabbat, vous ne soufflez mot. — Je n'y pensais pas, j'en conviens : on ne saurait songer à tout à la fois. Certes, il faut contenter les loustics de Québec comme ceux de Montmartre, car les loustics sont gens d'importance, qu'il importe d'apaiser. Ils sont, n'est-il pas vrai, l'esprit du trottoir qui passe. Les voyez-vous, le nez en l'air, le toupet en bataille, aba.tis en poche, sifflotant impertinemment entre leurs dents en saillie les rosseries qui vengent, ou qui tuent? Saluons, ces marmitons de l'Histoire, et en l'honneur de l'un d'eux, je dirai tout de suite qu'en mes coulisses, du moins, et de mon consentement n'opèrent point ces Jésuites abhorrés, ces hommes qui me paraissent cependant être la lumière des aveugles tout autant que la raison des faibles d'esprit de Québec et autres lieux. Ils suppléent, avec tant de bonne grâce, aux insuffisances ambiantes, que les empiriques qui se destinent à la direction des consciences et des peuples ne peuvent pas ne point redouter leur art honnête et leur science désintéressée. Si cela est vrai, convenons-en, et qu'il en soit pour eux comme pour l'équité des Païens : Fiat Justitia et ruai cœlum!
Les Jésuites, je les ai d'ailleurs passés complètement sous silence. Dans les Causerirs franco-canadiennes, j'avais abordé
par sa solution même, ia fameuse question des Biens des Jésuites.
J'aurais dû m'étendre davantage, mettre en vedette tous ceux qui firent obstacle au règlement équitable, immédiat de cette affaire que ne compliquaient que d'inavouables appétits, servis par des manœuvres indignes de gens d'églises égarés, et dont le plus audacieux sut emporter, entre temps, juste ce qu'il faut de pourpre romaine pour se déguiser en homme de bien.
Admettons donc que je n'ai pas dit des Jésuites tout ce qu'ils méritent : il me reste toujours pour excuse qu'une chose remise n'est pas omise. Aussi, j'avise mes contradicteurs d'une intention qui ne saurait que les réjouir.
Le tome I des Voix canadiennes, « Vers l'Abîme, » n'est qu'une plaquette; plaquette aussi les Causeries franco-canadiennes, supplément à ce tome I. Je répète que de prime abord, mes révélations devaient se borner à ces brochures; l'insulte gratuite m'entraîna plus loin : faut-il le regretter? Le lecteur le dira. Quoi qu'il en soit, ces deux plaquettes sont épuisées, ce qui prouve qu'elles ne passèrent pas inaperçues; et même, de tous côtés, on me demande une nouvelle édition.
Rééditer? Non pas. — Refondre et compléter : Oui, certainement Je ferai une édition nouvelle de ce début informe de la série, et j'y traiterai notamment, avec toute l'ampleur qu'elle comporte, la question des Biens des Jésuites; j'y ferai figurer d'autres documents en ma possession qui ne manquent pas d'intérêt; et, pour mieux faire encore, je convie mes amis canadiens, à me procurer tout ce qui, à leur connaissance, est capable de rétablir, dans les questions agitées, la vérité historique, intégrale.
Toutefois, puisque avec un sourire malicieux on veut bien me demander quel fut le rôle des Jésuites dans les (divers et bruyants conflits de Laval, je vais le dire; ou plutôt, je le laisserai dire en un Mémoire confidentiel fait par un membre éminent de la Compagnie de Jésus elle-même, mémoire
dont la sincérité et la véracité ne fera de doute pour personne, vu le temps et les circonstances qui le virent paraître, et les personnes qu'il avait à renseigner alors.
Je demande que ceux qui y ont droit veuillent agréer mes excuses de cette indiscrétion dont j'endosse seul la responsabilité, comme de toutes les autres que j'ai commises et suis décidé à commettre encore. Je n'ai pas, certes, de meilleure manière de répliquer à des gens affligés de préjugés insurmontables et d'une mauvaise foi obstinée. De plus, il faut tenir tête à toute une meute agressive : l'on se fait accusateur, menteur, calomniateur et faussaire au besoin, sans effort comme sans remords, persuadé que l'on est avec le maître ès-art qu'était Voltaire, qu'à force d'assurer tout audacieusement, on en laisse toujours assez pour emballer les imbéciles, amateurs d'affirmations à l'emporte-pièce qui dispensent de science comme de discernement.
Ce mémoire confidentiel, tel qu'il me tombe sous la main, forme une brochure petit in-4°, revêtu de vert, comportant 34 pages de texte serré. C'est intitulé YTJniversité Laval et sa succursale, vs les Jésuites du Canada (1888). En voici le texte in-extenso :
Les Jésuites du Canada ont eu la douleur d'apprendre de différentes sources que le Saint-Siège est sous l'impression :
1° Qu'ils sont dignes de blâme pour avoir refusé jusqu'ici d'affilier à l'Université Laval leur collège Ste-Marie de Montréal.
2° Qu'ils le sont encore davantage pour avoir fait et pour continuer à faire une opposition systématique à l'Université Laval el à sa succursale.
Comme justification préliminaire, en attendant qu'on leur fournisse les preuves de ces accusations et qu'on leur spécifie les actes ou paroles coupables,, ils demandent humblement la permission de présenter ce Mémoire a qui de droit.
Quant au premier chef d'accusation, (c'est-à-dire notre re-
fus d'affilier notre collège à l'Université Laval) nous admettons :
1° Que, tout en ayant fait à plusieurs reprises depuis vingt ans des démarches sincères pour obtenir cette affiliation que le Saint-Siège semble avoir souhaitée, nous n'avons pu réussir à l'obtenir à des conditions auxquelles nous ayons pu souscrire sans sacrifier notre Ratio Studiorum.
2° Que nous n'avons pas accepté pour ce même collège la Faculté des Arts que l'Université Laval, par ordre du Saint- Siège, (selon Mgr Conroy) nous offrit en 1877, lors de l'érection de la succursale; mais nous ne pensions nullement que le refus d'une faveur constituât mie faute.
3° Qu'après de vains efforts, faits à différentes époques par Mgr Bourget et nous, pendant 20 ans, pour obtenir l'affiliation de notre Ecole de Droit à l'Université Laval, nous nous sommes laissé enlever cette Ecole sans protester, lors de l'érection de la même succursale, quoique, d'après le décret du 1er janvier 1876, et la volonté du Saint-Siège interprétée ■par Mgr Conroy, cette Ecole eût dû être maintenue et incorporée dans la succursale. Ce manque de notre part à défendre nos droits ne nous a cependant pas été reproché, que nous sachions.
Le second chef d'accusation (c'est-à-dire d'avoir fait opposition à l'Université Laval et à sa succursale), nous nous faisons fort de le dissiper en démontrant les trois points suivants :
1° Nos Pères, tout en défendant avec énergie les principes du Syllabus et les droits de l'Eglise,* n'ont jamais, (que nous sachions,) dépassé les bornes non seulement de la vérité, mais encore de la prudence. Si, en défendant ces principes, ils ont indirectement critiqué ou blâmé les doctrines enseignées et encouragées par l'Université Laval, ils n'y peuvent rien et ils sont les premiers à déplorer le malheur de leur situation.
2° Bien qu'il fût évident à nos yeux que le décret du 1er février et la Bulle du 15 mai 1876, avaient été obtenus par suite
d'un exposé de faits inexact et malgré l'opposition très énergique des évèques de la Province, et quoiqu'il nous fût facile de démontrer que ce décret lui-même est sans effet, parce que les suppositions sur lesquelles il s'appuie sont erronées, nous n'avons jamais fait la moindre démarche pour nous opposer à l'exécution de ce décret, et, bien que l'exécution de ce décret ait été faite en tous points d'une manière irréguiière et con rement à nos droits et à ceux de tierces personnes, néanmoins ni nous ni ces personnes ne songions à nous plaindre, et cela, parce que Mgr Conroy répétait sans cesse que tout ce qui se faisait en cette circonstance, se faisait par ordre formel du Saint-Siège.
3° Depuis que la succursale a été établie, et que les contrats d'incorporation de -l'Ecole de. médecine dans la succursale ont* été signés de part et d'autre, l'Ecole a souffert de la part de la succursale mie persécution des plus iniques à laquelle ont même été associées les Sœurs de i'Hôtel-Dieu.
Si, dans ces circonstances, nos Pères ont répondu aux questions de cas de conscience que leur ont posées les Professeurs de l'Ecole et les Sœurs de l'Hôtel-Dieu, nous pouvons affirmer sans crainte d'être démentis, qu'ils ont toujours fait ces réponses aussi consciencieusement et prudemment que possible. Nous pouvons et devons ajouter que par notre influence salutaire sur les Professeurs de la dite Ecole, nous avons réussi, grâce à Dieu, à les dissuader de citer devant les tribunaux la succursale, Mgr Favre et les Sœurs de l'Hôtel-Dieu, au grand rcandale du monde tout entier.
Quant, aux deux Mémoires écrits par deux de nos Pères, et réunis en un seul volume sous le titre Lavattensis Suceursalis, c'est par l'ordre formel de' Mgr Sineulders qu'ils ont • faits et pour son usage privé dans l'enquête qu'il a institu
Nous pouvons affirmer dès ce moment solennellement devant
Dieu que nous n'avons eu dans tout cela d'autre motif que
celui de remplir un strict devoir de conj . si nuis avons
■, nous pouvons dire du moins avec connue que nous
étions dans la bonne foi, et même que nous aurions pu commettre un péché grave en tenant une conduite différente.
A cause de la gravité du second chef d'accusation, |nous croyons ne point devoir attendre qu'on nous spécifie les griefs, mais dès ce moment exposer aussi brièvement que possible dans l'ordre chronologique la succession des faits, qui, depuis l'origine de l'Université Laval jusqu'à ce jour, auraient pu donner occasion aux reproches mentionnés plus haut. Nous sommes prêts à fournir (quand en le désirera) un exposé plus détaillé et les pièces justificatives à l'appui de nos assertions.
Remarquons encore que notre cause, tout du long, a été gi intimement liée à celle de Mgr Bourget, et jusqu'à ces dernières années à celle de la presque totalité des Evêques de la Province, que nous ne pouvons nous dispenser de plaider /eur cause dans ce mémoire et de défendre leur honneur en nême temps que le nôtre.